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LÀ PRESOMPTION

Emiinentissime Seigneur (1), Messieurs,

La voie droite est tracée entre des écueils, et riiomine est ainsi fuit qu'il s'aventure facilement et successivement dans des extrémités opposées, qu'il a du mal à ne point se jeter de Charybde en Scylla. « Le malade, dit Bossuet, pressé de la fièvre, désespère de sa guérison : le même étant rétabli s'imagine qu'il est immortel. Dans les horreurs de l'orage, le nautonnier effrayé dit un adieu éternel aux flots; mais aussitôt que la mer est un peu calme il se rembarque sans crainte, comme s'il avait les vents dans sa main, (^et liommc qui s'est pensé perdre dans une intrigue dangereuse renon- (;ait de tout son cœur à la cour; et à peine s'csi-il

(i) s. E, Mgr le cardinal Amette, archevêque de Paris.

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démêlé qu'il se rengage de nouveau comme s'il avait essuyé toute la colère de la fortune (i). »

Nous assistons trop souvent à un spectacle semblable dans l'ordre moral. Nous péchons tour à tour par scepticisme ou par crédulité, nous tombons de la langueur sentimentale dans la dureté, d'une défiance dé aisonnable dans une sécurité trompeuse. L'espérance côtoie deux abîmes : le désespoir et la présomption, le désespoir qui déclare le salut impossible, la présomption qui le déclare très facile; le désespoir qui exagère la gravité du mal au point de le croire ineffaçable, la présomption qui l'estime léger au point de le juger sans portée; le désespoir qui ne voit en Dieu qu'une justice inflexible, incapable de pardonner, la présomption qui ne voit en lui qu'une bonté inépuisable et incapable de punir. Je vous ai mis en garde contre le premier désordre, aujourd'diui j'essaierai de vous prémunir contre le second.

J'aurai, si je ne me trompe, réalisé mon dessein apostolique, quand je vous aurai montré premièrement que la présomption sous ses diverses formes blesse l'espérance, secondement qu'elle offense gravement Dieu.

Le désespéré pèche ,par défaut, le iprésomptueux pèche par excès. La présomption heurte moins

'1) Sermon sur la pvnilence. Cf. Append., n. \. p. 320.

manifestement et moins violemment l'espérance que ne le fait le désespoir. Elle est de ces vices semblables en apparence et par plusieurs côtés à la vertu qu'ils froissent parce qu'ils en sont l'exagération. Ainsi, tandis que la témérité contrarie ouvertement la prudence, l'astuce n'en est, au premier abord, que la dernière perfection; tandis que le sensualisme déclare la guerre à la tempérance, on dirait que l'insensibilité s'accorde avec elle; et tandis que la force lutte contre la lâcheté, on serait tenté de croire qu'elle s'entend avec la plus folle audace. De même, s'il est facile de constater l'anlal^onisme aigu de l'espérance et du désespoir, il esi. plus malaisé de saisir en quoi l'espérance est blessée par la présomption qui en est, dirait-on, la consommation. Elle est blessée cependant. Messieurs, et elle l'est à des degrés divers, par toutes les formes de ce péché.

D'une manière générale, on peut définir la présomption un mouvement désordonné de la volonté par lequel l'homme a la prétention d'atteindre un but qui dépasse ses forces.

Dans la question qui nousoccupe,la présoin[)li()n se présente sous deux formes principales. Sous sa première forme, elle nous pousse à vouloir saisir la béatitude en nous appuyant uniquement sur les énergies de la nature. C'est la présomption des

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angos dccidi's h ne devoir qu'à eux-mêmes et à leurs œuvres leur suprême félicité; c'est la présomption d'I']ve résolue à demander sa perfection à sa seule initiative personnelle ; c'est la présomption des Pélagiens épris de leur puissance et ne comptant que sur elle pour arriver à leur fin dernière; c'est la présomption des rationalistes de toutes sortes qui, jaloux de leur autonomie, rougiraient d'emprunter à Dieu les moyens de réaliser leur destinée; c'est la présomption du modernisme radical qui cherche dans les profondeurs de la conscience ou de la subconscience le principe de notre transfiguration et qui considère la félicité comme le terme normal de l'évolution universelle; c'est enfin la présomption des chrétiens qui, trop sûrs d'euxmêmes, pratiquement se fient plus à leur génie qu'à la lumière d'en haut pour connaître le vrai, ne savent point douter de leur cœur, ni craindre leur propre faiblesse; qui se regardent comme les maîtres absolus de leurs actes, de leur avenir; qui se persuadent que par leurs efforts ils triompheront de tous les obstacles et qu'ils devront à la trempe vigoureuse de leur tempérament leur bonheur et leur gloire.

