CHAPITRE n
Des circonstances dans lesquelles il convient d'employer Teau comme agent thérapeutique.
In oertis nniUs, in dobib liberUif, in omnibus caritas.
Peu de mots suffiraient pour résoudre la question de savoir quels sont les cas dans lesquels il convient d'employer Peau à titre d'agent thérapeutique ; car on pourrait se borner à dire que c'est toutes les fois qu'il y a indication de recourir à un stimulant, à une méthode stimulante. Mais [ je me garderai bien d'en rester à un si bref énoncé,
\ dont le public aurait d'autant moins sujet d'être
, satisfait, que jusqu^'ici tous les auteurs ont pris
plaisir à s'étendre sur ce point, pour aller au devant des désirs de chacun, et se sont engagés ainsi dans des détails qui dépassent de beaucoup ce
IL CONTIENT lyEHPLOTER I/'ISAU. W
qu'il est permis d'avancer quand on ne veut pas sortir de la ligne du vrai. Je suis même convaincu qu'ensuivant le système dont on a cru devoir faire choix pour remplir les conditions d'un ouvrage populaire, c'est^-dire en donnant des listes de maladies après le nom de chacune desquelles se trouvent inscrits les modes d'application de l'eau qui semblent convenir le mieux, et par là donnant involontairement à croire au lecteur qu'il n'a besoin que de s'inculquer ces courtes remarques dans la mémoire pour devenir médecin, on contribue bien plus à fausser les esprits, à rendre l'hydrlatrie impossible, et à la faire rejeter, qu'à éclairer l'opinion publique et la disposer en faveur de l'eau. Malgré les progrès des lumières, la partie même la plus éclairée du public est loin encore de pourvoir rivaliser avec l'homme de l'art dans le tracé de l'image d'une maladie , à le suivre dans l'indication du plan de traitement. Ce qui le prouve, entre autres, c'est ce qu'on entend répéter à chaqve instant que si le médecin pouvait plonger ses re^ garda dans le corps, il lui deviendrait facile de trouver le remède propre à guérir la maladie. Cette assertion repose sur deux erreurs. D'abord, nous sommes fort souvent en état de rattacher aux phé-
196 aaœNSTANGES DANS LESQUELLES
nomènes morbides extérieurs des idées aussi esactes^ quant à ce qui se passe dans l'intérieur du corps, que si nous avions cet intérieur sous les yeux; en second lieu, quoique nous parvenions souvent à fonder notre méthode de traitement sur cette connaissance^ il arrive fréquemment aussi qu'elle ne nous apprend rien relativement au choix des remëdeS; qu'elle nous laisse dans la même impuissance que si nous ne l'avions pas acquise, et que sa possession ne nous est d'aucun secours pour retarder la mort qui s'avance à grands pas. Le reproche ne manquait peut-être pas de justesse autrefois , quand la médecine était encore peu avancée comme science ; mais il ne convient plus à notre époque, si avantageusement distinguée des temps passés par le soin qu'on met à observer les changemens matériels survenus dans la structure des organes et la constitution des humeurs, qui, en se reflétant à l'extérieur, produisent les symptômes accessibles à nos sens^ dont la réunion porte le nom , soit de maladie en général, soit de telle ou telle maladie en particulier. L'étude de ces changemens constitue une science nouvelle, appelée anatomie pathologique , h laquelle il ne manque, pour être appréciée partout à sa juste valeur,
que d'offrir moins de difficultés et de ne pas être nécessairement confinée dans les grandes yilles ; car de yastes établissemens publics peuvent seuls fournir l'occasion de pratiquer les nombreuses ouvertures de cadavres sans lesquelles il ne faut songer ni à l'étudier^ ni moins encore à la perfectionner. La médecine moderne s'est également enricbie d'une méthode d'exploration, l'auscultation et la percussion , à laquelle on doit des résultats presque merveilleux. Nous pouvons donc affirmer que le reproche qui nous est adressé par les personnes étrangères à notice profession manque de fondement, puisque avec les moyens dont nous disposons, il nous est permis, dans beaucoup de cas^ non-seu^ lement de reconnaître l'état des parties intérieures comme nous pourrions le faire avec nos yeux, et d'indiquer les causes des phénomènes qui trahissent cet état à l'extérieur, mais même aussi de raisonner avec un assez haut degré de probabilité sur ceux qui ont eu lieu par le4[>asséet surceux que l'avenir prépare.
Pour rester dans le vrai, il faut partager la médecine en deux branches distinctes : l'une étudie la nature et l'essence des maladies, en tant qu'elles sont susceptibles de se révéler à nous par des ré«
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sultats matériels; l'autre se propose de mettre fin aux actes qui produisent ces résultats, de ramener l'organisme à ses conditions normales déstructure et de composition^ à étouffer le plus promptement possible un germe qui menace de devenir un fruit malfaisant. Ainsi, nous pouvons dire, sans blesser la modestie, que nous avons parcouru la moitié de la carrière tracée devant nous ; et quand bien même pn nous contesterait que cette moitié soit la plus importante, il n'en demeurerait pas moins vrai qu'elle est la* première, et qu'on est plus sur d'ar** river à la fin d'une cbose dont on tient le commencernent qu'au commencement de celle dont on ne possède que la fin. A la vérité, il y a une circon-stance qui diminue singulièrement notre satis- ' faction, c'est que le travail qui donne lieu à ce dé-
' veloppement des maladies s'accomplit bien au-
delà des limites que nous avons découvertes à sa manifestation matérielle, et qu'il ne nous est pas I permis, même dans nos vœux les plus bardis, d'es-
! pérer qu'un jour nous soyons appelés à franchir
* ces limites , nul esprit créé n'ayant les qualités re-
quises pour pénétrer dans le sanctuaire où la nature élabore et fabrique l'organisation, oii elle disH pose de moyens et de forces dontellQ ne nous dé-
IL CONVIENT D'EMPLOYER VUkV. 19f
voilera jamais le secr«t. Mais si les faits positifs dont notre savoir s'est enrichi ne suffisent pas, h beaucoup prôs, peur que nous puissions poursuivre chaque produit morbide jusque dans ses principes^ remonter à son germe i et acquérir ainsi des notions qui exerceraient la plus heureuse influence sur la thérapeutique^ ces mêmes vérités , jointes à celles dont nous sommes redevables à d'autres branches de la médecine, nous permettent cependant de satisfaire aux exigences de la pratique, en ce sens qu'elles nous rendent capables de juger d'une manière prompte et sûre si la gué* . rison est possible ou non. Cette aptitude a plus d'importance qu'on ne serait tenté d'abord de lui en accorder, car la conviction qui nait de là dans l'esprit du médecin, outre qu'elle met sa con-* science en repos, lui épargne toute hésitation quand il s'agit de choisir entre les moyens propres à obtenir une guérison radicale et ceux qui ne peu* vent qu'apaiser certains symptômes, sans compter que, quand il reconnaît la possibilité de guérir, il entrevoit par cela même une foula d'indices qui le mettent sur la voie du traitement.
Un médecin praticien ne doit donc pas se bor-> ner à connaître les maladies, à savoir quelle est
200 a&GONSTANGES DANS LESQUELLES
celle qu'il a sous les yeux, à conclure des phénomènes extérieurs, ou des sjrmptômes, les anomalies qui sont survenues dans l'istérieur : il doit encore guérir. Ne craignons pas de dire sur le champ que c'est là notre côté faible^ notre point vulnérable ; mais^ après cet aveu^ examinons quels sont les moyens dont nous disposons pour arriver , à la solution du problème. Naturellement il ne
■^ peut être question ici que des maladies sur le
compte desquelles nous avons la conviction qu'elles sont curables. Toici comment nous procédons • à leur égard. Nous commençons par recueillir les symptômes accessibles à nos yeux^ à notre oreille^ à notre toucher^ nous les complétons par les renseignemens que le malade nous donne^ et^ à l'aide de notions acquises dans nos études antérieui*es^ nous nous formons une idée du foyer de la maladie , dont les phénomènes extérieurs ne sont que le reflet. U nous arrive quelquefois de ^ tirer cette déduction avec une certitude qui ne
' laisse pas la moindre place au doute. Biais sou*
* vent aussi le foyer à la découverte duquel nous
parvenons y n'est lui-même qu'un produit morbide, un symptôme ; nous nous trouvons placés alors en face du rideau derrière lequel la nature
travaille sans rdàche au bien de l'organisme. L'esprit humain a senti de bonne heure qu'un coup-d'œil jeté derrière ce rideau donnerait une face toute nouvelle à ce qu'il lui est permis de connaître^ et que ses actions en deviendraient bien plus sûres. Il n'a rien épargné non plus ppur y parvenir, comme l'attestent surtout les in* fatigables recherches de la chimie inorganique et organique. Néanmoins, les vérités positives auxquelles on est arrivé sont si peu de chose , comparativement aux efforts qu'il a fallu faire , que, pour les rendre susceptibles d'application , on a cru devoir les envelopper d'hypothèses, souvent ingénieuses sans doute, mais dont la stérilité, toutes les fois qu'on a voulu les soumettre à l'épreuve de la pratique, atteste qu'elles ne sont point une image fidèle des opérations de la nature. Quoi qu'il en soit, aussi long-temps que la chimie et la physique ne fourniront pas de meilleurs matériaux, les médecins seront obligés .dé rattacher leur traitement radical à ce qu'ils ont appris jusqu'à ce jour, et d'attribuer les dérangemens de la santé, soit au défaut ou à l'excès de tel ou tel élément, soit à l'exaltation pu à la diminution des forces, dans tel ou tel organe, dans tel ou tel
202 CIRCONSTANCES DANS LESQITELLES
système d'organes^ ou dans l^organisme entier^ soit enfin à la réunion de ces deux ordres de causes.
On voit ^ d'après cela , quel est le but du traitement radical. Le médecin qui y a recours se propose de ramener à l'état normal^ tantôt la composition matérielle et tantôt la fonction. C'est à ces deuk chefis que se rapportent tous les agens dont il dispose. En se plaçant sous ce point de vue^ on arrive à se former un idéal de la médecine. Effectivement, si nous possédions la certitude mathématique à l'égard des anomalies de composition ou de fonction qui font la base de chaque maladie; si, connaissant parfaitement les propriétés et le mode d'action chimique des moyens thérapeutiques , nous éLions en mesure de les appliquer à propos , pour mettre fin aux désordres qui constituent la maladie, rétablir la composition matérielle et régulariser les fonctions; si, enfin, nous étions tellement maîtres de ces moyens, qu'il nous fût donné d'en calculer rigoureusement le degré nécessaire d'action , nous pourrions, dans un juste sentiment d'orgueil , dédaigner les sarcasmes par lesquels l'ignorance ou l'impudence cherche, de nos jours, à rapetisser le mérite de la médecine ,
comme science.Toi1à ce qui nous semble être l'idéal de la médecine^ le but qu'il ne faut jamais perdre de Tue, celui vers lequel on doit tendre sans cesse; malheureusement il en est de cet idéal comme de tous les autres ^ nous pouvons bien en approcher» mais il nous sera impossible *d'y atteindre tant que nos actions porteront le sceau d'imperfection imprimé à toutes les choses d'ici-bas.
Ayant posé comme première condition^ pour guérir^ une connaissance suffisante des anomalies survenues dans la composition matérielle et l'action des organes /sans dissimuler qu'il y a fort peu de cas où nous ayons quelque certitude sous ce rapport^ que , dans beaucoup , nous ignorons totalement quel est le mode de l'anomalie ^ et qu'enfin 9 dans plusieurs y nous ne savons même pas si elle porte sur la composition ou sur l'action y on voit que cette condition seule suffirait pour rendre la solution du problème difficile ou impossible* La seconde ; ou celle de bien connaître les moyens que la matière médicale met à notre disposition , permet-elle d'espérer un résultat plus favorable? Nous avons déjà dit que , parmi ces moyens , les uns agissent directement sur la composition , les autres sur l'activité vitale, plusieurs^ enfin, sur
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l'une et l'autre â-la-fois , à moins qu'on ne veuille considérer la double action qu'on voit se dérouler comme la conséquence de la régularisation directe de l'activité ou de la composition , car la physiologie enseigne que, quand on change le mode d'action d'urf organe , sa composition matérielle doit se modifier aussi , et vice versa. Nous sommes déjà convenus qu'il n'y a que peu d'états morbides où l'on ait la certitude que la cause finale se rattache à telle ou telle anomalie^ et que le nombre est bien plus limité encore de ceux dans lesquels on parvient à exercer sur le foyer de la maladie une influence directe telle que les moyens auxquels on a recours détruisent^ en vertu des lois de la chimie , ce qu'oa avait reconnu être la cause de cette maladie. Cependant il existe incontestablement quelques remèdes agissant ainsi d'une manière chimique , dont le temps n'a fait que con^ solider la juste réputatiop^ pourvu qu'on n'exige pas d'eux plus qu'on n'est en droit de leur demander. Les médecins ayant reconnu de bonne heure les avantages de la situation dans laquelle ils se placent quand ils ne font qu'appliquer les vérités acquises par la voie de la chimie^ ils ont dû chercher à les multiplier; mais trois circonstances les
empêchèrent d'arriTer au même degré de certitude , rignorance des vertus médicinales dévolues aux moyens qu'ils employaient > celle des causes finales de la maladie y et l'impossibilité d'ex^cer une action directe^ puisqu'il faut chercher celle qui s'accomplit loin des organes par lesquels est entretenu le rapport immédiat entre le monde extérieur et l'économie animale. Ici encore on crut échapper à la difficulté en ajoutant aux faits positifs f aux vérités fondées sur les lois de la nature^ des additions empruntées à l'expérimentation. On varia la forme des substances^ on les administra d'abord avec circonspection , puis avec plus de hardiesse^ et comme ensuite on remarqua des changemens , même parfois des guérisons , ce résultat heureux compensa le dépit intérieur qu'on devait ressentir d'ignorer quelle était la manière don telles agissaient. Une place fut donc assignée à ces substances parmi celles qu'on possédait déjà , et ainsi commença la longue série des médicamens dynamit[ues, épithète par laquelle on désigne ceux que l'expérience a prouvé être capables de produire un effet déterminé , mais sans qu'il nous soit donné d'expliquer le pourquoi ni le comment de leur action^ autrement que par des hypothèses.
