‹ Exposition des Beaux-Arts. Salon de 1861Chapitre 3 sur 13 · AUX ARTISTES · texte numérisé non relu

AUX ARTISTES

Nos Revues des Expositions des Beaux-Arts ont ou presque toujours la faveur de paraître en même teu?ps dons plusieurs feuilles artistiques ou politiques.

Cette année , nos articles sur le Salon ont été publiés dans la Revue artistique et littéraire et dans VEurope artiste avant d'être tirés à part pour fonner le présent volume.

C'est là une publicité que les artistes sauront apprécier. Ceux qui ne pourraient se procurer notre brochure trouveront à la direction de la Revue artistique et à celle de VEurope artiste les numéros dans lesquels sont mentionnés leurs travaux.

La quatre-Vingt-neavième Exposition. — Le jury. — Les refas. — Réformes proposées. — Loterie de l'Exposition.

— Brochure de M. Maret-Leriche. — Les délais de faveurs.

— Visite de Leurs Majestés avant l'ouverture du Salon.

— Distribution des salles. — Nouveau mode de classement des ouvrages. — MM. de Nièuwerkerke et de Chennevières. — Trois Expositions en même temps.

Paris a ouvert la quatre-vingt-neuvième de ses Expositions des Beaux* Arts, qui ont eu lieu dans le galon de l' Académie, puis au Palais-Royal, ensuite au Louvre, et maintenant dans le palais des Champs- Elysées construit pour cet usage.

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C'est la France, ce pays des heureuses initiatives, qui, la première entre toutes les nations modernes, a eu ridée d'instituer des Expositions périodiques lesquelles ne tardèrent pas à devenir universelles comme Tatteslent les catalogues où Ton rencontre les noms d'artistes étrangers qui envoyaient leurs ouvrages à ces concours^ et prenaient, en frères, leur part des récompenses décernées à la fin de chaque Salon.

Le livret de 1861 compte 298 ouvrages de plus que celui de 1859. Le nombre des œuvres exposées est de 4,102 , savoir : 3,166 peintures ; 515 sculptures ; 237 gravures : 84 lithographies ; 115 projets d'architectures et 5 photographies. On nous a afiSrmé que le chiffre des ouvrages envoyés au jury avait été de plus de 9,000. Ce serait donc plus de 4,898 qui auraient été refusés. C'est énorme ! Aussi les récriminations contre le jury ne sont pas moins nombreuses cette année qu'aux précédentes Expositions. Il y a des refus regrettables que tout le monde déplore. Mais chose étrange I ce ne sont pas les victimes d'erreurs involontaires ou de haines personnelles, qui crient le plus haut, ce sont surtout les médiocrités qui font le plus de tapage. Un de ces derniers, nous sissure-t-on, après avoir porté plainte au ministre d'État, s'en être pris au directeur des Musées, est allé frapper à la porte de M. Lsgres et lui dire qu'il n'aimait pas sa peinture, qu'il la trouvait détestable. — « Ma foi, mon cher monsieur, aurait lépondu Tillustre artiste, je n'en pourrais pas dire autant de la vôtre, car je ne l'ai ja-

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mais remarquée^ et quant à la décision du jury, j'en luiB innocent, puisque Tétat de ma santé me retient chez moi. »

Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, le jury doit commettre des erreurs ; il ne peut examiner avec attention, en quinze ou seize séances, de quatre à cinq heures, les 9,000 ouvrages envoyés par les artistes. Ce dé&lé de toiles peintes dans tous les tons doit fatiguer la vue au point de ne plus discerner les couleurs, de ne plus avoir conscience de la forme. On n'arrivera à des jugements vraiment sérieux qu'en rendant les travaux du jury plus faciles, en restreignant le nombre des ouvrages soumis à son examen. Pour cela, il n'y a qu'un seul moyen : étendre les exemptions, ne plus soumettre au jury les œuvres d'artistes ayant obtenu, soit une médaille de deuxième classe, soit une de troisième classe ou une mention honorable. La besogne étant ainsi diminuée des deux tiers, le jury pourrait alors seulement juger consciencieusement et ne plus commettre de ces erreurs incompréhensibles qu'il regrette, tant elles sont funestes aux artistes qu'elles frappent. Cette mesure serait accueillie aussi favorablement du jury que des artistes.