Cette présomption est contraire dabord à la magnanimité qui perdrait sa qualité de vertu si elle ne mesurait la grandeur de ses desseins aux moyens dont elle dispose pour les accomplir. Mais je pense qu'elle est contraire aussi à l'espérance à laquelle

elle enlève, si on y réiléchit, son appui. Elle lui enlève son appui, car c'est parle secours de Dieu et par Dieu même que l'espérance veut arriver à la béatitude, et c'est par TefTort naturel et humain que le présomptueux dont je parle veut atteindre sa fin dernière. Il se substitue donc à Dieu, il s'attribue un pouvoir qu'il n'a pas; par une erreur funeste, il aspire à jouer dans l'aiTaire de son salut le rôle de cause première qui ne convient qu'à Dieu, il refuse de jouer le rôle de cause seconde le seul qui lui convienne : il ùte du même coup à l'espérance la force seule capable de nous soulever jusqu'au ciel. Posset etiam dicl, écrit un grand théologien, quod hœc prœsuniptio opponaiur spei (heologicœ, in quanliun non exspectat hcatitiidinem eo modo qiio débet exspectari (1\

La seconde forme de la présomption est plus grave, plus dangereuse, plus directement hostile à l'espérance, c'est la présomption des Luthériens. Les Luthériens se flattaient d'obtenir le pardon sans passer par le repentir, d'arriver au ciel sans l'avoir mérité. Je vous ai parlé plus d'une fois du principe qui dans la Réforme autorise cette attitude. Pour la Hélornie l'humanité se partage en deux classes : les prédestinés, les réprouvés. Les préilestinés se plongeront en vain dans tous les vices, la

(1) BiLi.UAnr. De lilih spei oppositis. § II. CI'. .\]i|icn(l.,n. 2, p. 320. l'espérance. — 11.

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puissance qui, avant le temps, les a marqués du signe des élus les sauvera, quoi qu'ils fassent; les réprouvés se consacreront en vain à la pratique des plus hautes vertus, ils seront éternellement repoussés par Celui qui les a frappés d'une sentence irrévocable et préméditée. Il résulte que les œuvres et le concours de l'homme ne comptent pour rien dans l'affaire du salut, qu'on peut espérer la béatitude en se présentant à Dieu les mains vides ou même souillées de tous les crimes pourvu qu'on ait été rangé parmi les prédestinés; qu'on doit se résigner à la damnation, eût-on les mains pleines et une vie intègre, si l'on a son nom écrit parmi les réprouvés. Sans serallieràces idées brutales, bien deschrétiens tombent dans cette présomption. Ils se persuadent qu'en dernier ressort, Dieu ne damnera personne, qu'il n'exigera point de créatures faibles comme nous des vertus difficiles à pratiquer, qu'il se contentera de ce que nous aurons fait. Ils ne veulent pas comprendre qu'un être si grand et si bon consente à frapper l'homme, à exercer sa puissance contre un vase d'argile, à se montrer offensé, comme dit Bossuet, « de ce que fait un néant, à s'élever contre un néant » (1). Oubliant volontairement les droits de la justice, ils soutiennent qu'on ne saurait épuiser une miséricorde inépuisable, lasser une patience infinie, limiter une bonté sans borne. Cette

(1) Bossuet. Sermon sur la Pénilence.

