‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 33 sur 81 · TABLEAU DE PRIX · texte numérisé non relu

TABLEAU DE PRIX

NESTOR BOULERAN, épicier retiré des affaires, 57 ans SAVINIEN MICHEROL, son neveu, 26 ans.

Chez Nestor Bouleran, rue Amelot, pas très loin de la Bastille. Nestor vient de terminer sa toilette. Il est encore de bon matin, huit heures à peine. Il se dispose à sortir, lorsque Savinien est introduit dans sa chambre par la bonne Ursule, qui, depuis longtemps au service de l'ancien épicier, ne se gêne point avec lui ; elle entre dans sa chambre sans, crier gare à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. C'est une vieille servante qui croirait être désagréable à son maître si elle avait des usages avec lui.

Savinien. — Ah ! ah ! mon oncle, je tombe à pic, hein! Vous alliez sortir?

Nestor. — Gomme tu le dis, mon neveu, et je suis sûr que, si je suis honoré de ta visite à une heure aussi indue pour toi, c'est que tu viens pour me demander de l'argent.

Savinien. — Vous faites erreur, mon oncle ; je venais, en passant, pour prendre de vos nouvelles.

Nestor. — Celle-là est forte, par exemple, car ça ne rentre pas tout à fait dans tes habitudes ! Eh bien, tu le vois, ça boulotte; je me porte on ne peut mieux et je vais même profiter du temps superbe qu'il fait ce matin pour aller respirer l'air pur de la campagne, dans les environs de Saint-Mandé. Si le cœur t'en dit, tu profiteras de ma voiture : j'y vais à pied en me promenant et je reviendrai de même.

Savinien. — Tout le temps à pied ?

Nestor. — Tout le temps ! la marche est le meilleur des exercices que nous pouvons donner à notre corps. Ça t'effraie, toi, la marche?

Savinien. — Pas précisément; seulement, comme je viens déjà de me payer une trotte : je suis venu à pied, de chez moi, rue des Ecoles

Nestor. — Tu as bien fait ! Excellent pour la santé î

Savinien. — Alors, je ne serais pas fâché de me reposer un petit instant chez vous, avant de me remettre à la promenade.

Nestor. — Es-tu assez flemmard! ! Savinien. — Et puis, je suis venu ici pour vous parler de quelque chose.

Nestor. — Savinien, mon garçon, je flaire la carotte!

Savinien. — Vous n'y êtes pas du tout, mon oncle. Je vais vous dire quelque chose qui va bien vous étonner; mais j'ai pris une grande résolution : je veux me ranger.

Nestor.— Toi?!?

Savinien. — Moi; je trouve que j'ai passé . l'âge des folies.

Nestor. — A vingt-six ans ! cela me semble bien problématique.

Savinien. — Et je veuxm'établir.

Nestor. — T'établir! ! Ah ! par exemple, en voilà une forte! Mais, mon pauvre ami, tu n'as jamais rien fait de tes dix doigts ; voilà sept ou huit ans que tu fais censément des études pour arriver à barbouiller des toiles ; cela m'a déjà coûté un argent fou et je n'ai jamais vu ce que ton pinceau pouvait produire.

Savinien. — Je me suis aperçu que je n'avais aucun goût pour la peinture.

Nestor. — Tu as mis le temps à t'en apercevoir.

Savinien. — Oui, mon oncle, pour être un bon peintre, il faut avoir du génie; le talent ne suffit pas, il faut du génie. Du talent, j'en aimais le génie me fait complètement défaut.

Nestor. — Soit! j'en conviens avec toi ; je

vais même jusqu'à admettre ton talent sur ce que tu m'en dis, car je doute de son existence. Alors, tu veux t'établir?

Savinien. — Oui, mon oncle.

Nestor. — Quoi? Epicier? Charcutier? Restaurateur ?

Savinien. — Non, mon oncle ; on me propose en ce moment une affaire épatante, mais je ne sais pas si vous allez tout de suite saisir les beaux, côtés de l'opération.

Nestor. — Ah ! ah ! ton affaire devient déjà une opération !

Savinien. — Voilà ce que je craignais î Vous allez me blaguer.

Nestor. — Mais non, je serais enchanté de te voir dans les affaires ; mais je neveux pas te laisser embarquer dans une mauvaise opération, comme tu dis, car je sais fort bien qu'il y a des spéculations louches qui ne sont que des affaires peu délicates.

