‹ Exposition de la morale catholiqueChapitre 24 sur 43 · ET D'ESPÉRANCE DANS LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

ET D'ESPÉRANCE DANS LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

Domine, memenlo mi-i, citm vcneris in refjnum tuum.

Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous serez arrivé dans votre royaume.

(Luc. XXIII, 42).

Eminentissime Seigneur, (1) Messieurs,

La Passion de Jésus-Christ est comme un résumé de l'histoire religieuse et morale de l'humanilé : la lutte entre le hien et le mal y éclate si violente qu'elle n'a jamais paru plus tragique. La foi et Tincrédulité s'y heurtent, la haine s'y .insurge contre l'amour; chaque vice et chaque vertu s'y manifestent en des actes inoubliables. Si je voulais

(1) s. E. M'' le Cardinal Amélie, archevcV|uo do Pari».

234 f/espérance

signaler à votre attention tout ce qui dans ce drame intéresse l'espérance, je devrais descendre dans le cœur des Pharisiens pour y flétrir la présomption arrogante qui essaie de substituer Thomme à Dieu, je devrais vous montrer le désespoir dans l'âme de Pilate qui renonce à la connaissance de la vérité , dans la conscience d'Hérode qui dissimule sous les paroles d'une ironie affectée ses secrètes terreurs, dans le larron impénitent qui expire en blasphémant, je devrais vous découvrir sur le front béni de la Vierge et des saintes femmes le rayonnement de la belle vertu qui les soutient, qui les console et dont je vous ai entretenu, durant cette station.

Mais ce cadre est trop large et pour le remplir je devrais m'élendre trop loin. Permettez-moi donc de le restreindre et de présenter seulement à vos méditations trois types : un type de la présomption, saint Pierre; un type du désespoir. Judas; un type de l'espérance, le bon larron.

C'était à la fin de la Cène, Jésus et ses apôtres avaient chanté l'hymne de l'action de grâces et prenaient le chemin qui conduit au jardin des oliviers.

Les paroles du Sauveur étaient empreintes d'une mélancolie grave et respiraient je ne sais quoi de douloureux qui impressionnait ses disciples;

Pierre ne put taire son inquiétude : « Seigneur dit-il brusquement, où allez- vous donc? Domine, quo vadis (1)? » Jésus répondit: « Vous ne pouvez pour l'instant me suivre où je vais, vous me suivrez plus tard (2). » L'émotion de Pierre s'accrut : « Et pourquoi, s'écria-t-il vivement, ne pourrais-je vous suivre? Ma vie n'est-elle pas à votre disposition? Animam meam pro te pono (3). » Alors, le Maître, précisa sa pensée en ces termes : « Simon, Simon, voilà que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le froment, mais j'ai prié pour toi (4). » Pierre ne voulut rien entendre, il poursuivit : « Seigneur, je suis tout prêt à subir avec vous la prison, à marcher avec vous à la mort (5). » Jésus refusa de céder, et il ajouta sur un ton attristé: « Tous, en ma personne, cette nuit, vous serez scandalisés, car il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées » (6). L'impatience de saint Pierre ne connut plus de bornes : emporté par celte ardeur qui le rendait si sympathique, par cette imprudence qui le rendait si téméraire, il protesta véhément et presque indigné: « Quand môme tous seraient scandalisés, moi jamais je ne le serai, ego nunquani

(1) s. Jean, xiii, 36.

(2) Ihid.

(3) Ihid., xiit, 37.

(4) S. Luc, xxii, 3t.

(5) Ihid., xxii, 33.

(6) S Matth., XXVI, 31.