présomption s'affirme sous les formules les plus diverses : « Que peuvent sur Dieu nos actes, disent les uns, lui ravissons-nous en péchant quelque chose d'une gloire qu'il trouve en lui-même? Nos vertus ajoutent-elles un degré à sa vision ou à sa joie? Que nous versions à droite ou à gauche, sera-t-il moins grand ou moins heureux? Supposer que nos fautes le blessent, excitent sa colère, provoquent sa vengeance, n'est-ce pas lui prêter des sentiments indignes de lui, des passions mesquines qui ne conviennent qu'à nous? Ne manifestera-t-il pas mieux sa perfection transcendante, disent les autres, en noyant dans son indulgence nos défauts et nos misères, en fermant les yeux sur les erreurs de notre esprit, sur les oublis de nos sens, sur les faiblesses de notre volonté, et môme sur des crimes révoltants selon nous, excusables selon lui ? Comment reprennent ceux-ci, vouerait-il à un éternel malheur une créature à laquelle il a donné un désir si ardent de la béatitude, comment assisterait-il impassible à son supplice? Gomment, ajoutent ceuxlà, Dieu se refuserait-il la joie de couronner des âmes qui lui sont chères, de partager avec elles sa gloire et en la partageant de la répandre en quelque manière et de la dilater? »

Forts de ces raisons qu'ils afîeclcnt de croire sans réplique, les présomptueux espèrent obtenir le pardon de leurs fautes, môme s'ils attcntlenl, pour changer leur vie, qu'une circonstance vienne briser

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les chaînes qu'ils n'ont pas le courage de briser eux-mêmes, ou que le feu des passions se soit éteint dans leur cœur, ou que leur fortune soit faite, ou que leur ambition soit comblée, ou que l'heure de la vieillesse sonne. Ils espèrent entrer au ciel même si, s'étant habitués à pécher sans crainte, ils ont appris à pécher sans mesure, même si, ayant raillé volontairement la justice, la pudeur, la religion, la charité, ils ont demandé au temps tout ce qu'il peut donner de jouissance et d'ivresse, et affiché à l'égard de l'éternité toutes les indifférences et tous les mépris.

Le présomptueux, en se comportant de cette façon, heurte l'espérance théologale. Il la heurte parce que Dieu ne nous a pas seulement ordonné d'espérer, il nous a ordonné d"esi)érer en nous conformant aux lois qu'il a dictées. Aucune faculté n'atteint son objet si elle ne se soumet à la discipline qui doit en régler l'exercice. Or la Providence nous commande d'attendre avec confiance la béatitude en prenant les moyens qu'elle nous offre pour y parvenir. Parmi ces moyens, qu'il s'agisse de repentir ou de mérite, la grâce joue le premier rôle, mais s'il est vrai que Fans la grâce nous ne puissions pas nous repentir comme il convient, il n'est pas moins vrai que nous n'aboutirons à rien, si nous ne coopérons pas à l'action de la grâce. C'est nous qui sous la motion de Dieu sommes tenus de changer notre cœur, de retourner

notre conscience, de rompre avec le mal. Espérer le pardon sans passer par les larmes, par des regrets sincères, par les sentiments d'une contrilion intérieure et réelle, c'est espérer en vain, car c'est vouloir que Dieu unisse dans une âme deux éléments qui s'excluent. Or c'est précisément ce que prétend le présomptueux, car il compte que le pardon lui sera accordé, même s'il n'efface pas ses fautes par un retour sérieux et délibéré.

La Providence nous prescrit d'espérer la béatitude, d'avoir confiance que Dieu par bonté nous en assurera la possession, mais elle demande que nous la méritions par nos bonnes œuvres, que nous devenions, par notre docilité aux directions et aux impulsions d'En-haut, les artisans de notre destinée. Dieu ne nous traite pas comme des êtres sans liberté, qui ne jouent qu'un rôle passif dans l'affaire de leur salut, il nous traite comme des êtres maîtres d'eux-mêmes, disposant de leur activité, ayant la faculté de faire le bien ou lo mal, d'obéir ou de résister h ses instances, ayant par suite la faculté de mériter ou de démériter, d'aller à la vie ou à la mort éternelles. En conséquence, espérer que Dieu nous sauvera sans notre concours, c'est se tromper gravement et enlever à la seconde vertu théologale toutes ses chances de succès. (ï'est cependant ce que fait le présomptueux, quand s'alfranchissant de tous les préceptes, quand s'abslenantde toutes les bonnes œuvres et s'étei'iiisaul dans le uuil, il se persuade

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que Dieu, en tout état de cause, lui ouvrira le ciel et que cette attente téméraire ne sera pas trompée.