n est une autre réforme qui est réclamée, et par le jury et par les artistes. Pourquoi les peintures d'un sculpteur décoré, et les sculptures d'un peintre médailliste de première classe^ sontrelles exemptées de passer au jury? Si un peintre peut être aussi un sculpteur de mérite, si un sculpteur peut se montrer peintre

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de talent, ne peuvent-ils pas cependant, le peintre, faire de détestables sculptures,. le sculpteur, d'afireuses peintures 7 Nous en avons eu la preuve, et c'est pour cela qu'on demande qu'un artiste ne soit exempté du jury que pour le genre dans lequel il a été récompensé.

Un point qui préoccupait beaucoup d'artistes, principalement les peintres de genre et les paysagistes, c'était de savoir si le SaloB de 1861 aurait sa loterie artistique. Nous avons démontré dans notre Revue du salon de 1859 toutes les bonnes raisons que devait avoir l'Administration pour continuer cet auxiliaire indispensable des Expositions artistiques. Puis on se demandait quel effet avait produit la brochure que M. Maret-Leriche, ex-attaché au ministère des finances, a dédiée à S. Exe. le ministre d'État et à M. le directeur général des musées, et publiée sous ce titre : De l'avenir financier des Expositions nationales des Beaux- Arts sous le règne de Napoléon III ,

C'est un travail intéressant, consciencieux, d'une intention louable, mais c'est l'œuvre d'un habile financier, d'un économiste, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus opposé au sentiment artistique. Sans réfuter ici les parties d'un système qui nous paraissent impossibles à mettre en pratique, que M. Maret-Leriche nous permette de rester artiste, et, comme tel, de lui répondre que vouloir imposer un droit d'entrée, sans exception a^icune^ non-seulement à nos expositions périodiques, mais encore à nos musées nationaux, c'est, pour quelques pièces de eent sous^ méconnaître

et le but utile de ces institutions et le caractère libéral et généreux de la nation française. Mon Dieu ! laissons donc à chaque peuple son génie distinctif ! Que telle nation soit libre de ne verser son sang et ses trésors que pour des intérêts mercantiles, puisque c'est là son tempérament; mais que notre patrie soit longtemps encore, qu'elle soit toujours assez riche pour payer sa gloire et secourir tentes les infortunes; que la France conserve toujours ses nobles traditions, qu'elle soit toujours, comme aujourd'hui, à la tête des nations qui marchent vers la civilisation. Le livre de M. Maret-Leriche nous prouve qu'il n'a pas voyagé, qu'il n'a pas vu, de ses yeux vu. Mais ne s'est-il jamais demandé poui^quoi l'Art français occupe la première place dans le monde? Pourquoi, ii l'étranger, nos pièces dramatiques, mal traduites, mal interprétées, défrayent presque à elles seules toutes les scènes du vieux et du nouveau monde ? Pourquoi dans les cabinets de lecture, dans les salons^ partout en Europe, on ne rencontre guère que les livres français ou leurs traductions? Gela tient à l'esprit sagement , mais sincèrement libéral de la France. La pensée de gain, de spéculation, étouffe tout sentiment, tout dévouement ; on calcule ce que coûtera et ce que pourra rapporter un service a\ant de le rendre; on n'est plus patriote que par la crainte de pertes commerciales, que pour conserver sa position sociale. Les travaux de l'esprit, de l'imagination, ne sont point cultivés par les nations descendues à ce degré de bassesse, car le talëht et le génie mènent

si souvent à la misère!... Si M. Maret-Leriche avait couru un peu le monde, il aurait été surpris en voyant si peu de Français résider à l'étranger, tandis que des milliers d'individus , partis de tous les coins de la terre, arrivent s'établir en France. Ce n'est pas seulement parce que nulle part ailleurs, pas même en Angleterre, on ne jouit, comme chez nous, de cette liberté et de cette égalité avec des garanties de sécurité complètes, ni parce que, quelles que soient la foi et la condition sociale de chacun, les droits, en France, sont les mêmes pour tous, c'est surtout l'attrait des plaisirs et les moyens d'instruction mis à la portée de toutes les positions, les écoles, les musées, les collections scientifiques et artistiques ouvertes gratuitement à tous.