236 l'espérance

scandalizabor (1). » Le Christ, devant cette assurance, coupa court et jeta ces paroles tranchantes à Simon: « En vérité, je te le dis, cette nuit, avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois (2). » Simon ne laissa pas au Maître le dernier mot, et comme révolté, il répliqua : « Même s'il faut mourir pour vous, je ne vous renierai pas. Etiamsioportuei-it me mofi tecum, non te negabo (3). »

La voilà saisie sur le vif, cette présomption qui nous empêche dedouterde nous-mêmes, de prendre nos précautions contre notre native faiblesse, d'implorer le secours d'une force supérieure, qui nous pousse à mettre notre confiance en nous et dans la puissance de nos sentiments au lieu de la placer en Dieu et dans sa grâce. La voilà avec l'orgueil qu'elle comporte, celte présomption qui nous fait nous élever au-dessus des autres et croire que nous triompherons oîi les autres seront vaincus, que nous accomplirons les œuvres qu'ils ne pourront pas accomplir, que nous supporterons sans défaillance les épreuves où ils succomberont, que nous braverons les dangers et la mort devant lesquels reculera leur courage. La voilà cette présomption qui aspire à suivre Jésus-Christ au calvaire, au Thabor, au supplice, à la gloire, sans invoquer son appui; la voilà cette présomption qui maintient ses préten-

(1) s. Matth., ïxvi, 33.

(2) IbiiL, XXVI, 34.

(3) Ibid., xxvr, 35.

tions aveugles, sans tenir aucun compte des conseils de ceux qui nous connaissent mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, qui ferme nos oreilles aux avertissements les plus éclairés, les plus graves, les plus affectueux, les plus désintéressés.

En vain, sur la route de Gethsémani, Jésus pour prévenir la chute de Simon et des autres apôtres, rappela-t-il que dans l'ordre surnaturel la force vient de Dieu et non de nous, que pouvant tout en nous fondant sur Dieu, nous ne pouvons rien en nous fondant sur nous. En vain se plut-il à répéter à ses compagnons : « Celui-là seul qui met en moi sa confiance fera ce que je fais. Qui crédit in nie, opéra qaœego facio et ipse faciet (1). » En vain, à la lueur des astres de la nuit et des feux allumés pour la moisson, essaya-t-il, en montrant les collines d'Ophel parées de pampres, d'inculquer sa pensée aux onze et de leur dire : « Je suis la vigne, vous êtes les rameaux; celui (jui demeure en moi et nie permet de demeurer en lui portera beaucoup de fruit, mais sans moi vous ne pourrez rien faire (2). » En vain du ravin du Gédron éleva-t-il les yeux vers le ciel, et implora-t-il en faveur de ses disciples le secours du Père, indiquant à ceux-ci qu'ils se sanctifieraient en comptant sur la grâce et non sur leur volonté. En vain au jardin des oliviers invita- l-il l*ierre à prier et à veiller parce que la tentation cet

(1) s. Jf.an, XIV, il.

{•l)lhid , XV, 5-6.

l'espérance — 17.

2o8 l'espérance

redoutable et parce qu'il y a loin de la promptitude de l'esprit à rinfirmité de la chair. Pierre entendit ces paroles sans en comprendre le sens, sans y conformer sa conduite, sans se départir de sa folle présomption.

L'humiliation qui est le châtiment des présomptueux ne se fit pas attendre : elle devait être égale à la vanité qui avait éveillé une si téméraire confiance. Bientôt le zèle de Pierre si affirmatif fléchit, et se refroidissant peu à peu il finit par s'éteindre dans une lamentable défection. Sous les arbres de Gethsémani, en efl'et, malgré les invitations de Jésus qui avait dit : « Sustinete hic et vigilate mecuni. Restez ici pour me soutenir et veillez avec moi », Pierre s'endormit profondément pendant que le Sauveur luttait dans la première fièvre et dans le premier frisson de l'agonie. Que de choses renferment ces paroles adressées par Jésusàsondisdisciple : « Simon, dormis, non potuisti unâ horâ vigilare mecum.^\m.oji, in Aov&^iu n'as pas pu veiller une heure avec moi. » béjà Pierre est surpris en flagrant délit de négligence à l'égard de son Maître.