La Providence a placé aussi haut que possible notre bonheur : nous devons en conclure qu'il est difficile d'atteindre un but si loin de nous par son éminence surnaturelle, de l'atteindre à travers des chemins rudes, étroits, encombrés d'obstacles. C'est pourquoi l'espérance, disions-nous, met l'àme dans un état de tension, imprime à l'être tout entier un essor, emporte avec elle quelque chose d'énergique, de militant, d'agressif .qui s'en prend aux difficultés, qui lutte avec courage contre ce qui s'oppose à ses ambitions. Le présomptueux rabaisse la béatitude au point de la considérer comme d'acquisition facile, il s'imagine que les sentiers du ciel sont larges, aisés> qu'on arrive au but par la force des choses, sans y penser, sans* s'en préoccuper, sans s'imposer aucun sacrifice, que s'il faut travailler pour réussir dans le moindre projet, on obtient le plus grand et le plus sublime de tous les biens en ne faisant rien pour l'obtenir. Du môme coup il enlève à l'espérance sa vigueur, son élan. En lui, ce n'est plus qu'un sentiment mou, paresseux, relâché, rebelle à l'effort, un sentiment atrophié, un sentiment mutilé qui a perdu ses ailes, qui garde à peine quelque chose de la vertu généreuse, entreprenante déposée par Dieu dans notre cœur (I).

Enfin, Messieurs, dans l'âme chrétienne, la crainte

(1) Appmi.l., n. 3, p. 321.

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en se mêlant à l'espérance assure à celle-ci une altitude prudente. Certaine du côté de Dieu, incertaine du côté de l'homme, l'espérance nous inspire la défiance de nous-mêmes. A sa voix nous nous tenons sur nos gardes, surveillant notre conscience, évitant le péril, fuyant les occasions de mal faire, tremblant d'être surpris par la mort. Au contraire, le présomplueux bannit la crainte de sa vie : emporté pnr une folle confiance, il se jette dans tous les hasards, il s'expose à tous les dangers, il néglige de penser à la mort comme s'il devait toujours vivre ou du moins comme si Dieu était obligé de lui révéler 1 heure de sa venue, et il attend la grâce et la gloire avec une assurance qui n'a d'égale que sa fausse sécurité. C'est ainsi qu'il blesse encore l'espérance, en lui ôtant celte note de sagesse qu'on trouve au fond de toute vertu.

lin blessant l'espérance, le présomptueux offense Dieu.

Lorsqu'il s'appuie sur lui-même et sur ses propres forces pour faire son salut, il se substitue ù Dieu dont, par une prétention sacrilège, il usurpe le rôle. Dieu, eu effet, s'est réservé le soin de donner un commencement ;\ ses créatures et de les conduire à leur fin, d'êlie l'alpha et l'oiiiéga de son

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œuvre. C'est vin privilège qu'il ne cède à personne, que personne ne lui enlèvera, ne tentera de lui enlever sans essayer de le détrôner, de lui ravir sa qualité d'agent suprême et d'Etre souverain. 11 est jaloux de celte royauté transcendante, incommunicable, qu'il ne partage pas, qu'il ne peut pas partager avec un autre. Il permettra aux auges, aux hommes, aux choses de servir ses desseins comme instruments et comme ministres, il brisera quiconque aura la prétention d'être son égal et de remplir l'office de cause première. Il entend que nous dépendions de lui jusque dans les dernières fibres de notre substance, jusque dans les ressorts les plus délicats de notre activité. 11 s'irrite contre ceux qui, sous prétexte d'autonomie, veulent se passer de lui, vivre pleinement, connaître toute vérité, pratiquer toute vertu, parvenir à la félicité sans recourir à lui, sans s'appuyer sur lui. 11 s'irrite et il se venge en abandonnant à leurs seules ressources les êtres dont l'insolence n'est dépassée que par leur faiblesse. Nous avons assisté à la faillite de cette science impatiente de franchir les limites de son domaine et qui n'a réussi qu'à se perdre dans les ténèbres, nous avons assisté aux échecs de ces volontés sûres d'elles-mêmes et qui ont fini par pactiser avec des vices dont le monde s'est scandalisé, nous avons vu les résultats obtenus par l'homme qui croyait s'être emparé du sceptre de Dieu, nous l'avons entendu crier sur un ton do

