ÉCHANGE DE SERMENTS
savez, les vieux c'est pas comme les jeunes, c'est jamais pressé de répondre. Et vous, mademoiselle Giselle, avez-vous dit à vos parents que nous nous aimions éperdument ?
Giselle. — Je l'ai dit à ma grande sœur Adèle, mais je n'ai pas encore osé en parler à mes parents.
Médard. — Pourquoi ?
Giselle. — Parce que papa est très brusque ; il faut le prendre dans ses bons moments, quand il n'a pas trop bu. Il est têtu et on ne le fait jamais revenir sur ce qu'il a dit une fois ; s'il me refusait, il n'y faudrait plus penser.
Médard. — Alors, j'en mourrais!
Giselle. — Et moi aussi.
Médard. — Parce que voyez-vous, ma petite Giselle, je vous aime comme un fou, à en perdre la raison. Si vos parents n'étaient pas consentants, il y aurait un cataclysme.
Giselle. — Gomme vous parlez bien !
Médard. — Tous les gens qui aiment dans les romans cle M. Emile Richebourg parlent comme ça.
Giselle. — Quel malheur que je ne les aie pas lus! Je parlerais aussi bien que vous. Vous qui avez de l'instruction, qu'est-ce qu'il se passe dans les romans quand les parents refusent leur consentement?
Médard. — Ça dépend des auteurs. Il y en a qui font se suicider les amants, le plus souvent ensemble, quelquefois séparément; d'autres font enlever la jeune fille par le jeune homme ou le jeune homme par la jeune fille.
Giselle. — Ça arrive, ça?
Médard. — Très souvent dans les romans; et presque toujours ils sont heureux.
Giselle. — Alors, que ferons-nous, si par hasard nos parents refusaient?
Médard. — Nous choisirions un moyen de roman.
Giselle. — J'aimerais mieux le dernier que le suicide.
Médard. — Moi aussi ; le suicide n'a rien de bien folichon. Aussi, faisons un serment.
Giselle. — Je le veux bien.
Médard. — Je jure que, si vos parents me refusent votre main, je vous enlèverai et nous irons vivre heureux ensemble.
Giselle. — Et moi, je jure que si les vôtres ne veulent pas de moi, je vous enlèverai.
Médard. — C'est juré ?
Giselle. — C'est juré !
Et ils scellent le serment dans un long, très long et suave baiser.