Au moment de l'arrestation de Jésus, il essaya, dirait-on, de se ressaisir, et emporté par sa fougue naturelle, il tira son épée et tenta de repousser par la force les ennemis de son Maître. Mais que cette intrépidité inopportune eut peu de durée! Quand le Chef des Apôtres vit le Sauveur aux mains de

ses adversaires, il ne le suivit plus que de loin, Petrus autem sequebatur a longe, il était déjà plus retenu par la crainte qu'entraîné par l'amour. Qu'il fallut peu de choses pour désorienter complètement un homme la veille si ferme en apparence, pour réduire à néant un courage qui s'était affiché avec tant d'assurance 1 On peut dire que pendant quelques instants et jusqu'à ce qu'il eut reçu du Maître le regard doux, triste et pénétrant oîi il retrouva la possession de lui-même, Pierre fut le jouet de tous les subalternes qui voulurent abuser de sa faiblesse et de soii effroi. Autant il s'était prononcé pour Jésus au soir de la Gène, autant par un revirement total il rougit de lui au matin de la Passion. Il entra dans le palais du grand- prêtre à la suite de Jean. Au moment oii il en franchissait le seuil, la femme qui gardait la porte dévisagea l'étranger : « N'es-tu pas aussi, lui dit-elle, disciple de cet homme ? — Je ne le suis pas », répondit Pierre, et il passa rapidement. Son ardeur était bien tombée : tout tremblant, il s'assit dans un groupe de valets qui se chauflaient au feu d'un buisson d'épines, il garda le silence, attendant, dirait-on, l'issue du procès, avec moins d'intérêt que de curiosité. Sedebal ctini rninis//is, Ht videret finem. La servante le rejoignit, et le regardant fixement à la lueur des (lammes : « Certes, reprit-elle, tu étais avec Jésus de Na/arolb. » Pierre nia devant tous et murmura : « Je ne sais ce que tu vi'iix dire. » ('otto femme ne (b'-sumui pas et se tour-

260 l'espérance

nant vers les autres, elle continua : « Certainement, il était avec lui. — Femme, riposta l'apôtre, je ne le connais môme pas. » Puis décontenancé, il se rapprocha de l'entrée. Mais une autre servante l'interpella et s'adressant à ceux qui l'environnaient : « Cet homme était avec Jésus de Nazareth », dit-elle. Pierre protesta, en usant cette fois du serment. La portière de son côté poursuivait Pierre, répétait à qui voulait l'entendre : « Il est sûr qu'il faisait partie de ces gens-là. » Et les témoins de ^cette scène soulignaient les paroles de la servante, et Pierre devant tous comme à chacun renouvelait ses reniements. Importuné par tant de questions l'apôtre revint au foyer, où, pendant près d'une heure, on le laissa en paix. Mais bientôt il conversa avec ses voisins, alors les soupçons reparurent et s'exprimèrent de mille façons : « Tu es bien un de ses disciples, disait l'un, ton accent te trahit, tu viens de Galilée. — Je t'ai vu dans le jardin avec lui », disait l'autre. A toutes ces apostrophes embarrassantes qui pressaient Pierre de confesser son Maître, Pierre répondait par des protestations sans nombre, jurait avec indignation qu'il ne comprenait rien à ce qu'on lui reprochait, qu'il n'avait rien de commun avec Jésus, qu'il ne connaissait même pas Jésus. Ses dénégations prenaient peu à peu une note de colère éperdue et ressemblaient à je ne sais quelle réprobation, à je ne sais quel anathème, à je ne sais quelle malédiction à

CINQUIEME INSmUCTION 261

l'adresse du Maître divin qui pendant ce temps-là subissait les interrogatoires perfides du Sanhédrin, les accusations des faux témoins, les soufflets des valets et s'entendait condamner à mort par le tribunal suprême d'Israël. Quelle volte-face et que de chemin parcouru, en apparence, de l'assurance de la Cène à l'abandon injurieux et honteux de la cour du grandprêtre! Ah! Pierre apprit à ses dépens, que l'homme qui ne compte que sur lui-même pour tenir ses promesses, pour faire face à ses devoirs, pour braver le mondq, ne tarde pas à se démentir, à se trahir, à se perdre, à scandaliser par sa lâcheté ceux qu'il avait la prétention d'étonner par son héroïsme.