désespoir : « Au terme de mes recherches, je n'ai trouvé que la souffrance »; lui qui s'était tant vanlé de saisir le bonheur, en refusant l'aide du ciel. A la grandeur du châtiment dont Dieu frappe ces présomptueux, jugez de la gravité de l'injure que ces présomptueux ont indigée à Dieu.

Lorsque la présomption, dont nous avons dit qu'elle est plus spécialement contraire à l'espérance, s'appuie sur la bonté infinie pour motiver ses intolérables ambitions, elle offense Dieu en diminuant sa puissance, en abusant de sa miséricorde, en supprimant sa justice.

Elle oITense Dieu en diminuant sa puissance, le mot est de saint Thomas : Qiiod enini aliquis innitatur divinoi virluti ad consequendum id quod Deo non convenit, hoc est diminucre virtiitem divinam (1). Au premier abord, il semble que l'on honore bien plus Dieu en lui attribuant le pouvoir do pardonner à qui ne se repent pas, de couronner qui ne le mérite pas, de suppléer en un mot à toutes les infirmités et de faire à lui seul ce ([u'aurait fait l'alliance d'un pouvoir lini et d'un pouvoir infini. C'est une illusion. Premièrement, en ell'et, la puissance de Dieu ne se manifeste pas seulement dans ce qu'il fait, elle se manifeste encore dans l'ordre qu'il suit [ our

(1) II-' II'", ij. ixi, arl. 1.

réaliser ses desseins; elle n'apparaît pas seulement dans la fin qu'il cherche, elle apparaît encore dans les moyens qu'il prend pour l'atteindre. Sans doute, il dépendait de lui de créer et de glorifier par un seul acte ses créatures, de les introduire dans la béatitude en les appelant à la vie, de donner d'un coup à son œuvre l'existence et la perfection. Mais il s'est montré plus grand en éveillant à l'être un premier monde qu'il a déjà revêtu d'une éclatante beauté, en le gouvernant comme il l'entend, en le conduisant par les voies de son choix au terme prédestiné. Entre l'heure oi^i ce monde est sorti de ses mains et l'heure où il reviendra à lui, Dieu a répandu une immense vie qui nous parle sur un ton enthousiaste de la source inépuisable d'où elle ne cesse de couler. Dans la sphère des choses morales sa puissance s'étend à la gloire, elle s'étend aussi à la grâce, aux secours sans nombre qui nous sont prodigués, aux mérites, de sorte que faire porter son espoir uniquement sur la gloire, comme c'est le cas du présomptueux, c'est attendre de Dieu beaucoup moins qu'il ne peut faire et qu'il ne veut faire, et c'est, autant qu'on en est capable, arrêter l'explosion de puissance qui se montre dans les œuvres merveilleuses et innombrables dont son action est le principe. Si la gloire nous enveloppait dans notre berceau, ou si nous y parvenions sans passer par les vertus qui nous y donnent droit, nous n'aurions pas sous les yeux le speclacle magnifique que nous

SIXIÈME CONFÉRENCE Hl

olVreiit les hommes épris du bien quand ils exercent ces actes généreux et héroïques, quand ils fondent ces institutions dont le monde vit et s'émeut, quand ils luttent avec une constance indomptable et victorieuse contre le mensonge et contre le mal, actes, institutions, luttes où Ton voit s'affirmer avec un si vif éclat la force de Dieu.

