SCENE CHAMPETRE
BENJAMIN LEMERCIER, 36 ans.
FAUSTINE LEMERCIER, sa femme, 28 ans.
SÉVERIN GORGEVAL, ami de Benjamin, 35 ans. JULIETTE, amie de Séverin, 22 ans.
Ils s'aiment comme au premier jour. Par ce beau dimanche de mai, Benjamin et Faustine ont décidé d'aller passer la journée à la campagne, et c'est Ville-d'Avray qu'ils ont choisi comme but de pèlerinage. Ils sont partis de bon matin et, après trois bonnes heures de promenade, ils sont entrés dans un restaurant où, sous des tonnelles fleuries, les repas sont servis par petites tables de deux ou quatre personnes ; ils se proposent de bien manger, car ils ont un fort appétit. Ils viennent de commander un copieux repas, le garçon vient même de servir les hors-d'œuvre, radis et beurre, mets obligatoires du dimanche à la campagne, quand leur attention est attirée par un grand éclat de rire. Benjamin se retourne et voit que la tonnelle voisine est occupée par son ami Séverin Gorgeval, un vieux camarade, qui vient de s'y installer en compagnie d'une dame dans une toilette
extravagante. Séverin écarte les branches et la conversation s'engageau travers du treillage.
Séverin. — Ali! ah! les cachottiers! On fait ses coups en dessous, sans prévenir les amis ; on vient faire la noce à la campagne. (Passant sa main.) Tu vas bien, mon vieux Benjamin?
Benjamin. — Pas mal, jeté remercie ; et toi?
Séverin. — Gomme tu le vois, en train de bien faire. Madame Lemercier se porte bien, d'après ce que je vois !
Faustine. — Je vous remercie, monsieur Gorgeval. (Les Lemercier ont Voir visiblement gêné, Séverin ne manifeste aucun embarras.)
Juliette. — Dis donc, mon coco, tu pourrais bien me présenter à tes amis ; tu me laisses là comme une croûte derrière une malle.
Séverin. — En effet, tu as raison, ma douce colombe ! Je te présente mon vieux camarade Lemercier et sa dame. Mes chers amis, je vous présente Juliette, une bonne copine des dimanches. (Les Lemercier ne bronchent pas.)
Juliette. — Dis donc, mon petit n'amour en chocolat, si ça n'embête pas monsieur et madame, on pourrait déjeuner tous les quatre ensemble.
Séverin. — Tu as toujours des idées géniales, toi. Je suis sûr qu'ils seront enchantés; n'est-ce pas, Benjamin?
Benjamin, après avoir échangé un coup d'œil avec Faustine, qui fait la grimace. — Gomme vous voudrez !
Juliette. — C'est ça, on pourra bien mieux rigoler ; plus on est de fous plus on rit. (Ils exécutent leur l ransfert.)t> ailleurs avec Séverin, nous ne nous gênons jamais. Nous avons tellement l'habitude d'être ensemble le dimanche, tous les deux comme deux âmes en peine, que ça nous changera. Vous devez être de mon avis, madame-
Faustine, avec un air pincé. — Seule avec mon mari (Elle appuie sur les mots mon mari.), je ne m'ennuie jamais. (Le couple Séverin-Juliette s'installe sans façon ; Séverin à côté de Faustine, Juliette à côté de Benjamin.)
Juliette. — Nous non plus on ne s'ennuie jamais. Séverin est si rigolo! Tu ne m'as jamais parlé de monsieur et madame.
Séverin. — C'est un oubli, mais Benjamin est certainement un de mes meilleurs amis.
Juliette. — Alors, tu es impardonnable ; tu en as cependant eu le temps. Pensez donc, madame, que voilà quatre mois qu'on est ensemble : un petit bail, comme vous voyez !
Séverin. — N'embête pas madame !
Juliette. — Et vous, madame?
Faustine. — Nous sommes mariés depuis huit ans.
Juliette. — Sapristi ! vous en avez une santé ! Je ne me vois pas m'habituant à la même bobine pendant un temps aussi long. Ah ! mince alors !
Séverin. — Juliette, tu es une brave fille, mais je te recommanderai la tenue ; tu en manques parfois et c'est regrettable. Je ne voudrais pas que madame Lemercier fût froissée de ton langage !
Faustine, avec an sourire jaune. — Croyez bien, monsieur Gorgeval, que je ne me trouve pas offensée.
Juliette. — En v'ià des chichis ! ! Ous' qu'est mon protocole ? On s' croirait chez 1' Président de la République. Ce qu'elles se tordront demain, ces demoiselles, quand je leur raconterai l'entrevue de Ville-d'Avray !
Benjamin, qui cherche à détourner la coure rsation. — Vous êtes dans le commerce?
Juliette. — Oui, monsieur, j'ai cet honneur; je suis seconde au rayon de modes, au magasin des Six-Françaises, boulevard des Bâti gnolles. Une honnête fille doit toujours travailler dans ses moments perdus. Si vous nichez dans le quartier des Batignolles, madame, je ne saurais trop vous recommander la maison ; vous demanderez après moi, mademoiselle Juliette. Nous nous arrangerons pour le mieux et, si le
cœur vous en dit, venez me voir en passant : nous taillerons une petite bavette.
Benjamin. — Vous avez commandé votre déjeuner ?
Séverin. — Non, pas encore.
Benjamin. — Ça tombe à merveille, nous avons commandé le nôtre : vous le mangerez à notre place. Je viens de me rappeler subitement que nous sommes invités à déjeuner chez des amis à Noisy-le-Sec. (Il fait un signe à sa femme qui se lève.) Nous n'avons que le temps si nous ne voulons pas rater le train. Au revoir ! (Il serre la, main à Séverin et tous les deux se sauvent en laissant lé couple ébahi.)
Juliette. — Veux-tu que je te dise une bonne chose, mon coco? Tes amis, c'est des sales poseurs !