En répandant les larmes amères qui ne cessèrent plus de couler de ses yeux, Pierre avoua que, si nous sommes capables de très hautes aspirations, nous sommes impuissants à tenir nos plus énergiques résolutions lorsque le ciel ne nous assiste pas, qu'espérer uniquement en soi pour faire le bien et pour y persévérer c'est se préparer les plus humiliantes et les plus douloureuses déceptions. H comprit, quand le coq chanta, que les rameaux vivent de la sève puisée dans l'arbre, que le cep auquel nous devons demander la vie c'est Dieu, que nous nous élevons au sommet de la perfection en nous appuyant sur lui; il pénétra le sens profond de la parole que lui avait adressée Jésus sur la route de Gethsémani : Sine me^ niJiil poteslis faccic.

262 l'espérance

L'humilité qui attire la grâce le rendit plus fort que la présomption qui prépare la chute, et plus tard il sut, devant les maîtres du monde en mettant sa confiance dans la puissance infmie, mourir pour celui qu'il n'avait pas ou le courage de confesser devant des valets en ne comptant que sur luimême.

Dans la Passion, le type le plus frappant du désespéré, c'est Judas. En réunissant les détails que riivangile nous fournit sur cette sombre personnalité, vous verrez naître, éclater, puis se résoudre en une catastrophe irréparable le vice le plus contraire à la vertu d'espérance.

Toutes les passions déréglées, disions-nous ces jours-ci, conduisent au désespoir, parce que toutes tuent l'amour qui sert de racine à l'espérance des biens spirituels et de l'éternelle félicité, parce que toutes, à des degrés divers, engendrent une tristesse malsaine qui énerve la volonté et l'empêche de s'élancer vers le ciel, parce que toutes en ajoutant chaque jour des fautes aux fautes nous rendent le salut plus difficile et finissent par nous persuader qu'il est impossible.

C'est la soif de l'or qui perdit Judas. Livré h son impérieux penchant, le douzième apôtre tomba de plus en plus bas. Le Maître essayait de le retenir

CINQUIÈME INSTHUGTION 263

sur la pente où il étaitemporté. Tantôt, en effet, Jésus adressait à la foule des paroles où le perfide aurait dû entendre un appel, un reproche, un paternel conseil. « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre... Là où est votre trésor, là est votre cœur... Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ; » tantôt il poussait un cri d'effroi en pensant au fils de perdition : « Ne vous ai-je pas choisi douze? Et l'un de vous est un démon ; » tantôt, prévoyant jusqu'où irait l'iniquité de son disciple, il ouvrait à celui-ci les perspeclives d'un affreux avenir. « Malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi ! » Ces avis miséricordieux n'arrêtèrent pas Judas : son âpreté s'accroissant toujours, il s'irritait de plus en plus contre tout ce qui l'empêchait de contenter sa passion, et devenait de moins en moins scrupuleux sur les moyens d'augmenter sa fortune. 11 commença par s'approprier ce qu'il put de la bourse commune, puis, bientôt, par un vol criminel il s'attribua l'argent destiné à secourir les pauvres. Enlin il commit, pour grossir son trésor, le plus grand de tous les crimes. Errant dans les parvis du temple, il entend les gardes se demander comment on arrêterait Jésus : « Que voulez-vous me donner, dit-il, et je vous le li\'rerai. » Sur-le-champ, on l'introduit auprès du Sanhédrin, et pour prix de sa trahison ou lui accorde trente deniers. Alors, les actes du drame se précipitent. Deux jours après, Judas guide les envoyés

264 i/E8Pi!;nANCB

de la synagogue à travers le jardin des oliviers et consomme son forfait en livrant Jésus par un baiser.

En observant attentivement l'àme de cet avare, on peut voir poindre de loin le désespoir sur son horizon. Ce sentiment se montre déjà dans le dégoût que peu à peu Judas ressent pour les choses spirituelles, puis il s'accuse, dans la tristesse qui accable le coupable, jusqu'au jour ovi il éclate avec une violence qui ne se peut contenir et qui se porte aux dernières extrémités.