Tout porte à croire néanmoins que cette action est chimique aussi, qu'elle se passe seulement plus loin de nos regards , et qu'un temps viendra où les investigations de la science répandront sur elle lejour nécessaire pour ramener les corps qui la possèdent à la catégorie de ceux sur la manière d'agir desquels nous ne conservons aucun doute. Ici donc commence la nécessité d'accorder une large place, dans l'histoire de l'art médical, aux expérimentations , qui ont pullulé de toutes parts avec tant de rapidité et acquis tant d'empire dans la pratique, qu'à peine nous permettent-elles d'apercevoir la médecine proprement dite, la science fondée sur les lois de la nature. Un hasard inespéré a plus d'une fois séduit, au point qu'on a cru pouvoir renoncer à la marche sûre, mais lente, du progrès scientifique. On a même poussé le vertige jusqu'à déclarer la médecine une science toute d'expérimentation, sans s'apercevoir que l'alliance de ces deux mots implique contradiction, car la science se compose d'un assemblage de vérités constatées , et l'expérimentation n'est qu'un des moyens d'arriver à la vérité. Aussi un vaste champ a-t-il été ouvert aux hypothèses , qui ont varié au gré des individus, chacun demeurant
bien convaincu que la sienne était la meilleure. De là tant d'aberrations de l'esprit humain y tant de systèmes passés et présens , qui n'ont souvent joui que d'une existence éphémère ^ et tout cet arsenal qui s'étale orgueilleusement sur les rayons de nos pharmacies. Le 'post hoc propter hoc a été la devise de périodes entières^ et il a exercé une si grande influence^ que même les meilleures tètes n'ont pas appréhendé de s'y soumettre. Cette tendance , dans laquelle on ne voit rien de scientifique^ aurait^ jusqu'à un certain points pour excuse^ que l'expérimentation est une voie qui peut conduire à des vérités dont la découverte tournerait au profit de la science; mais ce ne serait pas un travail ingrat que de rechercher si l'avantage a compensé les inconvéniens. Quelques observations recueillies par cette voie , ont conduit à reconnaître que l'action de certaines substances se concentre spécialement sur certains organes ou systèmes d'organes , et y détermine des effets plus prononcés que dans le reste de l'organisme. Les systématiques n'ont pas tardé à bâtir là-dessus l'édifice d'une nouvelle méthode cura tive , de ce qu'ils appellent la médecine spécifique, sans qu'avec ces mots^ qui ne présentent aucun sens clair à l'es-
208 CIRCONSTAîSCES DANS LESQUELLES
prit, ils soient parvenus à nous rendre le phénomène lui-même plus facile à concevoir. Nous rencontrons y entr'autres, sur cette route ^ Thomœopathie moderne^ depuis que les plus éclairés de ses partisans ont renoncé à défendre des dogmes qui n'avaient pour eux aucun phénomène^ aucune loi de la nature* On ne peut que la féliciter d'avoir ainsi changé de direction, et pris pour règle de conduite des principes empruntés à tous les systèmes, celui de Hahnemann excepté. Espérons qu'en apprenant cette apostasie presque clandestine , le monde ne lui en portera pas rancune , car c'est un axiome éternellement vrai , que les médecins sont ce que le public les fait , et que celui-ci ne doit s'en prendre qu'à lui s'ils ne sont pas ce qu'ils devraient et voudraient être.
Rien n'est plus facile que de démontrer l'inanilé ^ et le caractère fallacieux des expérimentations, dont les résultats ne peuvent être admis au nombre des vérités, qu'autant qu'on est parvenu à reconnaître la loi du phénomène qu'elles nous dévoilent et la nécessité de sa manifestation. Comparons ces masses d'expérimentations dont s'enflent nos manuels et nos journaux, avec le petit nombre de vérités dont les plus dignes représen-
tans de la science et de leur siècle osent avouer la légitimité. Où sont les arcanes qui ont fondé la réputation de ces hommes dont nous vénérons la mémoire? Chose surprenante ! bien qu'aune grande distance ait séparé leurs sphères d'action, et que les uns aient brillé au Nord, les autres au Midi, on n'en découvre pas moins des traits frappans de ressemblance dans leur conduite; tous avaient pour principe in simplici sains, tous étaient sobres de médicamens^ et quelques-uns n'hésitaient pas à dire qu'avec deux où trois substances, employées à propos, on arrive à des résultats infinis. Qui Iongas formulas compontt, peccat aut fraude aut igno" ranhâf s'écriait Linné, bien avant les homœopa-* Ihes, qui veulent à tout prix s'attribuer le mérite de la simplification qu'on remarque dans les prescriptions des médecins. Je me félicite tous les jours d'avoir eu pour guide, à mon début dans la pratique^ un homme qui connaissait le prix de la simplicité, et qui résumait sa longue expérience en ces termes : Medicïna nulla interdum optima. Il n'en faut pas trop vouloir cependant h la méthode des expérimentations, car c'est à elle surtout que nous devons de connaître toute la valeur d'une vérité à laquelle quelques médecins des anciens
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temps n'étaient sans doute pas demeurés étrangers, mais qui jamais n*a été plus répandue qu'aujourd'hui; le tnedicus naturœ minisier- Cette vérité donne la clef d'une foule de phénomènes journaliers, dont sans elle on ne saurait se rendre compte. Que vingt médecins soient appelés à traiter une même maladie, ils l'attaqueront de vingt manières différentes, ce qui n'empêchera pas que tous réussissent. JN'est-ce pas là le cas d'admirer, avec Hildebrandt, cette ms naturœ' medicatrix^ qui toUes morbum et medicum vinciU Baglivi employait une métaphore originale pour exprimer sa pensée sur la force médicatrice de la nature ; il comparait la maladie à la chute d'un homme dans un trou ; les témoins de l'accident s'empressent de jeter au malheureux tout ce qui leur tombe sous la main, afin de lui porter secours, et après mille essais infructueux, il parvient en effet à en tirer parti; la nature agit de même, dans les maladies, avec les médicamens ; elle les essaie jusqu'à ce qu'elle ait découvert en eux un côté par où ils peuvent lui être utiles. C'est probablement dans ce sens qu'un professeur d'une des premières universités d'Allemagne disait naguère , devant un nombreux auditoire, qu'il ne faut pas craindre d'associer en- *
semble beaucoup de médicamens correspondans â des indications diverses, parce que l'état pathologique sait démêler parmi eux celui qui lui convient. Cette phrase, assez mal sonnante sans doute aux oreilles de jeunes gens encore imbus de la croyance à la certitude de la médecine comme art de guérir, à l'infaillibilité de chacun des moyens qu'elle emploie, donnait bien à entendre que ce n'est point le médecin, mais la nature seule, qui guérit la maladie , et peut-être n'était-ce qu'un faux calcul d'amour-propre qui avait empêché de formuler la pensée en termes plus nets et plus explicites.
Une conséquence nécessaire de la révolution qui s'est opérée dans les idées des médecins, a été la conviction intime du peu d'importance de la plupart des substances qui peuplent nos pharmacies. Car il y en a fort peu dont la manière d'agir nous soit bien connue, parce qu'elle repose sur les lois de la chimie, et le nombre n'est pas grand non plus de celles à l'égard desquelles l'expérimentation, si elle n'a rien appris qui permette d'en rapporter l'action à des principes scientifiques, a cependant mis hors de doute qu'avec leur secours on parvient à produire précisément l'effet qu'on
a en vue dans la mise à exécution d'un plan de traitement^ sans que^ d'un autre côté^ Tintégrité de l'organisme se trouve compromise par leur influence chimique. Aussi nos meilleurs médecins ont-ils presque renoncé aux médicamens décorés du titre d'héroïques^ et Ton ne saurait trop encourager la tendance générale qui porte les praticiens à remplacer par des médicamens innocens ces substances dont trop souvent Texpérience pourrait plutôt attester les mauvais que les bons effets.
Un autre résultat de la connaissance exacte du rôle subalterne que le médecin^ ou plutôt la matière médicale ^ joue dans la guérison des maladies^ a été que, ne mettant plus en doute la puissance de l'organisation , on a consacré toute son attention à la force médicatrice de la nature^ on a soigneusement observé les opérations curativcs qui se manifestent à nos regards , et l'on a cherché à les suivre jusqu'aux sensations éprouvées parle malade^ afin de pouvoir mettre ces deux ordres de phénomènes en harmonie l'un avec l'autre. Le nombre des maladies dans lesquelles il suffit de se tenir en observation , d'empêcher la cause de continuer d'agir , et de favoriser le déploiement de l'activité naturelle^ en écartant tou"
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IL CO^ VIENT D*EMPLOTi£R L'EAU. 21 3
tes les mauvaises influences du dehors j s'est accru d'une manière surprenante. Parmi les phénomènes que la nature provoque dans Texercice de la puissance médicatrice y deux surtout méritent d'être notés : la fièvre et l'inflammation^ qui sans doute se rattachent^ physiologiquement parlant^ à un seul et même état, mais que nous continuerons ici de regarder comme distincts y afin de nous rendre plus intelligibles. Chacun assurément a pu se convaincre qu'à la suite de quelques accès de fièvre, sans emploi de nul remède, certains malades sont délivrés des souffrances qu'ils éprouvaient auparavant, et qu'après une inflammation modérée, avec ou sans suppuration louable, les plaies se cicatrisent. Ce degré modéré de fièvre ou d'inflammation , dont nous connaissons les résultats salutaires, n'est qu'une exaltation, ici locale, là générale , de l'activité vitale, un déploiement de la force qui veille à notre propre conservation , un accroissement de la résistance opposée aux influences qui menacent l'intégrité de l'organisme , exaltation qui, peu-à-peu, se dissipe en des produits matériels, et, par conséquent, détermine fort souvent une éliminalion plus active de la part des organes sécré-
214 aRCONSTANCES DANS LESQUELLES
toires« Mais en constatant que , pour déployer ses ressources médicatrices, la nature ne fait qu'exalter modérément la même activité qui lui sert à développer et maintenir Forganisme, on a fait une découverte dont l'influence sur la manière de traiter les maladies^ et jusque sur celle de les reconnaître^ est incalculable; car, dès ce moment^ on ne s'est plus borné à voir^ dans ce qu'on nomme une maladie^ la maladie elle-même , ou le renversement pathologique des conditions de l'état normal^ et l'on a compris qu'il fallait y faire entrer le commencement du travail curatif delà nature^ avec les phénomènes sensibles^ les symptômes. Des conséquences d'une haute portée se rallient d'elles-mêmes à la conviction de l'influence salutaire qu'exerce un degré modéré de fièvre et d'inflammation. Appelé auprès du malade^ on s'attache tout d'abord à reconnaître quels sont les efforts qu'a déjà faits la nature ^ et si les symptômes annoncent un degré modéré d'exaltation de la vie , ou s'ils autorisent à penser soit que cette exaltation dépasse les limites convenables , soit qu'elle s'arrête en deçà , deux circonstances qui retardent ou entravent également la terminaison heureuse^ et d*après lesquelles le
médecin juge s'il doit ou aider la nature ou la modérer^ s'il doit recourir aux stimulans ou aux dérivatifs.
On pourrait aisément poser ici en principe que la nature , dont la sagesse surpasse de beaucoup celle de tous les médecins réunis , suffit pour guérir les maladies^ et que toute intervention de l'art est superflue ou nuisible. Je ne serais même pas éloigné de tenir pour certain qu'il n'y a peut-être pas de maladie^ en la supposant curable^ dont, une fois ou l'autre^ les efforts de la nature n'aient triomphé à eux seuls. Si^ dès l'origine, nous avions laissé prendre aux influences naturelles plus de part à l'évolution et au développement de notre corps, si, par là, nous étions pourvus d'un organisme dont toutes les parties fussent en harmonie parfaite les unes avec les autres, si l'énergie était distribuée avec uniformité entre tous nos organes, si, enfin, notre genre de vie était calculé de manière à entretenir chacun d'eux en jouissance de sa pleine et entière intégrité , certes la nature n'aurait besoin d'aucun secours pour mettre promptement un terme aux dérangemens légers dont notre santé pourrait alors être atteinte. Mais nous ne saurions nous dissimuler que ces condi-
tlons sont précisément ce qui nous manque. De quelque côté que nous nous tournions y nous n'apercevons que défaut d'harmonie dans notre organisme^ dont le déploiement a été entravé tantôt sur tous les points, tantôt sur quelques-uns seulement, et notre régime n'ayant non plus rien que de factice, une large porte se trouve ouverte aux maladies , dans la lutte contre lesquelles il n'est pas surprenant que la nature suive souvent de fausses directions, qui imposent la nécessité de la redresser.