Comment! l'Etat multiplie partout les écoles gratuites, et il irait fermer aux masses populaires l'entrée des collections, qui sont des écoles du goût, de ce goût qui donne la suprématie à tous les produits de l'industrie française! Oh! non, cela ne se peut pas. Ce serait contraire au progrès et à la dignité du pays. Le désir de procurer de nouvelles ressources aux artistes est un sentiment qui honore M. Maret-Leriche; mais en voulant trop obtenir, il atteindrait le résultai: contraire. L" Administration l'a reconuH comme nous, et le règlement de l'Exposition, inséré au Moniteur du 26 avril, est venu nous rassurer. 11 y aura une loterie comme au dernier Salon, et chaque dimanche l'entrée de l'Exposition sera gratuite.

Si le jury s'est moBftré sévère, de son côté l'Adminis-

tration a maintenu avec fermeté l'article du règlement relatif au jour fixé pour la remise des ouvrages destinés au Salon. De sorte que beaucoup d'artistes, qui comptaient coname nous sur un délai de faveur, ont été dans l'impossibilité d'être en mesure d'exposer; ce qui ne nous empêche pas d'approuver cette conduite, parce qu'à l'avenir tout le monde se liendi'a pour averti, et sera prêt pour le terme de rigueur. Plus heureux que les sculpteurs, plusieurs peintres ont pu envoyer leur tableau inachevé et aller le terminer dans les salles de l'Exposition. Cette circonstance a été favorable à quelques-uns. Dans une visite inattendue de l'Empereur et de l'Impératrice, MM. Pîls7 Beaucé et Houssot ont reçu les compliments de Leurs Majestés, qui s'étaient arrêtées devant leurs toiles.

Quant à la distribution intérieure du palais consacrée à TExposition, elle est absolument la même que celle de 1859; cependant les cloisons de séparation des salles sont moins élevées, et, par conséquent, les tableaux placés moins haut et mieux vus. C'est là une excellente mesure dont il faut savoir gré à M. le comte de Nieuwerkerke, directeur des Musées, et à M. le marquis de Chennevières, ordonnateur des Expositions. Nous les félicitons aussi d'avoir classé les tableaux dans l'ordre alphabétique du nom de leurs auteurs, ce qui a le double avantage de rendre les recherches plus faciles et de répandre l'intérêt dans toutes les salles en y éparpillant les œuvres des maîtres qu'on agglomérait autrefois dans ime seule salle.

Enfin, cette année, trois expositions tiendront en

même temps aux Champs-Elysées, et le visiteur pourra passer du salon des beaux-arts à l'exposition de photographie (non gratuite) ; puis de celle-ci entrer à l'exposition permanente et gratuite des prcTduits de l'Algérie.

LE SALON d'honneur.

Le Salon d'honneur de 4808 et celui de TExposition actuelle. — MM. Yvon, Pils, Bellangé, Couverchel , Philippoteaux, Protais, Rigo, De Neuville, Armand-Dumaresq, Charpentier, Dôvilly, Janet-Lange, Paternostre, Muller, Landelle, Ginain, Houssot, Perrin, Flandrin, Hébert, Dubufe, Beaucé, Pichat, Larivière, Lépaule, Gabanel , Cornilliet. — De Pommayrac. — Hardtmutb. — Coubertin.