Secondement, d'après le présomptueux, Dieu serait le seul agent dans la réalisation d'une félicité que nous recevrions sans avoir rien fait pour l'obtenir. Dans l'espérance bien comprise, au contraire, la créature s'unit à son Créateur, travaille de concert avec lui, et, à sa manière, elle conquiert son bonheur. Mais si elle collabore efficacement à son salut, qui est d'ordre entièrement surnaturel, c'est donc que Dieu lui a communiqué une part de son pouvoir. Or celui qui communique son pouvoir à d'autres et leur permet d'en user avec fruit, ne fait-il pas preuve d'une plus parfaite souveraineté? Celui, au contraire, qui n'associe personne à son action tout en le pouvant, ne nous cache-t-il pas une partie de sa vertu; s'il ne le peut pas, n'accuse-l-il pas une infirmité? Un capitaine qui entraîne dans sa campagne des troupes sans nombre, qui allume dans le cœur de tous le feu de son patriotisme et de sa vailhmce, qui fait jouera ciiacun un rôle actif et utile, qui partage avec le moindre de ses soldats les honneurs de la victoire, ne s'élèvc-l-il pas audessus de celui qui d'un coup d'épée heureux décide

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du combat? Sans cloute le résultat final est le môme, cependant le premier a prouvé plus de génie en communiquant à tous son ardeur, sans personnellement en rien perdre. De même Dieu, en infusant dans toutes ses créatures quelque chose de sa surnaturelle énergie et en obtenant leur concours, montre mieux qu'il est absolument maître des choses. De sorte que la présomption, en essayant de borner l'action de Dieu à l'effusion de sa gloire, tend en réalité à rétrécir la puissance qu'elle paraît exagérer. Hoc est diininueie vii'tute/ii (livinam[\).

La présomption dénature la bonté de Dieu. Elle suppose cette bonté telle que Dieu est indifférent au mal et insensible à l'outrage, telle que sans tenir aucun compte de notre conduite il nous assure, quoi que nous fassions, la béatitude. Etrange conception ! On ne réfléchitpas que, si Dieu est essentiellement bon, il est essentiellement ennemi du mal, et qu'il exerce son amour pour le bien, par sa haine pour le mal. Uti boni amorem odio mali exerceat (2). On ne réllécliit pas que la bonté qui pactiserait avec le mal et qui fermerait les yeux sur ses excès, se tournerait en faiblesse et cesserait d'être bonté, on ne réfléchit pas que croire Dieu capable d'une pareille concession, c'est le croire complice du mal. Si loin que

(1) Cf. Salma?(ticense?. De spe tlieologica, disp. \'I, liub 1

(2) Tertuli.ien. Adveisus Mn'cione»!, I, 20.

s'étende sa miséricorde, elle ne peut pas pardonner â qui ne se repent pas sans conférer un droit de elle à l'iniquité, si loin que s'étende sa générosité, elle ne peut pas mcUre sur le même pied l'iioinme qui s'est consacré au bien et ceux qui se sont voués au mal. La bonté serait de la faiblesse, et la faiblesse n'est qu'une bonté déliquescente et dégénérée qu'on ne peut attribuer à Dieu sans le rabaisser, sans le déshonorer.

Le présomptueux ne se contente pas de fausser le caractère de la bonté divine, il en abuse d'une manière indigne. Spéculer sur la sincérité d'un homme et sur sa conliance pour le tromper avec plus d'impudence, compter sur sa générosité pour l'exploiter sans vergogne et sur sa bonté pour l'olTenser sans scrupule, rien ne révolte davantage les consciences droites et hautes. On éprouve à l'endroit des âmes capables de prendre pareille attitude, une répugnance, un dégoût et un écœurement insurmontables. Plus un être est loyal, plus on craint de le jouer et plus on pense qu'il est grave de le jouer, meilleur il est et plus on estime qu'on doit é v'iter de l'offenser, tels sont l'instinct de la saine nature et le mouvement spontané des nobles cœurs. Or le présomptueux profite, par un calcul honteux, de la bonté de Dieu pour pécher plus librement, plus audacieusement, plus obstinément. Quelle étrange meulalilé! Il est mauvais, parce que Dieu est bon, il ne met aucun IVein à ses débordements, parce

q.riliry a point de limites à 1 indulgence de Dieu, il prétend qu'il peut être infiniment pervers, purco que Dieu sera toujours plus infiniment miséricordieux, qu'il lui est permis de pécher sans retenue parce que Dieu pardonne toujours. S'il était raisonnable, il comprendrait que traiter ainsi Dieu c'est l'outrager, que vouloir le jouer de cette façon c'est être dupe de son propre calcul, que la bont^ est susceptible,' quand on la blesse avec cynisme, de se changer en colère et de se venger avec rigueur. 11 comprendrait qu'il y a dans sa présomption un mépris insupportable de la majesté de Dieu, que la miséricorde poussée à bout, retourne contre celui qui l'a insultée l'avantage de toutes les grâces qu'elle avait préparées pour le sauver (1).