Armé de toutes ces idées, revenons à notre matière médicale , et surtout au cercle étroit des agens sur le compte desquels l'expérimentation nous a réellement appris quelque chose. Le soupr çon nait involontairement dans notre esprit, que la plupart d'entre eux sont tout simplement des moyens de régulariser l'activité vitale, de l'accroître ici, de la diminuer là, selon l'indication des phénomènes objectifs, que leur influence sur la composition matérielle est très bornée , et que, peut-être même, quand nous avons lieu de penser qu'ils en exercent. une à cet égard, le changement survenu dans la composition n'est qu'un effet secondaire ou indirect de celui qii'a subi la
vitalité. Sans le vouloir^ ni même sans le savoir, une bonne partie des médecins actuels se rap-procbent de ces vues y plus encore dans leur conduite que dans leurs opinions; car, bien que la classe des médicamens appelés stimulans soit une des plus ricbes, une de celles où l'on puise le plus libéralement, il existe pourtant une foule de substances qui n'y ont point encore été incorporées, et auxquelles on ne peut, si l'on use de franchise, attribuer d'autre manière d'agir que celle d'accroître l'énergie vitale dans les tissus , proches ou éloignés , avec lesquels elles contractent des combinaisons primaires ou secondaires.
Nous voici donc revenus, mais après avoir agrandi le cercle, à notre point de départ, à la conviction que nous possédons dans Teau froide un stimulant qui mérite toute notre attention, parce que c'est de toutes les substances la plus inditférente sous le rapport chimique, celle à l'égard de laquelle nous avons la conscience la plus intime, quand nous l'appliquons prudemment, et du mode et du degré de son action. Mais il faut reporter ici notre pensée sur le travail physiologique en vertu duquel l'eau dievient un stimulant, car ce travail ne ressemble point S celui que pro-
%iê CIRC0I7STANGES DANS LESQUELLES
roquent les autres excitans^ et c'est aux particu- ' larités qu'il présente qu'on doit avoir égard pour déterminer les circonstances qui peuvent réclattier l'emploi de l'eau. Les autres stimulans n'agissent qu'en attaquant chimiquement les surfaces avec lesquelles on les met en rapport^ menaçant leur intégrité; et y portant atteinte^ ce qui fait qu'au moment même de leur contact, ils suscitent une réaction proportionnée à leur nature, mais qui ne manque jamais de se manifester, sur le point même de leur application, aussi long-temps qu'il y a vie et, par conséquent, instinct de conservation. Au contraire', la réaction que l'eau provoque ne dépend jamais de sa constitution chimique, et se rapporte à la soustraction locale du calorique qu'elle opère. Il suit de là que la propriété stimulante considérée d'une manière absolue est bien moins prononcée dans l'eau froide que dans une foule d'autres substances ; et comme l'accroissement de vitalité auquel son application donne lieu dépend uniquement d'une vive réaction générale, les seuls cas où il convienne d'y avoir recours, à titre d'excilant, sont ceux dans lesquels tout se réunit pour établir la probabilité d'une réaction puissante. Le premier soin du médecin doit donc être de recher-
ÏL CONVIEN ^ D'EMPLOTÈR L'EAU. 210
ehersMl existe une relanon favorable entre l'appticatîon qu'il compte faire de l'eau et la réaction probable; car si l'impression qu'il détermine est trop fortepourque la réaction consécutîTC puisse réparer la déperdition de calorique , non-seulement l'effet favorable qu'on en attendait n'aura pas lieu, mais encore il pourra souvent se développer de nouveaux phénomènes morbides, conséquences du refroidissement. On voit d'après cela que l'eau froide convient mieux aux jeunes gens qu'aux personnes d'un certain âge , et qu'il y a toujours de l'impru** dence à en abuser chez ces dernières.
Beaucoup de lecteurs penseront sans doute que tout ce qui ^ été dit jusqu'ici n'avance en rien la solution du problème posé en tète du chapitre, et qu'il serait indispensable de passer en revue, l'une après l'autre, les différentes maladies etles diverses manières d'appliquer l'eau. Je ne partage pas cette opinion. Tout au plus semblerait-il à propos, après avoir examiné les opérations vitales dont l'accomplissement amène la guérison, de rapporter les maladies à un cadre général qui put faire mieux ressortir les cas dans lesquels l'emploi de Peau froide convient ou ne convient pas. Mais les classifications adoptées dans nos manuels ne sont plus de
220 aRCONSTANCES DAN« LESQUELLES
miise aujourd'hui. Pour eflTétablir une qui fût à la hauteur de la science^ il faudrait imposer à chaque anomalie de forme ou de composition un nom qui indiquât son degré d'importance eu égard au cours régulier de la vie^ et alors, de même que la pathologie se rallierait à la physiologie, de même aussi la thérapeutique se rattacherait à la diététique. On chercherait la source du plus grand nombre des maladies dans les infractions aux règles de l'hygiène, et, partant de l'idée qu'une excitation uniforme de l'organisme entier est nécessaire au maintien de la santé, on aurait une classe pour les maladies qui dépendent de ce que cette excitation salutaire a été négligée, et une autre pour celles qui tiennent à ce qu'elle a été poussée trop loin. Le plus souvent aussi le traitement ne consisterait qu'à ramener le genre de vie aux conditions développées par l'hygiène, comme semblait l^entendre Abemethy lorsqu'il disait i un riche lord qui lui demandait un remède certain contre la goutte :^ « Tivez chaque jour d'un shilling que vous aurez gagné la veille, s»
Pour nous rendre plus intelligibles Jetoùs un coup-d'œil sur des maladies fort répandues de nos jours, les scrofules, ou, comme on les nomme vul-
gairement^ les écrouelles, les humeurs froides. Les fausses idées qu'on y attache dans le monde, et l'usage où l'on est de leur attribuer des désastres dont souTent elles sont innocentes, les ont rendues depuis long-temps un sujet de souci et d'effroi. Le mieux peut-être, pour en définir la nature et l'essence, est de faire connaître la cause qui les détermine et la manière dont elles se développent. C'est d'elles surtout qu'on a droit de dire qu'elles dépendent d'infractions aux préceptes de la diététique, et surtout de la négligence qu'on apporte à fàToriser le déyeloppement de l'organisme en le soumettant d'aussi bonne heure que possible à l'action des stimulans naturels. La libre évolution des organes est contrariée tantôt par les soins malencontreux qu'on se donne pour soustraire les enfans au contact de l'air atmosphérique, tantôt parla mauvaise qualité des alimens, qui ne répondent pas aux exigences de leurs organes, ou par l'inaction absolue à laquelle on les condamne. Les premiers phénomènes ne mettent pas toujours sur la voie de soupçonner un trouble dans le système nutritif, car ils se bornent à des affections légères de la peau ou des tissus voisins de la surface du corps; mais^ si Ton néglige de leur opposer des
70» CI&OCN!76XAIIGES DANS LESQUELLES
BioyfiDS appropriés^ on ne tarde pas à Toiir éàtàu^ ies sympl6Bies qui sont le reflet d'une lésion pliia profonde de la nutrition. Or^ cette lésion consiste toujours en un affaiblissement de la fonction > ayant pour conséquence nécessaire une formatioa de produits morbides dans des parties proches oa éloignées. Les reflets de la maladie^ c'est-à-dire tea phénomènes que nous apercerons dans les divers tissus^ offrent des formes variées à l'infinii mala qui ne dépendent que de l'âge du sujet ou de U marche du développement^ et qui^ à la rigueur^nQ nous apprennent rien sur le compte de la lésion fondamentale. Ainsi^ de nos jours, les scrofules» depuis le simple gonflement des glandes du coq jusqu'à la phthisie confirmée^ sont les compagnons fidèles des années climatériques, partout où ok affecte du dédain pour les lois de la diététique; elles font des victimes en foule parmi les jeuaes gais^ ou les accablent de maw( incurables^ et lenombro est petit de ceux qui, par un heureux coneourt de circonstances, parviennent à ea arrêter la désas* treuse influence. Comme on s'accorde assez généralement à reconnaître que le plus sur mojeii) Tn* nique même, de les eoratbattre, est d'employer det remèdes qui corrigent la digestion et la nutrilion^
a CONVIENT D'EMPLOTER VEAU. 21t
et qu'il est reçu presque partout de dire qu'on doit en pareil cas recourir aux fortifiam, il nou9 est bien permis d'assigner à Teau une place distinguée parmi ces remèdes ; car, e^ cherchant \ d^ terminer quelle est au fond l'idée qu'exprime le terme banal de fortifiant y nous trouTons quej toutes les fois qu'on fortifie, qu'on accroît la fonç* tion d'un organe, on se borne i exalter l'^ctivit^ vitale, à stimuler, l'effet à proprement parler forti* fiant n'arrivant qu'en seconde ligne, lorsqu'à force de prolonger l'excitation des facultés engourdie!^ nous sommes parvenus à redresser le mode de déloppement de l'organe, à en rendre le déploiement et le jeu plus libres et pjius sûrs. L'eau est donCi sans contredit, un moyen puissant contre la maladie si redoutée des scrofules^» puisque, prise avec prudence à l'intérieur, elle contribue efficacement i ramener la nutrition aux conditions normales^, à procurer aux organes chargés de l'accomplir le degré d'énergie sans lequel il n'y a pas de santé possible.
Une fois bien convaincu des vertus fortifiantes de l'eau , nous tombons sur une question qvâ déj& souvent a été agitée par les partisans de ce remide simple. Quel rang les éiablissemens hy-
224 URCONSTANCES DANS LESQUELLES
driatriques 8ont-il$ appelés à prendre un jour auprès des eaux minérales qui jouissent maintenant d'un si grand crédit ^ ou^ en d'autres termes^ les eaux minérales conserveront-elles leur antique renommée, lorsque les propriétés curatives des sources d'eau pure cesseront d'être contestées? Ce sujet exigerait des développemens dans lesquels il n'est pas possible d'entrer ici. Ce qu'on peut dire des eaux minérales en général^ c'est^ qu'ignorant la manière d'agir des principes chimiques ; nous éprouYonS; pour opter entre elles^ des difficultés égales à celles qui nous arrêtent dans le choix de presque tous les médicamens. Il s'y réunit d'ailleurs une foule des circonstances accessoires, comme le changement total des habitudes, l'influence plus soutenue des excitans naturels de la vie, et la soumission involontaire ou même inaperçue à un régiine plus raisonnable, qui seules suffisent déjà pour procurer une excitation générale, pour faciliter le déploiement de l'actirité vitale* Je me souviens d'une dame qui, tous les ans, allait se soulager d'une affection chronique, dont elle était atteinte, à des eaux éloignées du lieu de son domicile ; une année ses af&ires ne lui permirent pas de s'absenter; elle imagina de
86 soumettre au régime de l'établissement, et de boire une quantité d'eau froide égale à celle d'eau minérale qu'on lui faisait consommer ; à sa grande surprise, elle obtint les mêmes résultats. On peut donc soupçonner qu'un temps viendra où les eaux minérales seront obligées d'abandonner une part de leur célébrité aux établissemens bydriatriques, d'autant plus qu'il ne manque pas de maladies qu'on a un juste espoir de soulager par l'application soutenue d'une métbode stimulante générale, et dans lesquelles l'action directe des princi* pes chimiques spéciaux ne joue qu'un rôle secondaire.
Les insuccès, qui ne seront pas plus rares dans les établissemens hydriatriques qu'ils ne le sont dans les établissemens thermaux, rappellent un médecin inspecteur d'eaux minérales qui partageait ses malades en deux classes, les uns très bien portans, et les autres à-peu-près morts déjà. Cette distinction n'est pas si absurde qu'elle le parait. On peut même l'appliquer à tous les malades en général, car si ceux de qui seuls il dépend de se bien porter en laissant la nature pénétrer quelque peu dans leur vie factice, sont en nombre prodigieux, il n'en manque pas non plus
S2i CmœNSViJïCE$ I>ANS tESQUElXES
d'autres ebez lesqu^s l'essence de kura mauxjae permet point de nourrir le moindre espoir d'un retour à la santé. GeAte dernière catégorie cône prend ceux dont les souffrances d^endent d'une lésion deè organea indisfiensables^ el qui>au terne d'une longue et pénible lutie^ succombent avant que le fil de leur TÎe 'ait été déroulé jusqu'au bout ; elle comprend aussi ceu^ cbez lesqueb on découvre des altérations de texture qui auraient été curables h leur débuts si ks efforts de la nature avaient été convenablement dirigés ou soutenusi, mais qui^ s'étant développées au poÎBt d'acquérir une sorte d'indépendance^ résistent à l'art comme à là nature^ et amènent plus ou moins rapidement l'inévitable catastrophe selon qu'elles portent une plus ou moins profonde atteinte aux fonctions vitales; elle comprend enin ceux pour lesquels il n'existe aucune chaace de salut , kur maladk n'étant en réalité qu'un reflet de la mort, de l'extinction partielle delà vie. C'est dans ces cas surtout que notre matière médicak a acquis de la célébrité, et qu'elle se montre vraiment utik. Le médecin doit alors, jusqu'au dernier moment, calmer^ apaiser les symptâmes dont la violence lait oublier au malade le principal fojrev de ses
IL CONVIENT D'EMPtOYtR L'EAU, 3^7
soufEumces, et> chose digne de remarque, il y a bien plus de ressources pour cette médecine sypiptomatique que pour une guérison radicale. Les vertus dérivatives et rafraichissantes de l'eau lui assignent certainement aussi une bonne place parmi ces palliatifs. En allant de Breslau à Freiwalde, je fis connaissance avec un Polonais^ qui retournait à Graefenberg pour y terminer son traitement commencé Tannée précédente parPriesnit^. Sa maladie consistait en une paralysie partielle, affectant surtout les organes de la parole, et qui ne s'exprimait dans les autres parties que par un sentiment de pesanteur. Il avait été soulagé, disait-il, mais la crainte du ^oid l'avait chassé d^ Graqfenberg, et il s'était contenté de continuer tant bien que mal le traitement chez lui ffendaiM: tout l'hiver. Au moment où je le vis , il éprouvait encore un certain embarras dans la parole , que j'attribuai à la difficulté avec laquelle il s'exprimait en allemand ; on remarquait aussi quelque chose d'incertain dans sa démarche. Il ne m'en dit pas davantage sur son état ^ et je ne fus pas pe^ surpris le lendemain en m'apercevant qu'il était atteint aussi d'une maladie de poitrine fort avancée, sur le compte de laquelle il se faisait hcureu-
228 CIRCONSTAJNCE$ DANS LESQUELLES
sèment illusion, attribuant sa toux à un simple refroidissement et ses crachats suspects à Finfluence du régime lacté. Je me |;ardai bien de le désabuser , et je n'appris pas sans intérêt qu'il avait trouTé le moyen de diminuer beaucoup sa toux enportantsur la poitrine des linges humides^ qu'il changeait trois ou quatre fois par jour. Je le quittai en faisant des vœux pour le succès de son traitement^ qui^ dans le fond de mon âme^ me semblait dduteux. Contre mon attente^ j'avais tellement gagné sa confiance pendant ces deux journées de poste, qu'il vint me trouver^ pour me demander mon avis. Priesnitz né voulait pas qu'il subit le traitement entier ayant d'être débarrassé de sa toux. Je le consolai de mon mieux^ en lui rappelant l'approche de la belle saison , qui lui serait sans doute favorable. Le fait est qu'au bout de quinze jours il partit^ avec sa toux et sa paralysie, sans trop Savoir où il devait porter ses pas.
