‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 64 sur 81 · ECOLE NATURALISTE · texte numérisé non relu

ECOLE NATURALISTE

PIERRE ROCHEGAIN, dit le Rempart d'Aurillac, lutteur,

58 ans.

ANASTASIE ROCHEGAIN, sa fille, 31 ans.

TLUOLÉON CASTOUT, dit l'Apollon', amant d'Anastasie,

40 ans.

Onze heures et demie du soir, dans une roulotte divisée en deux compartiments. Nos trois personnages sont groupés dans la partie de la roulotte qui sert de chambre à coucher à Pierre. Dans l'autre, il y a deux lits : Petit- Pierre, garçon de sept ans et demi, et Rosalie, petite fille de cinq ans, dorment enlacés et font de beaux rêves.

Pierre. — Restez un peu avec moi, j'ai à tous parler. Les enfants dorment?

Anastasie. — Oui, papa!

Pierre. — Mes pauv' enfants, je suis, foutu ! Timoléon. — Dites donc pas d' bêtises.

Pierre. — J' m'entends quand j' dis ça; si j' dis foutu ! c'est comme lutteur que j' veux dire. Aujourd'hui, j'ai reçu l'coup du lapin.

Timoléon. — Qui c'est qui s'est mal conduit avec vous? Dites-le, père Rochagain, je 1' démolirai !

Pierre. — J'te r'mercie, mon garçon, t'es un brave cœur, mais c'est personne. C'est ma vieille carcasse qui est usée et qui n' peut plu^ supporter Y métier ; si j' vous dis qu'aujourd'hui j'ai r'çu l' coup du lapin, c'est encore une façon d' parler; j'ai tout bonnement senti que j'étais sur ma fin et que V travail m'était impossible, voilà c'que j'ai voulu dire. Dans la journée, vers les trois heures, quand y avait la baraque au complet et qu' j'avais demandé un amateur, il s'est présenté un p'tit gringalet, mis comme un gommeux, une espèce d'astèque.

Anastasie. — Qu' avait un pantalon blanc et un gilet crème ?

Timoléon. — Tu l'as remarqué, toi, Tasie?

Anastasie. — Oui, il avait l'air bien décati.

Pierre. — Il l'était pour de sûr, mais malgré son air chétif, il était nerveux cet animal-là ! « Cent sous pour toi, qui m' dit, si j'te tombe ! » Cent sous ! c'est toujours bon à prendre, mais mon sacré amour-propre s'est mis à faire des siennes ! J' m'ai dit comme ça : « Faut pas

t' laisser tomber par un avorton pareil, ta réputation en souffrirait! » Il a senti que je n' marchais pas, alors y s'a raidi et j'ai senti qui m' tenait ferme; a fallu que j'y aille d'un rude coup d'épaule pour le faire toucher. Mais à c' moment-là j'ai senti comme qui dirait quèque chose qui m' craquait à l'intérieur, j'ai eu un étouffement et j'ai pensé qu'un jour j' pourrais bien rester su l' tas.

Anastasie. — Faut pas avoir de ces idées-là, l'père !

Pierre. — C'est possible qui faut pas les avoir, mais quand on les a, on les a, et toute la journée j'ai ruminé mon affaire. Voilà c' que j'ai décidé et c' que j'ai bien ancré dans ma caboche pour qu' ça n'en sorte plus ; d'ailleurs, je suis entêté, on n' me f'ra pas démarrer de mon idée. J' vas me retirer des affaires.

Timoléon. — Vous, père Rochegain !

Pierre. — Gomme j' te l' dis, mon fiston ; j'ai pas fait bâtir une maison au pays pour des prunes : j' vas m'y r'tirer.

Anastasie. — Tout seul ?

Timoléon. — Vous vous y embêterez à crever !

Pierre. — Aussi j'irai pas tout seul, j'emmènerai les gosses !

Anastasie. — Mes p'tits?

Pierre. — Oh ! sois tranquille, tu peux avoir confiance en moi, j'en aurai bien soin; j'ieur tiendrai lieu de nourrice ; i s'ront sous bonne garde et l'air du pays leur vaudra mieux que tous les trimbalages de fête en fête. Timoléon ï j'te donne mon fonds.

Timoléon. — Vous me F donnez ?

Pierre. — Çat'étonne?

Timoléon. — Dam !

Pierre. — Tu t'es toujours bien conduit avec Tasie ; tu l'as pas épousée...

Timoléon. — J' pouvais pas I

Pierre. — Oui, t'as encore ta femme qui vadrouille de par le monde ; mais F divorce a pas été inventé pour les culs-de-jatte seulement 1 L' jour où F cœur te dira d' divorcer et d'épouser ma fille en reconnaissant ta marmaille, tu n' f ras qu'ton devoir. En attendant, sans notaire et sans homme d'affaires, pour éviter les frais, j' te donne mon établissement avec tout F matériel ; il n'y a aucune dette, j'ai toujours eu soin d' payer d'avance ; déplus, comme tu roules pas sur For, je vais te donner une première mise de fonds de mille francs. Moi, je m' retirerai avec les enfants, j'ai trois mille francs de rentes sur l'État, une maison avec un jardin suffisant, c'est tout c' qui nous faudra. Quand t'auras fait fortune et qu' t'auras épousé ma fille, ce qui arri-

vera, j'en suis sûr, un de ces quatre matins, vous viendrez me rejoindre et on vivra en famille. Quant à moi, c'est bien décidé, j' dirai adieu ce soir à tout mon bataclan, parce que j'veux pas rvenir sur c' que j'ai dit; d'main matin, au p'tit jour, j' filerai avec les enfants, pour pas avoir des remords et revenir sur ma parole. Tasie?

Anastasie. — Papa?

Pierre. — Prépare ce soir leur petit baluchon ; et v'nez tous les deux que j' vous embrasse pour vous donner ma bénédiction avant d' filer !

Ils pleurent tous les trois. Le lendemain , au petit jour, Pierre emmenait les enfants, et se sauvait comme un voleur, sans vouloir se retourner ; deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.

Page 1