TABLEAU POLITIQUE
MACHINOT, agent électoral.
BOURUT, maraîcher.
LE PÈRE PITOIS, ouvrier carrier.
Dans la salle commune d'une auberge, à Vitry-la- Buse (Saône-Inférieure). Les trois hommes sont attablés et Machinot vient de faire venir un troisième pichet d'un petit vin bleu qui est la spécialité de la maison.
Le père Pitois. — Tout ça, c'est très bien, mais ça prouve absolument rien.
Bourut. — C'est vrai, c'est des promesses ; quant à les t'nir, ça n'est pas encore.
Machinot. — Croyez-vous que M. Dupont- Ozanne soit un homme à s'engager follement ? S 'il promet quelque chose, c'est qu'il sait très bien qu'il pourra tenir ce qu'il promet.
Bourut. — I fra dévier l' ru ?
Le père Pitois. — I pourra forcer les patrons à augmenter not' paye ?
Machinot. — Il est bien décidé à faire tous ses efforts pour réaliser ces vœux. D'ailleurs, M. Dupont-Ozanne n'est pas le premier venu : il a fait ses preuves, et son passé répond de son avenir. Il est parti de rien, car ses parents étaient de modestes cultivateurs de la région. Aujourd'hui, il est arrivé à se créer une très belle situation ; c'est un homme riche
Le père Pitois. — C'est justement pour ça qu'j'aid'la défiance. Il a su faire conv'nablement ses affaires, j'dis pas 1' contraire, mais qui qui nous dit qu'i saura faire les nôtres ?
Bourut. — Ça, c'est vrai! Qui qui nous l' dit ?
Machinot. — S'il brigue l'honneur de vous représenter à la Chambre des députés, ça n'est pas pure ambition de sa part : c'est un homme plein de dévouement; il ne voit que vos intérêts, et les siens passent après. Avouez avec moi que ça n'est pas pour les neuf mille francs d'appointements qu'il aura annuellement qu'il tient à être votre député? Il a de la fortune ; il a quarante mille francs de rentes.
Le père Pitois. — Alors, pourquoi qu'i veut empêcher un aut' de les gagner, ces neuf mille francs, si i n'en a point b'soin ? Son con-
current Briscot, c'est un sans l'sou, mais c'est un travailleur : toute sa vie, il a fait du bien aux autres ; i n'a jamais su met' un sou d' côté, pa'ce que c'est un bon cœur.
Machinot. — Mais M. Dupont-Ozanne est un homme très charitable.
Bourut. — Seul'ment, il a commencé par amasser pour lui, et aujourd'hui qu'il a son affaire, i vient nous dire : « Nommez-moi député ! »
Le père Pitois. — D'abord, on sait pas au jusse quoi qu' c'est qu' son opinion ! G'est-i du lard ou du cochon ?
Machinot. — C'est un très ferme républicain rallié.
Le père Pitois. — Qu'est-ce que ça signifie?
Machinot. — Gela veut dire qu'il ne voit d'avenir qu'avec un gouvernement républicain. Ses tendances, ses préférences, si vous aimez mieux, sont plutôt réactionnaires ; mais comme il constate que seule la République peut amener la stabilité en France ; il se dévoue et il accepte cette forme de gouvernement.
Bourut. — G' qui n'empêche que Briscot, lui, i fait pas tant d' façons qu'ça : c'est un brave républicain tout court, lui ; i cherche pas midi à quatorze heures; il a pas comme M. Dupont-Ozanne des préférences, comme vous dites
Le père Pitois. — Et puis, Briscot, lui, est un d'chez nous, tout F monde le connaît ici depuis longtemps, tandis qu'vot'M. Dupont- Ozanne, il nous arrive de Paris tout chaud, tout bouillant.
Maghinot. — Mais sa famille est originaire des environs.
Le père Pitois. — G'est-i sa famille qui s' fait nommer, ou lui ?
Maghinot. — Ecoutez! citoyens
Bourut. — Vous pouvez parler franchement, vous savez, vous êtes pas dans une réunion publique; c'est pas la peine de faire des déclamations.
Machinot. — Gomme il vous plaira. Seulement, messieurs, laissez-moi vous dire que le suffrage universel vous a été donné pour que vous en fassiez un bon usage. Si vous nommez Briscot, c'est la révolution à brève échéance ; si, au contraire, vous accordez vos suffrages à M. Dupont-Ozanne, c'est pour la stabilité, pour la tranquillité, pour le progrès enfin, que vous voterez. Briscot, c'est la ruine; M. Dupont- Ozanne, c'est l'abondance, la richesse. Vous avez le choix. Il me semble qu'un homme sensé ne doit pas hésiter.
Le père Pitois. — Tout ça, c'est vous qui l dites ; mais qu'est-ce qui nous l' prouve ?
Machinot. — La parole du candidat !
Le père Pitois. — Oh! oh! c'est bien fragile !
Bourut. — Cas' vend pas au marché !
Machinot. — Et son passé?
Le père Pitois. — Son passé ! son passé! ! Vous êtes venu, vous, qu'êtes pas du pays, nous raconter aux uns et aux autres toutes sortes de balivernes. Ce M. Dupont-Ozanne, personne ne le connaît. Briscot, c'est aut' chose. Et il faut que, du jour au lend'main, nous trouvions que vot' bonhomme est celui qui nous faut??
Machinot. — N'est-il pas soutenu par le gouvernement ?
Bourut. — Env'là-t'i une belle affaire! Le gouvernement, c'est personne et c'est tout le monde ! C'est un jour celui-ci, un jour celui-là. En Bépublique, ça peut arriver à tous les gens •d'être un jour le gouvernement, même aux canailles ; ça s'est déjà vu, vous savez ! Alors, est-ce qu'on sait ? On donne sa voix à des gens qu'on connaît pas, sous prétexte que c'est des gens recommandés par le gouvernement! C'est pas mon idée à moi. J' connais Briscot, j' vot'rai pour Briscot !
Le père Pitois. — Et moi aussi, Bourut ; j'suis d'ton avis!
Machinot, jetant une pièce de monnaie sur
la table pour régler la consommation. — On a bien raison de dire que le paysan est entêté comme une mule ! Vous êtes indignes d'avoir de bons députés!
Le père Pitois. — J' crois plutôt qu' c'est M. Dupont-Ozanne qu'est indigne d'être le
nôtre !
Bourut. — T'as bien raison, Pitois !
Maghinot. — Je perds mon temps ici; je vais aller ailleurs. (Il se lève.)
Bourut, à Pitois. — Ça i coût'ra gros à c' monsieur !
Le père Pitois, à Bourut. — C'est qu'il a les moyens, probablement.