A mesure que l'apôtre devenait la proie de l'avarice, il manifestait plus d'indifférence pour le royaume de Dieu et pour tous les biens qui s'y rapportent. Lorsque Jésus à Capharnaum annonça son intention d'instituer l'Eucharistie et de nourrir les hommes de sa chair et de son sang, Judas fut de ceux qui murmurèrent et qui témoignèrent de leur répugnance pour le nouveau mystère. Lorsque Marie vint chez Simon le lépreux, avec un vase d'albâtre rempli d'un nard exquis qu'elle répandit sur la tète et sur les pieds de Jésus, Judas, au lieu d'admirer l'acte d'adoration dont le monde devait parler pendant des siècles, au lieu de se réjouir de l'honneur dont le Sauveur était l'objet. Judas montra du mécontentement, del'indignalionetse plaignit amèrement du gaspillage d'un parfum qu'on eût pu vendre trois cents deniers. On sent qu'à cette date le royaume de Dieu n'occupe plus aucune place dans

CINQUIÈME INSTRUCTIO>f 265

les préoccupations de l'homme de Kérioth, que les paroles, les actes, la société de Jésus lui pèsent, qu'il ne reste attaché à son Maître que par un vil intérêt, on sent qu'il n'éprouve plus que du dégoût pour les choses spirituelles, qu'il a hâte de voir changer le cours des événements, de secouer un joug devenu pour lui insupportable.

Ce sentiment de répugnance pour le Christ et pour les réalités divines contient déjà le germe du désespoir, car on s'éloigne instinctivement des choses que l'on n'aime plus, on les tuit, on les repousse, on brise les liens qui nous rattachaient à elles. Or, précisément désespérer, c'est chasser de son cœur la pensée de la béatitude et des biens qui s'y réfèrent, c'est rompre avec le Christ qui nous ouvre le ciel, c'est s'insurger et s'irriter contre quiconque veut nous ramener dans les voies du salut et le considérer comme un ennemi. J'ai donc raison de dire que du jour où Judas éprouva cette aversion pour le royaume des cieux, pour son Maître, pour ses frères dans l'apostolat, il portait déjà dans son àme un principe de désespoir.

Pour échapper au mal il faudrait réagir, mais une mélancolie malsaine el déprimante s'empare de riiomine livré à sa passion, relâche tous les ressorts de sa volonté, et lui interdit l'cIVort que réclame l'espérance pour tondre à la sainteté et à la béatitude. Judas est triste, on \o devine, sa figure ne connaît pas l'épanouissement • on dirait

266 l'espérance

qu'il vit toujours dans la nuit, tellement il nous apparaît sous des traits assombris. Il est triste parce qu'il n'a plus la joie de la conscience, il est triste parce qu'il ne trouve pas dans son vice la compensation qu'il en attendait, il est triste parce que plus il accumule lor et plus il s'aperçoit que rien ne peut combler le vide de son âme, parce que plus il essaie d'apaiser ses désirs et plus il constate qu'ils sont insatiables. Alors il s'abandonne, il devient de plus en plus incapable de remonter le courant, de rentrer dans la voie : de cet affolement au complet désespoir il n'y a plus qu'un pas.

Judas le franchit, en finissant par se dire à luimême ce que se disent tous les désespérés : « Pour moi, le salut est impossible. » Chaque infidélité, en etfet, entre Judas et Dieu élève une plus haute barrière, creuse un abime plus profond. Mais quand il a conclu son pacte odieux, Satan entre en lui, Satan qui, après avoir poussé au crime en en faisant briller tous les avantages, pousse ses victimes, au désespoir en exagérant l'horreur de leur conduite et en leur répétant qu'il leur est impossible d'obtenir le pardon. Aussi dès qu'il eut consommé son forfait, dès qu'il vit que Jésus traîne du jardin des Oliviers au Sanhédrin, du Sanhédrin au prétoire était condamné à mort, l'apolre eut conscience de la monstruosité de son action. Un spectacle insupportable s'imposait à son esprit : le spectacle de Jésus arrêté sur un signe de sa main.

