‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 51 sur 81 · TABLEAU DE FAMILLE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE FAMILLE

NOËL IIORLET, artiste peintre, 36 ans.

LÉ A HORLET, sa femme, 27 ans.

MADAME MICHARD (LODOIS.KA), mère de Léa, 56 ans.

Chez Noël, en été, fin juin; chaleur étouffante. Tous trois sont à table et viennent de terminer le café. Il est huit heures et demie du soir.

Madame Michard, à son gendre. — Enfin, dites le fin mot, ça n'entre pas clans vos idées.

Noël. — Si vous voulez.

Madame Michard. — Cane vous plait pas d'être agréable à votre femme.

Noël. — Ecoutez, belle-maman, je ne voudrais pas avoir l'apparence du gendre classique ; cependant vous me forcez à l'être. Je suis un homme très doux, plutôt calme, et vous, vous

is.

vous plaisez à semer la zizanie dans mon intérieur.

Léa. — Tu pourrais bien dire notre intérieur \

Noël. — Soit, notre intérieur! Pour être agréable à Léa, je veux bien consentir à vous recevoir chez nous quand vous venez à Paris.

Madame Mighard. — C'est une façon détournée de me dire que je vous suis à charge.

Noël. — Je n'ai pas dit cela, sacrebleu ! ne me faites pas dire ce que je ne dis pas.

Léa. — C'est ça, emporte-toi ! !

Noël. — Il y a vraiment de quoi ; ta mère ne fait que m'asticoter depuis une heure.

Madame Mighard. — Je vous demande, il me semble, une chose tout ce qu'il y a de plus simple : je voudrais avoir Léa avec moi pendant un mois.

Noël. — Mais, sapristi, vous l'avez ici !

Madame Mighard. — Ça n'est pas une raison pour qu'elle ne vienne pas passer un mois à Barbezieux.

Noël. — Mais, moi, je ne peux pas m'absenter, j'ai des toiles à terminer. Si au moins je pouvais vous accompagner !

Madame Mighard. — Mon intention n'est pas de vous gêner dans vos occupations.

Léa. — Maman ne te force pas à venir à Barbezieux.

Noël. — Autrement dit : Il te serait agréable d'abandonner ton logis, de m'abandonner moimême pendant un mois pour faire plaisir à ta mère.

Madame Mighard. — Vous n'avez donc aucun souci de la santé de mon enfant ?

Noël. — Léa se porte comme un charme.

Madame Michard. — Ça n'est pas mon avis; je trouve qu'elle dépérit.

Noël. — Où avez-vous été dénicher cela?

Léa. — Tout le monde me trouve mauvaise mine.

Madame Michard. — Depuis mon dernier voyage à Paris, elle est méconnaissable.

Noël. — Madame Michard, j'ai l'honneur de vous faire remarquer que je me contiens, que je pèse toutes mes paroles pour n'en pas arriver à vous dire des injures; cependant, depuis que vous nous faites le plaisir d'être des nôtres, notre ménage ne va que de bric et de broc, et cela parce que vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent pas.

Madame Michard. — Oh ! si l'on peut dire ! ! !

Noël. — Contenez votre sainte indignation, comme je sais contenir moi-même le trop-plein de mauvaise humeur qui remplit tout mon être. Nous sommes mariés depuis huit ans ; dans

notre intérieur, tout marche merveilleusement quand vous n'êtes pas là. On dirait qu'il vous faut absolument un souffre-douleur et vous m'avez tout l'air de m'avoir désigné pour cet emploi ; je me sens incapable de le tenir.

Léa. — N'insulte pas ma mère ! !

Noël. — Je ne l'insulte pas, je tiens à lui dire ses quatre vérités. Le ménage n'a pas été créé pour l'isolement des époux; je ne peux pas quitter Paris, tu n'iraspas à Barbezieux. C'est net ce que jeté dis là, j'espère?

Madame Mighard. — Vous êtes un tyran, vous n'avez pas de cœur.!

Noël. — Prenez-le comme il vous plaira ; cependant, je tiens à vous déclarer que je ne laisserai pas partir Léa, parce que je l'aime et uniquement parce que je la crois indispensable à ma vie.

Madame Michard. — Vous êtes un égoïste, vous ne voulez pas me laisser ma fille.

Noël. — Encore une fois, ça n'est pas un reproche, mais, saperlipopette, voilà six semaines que vous l'avez, votre fille. Vous l'avez jour et nuit puisque nous logeons sous le même toit; cela ne vous suffit pas. Que voulez-vous de plus ?

Madame Mighard. — A Barbezieux, je l'aurais davantage.

Noël. — Et moi je ne l'aurais plus du tout.

Lé a. — Maman serait si contente!

Noël. — Et toi aussi probablement; tu te sentirais libre pendant un mois, alors tu jubilerais.

Léa. — Non, je penserais à toi.

Noël. — Et pendant ce temps-là, je resterais ici à me morfondre ? Non, non, ça ne se passera pas comme ça. Madame Michard, si vous tenez à avoir une tète de turc, s'il vous faut absolument quelqu'un pour le faire enrager, remariezvous : je ne mettrai aucun obstacle à vos projets d'union. En vous contemplant d'un peu loin, vous n'êtes pas trop fanée et vous pouvez faire encore les délices d'un homme de la province.

Madame Michard. — Noël! vous êtes un impertinent !

Noël, avec un sourire. — Non, sublime bellemaman, je dis ce que je pense parce que je tiens à avoir la paix chez moi. Regardez comme ce soir j'ai le sang à la tête : elle est prête à éclater. Je ne puis en entendre davantage; je vais aller faire un tour sur le boulevard, ça me calmera. En mon absence, jaboteztoutesles deux et figurez-vous que vous êtes à Barbezieux, vous en serez heureuses.

Il prend son chapeau et sort. A peine est-il parti que, dans un sourire, madame Michard dit à Léa :

Madame Mighard. — Sois tranquille, ma chérie, nous triompherons ; un homme contre deux femmes, voilà une partie inégale. Tu viendras cet été à Barhezieux, chez ta mère.

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