Savinien. — Voilà, mon oncle, vous avez des préjugés qui ne vous permettront pas de bien considérer les beaux côtés de l'affaire.

Nestor. — Alors, il vaut mieux ne m'en rien dire.

Savinien. — C'est que je suis en pourparlers et que j'ai promis une réponse pour ce soir.

Nestor. — Mon neveu, avant de savoir ce

EXCELLENTE AEFAIRE ! 123

dont tu vas m'entretenir, je tiens à ce que tu saches que tu es héritier de la moitié de ce que je possède, puisque ma sœur aînée m'a, tout comme ta mère, gratifié d'un autre neveu ; vous aurez donc après ma mort, qui viendra, je l'espère, le plus tard possible, chacun la moitié de ma fortune. Vous aurez, j'en suis convaincu, de quoi ne pas trop vous ennuyer.

Savinien. — Oh ! mon oncle, pourquoi parlez-vous de votre mort? Je n'en suis pas à la souhaiter !

Nestor. — Je l'espère fichtre bien ! Si je te parle de cela aujourd'hui, c'est afin de te renseigner sur ce qui t'attend dans l'avenir. Je ne veux pas que tu t'amuses, moi vivant, à gaspiller une fortune que j'ai eu tant de peine à amasser. Sois tranquille, je ne te déshériterai pas. Maintenant que te voilà fixé, jet'écoute. Tu peux tout me dire. J'ai la conviction que tu vas me proposer des choses monstrueuses ; cependant, je t'écouterai.

Savinien. — Mon oncle, vous savez que les affaires ne se font plus aujourd'hui comme autrefois.

Nestor. — C'est possible !

Savinien. — Le progrès en marchant a amené certaines complications qui ne permettent plus d'envisager les choses sous le même jour.

Nestor. — Ta! ta! ta! En voilà un galimatias ! Je ne veux pas que tu tournes autour du pot pendant des heures ! Saint- Mandé m'attend ! Saint-Mandé me réclame ! Ne perdons pas notre temps.

Savinien. — J'ai un ami

Nestor. — Tu en as beaucoup, trop peutêtre !

Savinien. — On n'a jamais trop d'amis ! Celui-là se nomme André Brimard. Pendant longtemps, il a été employé dans une grande fabrique de socles de pendules ; depuis six mois, il a quitté sa place pour se livrer à un genre de travail beaucoup plus lucratif et beaucoup moins éreintant. Sa petite affaire marche comme sur des roulettes ; seulement, il veut lui donner de l'extension, il veut faire de la publicité. Il n'a aucune relation qui lui permette d'espérer avoir l'argent nécessaire à la première mise de fonds. Je lui avais déjà parlé de vous à maintes reprises ; il m'a demandé à être son commanditaire. Nous partagerions les bénéfices qui seront considérables en rien de temps. Il faut dix mille francs pour lancer l'affaire et je viens vous les demander. Voilà !

Nestor. — C'est sublime !

Savinien. — N'est-ce pas ?

Nestor. — Oui, je te laisse jaboter. Tu bara-

gouines de belles paroles, mais tu omets volontairement, j'en suis sûr, de me dire en quoi consiste cette brillante opération.

Savinien. — Oh ! c'est simple comme tout! Il s'agit tout simplement d'une agence de tuyaux.

Nestor.— De tuyaux? C'est une affaire de plomberie ?

Savinien. — Non, mon oncle, ce sont des tuyaux de courses. La mode est aux courses, maintenant; il y a tant de gogos qui se laissent prendre

Nestor. — Halte là ! Tes explications me suffisent. Je sais à quoi m'en tenir. Je te défends de m'en dire davantage. Filons ! Saint-Mandé nous réclame et je suis sûr que la promenade te rafraîchira les idées : tu viens de me parler comme un fou.

Savinien. — Mais, mon oncle, laissez-moi vous expliquer

Nestor. — Allons ! Filons, te dis-je !

Savinien. — Je veux bien, je vous accompagne ; mais quand nous rentrerons, vous me donnerez bien dix louis : je n'ai pas encore payé mon terme.

Nestor. — Et tu comptais sur ta superbe affaire pour le solder ? Nigaud, va ! Allons, viens

avec moi. Au retour, nous ferons un crochet et j'irai moi-même régler ton propriétaire.

Sayinien, à part. — C'est Sidonie qui en fera une bobine, quand elle me verra rentrer sans le sou à la maison! C'est à recommencer la semaine prochaine.

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