INTERIEUR BOURGEOIS
ONÉSIME CLOQUARDIER, riche fabricant de cloches à melons, 56 ans.
ANTONIA CLOQUARDIER, née PLUMARD, son épouse, 49 ans.
Chez les Cloquardier, rue de la Verrerie. Antonia. assise auprès de la cheminée, où flambent des bûches qui proviennent des démolitions qu'on vient de faire dans le quartier, a abandonné la tapisserie qu'elle était en train de faire pour sangloter dans son mouchoir, tout imprégné des déjections produites par le rhume de cerveau dont elle est affligée. Onésime, qui a l'air d'être habitué à la chute de ces cataractes, est assis depuis un instant en face de sa femme, et lit le cours de la Bourse dans le Paris du jour. Il est sept heures et demie. *
Onésime. — Quand tu auras fini, nous dînerons.
Antonia. — Je n'ai pas faim ! (Tout ce qu'elle
dit est mouillé de larmes amères et entremêlé de mouchements abondants.)
Onésime. — Si tu n'as pas faim, ça n'est pas une raison pour que je me brosse le ventre !
Antonia. — Nous mangerons tout à l'heure.
Onésime. — Les larmes te servent d'apéritif!
Antonia. — Et c'est toi qui es la cause de ces larmes.
Onésime. — Allons donc?
Antonia. — Oui, je sais tout !
Onésime. — Tout ? ? Quoi ?
Antonia. — Tout!
Onésime. — Mais encore une fois?
Antonia. — J'avais des soupçons; ils ont été confirmés aujourd'hui.
Onésime. — Quand il te plaira de me parler d'une façon compréhensible, je me donnerai la peine de te répondre.
Antonia. — Tu me trompes !
Onésime. — Allons donc !
Antonia. — Ce matin, j'ai consulté une somnambule et elle m'a dit que j'étais trompée !
Onésime. — Combien celat'a-t-il coûté?
Antonia. — Vingt francs!
Onésime. — C'est un louis de fichu ! Tu m'aurais consulté, je t'aurais dit toute la vérité et ça ne t'aurait rien coûté.
Anton i a. — Tu aurais eu le front de m'avouer tes fredaines?
Onésime. — Je n'en aurais pas rougi.
Anton i a. — Sans cœur?
Onésime. — Écoute-moi, ma bonne et chaste Antonia. Nous avons trente ans de mariage. Je t'aime bien; j'ai toujours fait pour toi ce que le modèle des maris doit faire.
Antonia. — Le modèle des maris ne trompe pas sa femme.
Onésime. — En te trompant, je ne veux pas troubler la paix de ton intérieur. J'ai amassé une assez grosse fortune dans la fabrication des cloches à melons ; je ne suis pas décoré, mais ton orgueil doit être pleinement satisfait : j'ai, je l'espère, assez obtenu de médailles dans les concours agricoles ; j'en ai obtenu partout et de tous les modèles.
Antonia. — C'est flatteur; je ne dis pas le contraire. Mais les médailles ne font pas le bonheur.
Onésime, sans Vécouter. — Quand tu étais jeune, tu étais gentille, je suis le premier à le reconnaître. J'avais àme défendre contre les assauts des galants ; j'ai monté ma garde convenablement. Je dois même avouer que tuas été gentille assez longtemps, il n'y a guère que depuis six ou sept ans que je te trouve considérablement
changée à ton désavantage; aussi, longtemps je t'ai été fidèle.
Antonia. — Aujourd'hui, ça n'est plus ça !
Onésime. — Et ça n'est vraiment pas de ma faute. Si tu n'avais pas eu dans les premiers temps de notre union une malheureuse métrite qui a complètement détruit chez toi l'espoir de progéniture, j'aurais peut-être à l'heure qu'il est des enfants qui seraient en passe de me faire devenir grand-père.
Antonia. — Je ne l'ai pas fait exprès !
Onésime. — Je le sais fichtre bien !
Antonia. — Alors, pourquoi me tromper, aujourd'hui?
Onésime. — Parce que je n'ai pas encore remisé et que le charme qui pourrait me retenir chez moi a pris son vol pour ne plus me laisser qu'une femme pleurarde et quinteuse. Je suis encore robuste.
Antonia. — Parce que je ne t'ai pas trop fatigué.
Onésime. — Il ne faut t'en prendre qu'à toi. Tu as quarante-neuf ans et tu n'as plus rien de voluptueux ; tes charmes ne me tentent plus, et moi, malgré mes cinquante-quatre ans, je suis encore vert, ce qui t'explique ma conduite.
Antonia. — Tu n'es qu'un vieux polisson.
Onésime. — Vieux est peut-être de trop ! Polisson tant qu'il te plaira, mais plus avec toi.
Antonia. — Tu es indigne et je vais demander le divorce.
Onésime. — Tu peux ! Quand je t'ai épousée, je n'avais rien; toi, tu avais trois mille francs de dot. Tes parents, dans la crainte de me voir dissiper ce modeste avoir, m'ont contraint à t'épouser sous le régime dotal; aujourd'hui, j'ai trente mille francs de rentes, et toi trois mille de capital. Tu n'iras pas loin avec ça ; donc, agis comme il te plaira !
Antonia, se levant et tombant dans ses bras. — Pardonne-moi ! Ne me fais plus de chagrin! Ne me trompe plus !
Onésime. — Tu as le défaut de chercher à savoir des choses qui ne te regardent pas. Aujourd'hui, le pli est pris ; je ne pourrai me refaire à mon chez-moi que le jour où je serai complètement vanné.
Antonia. — Espérons que ce jour viendra promptement.
Onésime. — Tu es bonne pour moi.
Antonia. — Je t'aime tant !
Onésime. — Alors, si tu m'aimes, mettons-nous rapidement à table; j'ai affaire ce soir.
Antonia. — Je sais bien quoi !
Onésime. — G'estbien possible, maisça ne te regarde pas. A table!
Ils s'installent ; Antonia sonne, la bonne apporte le potage.