‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 32 sur 81 · TABLEAU FINANCIER · texte numérisé non relu

TABLEAU FINANCIER

ANTONY PERCIER, 20 ans.

STANISLAS BOUDIN, son ami, 24 ans.

OVIDE MARGOULET, homme d'affaires, 56 ans.

A la terrasse d'un grand café du boulevard. Antony est seul, assis à une table, et il manifeste une certaine impatience, lorsqu'il a la satisfaction d'apercevoir son ami Stanislas qui vient à lui.

Antony. — Tout seul?

Stanislas. — Il va venir.

Antony. — Assieds-toi. Qu'est-ce que tu prends ?

Stanislas. — Je crève de soif : je prendrais volontiers un demi. (Antony fait servir un demi à Stanislas.)

Antony. — Qu'est-ce qu'il a dit ?

Stanislas. — C'est toute une affaire. Il s'est

fait tirer l'oreille, il trouvait que la garantie n'était pas suffisante.

Antony. — Comment, l'asthme et les rhumatismes de papa, ça n'est déjà pas assez? Qu'estce qu'il demande? Faut-il que je colle une femme à papa, qui le videra en cinq secs ? La chose serait bien difficile à réaliser, parce que je connais papa : il ne marcherait pas. Qu'est-ce que tu as fait de mon billet?

Stanislas. — T'as pas besoin d'avoir la frousse, je l'ai gardé dans ma poche ; je ne suis pas assez melon pour le confier à Margoulet. C'est un brave homme, mais au fond, moi qui le connais, je puis affirmer que c'est une sale fripouille. Il a fait des chichis; trois mois, renouvelable deux fois, avec dix pour cent chaque fois, voilà tout ce qu'il peut faire.

Antoxy. — Je ne trouvepas cela très exagéré.

Stanislas. — Seulement, pour le billet de cinq mille francs, il ne donnera que deux mille cinq cents ; il prétend qu'il a un tas de commissions à donner, qu'il a des intermédiaires qui ont besoin de vivre. Parce que ça n'est pas lui qui fera les avances ; c'est, paraît-il, un gros capitaliste qui trouve que la rente sur l'État ne rapporte pas assez. En fin de compte, d'après ce qu'il m'a dit, ce brave capitaliste ne touche que dix pour cent pour son argent avancé.

ànïony. — Et moi, je ne touche que la moitié de la somme que je souscris; voilà qui est clair. Mais je m'en fiche; j'ai promis un beau billet de mille à Nini pour ce soir, je ne veux pour rien au monde manquer à ma parole.

Stanislas. — Et tu sais que tu m'as promis cinq louis pour moi !

Antony. — Ce qui est convenu est convenu, tu les auras. Je n'ai pas pour habitude de mettre me s amis dedans. Avec tout ça, il nous fait poser, ton type ! Pouvu qu'il ne nous manque pas de parole !

Stanislas. — Il m'a quitté pour aller chercher les fonds, il va arriver d'un instant à l'autre.

Antony. — Parce que, sans cela, je serais dans une fichue situation. J'ai pour tout potage une pièce de sept francs dans la poche et pas un rotin de plus.

Stanislas. — Chut! Pas de blague ! le vlàl

Ovide Margoulet s'approche. C'est un gros homme de forte carrure, à l'aspect crasseux ; sa démarche est pesante, sa redingote reluit, et son chapeau haut de forme aux ailes éployées lui donne un air imposant. Le chapeau joue un grand rôle dans l'uniforme de Margoulet; il ne le quitte jamais, son chef étant complètement dépourvu de poils. Après les présentations et un bock servi et absorbé par Ovide, ils en sont au chapitre des négociations.

Ovide. — Votre ami, M. Boudin, que j'ai l'honneur de connaître de longue date, m'avait

fait un très grand éloge de vous ; il ne m'a pas trompé : vous avez l'apparence d'un jeune homme très bien.

Antony. — Je suis, vous l'ignorez peut-être, d'excellente famille.

