SCENE POPULAIRE
LÉON CAMBOUIS, ouvrier bijoutier, 37 ans. FÉLIX LANDOUILLARD, ouvrier bijoutier, 35 ans. LE PATRON, marchand de vins.
Devant le comptoir d'un marchand de vins de la rue des Vieilles- Raudriettes ; il est huit heures du soir. Léon et Félix sont debout devant le zinc depuis un bon quart d'heure.
Léon. — Ça sera la dernière, alors ?
Félix. — De quoi? Pour une fois, par extraordinaire, qu'on s' paye une petite partie d' rigolade, tu cannes à la troisième chopine ! Patron I deux chopines ?
Le patron. — Voilà, messieurs !
Félix. — Entre nous, ça s'rait pas chouette de ta part si tu t'en allais après celle-là ; je dirai même mieux : ça s'rait cochon ! Tu m' laisserais
payer deux tournées et t'en prendrais qu'une à ton compte !
Léon. — Pour ne pas faire de jaloux, on payera chacun son verre, cette fois-ci !
Félix. — Jam' de lav ! C'est ma tournée ; j' l'ai offerte, j' régale. Moi, j' suis pas aussi pingue que toi. On a touché la quinzaine ce soir, on a bien l' droit cl' s'offrir un petit extra !
Léon. — J'dis pas l' contraire; seulement, j'avais fait des projets.
Félix. — De quoi? de quoi? Des projets! î Quand on est avec un camarade, y 'a pas d' projets qui tiennent.
Léon. — C'est que j'te vais dire, d'puis quéque temps j' fais des heures en plus, histoire d'engraisser la paye, pac'que dans un mois, ça s'ra la Sainte-Marguerite.
Félix. — Quel rapport Marguerite peut-elle avoir avec ta paye ?
Léon. — C'est la fête à ma femme.
Félix, se flanquant des claques sur la cuisse. — Ah ! bon ! ah ! j' te r'tiens ! Oh ! là là ! Pigemoi 1' coup ! Monsieur rend des comptes à madame !
Léon. — Est-ce que toi ?
Félix. — Malheur ! si ma borgeoise avait F toupet d' me réclamer des comptes, ell' s'rait pas longue à être murée ! La galette, j'y en donne