J'ajoute que le présomptueux est en une opposition violente avec Dieu considéré dans la personne de son Fils Jésus-Christ. Comment! Jésus-Christ a vu dans le péché un mal si difficile à expier, dans le pardon une grâce si difficile à obtenir, dans la gloire un bien si difficile à gagner, qu'il s'est condamné, pour mettre à notre portée ce qui nous était inaccessible, à partager trente-trois ans notre vie misérable, ce qui était pour lui une sorte d'anéantissement, à passer par les transes d'une agonie affreuse, à souffrir une telle douleur, un tel supplice, une telle mort que le monde, après deux mille ans, ne s'en souvient pas sans frissonner ! Comment:

(1) Aj.pend., n. 4, p. 321.

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pour nous défendre contre le vice, la vengeance de son Père et la damnation éternelle, il a établi une société chargée de nous oiïrir an jour le jour les moyens de vaincre le mal, des sacrements destinés à nous soutenir, à nourrir, à développer les vertus sans lesquelles on n'entre pas au ciel, et le présomptueux pratiquement fait fi de tous ces bienfaits! Le péché, pour lui, est un acte sans importance, le pardon s'obtient sans effort, la béatitude se donne sans qu'on essaie rien pour l'atteindre. Il affecte de penser que son âme se sanctifiera, que ses péchés seront expiés quoiqu'il ne se soumette à aucune discipline, et n'observe aucun précepte, quoiqu'il ne recoure ni à la pénitence, ni à l'Eucharistie, ni à la prière, quoiqu'il dédaigne tous les moyens institués par le Sauveur en vue de nous arracher à l'enfer. Il s'illusionne au point d'estimer que son salut, qui a coûté si cher à Jésus, ne lui coûtera rien, qu'il ira au ciel en se jouant et en faisant tout pour ne point y aller. Je dis que le présomptueux,qu'il le sache ou non^se moque de Jésus- Christ, que cet être de luxe, de jouissance, d'orgueil insulte la victime pauvre, sanglante, humiliée de la croix, et qu'il a tout à craindre de la colombe irritée et de l'agneau immolé.

Kst ce (loue (|U(^ l'on ne |tout trop espérer d'une boul(' que nous prcHciulons infinie? Non, Messieurs, je le répète, si loin que nous allions dans le mal,

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nous serons dépassés par la miséricorde. Mais n'oublions pas que la justice en Diea est infinie comme la bonté, que la bonté, en prodiguant la grâce, n'oblige pas la justice à sacrifier ses droits. Sous l'influence de la bonté la justice pardonne, mais sous l'inlluonce de la justice la bonté exige la pénitence, sous l'action de la bonté la justice ouvre le ciel, mais sous l'action de la justice la bonté n'ouvre le ciel qu'au mérite. Vouloir séparer ce qui en Dieu est indissolublement uni, la justice et la bonté, c'est s'égarer prodigieusement. La cause de cette erreur, la voici : en Dieu, la bonté est infinie et la justice est infinie Si l'on envisage l'une exclusivement, « elle occupe tellement la pensée, dit Bossuet, qu'elle n'y laisse presque plus de place pour l'autre; d'autant plus que, paraissant opposées, on ne comprend pas aisément qu'ellespuissent subsister ensemble dans ce suprême degré de perfection : ce qui fait que la grande idée de la miséricorde fait que le pécheur oublie la justice, et que la justice réciproquement détruit en son esprit la miséricorde, de sorte que l'abattement de son désespoir égale les emportements et la folle présomption de son espérance >'(!)• Pour rester dans la vérité, pour traiter Dieu comme sa nature exige qu'on le traite, il faut « détruire, comme dit encore Bossuet, ces vaines idoles de la miséricorde et de la justice >• (2), tenir

(I) Sermon SU7' la Pénitetice.