garroté comme un malfaiteur, accusé jDar de faux témoins, souffleté par les valets, outragé par les juges et voué au pire de tous les supplices. Le démon, qui le possédait, se plut à lui rappeler la longue série de ses iniquités, de ses dissimulations, de ses mensonges, à lui peindre sous leur jour le plus odieux les détails de son forfait, à mettre en opposition ses procédés, ses abus de confiance, avec les procédés de Jésus qui lavait associé à tous ses travaux, introduit dans ses secrets, initié à sa vie, qui avait répondu à son geste de traître par les paroles de l'amitié. Impuissant à porter le poids de son effroyable responsabilité, de son impitoyable remords, Judas voudrait vomir son mal, et s'il en est temps encore, en prévenir les dernières conséquences. L'argent qu'il a tant aimé, tant désiré, tant cherché, maintenant lui brûle les mains, il le hait, il le maudit, il a hâte de s'en défaire. Il court chez les princes des prêtres : Peccavi, tradens sanguinein j'ustum : « J'ai péché, s'écrie-t-il, j'ai livré le sang du juste, w EL il essaie de rendre l'argent. Mais ses complices accueillent Judas par deux mots de mépris : « Quld ad nos? tu videris. Que nous importe? C'est ton affaire, » et ils se détournent avec dégoût. Ce mépris et ce dégoût portent à son comble le désespoir de Judas. Le malheureux jette les trente deniers dans le temple, puis il s'enfuit, poursuivi par la voix de son crime, par la vision du stuigqui va couler et du Maîlrequi va mourir. Il s'oufiiit, pcr-

268 l'espérance

suadéque pour lui il n'y a plus aucune issue, que les voies du salut lui sont à jamais fermées. Il se rappelle peut-être les traits de miséricorde dont il a été le témoin, la grâce vient sans doute encore le solliciter, l'inviter au repentir, lui promettre l'indulgence du Père céleste, mais la défiance l'emporte dans son cœur. Il refuse de croire qu'il peut être sauvé par la vertu du san^^ qu'il fait répandre, que la bonté de Dieu va plus loin que notre perversité, par une suprême aberration il doute de la miséricorde infinie, il s'imagine que le Christ, venu pour effacer les iniquités de toute la terre et de tous les siècles, est incapable d'effacer la sienne, et il inflige à son Maître un dernier outrage en limitant sa puissance et sa bonté. En sortant de Jérusalem, il se répète comme Gain : Mon péché est trop grand pour que j'obtienne mon pardon.

Quand Judas fut seul, le désespoir le frappa de son traitfinal : le criminel ne vitnidansle monde, ni dans le temps un être qui lui offrît un refuge, la lumière du jour lui devintinsupportable,un arbre s'élevait au bord du chemin, il s'y pendit. Son suicide fut le suprême excès de son désespoir. Par ce dernier attentat il rompit pour toujours avec le bonheur, et entre le ciel et lui il mit l'éternité. Arrachons-nous, Messieurs, au spectacle d'un apôtre qui meurt en damné, parce qu'il meurt en désespéré. Tournons nos regards vers une consolante vision, la vision d'un bandit qui, grâce à l'espérance, va moiiiir en prédestiné.

ÎII

Jésus-Christ avait été crucifié entre deux larrons. Ces hommes, par leurs crimes avaient armé la justice, provoqué sa colère, attiré sur eux ses derniers coups. Le temps n'avaitplus rien à leur donner, il n'ouvrait plus devant eux que la perspective d'une agonie affreuse et d'une mort certaine. Ils sentaient approcher leur fin. On comprendrait qu'en cette extrémité, ils s'irritent contre la société qui les sacrifie, qu'ils maudissent leurs juges et leurs bourreaux. Il semble surtout qu'ils devraient naturellement se tourner vers Dieu pour lui demander ses consolations, se recueillir et aspirer avec d'autant plus d'ardeur à la patrie céleste qu'ils ne peuvent plus trouver de place au soleil d'ici-bas. Mais la douleur, au lieu de les émouvoir, les endurcit, et c'est Jésus qu'ils outragent, ajoutant à leurs attentats contre les hommes leurs blasphèmes contre le Fils de Dieu. Ils unissent leurs voix sacrilèges à la voix de la foule, et ils disent au compagnon de leur supplice : u Si tu es le Gnrist, sauve-toi et sauve-nous. » Paroles ironiques et insolentes qui montent de cœurs encore moins ulcérés par la souffrance que corrompus par la malice!