Pour en revenir aux maladies dans lesquelles l'eau convient, à titre d'excitant^ il résulte de ce qui précède que ce sont celles où , après s'être assuré de leur nature et de leur essence par tous les moyens dont on peut disposer , après s'être convaincu ausî^i, en examinant bien chaque indivi-
IL CONTIENT D'EMPLO'EËR L'EAU. 2^
dualité^ que le degré de réaction sera toujours dans un rapport favorable avec la forme sous laquelle on se propose d'appliquer le moyen^ on a l'espoir de déterminer, avec son secours, une exaltation générale ou locale des fonctions, qui vienne en aide aux efforts curatifs de ia réaction naturelle, ou les dirige de telle sorte que celle-ci soit suffisante pour détruire les conditions proprement dites de Ja maladie, ou éliminer un produit morbide matériel par la voie des organes sécrétoires. Quant aux diverses maladies en particulier, on ne saurait jamais dire avec certitude si l'eau peut être administrée contre elles, ni sous quelle forme il convient de l'employer; car c'est un principe éternellement vrai de pratique, que nous n'avons point des maladies à traiter, mais des individus malades, et que l'individualité contre-indique fréquemment ce que la forme de la maladie, considérée ^une manière absolue, auto* riserait à essayer.
€es principes ne sont pas ceux qui dominent à Graefenberg, dont la plupart des hôtes auraient à espérer, du simple usage diététique de l'eau, un profit plus ample, plus durable, que des pratiques arbitraires et insignifiantes auxquelles ils se
spumeltent. Mais rétablissement de Priesnitz n'eii demeure pas moins un vaste champ d'observations pour quiconque veut savoir à quoi s'en tenir sur des opinions qui, Jusqu'à présent, n'ont eu pour base que des relations^ orales ou écrites^ peu dignes de confiance. On sait que trop souvent un cas malheureux^ qui nous porte à réfléchir et renyerse toutes nos croyances^ est plus profitable qu'une multitude de ces cas éclatans où le succès flatte prématurément notre amour-propre, et qui font prttidrepour la vérité elle-même des idées^ vagues encore, parmi lesquelles la méditation aurait fini par la démêler; c'est ce qui arrive pour Graefenberg, ce Ueu où il ne faut chercher aucune trace de la science, et où se sont accréditées tant d'erreurs, dont l'examen me parait être à sa place dans un livre destiné à l'appréciation de l'hydriatrie et des avantages qu'elle promet au public.
La première erreur concSrne l'origine desî maladies, attribuées à de mauvaises humeurs ^ qu'il suffit d'expulser du corps pour rétablir |a s^nté, ce que le traitement par l'eau ne manque jamais de faire, dit-^on. Je crois avoir démontré que, la plupart du temps , ces mauvaises humeurs ne sont pas la cause ) mais seulement un produit de la ma-
IL œiTTIENT D'BMFXOTBR i'EAV. U%
ladie. Autsi n'en aiirais*je plus {larlé si elles ne tenaient de près à une autre fausse doctrine^ non moins funeste^ celle des crises , mot qui a deux acceptions différentes dans le lang^age adopté à Graetoberg.
Or entend d'abord par là toutes les excrétions que l'exaltation générale de la vitalité provoqua durant le cours du traitement ^ notamment à la peau^ où dles affectent réellement des formes nouvelles et rares ^ par Teffet de la stimulation énergique et long-temps entretenue du système cutané. Comme la plupart des maladies donnent bientôt lieu à un produit morbide, qui peut luimême devenir cause de nouveaux phénomènes pathologiques 9 et dont, par conséquent, l'élimination est une des conditions de la guérison, il y a quelque chose de vrai dans l'idée qu'une certaine relation existe entre la quantité ou le mode des sécrétions et la disparition de la maladie. Mais ce n'est pas une raison pour admettre, comme on le fait à Graefenberg, que la guérison d'une maladie exige l'apparition des crises , et que le moment de leur manifestation annonce sûrement l'approche de la guérison. On ne peut accorder aux crises qu'une pari ^ans le travail par lequel cette der-
232 GULGONSTÂNGES DAIÏS LESQUELLSS
nière s'accomplit^ et la physiologie les expUipie sans peine en rappelant que l'exaltation de la vitalité, due au traitement par l'eau, procure à l'instinct conserrateur la force dont il a besoin pour chasser du corps un caput mortuum qui , sans cette circonstance , serait transmis aux organes spécialement chargés de la fonction éliminatrice dans l'économie animale. Des phénomènes qui se renouvellent chaque jour à Graefenberg même , attestent combien cette restriction apportée à la prétendue importance de crises, est juste. On y voit souvent des malades être délivrés de toutes leurs souffrances sans avoir de crises d'aucune espèce, ce qui se concilie très bien avec notre doctrine , si différente de celle de Graefenberg, qu'il suffit fréquemment d'une simple exaltation de l'activité vitale pour ramener les fonctions à l'état normal, et ce qui, d'ailleurs, nous oblige de regarder comme des cas exc^tionnels ceux dans lesquels la nature emploie le moyen tumultueux des excrétions , ayant assez d'antres voies à sa disposition pour verser de ;véritables produits morbifiques matériels dans le monde extérieur, sans que les sens de l'homme en soient informés. Un autre motif encore pour rejeter cette confiance géné-
raie qu'ont usurpée les crises ^ c'est que la plus estimée de toutes^ celle qui affecte la forme d'ulcérations cutanées, n'est pas rare chez des sujets qui ne sont pas pour cela guéris de leur maladie primitive. On pourrait dire qu'en pareil cas la maladie est de nature telle qu'il ne faut pas songer à une guérison radicale , et qu'en conséquence tout accroissement de l'élimination, quelque forme qu'il affecte, n'a aucune signification thérapeutique ; on pourrait également s'en prendre à une irritation de la peau poussée au-delà des limites avouées par la raison, ou même à une organisation spéciale de cette membrane; mais il n'en est pas moins vrai que fréquemment elle n'a pas plus jL'importanceque l'éruption cutanée, si, commune dans tous les établissemens thermaux, où elle survient pendant les premiers jours que la peau subit l'influence d'une stimulation inaccoutumée. J'ai cru devoir insister sur ce point, pai:ce qu'un grand nombre de ceux qui affluent à Graefenberg s'imaginent qu'ils y sont, non pour guérir , mais pour éprouver des crises. En s'abordant, ils ne se demandent pas : allez-vous déj& mieux ? mais , avezvous déjà eu des crises? On s'inquiète peu de savoir si l'on a réellement gagné quelque chose du
334 aaCONSTANCES DANS LESQUELLES
€6té de la saaté^ et la non-apparition de ces crise», si ardemment désirées, est attribuée à une paressQ du corps, à une opiniâtreté de la maladie y qu'on croit combattre en donnant une extension illimîr tée aux modes d'application de l'eau qui agissent ayec le plus de yiolence sur l'organisme. On conçoit à peine que, quand la crise tarde trop à se déclarer , le corps môme le plus robuste résiste & de pareils excès.
La seconde acception du mot crise est employée lorsque, par l'effet, dit-on, du trayail curatif en voie d'accomplissement, aux symptômes delà ma*ladie primitive viennent s'en joindre d'autres qui dénotent un trouble dans les organes les plus importans, et quij par cela même, annoncent souvent un danger peu éloigné. L'opinion générale, à Graefenberg, est que, dans la plupart des cas, ces symptômes surnuméraires appartiennent à la cure> en font partie essentielle, et surtout tiennent de près aux crises, de sorte qu'on les y voit d'un aussi bon œil que ces dernières. Je ne puis leur accorder qu'une très foible importance thérapeutique. Etant une fois admis que l'excitation générale dont l'or* ganisme est redevable au traitement par l'eau lui procure un surcroit d'énergie à la faveur duquel
a cairnENT D^raiPLoycR l'eau, sw
quand un dépôt de matières étrangères cancourt à étendre le foyer de la maladie> il parvient à opé« Fer Félîmination de ces matières^ en les rejetant dans le torrent circulatoire et par là dans les émouc* toires naturels de l'économie, on conçoit qu'elles peuvent, durant leur trajet, exercer une impres-* sion nuisible sur quelque organe noble, et donner lieu à de fâcheux symptômes. Mais ce qui paraîtra bien plus probable, c'est que ceux-ci tiennent i ce qu'on abuse trop souvent de l'excilation , à ce qu'on ne permet jamais à la nature d'en revenir au cours tranquille et régulier de ses fonctions , à ce qu'on affecte même de braver des influences dont les funestes effets ont été reconnus dans tous les temps. Au reste, qu'il en soit ce qu'il voudra d^ la cause des accidens, de la diversité des opinions sur la manière dont ils surviennent, et de la forme qu'ils affectent, la mission du médecin ne varie pas ; elle est toujours de ne rien épargner pour garantir If s organes chargés des plus hautes fonc-* tions; et, quand il n'a pu les mettre à l'abri des atteintes, de détourner aussi promptement et aussi activement que possible les coups dont ils sont m^iacés. C'est donc ici le cas de recourir à la mér thode dérivative dans Umte son extension. Mais oik
336 GIRGOMSTANCES DANS LESQUELLES
trouyer un organe essentiel à la vie par rapport auquel la peau ne soit pas la partie de l'organisme qui conyient le mieux à l'application des réactifs? Provoquer en die un plus haut degré d'excitation n'est-il pas le plus sûr moyen de dérivation qu'on puisse employer eu pareil cas? Le traitement de ces crises redoutées consiste donc toujours à stimuler l'enveloppe cutanée y et le choix du mode à employer dépend du d<^;ré de stimulation qu'on se propose de produire , comme le point sur lequel il faut agir est déterminé par l'étendue des rapports de sympathie que l'expérience a (ait connaître.