(2i Ibid.

un milieu, savoir que ces deux qualités loin d'être v( incompatibles », sont « au contraire amies » (1). Le désespéré se trompe en exagérant les rigueurs de la justice, le présomptueux se trompe en exagérant les condescendances de la miséricorde. Le premier offense Dieu en méconnaissant sa bonté, le second en supprimant sa justice. Le second, le seul dont je vous parle en ce moment, supprime la juslice de Dieu, car il suppose constamment que ceux qui se repentent et ceux qui ne se repentent pas reçoivent le même pardon, que ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas reçoivent le même salaire, que ceux qui méritent et ceux qui ne méritent pas reçoivent la même gloire, que le saint et le misérable, la vierge et le débauché auront le même sort, que Dieu, par conséquent, ne rend point à chacun ce qui lui est dû, mais que sous l'empire de son cœur paternel il ne fait aucune distinction entre les enfants dociles et les enfants rebelles. Contre cette conception, le sens moral de l'homme se révolte : Dieu s'insurge plus encore et il repousse avec colère le présomptueux qui voudrait lui imposer un rôle indigne, car sans la justice Dieu ne peut plus être Dieu (2).

La doctrine de l'espérance. Messieurs, vous impose donc de marcher entre ces deux écueils : le

(1) Sermon sur la Pénitence.

(2) Append., n. ii, p. 321.

LKSI'liltANCE. — 12.

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désespoir et la présomption. Elle ne vous autorise pas à douter de la bonté divine, elle ne vous autorise pas davantage à faire fi de la justice éternelle. Elle vous ordonne de vous appuyer sur la puissance et sur la miséricorde du Seigneur pour mériter et pour obtenir la béatitude à laquelle vous aspirez. Elle vous ordonne de compter avec la justice qui exige de nous le repentir, l'effort, les bonnes œuvres pour accorder le pardon après le péché, la récompense après le labeur.

Elle respecte Dieu, car elle ne lui enlève aucun des attributs qui lui appartiennent en propre; elle adore en lui et sur le même plan la souveraine justice et la souveraine bonté et elle offre à notre jmlte un Etre à qui rien ne manque, qui concilie en sa personne auguste tout ce que nous admirons le plus.

Elle met l'homme à sa place, car elle le considère comme une créature, c'est-à-dire comme un agent subordonné, dont toute la vie dépend de Celui qui l'a tiré de rien et qui conserve sur lui tout pouvoir. Elle le met à sa place, mais elle le respecte aussi, car elle attache un prix extrême à ses œuvres et à ses actes. Si l'homme obéit aux préceptes de l'espérance, il ne possédera pas la béatitude comme un voleur, il ne pénétrera pas au ciel comme un intrus, il touchera son salaire en ouvrier qui a travaillé, il ceindra sa couronne en soldat qui a lutté, il jouira de sa fortune en fils qui a fait fructifier sa dot et qui a droit à son héritage.

La doctrine du désespoir, au cont'-aire, ravit à Dieu sa souveraineté, car elle le déclare incapable de sauver rhomme, et la doctrine de la présomption exagère ou sacrifie la puissance de l'homme en lui permettant d'attendre une gloire hors de sa naturelle portée, ou de goûter un bonheur qu'il n'aura pas mérité. Sachez, Messieurs, vous tenir à égale distance de ces extrêmes, et espérer avec l'Evangile que nous serons saints par la grâce de Dieu et par notre coopération, que nous parviendrons à la béatitude en nous appuyant sur Dieu comme sur l'agent suprême et sur nous comme sur un agent véritable, mais subordonné; que nous devrons notre salut éternel et à la bonté de Dieu et à. notre effort. On ne peut concevoir une sagesse qui harmonise mieux la justice et la bonté, qui ménage mieux la souveraineté de Dieu et la dignité de Thorame. En obéissant à ses ordres. Messieurs, vous échapperez à toutes les erreurs, et dans l'éternité vous occuperez un rang dû à la fois à la libéralité infinie de Dieu et à vos vertus (1)

(1) Appciul., n. G, ]). 322.

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