L'un d'eux persévère jusqu'au bout dans ces sentiments de haine et de férocité, l'autre, ô miracle de la grâce! se tait soudain. Il contemple Jésus, il voit sa face ruisselante de sang, con-

270 l" ESPÉRANCE

tractée par la douleur, et cependant rayonnante d'une doaceur infinie et d'une majesté ineffable. Alors dans cette àme ténébreuse le jour se lève, un revirement se produit ; le Crucifié lui apparaît dans toute sa grandeur. Les choses de l'éternité l'émeuvent, la question de l'avenir se pose devant elle, cette àme croit, elle croit à un Dieu ven,^eur et rémunérateur.

Hélas ! son passé se dresse devant le malheureux comme un obstacle insurmontable entre Dieu et lui. L'idée du compte à rendre, la terreur du jugement l'inquiètent et le bouleversent au dernier degré. Et que faire? les minutes sont comptées, la mort approche, la mort qui fixe tout. Comment prévenir la sentence sans appel? Mais voilà que le Christ prie et demande le pardon pour ses ennemis et pour ses bourreaux: « Père, dit-il, pardonnezleur, ils ne savent ce qu'ils font. ^) On peut donc obtenir miséricorde, môme quand on a offensé toutes les lois humaines et toutes les lois divines, même quand on a condamné le Juste et quand on l'a insulté jusqu'à son dernier soupir ; on peut donc aller au ciel môme quand on a souillé la terre et quand on a trempé ses mains dans le sang d'un Dieu. L'espérance, une ineffable espérance envahit l'âme du bon larron et lui suggère tous les actes nécessaires à quiconque veut retrouver l'innocence : l'aveu de ses fautes, l'expiation du mal commis, la confiance dans la puissance et dans la bonté infinie

de Dieu. Le larron passe en un instant par tous ces actes. Il reproclie à son compagnon et il se reproche à lui-même le passé: increpabat eum. Il confesse ouvertement, de façon à être entendu de tous, la gravité de ses crimes en proclamant que son horrible supplice ne dépasse pas sa culpabilité : « C'est justement, dit-il, que nous avons été condamnés et que nous souffrons, on nous traite comme nous l'avons mérité: Et nos qui clem juste ^ nam cligna factis recipimus.

Il semble que ses tortures lui deviennent chères, parce qu'il trouve dans leur atrocité même un moyen d'expier plus complètement et de recouvrer l'innocence par l'eflusion volontaire de son sang. Mais un sentiment domine tout en lui, une confiance inébranlable en Celui qui meurt à ses côtés. C'est sur la puissance, c'est sur la bonté, c'est sur la miséricorde de Jésus qu'il s'appuie pour oser aspirer au bonheur, c'est de Jésus qu'il attend le pardon et la gloire, c'est en lui qu'il place toute son espérance. Il s'adresse à la douce victime avec des mots brefs, pleins de réalité : « Seigneur, dit-il, souvenezvous de moi quand vous serez arrivé dans votre royaume. Domine, mémento mei, dum veneris in regnum tuum. » Que son espoir est donc admirable! Que la confiance dans la bonté de Celui qu'il insultait encore tout à l'heure est donc grande, puisqu'il ne craint pas de lui demander un spécial souvenir lorsque lu Maître sera environné de sa cour

272 l'espérance

et au milieu de sa gloire! Que sa confiance dans la miséricorde du divin Crucifié est donc absolue, puisqu'il est convaincu que Jésus, sans oublier sa personne, oubliera son criminel passé I Que sa confiance dans la puissance du Rédempteur est donc totale, puisqu'il est convaincu qu'il n'aura pas besoin pour être sauvé d'une intervention éclatante de Jésus auprès du Père, mais seulement d'une ombre d'intervention, d'un simple et passager souvenir ! Domine^ mémento mei^ dum veneris in regnum tuum.