A ces considérations s'en rattachent d'autres d'un non moindre intérêt. H n'est pas rare que, pendant la durée du traitement, des formes de maladie, antérieures de plusieurs années à celle pour laquelle le sujet s'y est soumis, surgissent de nouveau, ou qu'il s'en montre d'autres, sans connexion apparente avec cette dernière, et qu'on croyait extirpées depuis long-temps de l'organisme. De là est née» parmi le public de Graefenberg, l'opinion que les méthodes curatives employées par la médecine ordinaire ne procurent jamais une guérison radicale, qu'elles n'éloignent pointle
nt CONVIENT D*EMPTX>TEK L'EAU. M?
produit morbifique, mais ne font que le masquer et le réduire à l'inaction. Nul reproche n*est moins mérité , ni plus ridicule que celui-là. Nous n'avons pas la prétention de justifier toutes les méthodes de traitement dont Tusage s*est introduit en médecine: mais^ ce qu'il y a de certain, c'est que toutes ont pour but de guérir radicalement les maladies y et d'éliminer le principe morhifique, quand il y en a réellement un , alors même qu'elles semblent n'attaquer que les symptômes; elles y parviennent dans la plupart des cas^ surtout lorsque la docilité du malade et un heureux concours de circonstances viennent seconder les eiforts de l'art; la preuve n'a besoin d'en être fahe qu'aux enthousiastes , que leur aveuglement rend incapables de réflexion , et qui oublient qu'entre leurs parens ou amis, il s'en trouve que la médecine a délivrés de maladies graves , et qui- n'ont jamais reparu depuis , ni sous la même forme, ni sous d'autres. Mais c'est une triste vérité aussi , à l'appui de laquelle les faits ne manquent pas , que, la plupart du temps , quelque circonstance défavorable dans la conduite, le genre de vie ou la position sociale du malade, empêche.de donner un plein développement au plan qu'on jugerait nécessaire
2S8 CmCOKSTANCES DANS LCSQtJEL .CS
de sniTre pour arriver à mie goérisoaodmpldte et radicale. Le malade , qui Toulait sealement être débarrassé d'un sympttaie gênant, plaisante llioinme de l'art assez sage poor ne pas partager sa fiiusse sécurité , assez pmdent pour s'aperocYmr qn'one négligence contre laquelle il ne peut rien, rradrait désormais son interrention inutile, sinon même nuisible , et assez éclairé d'ailleurs poor compter sur les ressources immenses de la nature. Toutes les fois qu'une substance étrangère me^ nace l'int^rité de l'oi^nisme, les premiers efforts de la nature, pour s'en délivrer, consistent & provoquer une réaction qui, bien conduite, suflGit presque toujours au prompt rétablissement de la santé. Mais deux circonstances peuvent la faire échouer ; l'ennemi à combattre est tellement fort, et situé de telle manière, que la réaction, même la plus ivf% , ne peut rien contre lui ; ou bien, il a peu de puissance, mais la réaction qui survient n'est pas suffisante pour détruire le mal qu'il a causé. Alors la nature tolère le corps étranger, elle lui accorde une place dans l'organisme; mais eUe l'y envelc^pe de manière à le séquestrer , à ne lui permettre de relations directes avec aucune partie. Nous citerons, par ezemple, les balles de
IL CONTIENT D'EMPLOYER L'EAU. aSO
fùsil^ qui peuvent séjourner dans le corps sans j faire naître aucun désordre, lonsqu'elles sont logées de manière à ne troubler aucune fonction Importante. A plus forte raison y une substance moins hétérogène à l'organisme que les projectiles lancés par les armes à feu , et par cela même moins apte à provoquer une réaction, est-elle susceptible d'y rester long-temps inaperçue, si les vaisseaux et les nerfs sont peu nombreux dans le lieu axk elle a été déposée. Il peut donc souvent arriver , sans que le médecin , sa méthode cura*tive> et le malade lui-même soient passibles d'aucun reproche , qu'un jour {ou l'autre l'exaltation de la réaction , telle qu'elle a lieu , par exemple, sons l'influence du traitement hydriatrique , imprime un surcroit de vitalité à la peau , que^ dans sa tendance à rétablir partout l'équilibre , elle attaque l'ennemi rendu incapable de nuire par son assoupissement , et qu'ainsi elle fasse reparaître une forme de maladie qu'on croyait totalement ^iLtirpée.
Deux classes surtout de maladies ont fait naître le préjugé répandu à Graefenberg, le rhumatisme et la syphilis. Si l'anatomie pathologique n'a point encore révélé l'existence d'un produit morbide
240 anCONSTANCCS DANS LESQUELLES
matériel dans la première de ces affections, la manière ordinaire dont celle-ci se développe, par l'effet d'un refroidissement , nous autorise à en supposer un ; car , quelque insuffisante que soit la définition de ce qu'on appelle refroidissement eo médecine , nous pouvons très bien admettre que son essence consiste à détruire le rapport, entre le. corps et le monde extérieur, d'où dépend l'intégrité de l'organisme , à troubler la peau dans ses fonctions d'éliminer, sous forme vaporeuse ou liquide, les matériaux bors de service qui menacent de devenir nuisibles, et à fournir, par cette rétention , la cause matérielle du rhumatisme. L'hypothèse d'un principe matériel , donnant lien à tous les symptômes de la syphilis, est sujette à moins de doutes. Mais, à part même le phénomène, signalé plus haut , de la réapparition de cette dernière maladie sous la forme qu'elle affectait primitivement, son traitement par l'eau réclame un examen particulier, car une étrange diversité règne entre les opinions relatives à son essence. On ne connaît point encore de méthode sûre pour la combattre ; son traitement, bien ou mal dirigé, donne souvent lieu à une longue série de lésions, sans produire aucun résultat eu égard à celles
contre lesquelles il était dirigé; enfin, l'hydriatrie 7 obtient des succès, qui justifient le public d'avoir si peu de foi à la médecine rationnelle, d'accorder si peu de confiance aux médecins de toutes les écoles.
La direction d'un hôpital et une clientelle étendue m'ayant mis à portée d'observer la syphilis dans tous ses symptômes y primitifs ou consécutifs, ordinaires et rares, j'ai pu me convaincre de très bonne heure que cette maladie , aux formes si diversifiées de laquelle on aurait tort d'attacher beaucoup d'importance, devient la source d'un nombre incalculable de désordres , auxquels il faut joindre encore la foule non moins grande de ceux qui doivent naissance à nos mauvais traitemiens. C'en était assez pour me faire redoubler d'attention à son égard. Aussi, en parcourant les grands établissemens publics de l'Europe, ai-je attaché beaucoup de prix à connaître les opinions des hommes à qui leur position et une longue expérience avaient permis de s'en former une rai*» sonnée. Mais, quoiqu'on dise que, même en mé-« decine, la vérité est une partout, les résultats de mes investigations n'eurent rien de bien satisfaisant. Je trouvai les idées encore plus divergentes
Ul CmCOKSTANCES DkHS LESQUELLES
quelles ne le sont dans aucune autre branclie de notre art , et l'on "peut dire , à bon droit , que toutes elles s'éloignent également dé la vérité^ bien qu'elles en renferment chacune une partie. On ne peut , sans doute, qu'applaudir à ceux qui ont cherché à bannir le mercure du traitement des affections vénériennes , en déroulant la longue liste des maux qu'il engendre , lorsqu'cm en fait cet odieux abus dont les exemples ne sont point rares (i). Mais ce qui a empêché et empêchera peut-être toujours que le serrice rendu par eux soit généralement apprécié, c'est qu'ici, plus que partout ailleurs , le médecin doit moins lutter contre la maladie elle-même, que contre les circonstances accessoires, qui créent mille obstacles sous ses pas , et que le mercure passe dans l'opinion commune pour posséder une Tcrtu spécifique sur le déploiement de laquelle les conditions individuelles exercent peu ou point d'influence. Qu'il en soit, au reste, ce qu'il voudra sous ce rapport , c'est un devoir pour le médecin consciencieux de restreindre au-
(i) Jonrdao , Traité de la maladie nyénérienne, Paris, xSaC, 1 vol. in-8®. — Eichond, De la non^exUtence du virus vénè^ rien , Paris, 1829; 3 vol. in-8'. — Desruelles, Traité pratique des maladies 'vénériennes y Paris, i836, in- 8*.
IL CONVIENT D'EMPLDTEE L'EÀU. Mt
tant que possible la sphère d'applioation des sufe* stances dont les effets secondaires échappent aï facilement à notre domination y et d'accoeillir oel» les qui^ sans avoir les mêmes inconréniens, sans qu'on puisse leur reprocher d'empoisonner souvent , au Heu de guérir , promettent de rendre des services qu'on est loin d'obtenir toujours du mercure. Seulement le préjugé de la nécessité el de rinfaiUibiiité absolue de ce métal se conciMe très bien avec l'insouciance et la routine du com-* mun des médecins, à l'esprit desquels il ne S6 présente pas, que, sans une base ratiosnette, sans un plan bien réfléchi, le remède le plus salu-* taire peut devenir nuisible, et qu'alors même que la guérison a lieu , ils n'ont aucun droit d'en ré*vendiquer l'honneur. Les autres méthodes proposées pour le traitement des maladies vénériennes ont , du nmost cela qui les distingue avantageusement, qu'elles reposent sur des idées plus nettes, et que nous retrouvons en elles des principes dont la justesse est, depuis long'-temps, sanctionnée par l'expérience. En quoi donc consiste le secret des bons effets qu'elles produisent ? Toutes se servent plus ou moins des émonctoires naturels de l'économie pour solliciter des excrétions. A la
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vérité f elles ne se donnent pas le nom de métho* des excitantes ; mais l'accroissement soutenu de la fonction d'un organe sécrétoire n'est concevable que comme résultat d'une stimulation de cet organe^ d'une exaltation de son activité propre. L'eau y avec sa vertu stimulante, se repr^ente donc encore ici à nous. Doit-on lui assigner une place honorable, même la première de toutes, parmi les moyens propres à guérir les symptômes de la syphilis P II ne manque pas de faits qui pourraient entraîner les enthousiastes à une affirmation absolue , et c'est même à son efficacité conlre cette maladie que l'eau est redevable d'une grande partie de sa réputation. J'ai connu à Freiwalde un officier autrichien qui revenait de Graefenberg, où Priesnitz avait refusé de l'admettre. Cet homme faisait remonter ses souffrances à plusieurs années déjà, et assurait ne s'être point exposé depuis à une nouvelle infection ; la salivation , qui jouit encore d'un si grand crédit chez beaucoup de praticiens, avait fait disparaître les premiers symptômes; mais la maladie n'avait pas tardé à reparaître sous des formes plus graves. La gorge, le palais et le nez annonçaient que l'ennemi s'était seulement assoupi. Lorsqu'il me raconta son histoire.
il ne prenait plus de mercure depuis plusieurs semaines y et cependant l'aspect de ces ulcères , joint à l'odeur qu'il répandait autour de lui , ne permettait pas de douter qu'en d'adjoignant une nouvelle complication , l'affection eût changé son caractère primordial ^ sans rien gagner du côté de la curabilité. La bouche était pleine d'ulcères entourés d'une membrane muqueuse ramollie^ la peau de la racine du nez était détruite , et l'on apercevait les os déjà évidemment attaqués. Tout ne me sembla cependant pas perdu ; je relevai le courage du malade, qui revenait désespéré du seul lieu où il crût pouvoir trouver la guérison , et je lui conseillai de ne pas renoncer à l'eau , malgré l'avis de Priesnitz y son âge et sa constitution ro* iHiste me paraissant permettre qu'il supportât les traitemens hydriatriques les plus énergiques. En effets il se confia aux soins de Weiss; j'eus la satisfaction, avant mon départ, de voir que son état s'était sensiblement amélioré sous tous les rapports 2 et une lettre de lui m'a appris , qu'au bout de plusieurs mois, il avait fini par obtenir une complète guérison. Quoi qu'il en soit, le traitement des maladies syphilitiques par l'eau est une chose trop importante pour qu'on puisse Tappré-
246 aaOONSTANCES DANS LESQUELLES
cier d'après un petit nombre de Mts y et au temps' seul il appartient d'en fixer la Téritable valeur. Si son efficacité TODiait à se confirmer, ce serait un grand érénement, sans doute ; toutefois, il est fâcheux que la joie d'un résultat dont on ne peut au moins pas nier la possibilité , soit tempérée par deux circonstances, d'abord par les préjugés contre l'eau , qui régnent parmi les médecins et les gens du monde » ensuite par les obstacles dus k la position sociale des malades, et qu'il n'est pas toujours fecile de lever.
Il est une autre difficulté, qui semble déjouer tous nos efforts tant pour relever la médecine du dédain dans lequel elle est.tombée comme science^ que pour mettre l'h jdriatrie en harmonie arec ses principes, et sur laquelle je crois par conséquent nécessaire d'insister.
Parmi ceux qui se rendent à Graefmberg,il en est qui ne cherchent qu'à se guérir, et qui, fort peu soucieux du comment ni du pourquoi, se trouvent heureux d'une vie purement contemplative. Mais c'est le plus petit nombre ; les autres doivent à leur éducation et \ leur position dans le monde une trop grande habitude de la pensée pour s'abstenir de l'exercer sur ce qui se passe autour d'eux.
IL COirV^IBNT lï'EMPLOTER L'EAU. U7
DséprouTent en toute chose le besmn de conci-» lier les phénomènes avec les lois de la nature, et de remonter des effets aux causes. Pour ceux-là, chez qui le mysticisme ne trouve pas à jeter ses racines comme dans les esprits détraqués par l'hystérie ou Fhypocondrie , c'est un grand em-^ harras que de s'expliquer, comment Priesnitz, qui avoue lui-même n'avoir jamais fait aucune étude médicale, et dont l'éloignement pour les médecins annonce le peu de cas qu'il fait de leur savoir , parvient cependant à juger de la nature et du degré d'une maladie et à rattacher un traitement convenable à l'idée qu'il s'en forme. Si quelquesuns sont parvenus à maîtriser tant bien que mal la puissante réaction du sens commun cherchant à découvrir la vérité au milieu des ténèbres, il en est chez lesquels cette réaction aurait entraîné des suites fâcheuses, si elle n'avait pas fmi par trouver un échappatoire. On a donc imaginé le petit conte de la peau humide. Ce dogme m*a semblé trop ridicule pour que je cherchasse à sa*voir s'il a été mis en vogue par Priesnitz luimême, ou s'il faut en faire honneur à la malice ou à la faiblesse d'esprit de quelqu'un des visiteurs de Graefenberg. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'on est généralement conyaincu aujourd'hui que l'humidité de la peau (je ne me souviens pas si elle doit être due à la sueur ou à l'eau) éclaire Priesnitz sur le genre de maladie dont on est aiteint, et qu'à elle seule il peut rattacher des idées nettes sur le mode de traitement qui doit être mis en usage.
