‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 54 sur 81 · TABLEAU D AFFAIRES · texte numérisé non relu

TABLEAU D AFFAIRES

DÉSIRÉ MOUVOIS, 45 ans.

RIGOBERT PIFFAREL, 50 ans.

Désiré, absorbé par la lecture du Supplément de la Lanterne, descend tranquillement la rue de la Fidélité. Il se trouve tout à coup en présence de Rigobert Piffarel.

Rigobert. — Eli bien, en voilà une rencontre !

Désiré. — Il y a des éternités que je ne t'avais vu.

Rigobert. — H y a plus longtemps que ça ! Qu'est-ce que tu deviens ?

Désiré. — Je me laisse vivre maintenant que je suis retiré des affaires, que j'ai su habilement faire ma pelote. Je sais me contenter de ce que

j'ai; nous avons ce qu'il nous faut, ma femme et moi : nous sommes heureux.

Rigobert. — As-tu de la veine de pouvoir dire cela à ton âge ! car tu es plus jeune que moi. J'ai cinquante ans passés.

Désiré. — Et moi quarante-cinq !

Rigobert. — Et je suis obligé de trimer comme un pauvre bougre, sans savoir comment envisager l'avenir, ni même avec l'espoir de pouvoir un jour en prendre à mon aise.

Désiré. — As-tu le temps?

Rigobert. — Un petit quart d'heure!

Désiré. — Viens prendre un bock au café des Deux- Hémisphères, tu me raconteras tes peines.

Rigobert. — Allons-y !;

Trois minutes après, ils sont installés à la terrasse.

Désiré. — Alors, mon pauvre ami ?

Rigobert. — Pour le moment, j'en suis au bout de mon rouleau.

Désiré. — Mais, sapristi! si je ne me trompe, il me semble qu'autrefois tu étais un peu à ton aise !

Rigobert. — Autrefois, oui, mais j'ai mis de l'argent dans un tas d'affaires qui n'ont pas été.

Désiré. — Tu dois te laisser facilement entortiller !

Rigobert. — Pas tant que tu le crois, parce que je ne suis pas tout à fait un serin ; je puis même dire que je suis très fort en affaires, et cela, sans me vanter. Mais il y a une espèce de déveine qui s'attache à tout ce que j'entreprends. Il y a bien huit ans que je ne t'ai vu !

Désiré. — Gomme le temps passe ! C'est vrai, il y a au moins ça !

Rigobert. — A cette époque, j'avais devant moi un joli petit capital de trois cent mille francs que j'avais amassé dans le commerce des vins ; j'étais très fort dans ce genre de commerce, et la preuve c'est que parti de rien, j'avais rapidement trouvé le moyen de mettre cette somme de côté.

Désiré. — Tu avais de quoi vivre.

Rigobert. — C'est vrai; mais j'ai eu de l'ambition ! J'ai voulu aller plus loin. On m'a proposé de mettre une faible somme, vingt-cinq mille francs, une vétille comme tu vois, dans une entreprise de concerts classiques populaires.

Désiré. — Oh ! oh ! fichue affaire !

Rigobert. — Ça devait me rapporter des mille et des cents !! Ça a été boulotte en rien de temps. J'étais très embêté ! Je n'en avais pas parlé à ma femme. Alors j'ai voulu rattraper ça. On m'a proposé une représentation pour des lanternes de cyclistes ; il n'y avait que de l'ar-

gent à gagner. Les appointements étaient su-; perbes, six cents francs par mois. J'ai du ba-[ goût, tu le sais ; je me dis : Voilà mon affaire, ça. m'ira comme un gant ! Seulement il fallait dé-[ poser cinq mille francs de cautionnement. Je n'hésitai pas un instant. Quinze jours après! mon entrée en fonctions, le patron faisait faillite et mes cinq mille francs étaient passés au bleu.'

Désiré. — Pauvre vieux !

Rigobert. — J étais très vexé, tu le conçois. Alors j'ai voulu tenter un gros coup ! J'ai missoixante-dix mille francs dans un journal de modes; je me disais : Les journaux politiques, c'est une sale affaire; mais les journaux de modes, ça n'est pas la même chose. Ah ! va te faire fiche ! au bout de quatre mois il n'y avait plus un sou en caisse : on avait fait les choses trop grandement. Le directeur me fait un nouvel appel de fonds et j'ai la naïveté de lui redonner trente mille balles...

Désiré. — Qui sont allées rejoindre les soixante-dix mille premières.

Rigobert. — Gomme tu le dis fort éloquent ment.

Désiré. — Alors ?

Rigobert. — Je me suis retourné vers l'industrie ; le bâtiment c'est solide, n'est-ce pas ! La serrurerie m'a mangé quinze mille francs, la

carrosserie, vingt-sept mille, l'orthopédie, trentedeux mille, l'ébénisterie, quarante-et-un mille.

Désiré. — De plus fort en plus fort !

Rigobert. — Oui, mon vieux; et on ne me le met pas facilement à moi, parce que je ne suis pas un godiche, un naïf! Pour l'instant, j'ai le restant de mes écus dans une affaire d'automobiles.

Désiré. — Et quand tu n'auras plus rien ?

Rigobert. — Je suis tranquille; c'est une chose qui ne m'arrivera pas, parce que je suis un malin. Je suis très fort sans en avoir l'air, et si je vois que ça ne marche pas...

Désiré. — Que feras-tu ?

Rigobert. — A mon tour, je chercherai des capitaux pour monter des affaires et je ferai comme tous ceux qui m'ont embobiné. Je prouverai alors que je suis très fort, que je ne me laisse pas arranger. Chacun son tour; j'aurai ma revanche.

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