De Tavis général des artistes, le Salon de 1861, comptera parmi les plus remarquables. Les œuvres de mérite dispersées d?ns chaque salle répandent partout Tattrait et l'intérêt. Puis on a eu l'heureuse idée

de ne plus mettre , au centre des salles , des sculptures qu'on ne pouvait voir , attendu qu'elles étaient entourées de divans toujours occupés de visiteurs fatigués. Les sculptures sont réunies dans la galerie du pourtour de la nef ou dans le jardin qui est dessiné de manière à recevoir beaucoup de sujets et à permettre de les voir sur toutes les faces.

L'Académie des Beaux-Arts qui, autrefois, faisait à elle seule les honneurs du Salon, n'est représentée à celui-ci que par quatre de ses membres : MM. Flandrin et Schnetz pour la peinture, M. Martinet pour la gravure, et M. de Nieuwerkerke pour la sculpture. Que les temps sont changés I...

Le Salon-Carré ou Salon d'Honneur a beaucoup d'analogie avec celui de l'Exposition de 1808 ; comme lui il est presque entièrement occupé par des toiles représentant des faits do l'histoire contemporaine. Le Salon-Carré, en 1808, pour ne citer que les meilleurs tableaux, contenait : la Bataille d'Eylau, le Portrait du roi de Westphalie et celui du général Lasalle» par Gros; l'Empereur pardonnant aux révoltés du Caire, par Guérin ; la Bataille d'Austerlitz, le portrait de l'Impératrice, celui de la Reine de Hollande et celui de la Reine de Naples, par Gérard; le Couronnement et le portrait de l'Empereur, par David ; l'Empereur recevant les clefs de Vienne, par Girodet; les Soldats du 76* de ligne, par Meynier ; l'Entrée de l'Empereur à Munich, par Taunay, etc., etc. Le salon d'honneur de l'Exposition actuelle se compose de toiles historiques, dont plusieurs aussi feront époque dans les

annales de l'art. Deux artistes s'y disputent la palme, et tous deux, avec des qualités différentes, ont naturellement leurs partisans et leurs détracteurs. Nous ne nous ferons pas Técho de toutes ces clameurs aussi injustes que passionnées; elles rappellent celles qui, dans le monde et dans la presse, accueillaient autrefois les œuvres d'Horace Vernet qu'on traitait de barbouilleur d'enseignes. Aujourd'hui c'est le tour de M. Yvon, et dans trois à quatre ans ce sera (nous le lui souhaitons) celui de M. Pils. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous comptons deux bons peintres de batailles de plus, et qu'au nom de notre Horace Vernet, nous pouvons ajouter ceux de MM. Yvon et Pils.

La Bataille de Solférino, exposée par M. Yvon, est la plus grande page de ce Salon. L'Empereur occupe le centre de la composition; derrière lui, à droite, sont groupés les généraux et officiers de son état-major; et du sommet du mont Fénile où il s'est placé, l'Empereur voit se développer l'action générale. Dans le lointain, sur les hauteurs, près de la tour de Solférino, les masses autrichiennes sont aux prises avec le quatrième corps^ tandis que l'artillerie, placée sur un mamelon, les foudroie de ses canons rayés. Sur le premier plan, plus bas que l'Empereur et à gauche, le général Camou exécute l'ordre qu'il vient de recevoir ; il lance ses voltigeurs au pas de course pour enlever la position de Solférino si opiniâtrement et si vaillamment défendue par l'ennemi. Un peu plus loin que le général Gamou^ le capitaine d'état-major

de Plazanet gravit au galop le mont Fénile, et apporte à Sa Majesté un drapeau autrichien.

Cette grande bataille est très-clairement écrite sur la toile de M. Yvon. Le ton général est celui d'une scène éclairée par un ciel orageux, la pose de TEmpcreur est simple, le geste noble n'a rien de théâtral; la physionomie est calme, énergique, ressemblante. Le cheval est fait de main de maître; ]a tête •urtout est très-remarquable, et nous rappelle celle peinte par Vernet dans un tableau du musée de Versailles.