La réponse ne se fait pas attendre. Sur ce ton d'autorité, de mansuétude, de tendresse qui lui était propre, Jésus adresse au malfaiteur cette parole : « Amen dico tibi, hodie mecum eris in Paradiso. En vérité je te le dis à toi, tu seras avec moi aujourd'hui dans le Paradis. » Amen dico tibi. En vérité, je le le dis : voilà la promesse qui n'a jamais trompé personne et qui engage Jésus non plus vis-à-vis de l'ensemble des hommes, mais vis-à-vis du larron en particulier. Hodie. Aujourd'hui, non pas après une longue attente, mais dans quelques heures, ta prière sera exaucée au delà de tes désirs. Mecum eris. Tu demandes un souvenir, tu recevras bien davantage, tu vivras dans ma compagnie. In Paradiso. Tu me demandes un souvenir dans mon royaume, mais ce soir tu auras passé de ce monde dans ce royaume même.

En écoutant ce discours, le bon larron sent s'apaiser toutes ses inquiétudes, se dissiper toutes ses terreurs, sa confiance s'affirmer et devenir invincible. Les ténèbres couvraient le monde, mais l'inefTable lumière de l'espérance remplissait son àme; la douleur torturait son corps, mais une certitude inébranlable, la certitude d'arriver au bonheur soutenait son courage ; la terre tremblait, mais le ciel s'ouvrait sur sa tête, la vie éphémère lui échappait, mais la vie éternelle s'offrait àlui. Bercé par ses sentiments, associé à son Maître et fort des promesses qu'il a reçues, ce bandit supporte sans se plaindre les angoisses de l'agonie, il expire dans le baiser de l'espérance et son àme suit celle du Juste dans la gloire.

Contemplez avec émotion. Messieurs, le mystère de la Passion, méditez-en les nombreuses et diverses péripéties, vous échapperez à toutes les présomptions . Vous échapperez à celle qui vous inspire de vous appuyer sur vous-mêmes pour arriver à la sainteté et à la béatitude, car en assistant à la chute lamentable de Pierre, après avoir entendu ses protestations de fidélité, vous comprendrez que l'homme qui compte uniquement sur soi est voué d'avance aux plus graves échecs et capable de s'infliger à luimême les plus invraisemblables démentis; vous échapperez à la présomption qui déclare le salut facile et assuré pour ceux -mêmes qui alTectent

L'ESl'liRAXCE. — 18.

274 l'espÛ'.axce

toute leur vie do s'en désintéresser, car si le Christ a dû tant souffrir pour nous ouvrir les portes du ciel, il serait insensé de croire que notre salut ne nous coûtera rien et que nous obtiendrons le pardon de nos fautes sans nous repentir, et le JDonheur sans l'avoir mérité. Mais le spectacle du Calvaire vous gardera aussi du désespoir, car une seule goutte de sang versée par un Dieu a une vertu infinie et pourrait laver les péchés du monde entier :

Cujus una stilla salvum facere, Totum mundum quit ab omni scelere.

A Técole du bon larron, vous apprendrez que soutenue par le Christ, Fâme la plus pervertie, l'âme que la justice humaine a frappée de toutes ses rigueurs, l'âme qui a persévéré dans le mal et dans le blasphème jusqu'à la fin de son existence, peut encore émouvoir la miséricorde, se réhabiliter et entrer au royaume des cieux. Si coupables que vous ayez pu être, si gravement que vous ayez abusé de la vie, à l'école du bon larron, vous ne repousserez pas l'espérance, vous direz au Christ, mort pour vous : « souvenez-vous de moi quand vous serez arrivé dans votre royaume » ; et le Christ vous répondra par des paroles d'indulgence, par les promesses de la gloire : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui — la vie n'est qu'un jour — tu seras avec moi dans le Paradis. » Ainsi soit-il.

Page 1