Beaucoup de personnes ne verront là sans doute qu'un exemple des aberrations de l'esprit humain, qui ne valait pas la peine d'être rapporté. J'ai cru cependant devoir en parler, parce que l'historiette de la peau humide figure dans quelques écrits sur Graefenberg, sinon les meilleurs, du moins les plus répandus, où on la présente au public de l'air le plus sérieux du monde. Sans doute, le médecin ne doit jamais négliger d'examiner avec soin la peau, quand elle est le siège de quelque lésion, ou qu'il espère obtenir d'elle des renseignemens utiles, alors même qu'un sentiment mal placé de pudeur fait que le malade se prête avec répugnance à cette investigation et croit y suppléer par une interminable relation de son histoire ; sans doute, la vue du corps nu peut l'aider à établir son diagnostic ou son pronostic, et, par exemple, rectifier les fausses idées qu'il serait ex-
posé à se faire de Fétat général des forces^ s'il se contentait d'obseirer les traits de la face^ dont l'expression ne mérite pas toujours confiance. Ce sont là des choses qu'on savait avant l'hydriatrie etThomoeopathiC; car depuis bien long-temps on sait qu'une relation intime existe entre tous les systèmes de l'économie^ et que par conséquent la souffrance d'un organe peut et doit se refléter dans des parties plus ou moins éloignées. Mais il est absurde de croire que ce seul reflet suffit pour faire découvrir l'essence ou la nature d'une maladie, quand si souvent déjà on n'y parvient pas en s'aidant de tous les signes physiques et pathologiques/ accessibles à nos sens^ qui se dessinent dans l'organe malade lui-même.
Un autre préjugé^ qui n'entraine pas de si graves conséquences^ est celui qui fait regarderies sueurs forcées comme indispensables. U se rattache tout naturellement à l'idée que les progrès de la guérison sont proportionnés à l'abondance de l'exhalation cutanée. J'ignore si ce préjugé a été introduit par Pnesnitz lui-même^ mais il ne fait rien pour le réprimer. De toute évidence, la sueur joue un r61e fort important dans la guérison des maladies ^ dont il est un grand nombre où elle pré-
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sente réeUemeat tons les caraelères d'ane ¥éritabl6 erise. Mais ce n'est pas un moUf pour abuser d'elle eomme on le faità Graefenberg^, et pour prétendre que son influence salulaîre est en raison directe de l'extension qu'<Hi panrknt à lui donner. Eu réfléchissant sur ce qui se passe à la peau ^ pendant la sueur y je pense que la période de chaleur signale le déi^oiement de l'activité de cet organe^ dont ensuite, par l'effet de la loi qu'à tout effort succède l'épuisement , l'énergie dimiaoe durant l'écoulement de la sueur, qui ne profite qu'au reste de^ l'éconcHnie. L'intégrité d'nne partie est momentanément sacrifiée à celle de l'organisme entier, phénomène que nous retrouvons sous taat de formes variées , chez le& étrea vivans. Mais ai ce ^stème de bascule contribua d'nne manière poissante au rétablissement de l'hannonie, qu'on voit souvent renaître tout-à-coup aprèa son application temporaire , il ne peut qu'y avoir du danger à ne pas se renfermer dans les limites tracées par la nature. Or, c'est les dépasser que d'entretenir le relâchement de la peau pend«it des mois , en même des années entières, et {dus on prolonge en elle cet état, plus on éloigne la possibilité de la ramener à ses conditions pfemières d'énergie.
Quoique le bain qni succède & la sueur soit le meilleur moyen de combattre les effets locaux de cette dernière ; il n'en est pas moins yrai qu'on cesse de pouTorr lui attribuer une valeur thérapeutique^ une valeur critique , dès qu'elle ne doit plus son origine qu'à Tépuisement des forces. La sueur, dit-on ; fait sortir du corps tout ce qu'il renferme d'étranger. Manquons-nous donc d'exemples de gens qui ont perdu, peu-à-peu, par cette voie, plus que le poids entier de leur corps , et qui cependant n'ont point fait un pas yers la guérison , bien qu'on dût penser qu'il ne restait plus rien d'étranger dans leur économie ! Mais peut-être parviendrai-je mieux à faire comprendre au public de Graefenberg qu'il a grand tort d'abuser des sueurs forcées, en loi disant qu'il empêche parla le développement des crises. Oublions pour le moment tout ce qui peut être objecté contre l'importance attachée à ces crises, à ces ulcères^ à ces furoncles» sous le point de vue de la maladie principale : il est évident qu'elles rie peuvent avoir lieu qu'autant que la peau possède un certain de>gré d'énergie ; on les rend donc impossibles quand on entretient là peau dans un état continuel de relâchement et d'atonie, quand on ne lui laisse
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pas un seul instant la liberté d'obéir aux impulsions de la nature. Ne serait-ce pas par là qu'on expliquerait comment tant de personnes qui avaient souhaité vainement des crises > à Graefenbergy en ont éprouvé ensuite chez elles > où elles abusaient moins de l'eau froide, et donnaient à leur peau le temps de se rétablir des fatigues qu'elle avait essuyées.
Si maintenant on voulait expliquer comment il se fait que, malgré l'absence de tout principe scientifique, les guérisons ne manquent pointa Graefenberg , bien qu'elles y soient moins communes aujourd'hui qu'autrefois, parce qu'on a cessé de procéder avec la même prudence , avec la même réserve, il suffirait de se rappeler qu'une foule de maladies dont la cause tient à notre civilisation , sont susceptibles de céder quand on renonce franchement aux erremens d'une vie factice pour se conformer aux règles d'une diététique simple, et que le nombre est immense de celles dont la guériscn n'exige qu'jjne répartition plus uniforme de la vitalité, travail que la sagesse de la nature parvient à accomplir quelle que soit la méthode, directe ou indirecte, qu'on emploie. Et ceci s'applique surtout à l'usage de l'eau^ que l'art n'a point
encore eu le temps d'entourer de ses dogmes et de ses formules. Voilà pourquoi OErtel ne compte pas moins de succès a Anspach^ que Priesnitz à Graefenberg, malgré la manière presque opposée dont ces deux hommes procèdent ; Toilà pourquoi les succès ne sont pas rares non plus parmi ceux, qui^ dédaignant toutes les méthodes accréditées, s'abandonnent à leurs propres inspirations^ et n'écoutent que la voix de leur instinct dans l'emploi qu'ils font de l'eau. L'eau a cet avantage, qu'elle produit les plus heureux résultats sans qu'on ait besoin de savoir comment elle agit^ et malgré même toutes les fausses idées qu'on peut se former de sa manière d'agir. Mais il serait temps que la l^cience en fit rentrer les applications dans le cercle de ses attributs^ et que, procédant à la recherche de lois qu'elle ne pourrait manquer de découvrir^ elle enrichit la pratique rationnelle d'un moyen qui procurerait d'immenses ressources dans une foule de cas où l'empirisme l'emploie sans utilité réelle^ sinon même au détriment des malades.
Quelque extraordinaire qu'il puisse sembler que^ dans un ouvrage tendant à disposer le public en faveur de l'hydriatrie, une si longue dis^
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cussionait été. consacrée à faire ressortir les inconTéniens qui peuyent résulter d'un emploi inconsidéré de l'eau^ je n'en crois pas moins avoir atteint le but^ et m'étre plus rapproché de la solution du problème, que si j'avais rapporté des histoires de guérisons éclatantes^ qui partagent avec tous les appâts' imaginables la triste prérogative d'induire en erreur. Je suis trop convaincu de l'influence salutaire qu'une digne appréciation des vertus de l'eau froide doit exercer sur le sort des générations actuelles et futures, pour négliger rien de ce qui peut les placer au grand jour et les débarrasser d'un clinquant dont la fausse pompe ne ferait que s*opposer à ce qu'elles fussent généralement reconnues.
Graefenberg est un lieu infiniment remarquable; car, dans les pratiques auxquelles on s'y livre, nous trouvons toutes les doctrines, qui^ convenablement liées , forment la chaîne entre la simple goutte d'eau claire et la santé dont brille un visage sur lequel, peu de semaines auparavant, se peignait l'expression de la douleur et de la destruction. Mais la renommée dont cet établissement jouit a tellement dépassé toutes les bornes que, les effets ne répondant plus aux prétentions
toujours croîM\|ntes de^ visiteurs , on peut prévoir le moment peu éloigné où son éclat ira en diminuant. Il convient donc de rechercher quelles ont pu être les causes de cet enthousiasme général ; c'est un devoir à remplir^ pour l'honneur de la science et dans l'intérêt même de la chose.
CnOAIPZT&S ZIX.
A quelles causes rétablissement de Graefenberg est'il rede- Table de sa grande renommée? ,
Le plus élevé et le plas fécond de tons les espritSj e*est le bon sens.
n me parait naturel que^ même avec la meilleure volonté de croire tout ce qui a été dit dans les chapitres précédens^ beaucoup de personnes conservent encore des doutes , et trouvent ^ par exemple^ que les limites assignées h la convenance des applications thérapeutiques de l'eau ne se concilient pas avec la renommée chaque jour croissante de Graefenberg; où^ d'année en année, la foule devient de plus en plus compacte. Tous les doutes se dissiperont quand j'aurai passé en revue quelques circonstances propres à expliquer le fait. Ces circonstances tiennent de si près aux évènemens de la vie commune , que le secours
2M CAUSES DE LA RÉNOMMÉBjf
de la science me sera inutile pour^^<$s faire comprendre. Je me réjouis d'ayoir ainsi roccasion de témoigner an public combien j'ai de confiance en son jugement ^ lorsqu'il s'agit de choses qui jouent un grand rôle dans la yie de chacun; je n'ai donc qu'à le prier de s'armer de son bon sens^ et je me bornerai à relater ce que j'ai vu , en y joignant toutefois quelques réflexions [qui eussent peut-être été déplacées ailleurs, f Parlons d'abord de mon arrivée à Graefenberg. Ce fut par une des plus maussades journées de la fin d'avril. Une pluie battante^ qui avait rendu presque impraticables des chemins déjà fort mauvais^ nous accompagna, moi et le malade auquel je servais de guide, jusqu'à la demeure de Priesnitz, qui, d'après cela, dut nous sembler à double titre un port de salut. Nous étions donc dans la meilleure disposition d'esprit à ce moment important ; car c'est un événement qui marque toujours dans la vie que de se trouver, pour la première fois, en présence d'un homme placé en dehors de la ligne commune, et dont la position n'a pu être . conquise, du moins d'après les idées reçues, que par de longs et pénibles efforts. Je savais ce qui avait été dit et imprimé sur son compte; mais.
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n'ayant trouré partout que des exagérations dictées par l'enthousiasme ou l'envie, je m'étais dit qu'il n'est pas rare que le bon sens supplée à la science péniblement acquise^ et j'espérais en TOir un nouvel exemple. Priesnitz étant absent, nous l'attendîmes dans une petite chambre, dont l'ameublement rappelait la simplicité des mœurs campagnardes. Il arriva enfin. Je le priai d'accueillir la personne que j'amenais et qui, depuis long-temps en correspondance avec lui, avait jugé convenable de venir se placer sous sa direction même. Gomme, sans rompre le silence, il n*avait cessé de jeter des regards scrutateurs sur mon malade, je m'empressai d'ajouter, dans les termes qui me parurent les plus mitigés, qu'il ne devait pas s'en laisser imposer par une apparence de faiblesse qui tenait uniquement à l'âpreté de la saison. Malgré ces précautions, la décision fut plus défavorable encore que nous ne le craignions, ce Je ne pense pas que le traitement convienne... Il exige beaucoup de force... Le mal est trop enraciné (des exostoses étaient le sympt6me le plus saillant)... J'ai déjà eu plusieurs malades de cette espèce, et ils sont partis sans être guéris... Ce serait du temps et de l'argent perdus. » A ces excla*
mations de plus en plus décourageantes, Priesoits ajoutait quelquefoisj comme par compassion, que la cure exigerait beaucoup de patience et serait fort longue.
Ne m'étant jamais dissimulé que les maux de mon malade étaient de nature telle que le médecin même le plus exercé n'aurait pu, après un examen si superficiel, calculer ce qu'il y avait à espérer ou à craindre, l'incertitude de Priesnitz ne m'étonna pas : ce qui me surprit seulement, ce fut la manière dont il l'exprima, en disant tantôt que le traitement ne servirait à rien, tantôt qu'il exigerait beaucoup de temps et d'argent. Cependant tout céda devant cette considération que, si nous n'étions pas admis, il faudrait repartir sur-le-champ. Je m'attachai donc de mon mieux à démontrer qu'aucune difficulté n'était de nature à nous arrêter, que nous n'exigions aucune garantie quant à la durée de la cure, et que notre unique désir était de nous mettre sous sa direction, sans avoir la moindre pensée de le rendre responsable des conséquences. Enfin Priesnitz nous assigna un logement, et promit de nous y visiter le lendemain.
Je laisse au lecteur à décider si cette réception caractérise l'homme tel qu'on le représente dans
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la plupart des écrits qui ont été publiés sur Graefenberg^et tel que je me l'étais moi-même figuré ayant de l'aborder. J'avais cependant atteint mon but^ celui de nous faire admettre^ et la satisfaction d'aToir ainsi ouvert à mon malade tout un avenir d'espérance^ me fit refouler les doutes qui, malgré moi^ surgissaient dans mon esprit, quand je venais à réfléchir sur cette singulière réception.