En face de cette peinture et comme pendant, on a placé la Bataille de TAlma, par M. Pils. Le moment choisi par l'artiste est celui où le général Bosquet ordonne à l'artillerie de sa division de traverser la rivière de l'Aima et d'escalader ensuite les hauteurs regardées comme inaccessibles. C'est cette manœuvre hardie, exécutée avec une rapidité extraordinaire, qui a décidé du succès de la journée.

Le général Bosquet occupe le premier plan, entouré de ses turcos, puis sur les autres plans, l'artillerie franchit l'Aima en colonne par pièce (batteries Fiévet et Robinot-Marcy), dirigée par le conmiandant Barrai. Plus loin et au centre de la composition, le maréchal Saint-Arnaud, environné de son état-major, observe tous les faits de la bataille, et dans le lointain les divisions du général Canrobert et du prince Napoléon sont aux prises avec l'armée Russe. Cette conception a la simplicité de la réalité ; cette manœuvre de Tartillerie est si bien rendue, et comme mouvement

et comme types militaires^ qu'on croit entendre le roulement des roues et le bruit du pas des chevaux. Dans cette toile il y a tout l'espace nécessaire au dé- Teloppement d'ime grande action militaire; les régiments, les armées peuvent y opérer sans gène toutes les évolutions possibles. C'est une qualité que peu de tableaux de bataille possèdent, car trop souvent les troupes, les généraux y sont tellement entassés qu'on souffre de les voir étouffer, se gêner les uns les autres au point de ne pouvoir plus agir. M. Pils est un réaliste, mais un réaliste dans la véritable, dans la bonne acception, c'est-à-dire d'un dessin vrai sans être canaille (pardon de ce terme d'atelier), la nature est son guide, et hommes et chevaux ont été peints et dessinés d'après les modèles vivants pris dans nos régiments.

Autour de ces deux grandes pages viennent se grouper, dans la même saUe, des tableaux du même genre, recommandables à des titres différents : Un Combat dans les rues de Magenta, par M. Bellangé père ; deux Batailles de Magenta, l'une par M. Rigo, et l'autre par M. Couverchel; les Zouaves et les Grenadiers de la Garde à Magenta, par M. Protais; le Général Forey acclamé par sa division après la bataille de Montebello, par M. Philippoteaux ; les Chasseurs à pied de la Garde à la tranchée (Sébastopol), par M. de Neuville ; enfin, cinq Batailles de Solférino,par MM. Armand-Dumaresq, Charpentier, Devilly, Janet- Lange; puis, la Rentrée des Troupes de l'armée d'Italie, par M. Ginain ; les Populations arrivant à

Ghambéry pour voter Tannexion à la France, par M. Houssot, et TAllée des Dames, souvenir de Plombières, par M. Perrin.

Une toUe de ce Salon-Carré, qui impressionne profondément par le sujet et par le sentiment que M. MuUpr a su y répandre, représente Madame Mère en 1822.

Madame Laetitia, retirée à Rome, vêtue d'une robe de deuil qu'elle ne quitta jamais depuis la mort de Napoléon , est assise non loin de deux vieilles tantes occupées à lire. Elle a cessé de filer, et, contemplant le portrait en pied de TËmpereur, elle a laissé tomber quenouille et fuseau. Que de grandes et amères pensées se reflètent dans son regard ! quelle noble tristesse sur les traits de cette mère d'un Empereur, du plus grand bomme des temps modernes ! I Ce petit tableau, l'un des meilleurs de M. Muller, est appelé à un succès égal à celui qu'a obtenu Marie-Antoinette, de Paul Delaroche.

Un autre petit tableau qui attire Tattention des visiteurs est dû au pinceau de M. Landelle ; il représente l'Empereur et l'Impératrice visitant la manufacture de glaces de Ghauny, au moment où l'Impératrice étame une glace. Cette scène est rendue bien simplement, avec vérité et talent.

