SCENE TRISTE
WILFRID TOUREL, employé de commerce, 32 ans. GEORGETTE RAMIN, couturière, 23 ans.
JEAN FÉROL, employé de commerce, 36 ans.
Un beau matin, Jean avait rencontré Georgette; quinze jours après, il était son amant. Georgette était la perfection même ; c'était une petite femme douce, gentille, aimante ; Jean était au comble du bonheur, et, comme tous les gens heureux, il allait chanter son bonheur un peu partout ; il avait même eu l'imprudence de présenter sa nouvelle conquête à quelques-uns de ses amis et, un soir, il avait invité à dîner son ami Wilfrid, employé dans la même maison que lui. Georgette était une bonne petite ménagère ; elle avait préparé un joli petit dîner. Jean était très fier d'elle. Le lendemain matin, quelle ne fut pas la surprise de Georgette en recevant la visite de Wilfrid !
Georgette. — Gomment, vous, monsieur !
Wilfrid. — Je viens vous rendre ma visite de digestion.
Georgette. — En l'absence de Jean, cela me surprend. Je ne reçois jamais personne et je crains les racontars et les cancans ; si la concierge vous a vu monter chez moi on va jaser sur mon compte dans la maison...
Wilfrid, sans y être invité, a pris une chaise et s'est assis. — Vous craignez les potins ?
Georgette, se remettant a son ouvrage. — Beaucoup, monsieur. Ça n'est pas par excès de vertu, mais c'est parce que j'aime beaucoup mon ami et que je ne voudrais à aucun prix lui faire de la peine ; je ne voudrais pas qu'on se moque de lui.
Wilfrid. — Il en a delà veine, cet animallà ! Du reste ce sont toujours ceux qui le méritent le moins qui sont des chançards.
Georgette. — Vous venez de dire quelque chose de très mal. Jean est votre ami, je crois ?
Wilfrid. — Oh! ami!!!
Georgette. — Il vous a encore reçu hier à sa table.
Wilfrid. — Chez vous, pas chez lui.
Georgette. — Vous savez bien qu'il ne peut pas recevoir chez lui, puisqu'il habite avec sa mère qui est âgée et infirme.
Wilfrid. — C'est un excellent fils, je le sais; il est regrettable, seulement, qu'il ne soit pas aussi fidèle amant.
LE CAFARD
Georgette. — H ne me trompe pas.
Wilfrid. — C'est lui qui vous le dit.
Georgette. — Et je le crois. Vous, monsieur, vous êtes méchant et je regrette de vous avoir reçu en l'absence de Jean.
Wilfrid. — Tenez, ma pauvre enfant, vous me faites vraiment de la peine et je suis désolé de voir qu'une petite personne aussi gentille que vous n'a pas tout le bonheur qu'elle devrait avoir. (Il approche sa chaise de celle de Georgette; celle-ci le regarde fixement.)
Georgette. — J'aime Jean de toute la force de mon cœur et vous venez ici commettre une mauvaise action en essayant d'empoisonner mon bonheur ; si ce n'est pour votre ami, au moins faites-le pour moi : taisez-vous, monsieur !
Wilfrid. — Écoutez-moi, Georgette! (Il veut lui prendre la main, elle le repousse.) Je vous
aime, moi.
Georgette. — Je ne vous ai pas donné le
droit de me le dire.
Wilfrid. — Pourtant, je tiens à ne pas vous laisser clans l'erreur. Jean nous parle constamment de son bonheur; je vous aimais avant de vous connaître, je vous plaignais également, car je connais depuis longtemps la situation de votre ami.
Georgette. — Quelle situation?
Wilfrid. — Vous y venez de vous-même, vous le voyez, vous tenez à savoir...
Georgette. — Aussi, pourquoi ètes-vous venu' me trouver?
Wilfrid. — Parce que je vous aime, je vous l'ai dit, et quand je pense que Jean vous trompe tous les jours, je suis outré, car il a une autre maîtresse et depuis très longtemps ; il a même un enfant.
Georgette. — Taisez-vous, vous me faites du mal ; vous auriez mieux fait de ne pas venir. Partez !
Wilfrid. — Ma petite Georgette !
Georgette. — Ah ! partez, monsieur, je vous chasse ! Si vous ne partez pas, j'appellerai. J'ai besoin d'être seule pour pleurer. Vous disiez m'aimer? Gela n'est pas vrai, vous m'avez fait bien du mal. Partez ! (Avec violence.) Ah ' partez !
Wilfrid s'aperçoit qu'il est allé trop loin ; il voudrait atténuer l'effet de sa dénonciation, mais devant le regard de défi de Georgette, il baisse piteusement la tète et se retire sans un mot d'excuse. Restée seule, Georgette pleure à chaudes larmes; et lorsque Jean vint pour le déjeuner, après l'avoir embrassée comme à l'habitude, il s'aperçut qu'elle avait les yeux rougis par les larmes. Sans lui demander aucune explication, il comprit tout de suite qu'elle avait appris toute la vérité.
LE CAFARD 73
Jean. — On t'a dit que j'avais une autre maitresse? (Georgette ne répond rien.) On a dû te dire également que j'avais un enfant, tout cela est vrai. (Georgette éclate en sanglots.) Ma petite Georgette adorée, ne pleure pas; je n'aime que toi et mon fils. (Il la prend dans ses bras et, tout en la câlinant, il lui fait cette confession.) Oui, tout cela est l'exacte vérité; j'ai eu une autre maîtresse il y a six ans et j'ai un fils de quatre ans. Malheureusement, l'enfant n'est pas d'une forte constitution et c'est ma mère qui en a la garde. Quant à la malheureuse qui lui a donné le jour, elle est folle! Elle est maintenant enfermée dans un asile d'aliénés depuis un an et le mal empire de jour en jour, j'attends à chaque instant un dénouement fatal. Elle est devenue folle parce que je l'ai surprise un jour me trompant avec un de mes meilleurs amis, qui, de temps en temps, venait diner chez nous. Depuis ce triste jour, tout l'amour que j'avais pour elle a disparu; je n'ai pourtant pas voulu l'abandonner : elle était sans famille et c'est grâce à moi qu'elle est soignée. J'aurais dû te mettre au courant de cela plus tôt, mais comme je ne croyais pas que tu apprendrais la vérité, je croyais inutile de te faire de la peine. J'ai pour toi dans le cœur le plus profond amour, et le chagrin que tu as dû éprouver me peine énor-
mément. Maintenant que tu sais tout, veux-tu me pardonner?
Georgette, l 'embrassant avec tendresse. — Mon chéri, je t'aime de tout mon cœur; et si tu veux me faire un très grand plaisir, demain tu m'amèneras le petit pour que je l'embrasse ; et, le jour où sa mère sera morte, tu lui permettras de m'appeler : maman ! Ce qui est ton bien est mon bien et je l'aimerai comme s'il était de moi.
Jean. — Tu es la plus gentille petite femme qu'il y ait au monde !
Georgette. — Et jamais plus tu ne feras venir dîner d'amis ici ?
Jean. — C'est ce sacré Wilfrid ! Je m'en doutais. Demain il aura de mes nouvelles.
Georgette. — Non mon ami, il n'en vaut pas la peine. Si tu veux être vengé, dis-lui seulement que je t'aime encore davantage depuis qu'il m'a appris l'horrible vérité.