Le lendemain, Priesnitz nous rendit visite, comme il l'avait promis, nous exposa toutes les règles relatives au déjeuner et au dîner, qui ont pris force de loi à Graefenbcrg, et nous quitta sans avoifi ni par ses questions, ni par ses regards, té<m<ngné le moindre désir d'être informé des antécédons de la maladie dont il acceptait le traitement. J'attribuai cette négligence au peu de temps que la foule des malades lui permettait de consacrer à chacun. Le lendemain, sa visite ne dura pas plus long-temps; mon malade venait d'achever pour la première fois l'opération de la sueur, qu'il lui fut prescrit de prolonger un peu moins désormais. Le traitement était donc commencé, et Priesnitz, ne jugeant plus sa présence nécessaire, fut plusieurs jours sans revenir. Le passage du chaud au froid dans les' alimens et les vétemens,
joint à la température externe qui était encore fort basse, détermina chez le malade le S3rmp' tome ordinaire d'un refroidissement du bas-yentre^ qui me parut méri^r une sérieuse attention, dans Félat de faiblesse auquel la maladie rayait déjà réduit. J'allai donc trouver Priesnitz pour l'informer de cet incident; je le trouvai prêt à monter à cheval^ et n'obtins de lui que cette réponse : a Peu importe, pourvu qu'il n'y ait pas de douleurs.» .Contre mon attente, il ne vint nous voir qu'au bout de quelques jours, et comme le nouveau symptôme n'avait reçu aucun amendement, il se contenta d'ajouter aux anciennes prescriptions, celle de porter une ceinture mouillée. Le malade n'en fut pas non plus soulagé, et comme Priesnitz ne reparaissait plus, je me rendis une seconde fois auprès de lui, pour le prier de mettre un peu plus d'assiduité dans ses soins. J'eus une longue conférence avec lui, et je lui appris quelle était ma profession , dont je n'avais rien dit jusqu'alors, non pas, je l'assure, pour la cacher, mais afin de n'apporter aucun obstacle à la réception du malade, voyant bien que la position toute spéciale de Priesnitz entraînait la nécessité qu'il n'y eût aucun rapport amical sincère entre lui et
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les médecins. J'ajoutai tout ce que je crus capable de modifier ses idées sur l'état général du malade^ par exemple, que la rapidité avec laquelle il arrivait souvent au gonflement des os de disparaître; puis de reparaître, me paraissait indiquer que l'os lui-même n'était pas malade, mais seulement le périoste. Nonobstant ces remarques, il persista dans l'opinion qu*on ne devait pas compter sur la guérison, et que les moyens à mettre en usage pourraient être tout aussi bien appliqués chez le malade qu'à Graefenberg. Mais il ajouta deux choses qui me frappèrent, l'une que les gonflemens des os avaient toujours leur siège dans le périoste, l'autre que le mercure ne manquait jamais de calmer momentanément ces sortes de maladies, même lorsque c'était lui qui les avait déterminées. Le résultat de ce long entretien fut la promesse de venir voir mon malade le lendemain.
Je réfléchis long-temps sur cette assertion que les exostoses syphilitiques ne tiennent jamais qu'au périoste; elle me revint même à l'esprit plusieurs mois après, dans le cabinet anatomique de Vienne, où il ne fallut pas moins que la vue d'un grand nombre de pièces pour me ramener à mes anciennes opinions, dont j'avais été sur le point de faire
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l'abandon^ par déférence pour une autorité douteuse. Il m'a toujours été impossible de comprendre comment; quelque erronée qu'elle fùt^ Priesnitz avait pu réunir les élémens nécessaires pour la formuler. J'ai été plus heureux quant à la seconde, celle que le mercure apaise toujours pour quelque temps les affections de cette espèce. En effet, je découvris un malade qui, après avoir, il y a plu* sieurs années, obtenu du soulagement à Graefenberg, retourna chez lui^ où bientôt reparurent de nouveaux symptômes de l'affection dont il avait été atteint; il eut recours au mercure, qui jusqu'à un certain point justifia sa confiance, en lui procurant une amélioration momentanée chaque fois qu'il l'employait; enfin, cependant il revint à Graefenberg, où ce qu'il avait éprouvé fut bientôt élevé au rang d'une vérité générale. Il ne dut son admission cette fois qu'au séjour qu'il avait déjà fait à Graefenberg, et à la confiance absolue dont il avait donné hautement des preuves, car tout son extérieur annonçait si clairement une inévitable catastrophe , que je n'aurais pas pu me rendre compte de cette infraction aux habitudes reçues, si je n'avais pas eu occasion de remarquer que Priesnitz ne refuse pas les personnes atteintes de
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maladies graves quand elles ont déjà passé de meilleurs jours auprès de lui^ et qu'il regarde cette œuvre d'humanité comme le plus sur moyen d'échapper au reproche qu'elles pourraient lui faire; de les avoir bercées d'illusions.
Quoi qu'il en soit; une seule chose me fit réelle* ment impression dans le moment : c'est qu'ayant si peu d'espoir de guérir mon malade, Priesnitas ne mettrait jamais d'assiduité dans ses rapports avec lui, et que, le nombre des visiteurs croissant de jour en jour, il saisirait la première occasion de se débarrasser tout-à-fait d'un traitement dont il n'attendait rien ou peu de chose. Mon malade lui-même partageait cette crainte. Je résolus donc de le confier au directeur de l'autre établissement, dont je désirais faire la connaissance, et j'en informai Priesnitz, avec qui je cessai dès-lors d'avoir des relations.
On trouvera peut-être que j'insiste sur des détails peu intéressans ou superflus; mais je les regarde comme la meilleure réponse que je puisse faire à ceux qui, ne me voyant pas parlager leur admiration enthousiaste, seraient tentés de penser que j'ai pris la plume sous les inspirations d'une animosité personnelle. J'éprouve donc une vraie
satisfaction à déclarer hautement que jamais^ soit devant moi^ soit en arrière^ du moins à ma connaissance, Priesnilz n'a rien laissé échapper qui pût blesser la susceptibilité la plus chatouilleuse. Je reviens encore sur les premiers momens de mon séjour à Graefenberg. Dans tout ce que je voyais ou entendais^ je cherchais les moyens de fixer mes idées^ et il y avait beaucoup de choses que je soumettais à un sévère examen. Un phénomène^ surtout, me causa d'abord une grande surprise. Je m'attendais à trouver une réunion des maladies les plus rares et les plus graves^ et, de tous côtés presque , je n'apercevais que des corps robustes , des visages frais, en un mot, des hommesqui semblaient braver l'habitude que j'ai déjuger l'état intérieur de l'organisme d'après son apparence extérieure : il me fallut plusieurs jours pour en découvrir qui présentaient les marques d'une profonde atteinte portée à leurs fonctions vitales. La solution de cette énigme ne se fit pas long-temps attendre. Parmi les nouveaux visiteurs qui affluaient chaque jour^ il ne manquait pas de personnes affectées de maladies graves , qui auraient volontiers contribué , pour leur part, à accndtre la renommée de Graefenberg; mais , quand un pre-
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mier coup-d'œil apprenait à Friesnitz qu'elles étaient sérieusement et profondément malades , il les congédiait; pour la plupart. L'occasion s'est présentée de lier connaissance arec quelques-uns de ces malheureux trompés dans leur espoir ; ils avaient été congédiés dans les mêmes termes exactement que nous , ce qui me semble en complet désaccord avec l'opinion^ répandue dans le public^ que Friesnitz est l'homme le plus capable de distinguer deux cas en apparence semblables, car leurs maladies n'avaient* pas le moindre rapport les unes avec les autres ; et cependant on leur avait dit à tous qu'ils n'auraient pas la force de supporter le traitement, ce qui ne pouvait être vrai que pour un petit nombre d'entre eux , le traitement éjtant susceptible de modifications dans son intensité. Ainsi ; je me souviens encore aujourd'hui d'un malade qui avait une paralysie partielle, mais dont tout l'extérieur annonçait un tel fond de force vitale que, sous ce rapport, il promettait de résister aux plus énergiques méthodes de Graefenberg, comme il le fit réellement dans la suite. Quelque contradiction qu'il y eût entre la conduite de Friesnitz, dont^tais témoin, et les bruits accrédités par la clameur publique, j'éprouvais quelque peine à
sacrifier la bonne opinion dont je m'étais imbu. Le mauvais temps ^ qui ne permettait pas de se livrer à l'exercice de la promenade ailleurs que dans le réfectoire commun , me fournit l'occasion de connaître l'histoire d'une bonne partie de ses hôtes. Mon titre de médecin exigeant que je fusse très circonspect dans mes discours^ pour éviter tout sujet de collision dans une assemblée où cette profession comptait peu de personnes qui eussent quelque estime pour elle^ je pris le parti de ma réduire^ autant que possible^ au rôle d'auditeur; les impressions ne manquent jamais de nous venir du dehors plus pures, plus naturelles, plus fidèles, et souvent elles font naître en nous, à notre insu, des idées plus nettes que celles qui seraient le fruit de la réflexion et de l'étude. Je commençai donc par écouter tous les récits dont je fus assailli, sans même essayer de les soumettre à l'épreuve d'un examen de sang froid. Friesnitz, me disait un malade, le jour même de mon arrivée, Priesnit^ n'emploie que l'eau, et toujours l'eau, mais^ avec les mille formes qu'il sait lui donner, il fait des choses qui tiennent du miracle, et personne n'a pu approcher de lui. « Et votre santé, demandai-j|, comment va-t-elle? — Oh! me répondit-on, je me
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trouve déjà bien mieux. A la Térité je n'ai point encore de crises^ mais Priesnitz pense qu'elles ne tarderont pas, de sorte que j'ai devant moi le plus riant avenir. » Je fis part à cette personne de mes soucis, ayant amené avec moi un malade dont je m'apercevais maintenant que l'affection était des plus graves^ et sur le compte duquel je ne pouvais m*empécher de concevoir des craintes^ alors même qu'il serait admis» a Vous pouvez être parfaitement tranquille^ me dit avec assurance mon interlocuteur; si Priesnitz se charge de lui^ il le guérira sans le moindre doute. La chose est longue quelquefois; mais voyez là-bas ce jeune homme^ il peut se vanter d'être heureux^ car à peine est-il arrivé depuis quelques semaines^ et il a déjà eu ses crises, de sorte que, suivant toutes les probabilités, il ne tardera pas à partir guéri. » Je sentis qu'il fallait me taire, et que la moindre objection donnerait; de moi une fort mauvaise idée.
Pour ne pas abuser de l'attention du lecteur, je vais donner de suite la fin de ces historiettes. Au bout d'environ deux mois et demi, je rencontrai de nouveau la même personne, que j'avais vue raren^ent dans l'intervalle, et je m'informai de sa santé. « Tout ce que j'ai gagné, me dit-elle, de l'air
d'un homme qui souffre beaucoup, c'est que mes douleurs ont assez diminué pour me permettre de me traîner jusqu'à lavoiture.-— Et les crises qu'on vous avait promises ? —Je n'en ai point eu, j'ai forcé le traitement de toutes les manières possibles, je prends des douches^ souvent deux fois par jour, et de tout cela il n'est rien résulté, sinon que mes souffrances égalent maintenant celles de l'enfer 3 je me souviendrai de Graefenberg. » Je lui donnai à entendre que ce redoublement tenait peut-être à une excitation trop vive, et qu'en cessant tout traitement il obtiendrait du repos. C'était la seule consolation que je pusse lui offrir, et dans son dépit , il maudissait Graefenberg , qu'il quitta bientôt. Le hasard fit que je me liai également avec un jeune homme, dont je suivis, durant plusieurs semaines, la maladie, qui si^eait dans le bas-ventre; soit par l'effet d'une prédisposition naturelle, soit par suite de contrariétés ou d'un mauvais régime, il éprouvait, au début du traitement, tous les symptômes, depuis la simple perte de l'appétit jusqu'au découragement hypocondriaque^ qui se rattachent aux lésions des organes abdominaux, et contre lesquels la médecine ordinaire n'avait produit que des effets momen-
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tanés. C'était là y dans ma pleine conyietion , un cas parfaitement approprié à l'usage de l'eaU| mais non pas à tous les excès des méthodes usitées à Graefenberg. Le malade me raconta que^ pendant les premiers jours ^ il s'était contenté de boire de l'eau y qui lui avait fait rejeter une grande quantité de mucosités par le haut^ que ce phénomène avait duré près de huit jours ^ {que maintenant il se sentait si bieu; au physique comme au moral y qu'à proprement parler, il n'avait plus à se plaindre de rien , mais que cependant il voulait employer six semaines y dont ses occupations lui permettaient encore de disposer, à attaquer son mal jusqu'aux plus profondes racines.