Ovide. — J'ai pris mes renseignements ; je sais que monsieur votre père a de la fortune.

Antony. — Il est tout ce qu'il y a de plus calé, papa, mais il est très dur à la détente.

Ovide. — C'est que probablement vous avez abusé de sa bourse.

Antony. — Mais pas du tout ; papa est pingre tout bonnement. Je la connais la situation paternelle ; j'aurai cinquante mille livres de rentes au dévissage de billard, et vous savez, il est loin d'être en bronze. Je suis fils unique et si je dois cinquante mille francs sur la place de Paris, c'est tout le bout du monde.

Ovide. — Vous tenez probablement très mal vos écritures, ou bien vous n'êtes pas ferré en comptabilité. Je sais, moi, ce que vous devez.

Stanislas. — Pas possible !

Ovide. — A un centime près, oui. Monsieur Boudin, nous ne pouvons pas, nous autres hommes d'aiîaires, nous embarquer dans des opérations sans être exactementfixés. M. Antony Percier doit hériter de son père, qui, s'il ne fait pas de bêtises, ce qui me semble à peu près eer-

tain, étant donné son état maladif et ses habitudes économiques, lui laissera quarante-sept mille francs de rentes, en chiffres ronds. A l'heure qu'il est, M. Antony Percier doit à différentes personnes la somme de soixante-et-onze mille six cent quarante - sept francs, sans compter ce qu'il peut devoir en prêts de la main à la main à ses parents ou amis.

Antony, vivement. — Pour tout ce que je dois, il y a des billets en circulation.

Ovide. — Je veux bien vous croire. Cependant je dois vous prévenir d'un petit mécompte.

Antony. — Vous m'effrayez !

Ovide. — Oh! rien de très grave !

Stanislas. — Vous n'avez pas encore les fonds ?

Ovide. — Si.

Antony. — Ah! je respire.

Ovide. — Malheureusement, on sait un peu partout que vous ne faites pas un très bon usage de l'argent que vous avez entre les mains... quand vous en avez.

Antony. — Si j'ai besoin d'argent en ce moment, c'est pour mettre dans une grosse affaire industrielle.

Stanislas. — J'en ai dit deux mots à M. Margoulet.

Ovide. — Oui, je sais ; une affaire de corsets, je crois ?

Antony. — Parfaitement!

Ovide. — Malheureusement, on vous connaît plusieurs maîtresses. Vous devriez vous cacher un peu plus, quand vous voulez faire la fête.

Antony. — Enfin, où voulez-vous en venir ? La conclusion de votre petit boniment, s. v. p.

Ovide. — Voilà! Le capitaliste qui fait l'affaire a de la méfiance ; il veut bien cependant prendre votre effet, dans les conditions de renouvellement qui ont été stipulées ; et cela, grâce à l'habileté des intermédiaires que j 'ai employés pour la réalisation de l'opération ; ça a été dur et les frais ont été considérables ; si bien que, tous frais payés, je ne puis vous donner que deux mille francs pour votre effet de cinq mille. C'est à prendre ou à laisser, et je vous donne ma parole d'honneur qu'il ne me reste pas un rouge liard pour, mes démarches personnelles ; c'est uniquement pour vous obliger.

Antony. — Le plus clair de tout cela, c'est que vous me ratiboisez cinq cents francs de plus.

Ovide. — Je ne ratiboise rien.

Antony. — J'accepte tout de même, parce que inon industriel ne peut pas attendre. Il compte sur ma commandite pour sa fabrication; il a,

en ce moment, des masses de commandes.

Ovide, sortant d'un vieux portefeuille deux billets de mille francs. — Voici l'argent! Vous avez l'effet? (Stanislas le lui remet.) Tout est bien en règle ? (Il le considère avec attention.) Oui! tout est bien. Vous pouvez vous vanter, jeune homme, d'avoir eu la chance de me rencontrer. Les affaires sont aujourd'hui d'un dur ! ! !

Axtony. — A qui le dites-vous? J'en sais quelque chose !

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