Parmi les portraits placés dans le Salon-Carré, il en est un qui nous paraît hors ligne ; il vaut les plus beaux portraits d'Ingres, tant il est parfait de dessin et de modelé. Nous voulons parler du Portait du prince Mpoléon^ par M. H. Flandrin. C'est ce que c«l

artiste a produit de plus intelligent et de plus remarquable, car il est impossible de voir un type mieux compris et pourtant si diflûcilc à bien rendre. Ce chefd'œuvre nous rappelle l'admirable Portrait de Bertin, expose par Ingres en 1833 : la pose est aussi simple, aussi naturelle , la physionomie , aussi vraie , aussi vivante: mais la couleur de M. Flandrin est plus solide^ son modelé moins vague. Quelle différente impression on éprouve en regardant le Portrait de la princesse Clotilde , par M. Hébert, un peintre de talent cependant ! Soyez donc jeune et d'un rang aussi élevé pour qu'un artiste vous représente avec le teint livide, maladif, les chairs vertes d'une cholérique et les vêtements sales et Mpés d'une mendiante des Etats- Romains I n est des genres de talent qui ne conviennent pas aux portraits , tel est celui de M. Hébert. Cet artiste devrait faire comme M. Eugène Delacroix, renoncer aux portraits et s'en tenir aux sujets qu'il réussit , aux Cervaroles et autre» types des malheureuses peuplades italiennes.

Si le pinceau de M. Hébert n^est pas favorable aux portraits, il n'en est pas de môme de celui de M. Dubufe fils, auteur du Portrait en pied de la princesse Mathilde^ qu'on a placé en pendant avec le triste Portrait de la princesse Clotilde, La chatoyante palette de M. Dubufe fils fait un contraste des plus malheureux pour M. Hébert, car si les rares partisans du système de ce dernier disent beaucoup de mal des toiles de M. Dubufe,dont le seul défaut est d'ôtre trop séduisantes , tout le monde est d'accord pour préférer c%

défaut à celui d'enlaidir et de rendre vulgaires les types les plus distingués.

Les deux portraits du Prince impérial ont été heureusement confiés à des artistes qui n'ont pas Torgueilleuse prétention d'être des peintres réalistes ; ils cherchent à voir la nature telle qu'elle est réellement avec tousses charmes. M. Yvon a représenté le jeune Prince caressant ses deux beaux chiens épagneuls, et dans le tableau de M. Pichat, le Prince impérial monte son poney favori et parcourt les allées du parc de Saipt-Gloud. Dans ces deux toiles, la beauté des traits esxSnîe à la fraîcheur du coloris.

Un des bons portraits de cette salle est celui du général Ganrobert, commandant en chef l'armée d'Orient, par M. Beaucé. Il est largement touché, trèsressemblant, et la pose n'a rien de prétentieux; aussi préférons^nous ce portrait à celui exposé par Horace Vernet en 1857. Le portrait de M. le ministre de l'agri- T^ulture est une peinture consciencieuse dans laquelle M. Gabanel s'est montré coloriste et homme de goût. Nous retrouvons tout l'éclat du coloris du pinceau de M. Larivière dans ses portraits du maréchal Niel et du maréchal Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, destinés au Musée de Versailles. Des portraits exposés par M. Lépaule, ceux du roi Victor-Emmanuel et du général de Pontevès, mort à Sébastopol, nous paraissent les mieux étudiés , quoique peints un peu à la manière des décorateurs. Citons encore, avant de quitter le Salon-Carré, le portrait du général Espinasse, tué à Magenta, peint par M. Rigo ; le portrait

du général Gamou, par M. Comilliet ; oeloi du général TrochUy par M. de Pommayrac, et on mauvais portrait de SS. le pape Pie IX, par M. Hardmuth, dc^ Vienne (Autriche)^ près duquel, heureusement, nous retrouvons les traits du Saint-Père fidèlement reproduits dans une^ esquisse terminée de M. Coubertin, représentant le Ciniige pontificat à Rome.

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