A table^ j'acquis plus d'une fois la certitude que son récit était vrai, car il faisait preuve d'un appétit extraordinaire ; je fus tenté de croire que le traitement avait plus de portée que je ne l'aurais pensé, pour prévenir les inconvéniens d'un défaut de tempérance qui ne resterait pas impuni dans la vie or« dinaire. Mais je ne tardai pas à revenir de cette erreur. Peu de temps après, mon jeune homme vint me trouver, la£gure altérée et l'air tout contrit ; vainement s'était-il flatté de toucher à sa gué-
risonj des souffrances de mille espèces luiaTaient appris que Tordre n'était point rétabli dans son bas-Tentre, et cependant il ne manquait à aucune des prescriptions; il prenait jusqu'à deux doucbes par jour. Je m'attendais à le voir modérer son appétit; raais^ à ma grande surprise, il mangea tout autant qu'à l'ordinaire. L'usage presque continuel d'une eau pure Joint à un rude exercice et au bon air des montagnes exalte les facultés digestives à un tel point que je serais presque tenté de mettre l'eau fraiche au premieir rang des stomachiques -, car^ sans cela, il serait impossible de concevoir comment on n'observe pas plus souvent, à Graefenberg, les suites fâcheuses d'un régime qui est fort éloigné de répondre aux exigences des diverses maladies, ni mémeà ridée que nous nous faisons généralement d'une alimentation simple et salubre. Ainsi , bien que mon jeune ami eût pu s'aiguiser l'appétit en avalant dix ou douze verres d'eau dans le cours de la matinée, les organes digestifs n'en étaient pa9 moins malades. Les six semaines s'écoulèrent ainsi, et il partit avec le regret de n'avoir pas pu achever son traitement , car il souffrait encore beaucoup, et était fort mécontent de son état. Je pris la liberté de dire à ceux qui m'en apprirent la nouvelle que
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le malheur n'était pas grande que, suiirant toutes les apparences; les souffrances de notre ami commun tenaient moins à l'opiniâtreté de sa maladie qu'à ses écarts de régime et à l'abus de l'eau , et qu'il recouvrerait la santé chez lui quand il sau-' rait se renfermer dans les bornes de la tempé<> rance et de la modération. Contre mon attente, il ne me fut fait aucune objection ; je ne me hasardai cependant point à aller plus loin, de peur d'être mal jugé. Ceux à qui je parlais, quoique d'un sens plus rassis que les autres hôtes de Graefenberg, croyaient aTCuglément tout ce qu'ils voyaient ou entendaient; et, chez eux, la foi faisait taire l'intelligence. Ils étaient deux, atteints de la même maladie, ou, pour mieux dire, des mêmes symptômes; ils se plaignaient d'éprouver des maux de tête violens depuis plusieurs années, et cependant il y avait une différence totale entre les deux traitenvens qu'ils subissaient : l'un prenait deux ou trois bains de pieds par jour, et l'autre deux ou trois bains de tête. Un esprit supérieur avait pu seul, suivant eux, reconnaître que leurs maux, bien qu'identiques, devaient ainsi êtrd attaqués par des méthodes divergentes. Voilà ce qu'on entendait répéter de tous côtés à Graefenberg, tapdis q\m
moi , pauvre incrédule^ incapable de m'élever audelà de la mesure commune J'apercevais là tout autre chose que de la sagacité ^ de la profondeur d'es* prit; du génie. Mon explication^ si j'avais pu la donner, aurait été que la différence portait sur la forme seulement; et non sur le fond des choses ; qu'à part cette forme, il y avait partout emploi de l'eau à l'intérieur, même genre dévie, même influence d'un air pur, même exercice, et, qui plus est, même usage journalier du bain froid, qu'au milieu de ces circonstances, identiques de tous points , la forme ne pouvait jouer qu'un petit rôle, sur l'importance duquel il était bien difficile de se prononceri et qu'enfin , en mettant tout cela de côté , les deux méthodes diverses tendaient au même but, celui de provoquer une réaction générale. Je ne prétends pas dire qu'un bain de pieds soit la même chose qu'un bain de tête ; mais j'entends que quand on répète ainsi trois fois par jour l'application d'un stimulant extérieur sur l'organisme, quand on excite pendant des semaines entières l'activité vitale à se déployer avec plus d'énergie , l'organisme entier doit s'en ressentir peu-à-peu , et que, dans le cas où il n'y aurait besoin que de l'excitation générale, le résultat final peut être obtenu,
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quelle que soit la y^qïe qu'on emploie pour y arriver, n n'en demeure pas moins vrai qu'une exacte connaissance de la nature et de la cause du mal est nécessaire pour décider de la direction qu'on doit donner au plan de traitement ; mais on ne saurait se passer pour cela d'une base scientifique , et partout où celle-ci manque, toutes les modifications qui viennent i être introduites, ne sont qu'une vaine pâture offerte, en dédain du sens commun , à la crédulité aveugle ou à la stupide admiration;
Ce qu'il y avait de plus singulier, c'est qu'au milieu d'un enthousiasme qui n'allait à rien moins qu'à déifier Priesnttz, et tout en admirant l'habileté dont cet homme fait preuve dans le choix des méthodes hydriatriques, les mêmes malades qui venaient d'épuiser le catalogue des formules laudatives, ne craignaient pas d*avouer qu'ils ne suivaient pas exactement les prescriptions , et que , de leur propre chef, ils y avaientapporté telle ou telle modification, afin d'en rendre l'application plus commode ou plus efficace.
Toulant sortir de la pénible incertitude dans laquelle me tenaient toutes ces contradictions, je résolus enfin d'examiner séparément la chose et la
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personne, et de ne pas suiyre ktmème marche dans Pétude que je ferais de l'une et de l'autre. Je ne pouTais manquer de découvrir ainsi des phénomënesqui^ fort importans sous un rapport, n'avaient absolument aucune valeur sous l'autre^ et dans la réalité, c'était le seul moyen de trouver la clef des merveilles dont j'étais entouré. A l'époque précisément où je pris ce parti , je me liai avec un ancien militaire , perclus de douleurs , mais doué d'un jugement sain. Cet homme me raconta qu'il avait inutilement eu recours à plusieurs eaux minérales, et que l'année précédente il était venu à Graefenbergponr essayer l'hydriatrie. Priesnitzlui assigna un logis, et lui indiqua ce qu'il avait à faire ; mais à peine entendit-il parler du procédé par lequel on provoque la sueur, qu'il déclara ne pas vouloir s'y soumettre^ ayant assez sué dans d'autres établissemens pour être bien certain qu'il n'avait aucun profit à en espérer. Friesnitz avait depuis si long -temps perdu l'habitude de rencontrer la moindre opposition, que l'ordre de quitter Graefenberg s'ensuivit immédiatement. Le vieux soldat, sans perdre courage, s'établit à Freiwalde, et s'y fit son propre médecin ; choisissant parmi tout ce qu'il voyait ou entendait dire, ce qui lui sem*
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lait convenir le mieux à son état^ il se mit à l'usage de l'eau^ mais en se gardant bien de provoquer des sueurs forcées , ce qui ne l'empêcha pas d'avoir des crises ; quelques-unes de ses anciennes souffrances reparurent; mais^ après six mois de patience et d'assiduité, il recouvra la santé; tandis que beaucoup de personnes qui suivaient à la lettre les prescriptions de Priesnitz, n'obtenaient aucun résultat ; et finissaient même quelquefois par être obligées de partir plus malades qu'au moment de leur arrivée. Cette histoire eut pour moi plus d'intérêt que tant d'autres qui avaient cours dans la circulation , et aux narrateurs desquelles je pris plus d'une fois plaisir à la raconter, sans m'apercevoir qu'elle fit la moindre impression sur leur «sprit. Cependant ce n'était pas là un &it unique et isolé, car j'entendis aussi parler d'un homme qui , repoussé par Priesnitz, comme n'offrant au**cune ressource, était également parvenu seul, et par un emploi modéré de l'eau, à diminuer beau* coup ses souffrances dans le court espace de quel* ques mois. Une dame fort aimable me disait qu'avant son départ, un ancien hôte de Oraeienberg lui avait recommandé de ne faire jamais que la moitié de ce qui lui serait ordonné par Priesnitz ,
si elle voulait bien s'en trouver. Je me suis souvent demandé à combien d'injures je me serais exposé si j'avais eu l'imprudence de déclarer publiquement que^ dans ma conviction ^ l'homme à qui était dû ce sage conseil ^ comprenait mieux l'hydriatrie que Priesnitz.
J'ai déjà indiqué quelques-uns des motifs qui y dès les premiers 3 ours de mon arrivée^ me firent prendre le parti de retirer mon malade à Priesnitz^ pour le confier à Weiss ; mais il en est d'autres encore j dont je crois devoir compte au public. J'eus occasion de connaître Weiss cinq jours avant ma défection^ et d'apprécier la droiture, lafranchise, la bonté d'âme qui le caractérisent. Je vis en lui le médecin que je m'étais figuré trouver en Priesnitz, rhomme qui , sans autre guide que la rectitude de son jugement, a su découvrir les effets physiologiques de l'eau , et construire sur cette base l'édifice des méthodes suivant lesquelles il l'applique au traitement des maladies. A la vérité, ses études de médecine vétérinaire lui avaient procuré des notions générales d'anatomie, de pathologie et de thérapeutique , qui ont dû lui être d'un grand secours. Si moins de m alades s'adressent à lui qu'à Priesnitz, si son mérite est moins généralement reconnu , il
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faut s'en prendre h la disposition d'esprit des visiteurs de Graefenberg^ dont son heureux rival s'entend admirablement à exploiter les faiblesses.
Freiwalde m'offrant des moyens suffisans de con tinuer mes recherches sur les vertus médicinales de l'eau, mes visites à Graefenbcrg devinrent de plus en plus rares. L'habitude qu'on y a contractée de transformer les faits les plus simples en phénomènes surnaturels 9 me semblait ridicule ^ même digne de mépris , et le plaisir de parcourir des sites magnifiques n'était pas compensé par l'ennui d'entendre sans cesse bourdonner à mes oreilles : il n'y a qu'un Friesnilz au monde , de tels hommes n'apparaissent que tous les mille ans^ etc. Cependant , je dois prouver que j'eus réellement lieu de me féliciter d'avoir choisi un autre point de vue pour me livrer à mes observations.
Le lecteur doit déjà se douter que le public du lieu est plus ou moins partagé en deux corps , les Prîesnitziens et les Weissiens. Parmi ces sectaires, il y en a probablement qui , dans leur orthodoxie , se vouent un mépris réciproque; mais , pour rendre hommage à la vérité, je dois convenir que^ chez le plus grand nombre, la dissidence d'opinion ne va pas jusqu'à rompre les liens de la sociabilité.
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Parmi ceux qui se faisaient remarquer par leur animosité contre les Weissiens y je ne tardai pas à distinguer un yieillard en qui tout trahissait le désappointement, et qui croyait sans doute recou- Trer la tranquillité d'esprit en accablant tout le monde de ses doléances et de ses questions. Cet homme vint me faire part de ses maux et de ses doutes. Sa maladie n'était pas , comme la plupart de celles qu'on rencontre à Graefenberg, une expiation des erreurs de la jeunesse^ et elle prouvait la vérité du dicton populaire , que l'âge ne garantit pas toujours des folies. Il n'en faisait remonter l'origine qu'à quelques mois seulement
Cette maladie fut attaquée par le mercure; mais, soit par négligence , soit par excès d'Irritabilité chez le malade, la guérison radicale n'eut pas lieu. n survint une éruption, à laquelle on opposa sans succès la fameuse décoction dépurative de Zittmann. C'est de cette affection cutanée que procédaient son inquiétude rongeante et ses doutes. Il termina son récit par des imprécations contre le mercure, auquel il attribuait tout, et contre le médecin qui s'était empressé de le lui administrer. Priesnitz lui avait promis de le guérir , mais le jugeant trop faible pour supporter le traitement, lui
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avait prescrit de prendre quatre ou cinq bains froids par jour. Bien qu'il eût exécuté fidèlement cette ordonnance pendant plus d'un mois^ il ne voyait ni ses forces revenir^ ni sa maladie s'amen* der ; loin de là , méme^ à son grand effroi ^ le mal semblait faire des progrès, et cependant Priesnit« de changeait rien à la manière de le traiter, et il ne faisait rien pour le tirer d'inquiétude. Je lui re^ présentai qu'on avait eu tort de regarder le mercure comme la cause de son mal, qu'il fallait, pour produire de tels effets, des quantités plus considérables que celles qu'on avait pu lui administrer dans le court espace de quelques semaines; qu'il s'agissait tout simplement d'une seconde forme de la maladie contre laquelle il avait employé eu vain ce métal ; que le danger n'était pas assez grand pour justifier son désespoir; que bien qu'on possédât en médecine des moyens propres à guérir des symptômes semblables à ceux dont il était atteint, et d'autres même beaucoup plus graves, je croyais l'emploi circonspect de l'eau également susceptible de l'en débarrasser, et que loin de chercher à affaiblir le moins du monde la confiance qu'il avait en elle, je l'engageais , au contraire, de toutes mes forces à persévérer. Quant au traitement^
aSO CAUSES DE LA RENOMMÉE
j'ajoutai que j'étais encore trop novice pour juger les prescriptions de Priesnitz^ quoique je n'aperçusse pas le plan auquel elles devaient se rattacher^ qu'il était entouré de gens qui avaient passé parles mêmes doutes que lui ^ et que je ne pouvais lui donner aucun avis^ dans une circonstance oii il devait chercher en lui-même des élémens de conviction. Là-dessus, je m'éloignai, l'abandonnant à ses propres réflexions ; les jours suivans, je ne le vis qu'en passant; ses traits n'annonçaient pas un esprit plus calme , et l'on m'assura que ses plaintes étaient toujours les mêmes; mais je crus devoir l'éviter afin de ne pas paraître vouloir exercer d'influence sur le parti qu'il prendrait. Au bout de quelques semaines , je le rencontrai inopinément, et je fus fort surpris d'apprendreque ses maux s'étaient accrus de nouveaux symptômes y et que toutes les nuits il éprouvait une insupportable oppression de poitrine; les questions que je lui adressai et une exploration minutieuse me firent soupçonner une affection du cœur ou des gros vaisseaux, et je ne me dissimulai pas la gravité de cette complication. Elle s'était évidemment développée depuis l'arrivée du malade à Graefenberg. Peu importait de savoir si l'on devait ou non la rapporter
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à l'usage journalier des bains froids, le point essentiel était de décider si ce moyen pouvait être continué sansdanger. Jfayouai au malade que sa position était entièrement changée, et qu'il fallait renoncer à attaquer l'affection primitive par un plan de traitement dont une excitation générale des fonctions était la conséquence nécessaire, puisque sa nouvelle maladie exigeait l'application d'une méthode débilitante, sans laquelle on ne pouvait espérer d'en arrêter les progrès. Mais, comme il s'agissait d'un de ces cas intéressans dans lesquels les personnes étrangères à notre profession nous jugent d'une manière si défavorable, parce que l'intérêt, qui tient précisément de la divergence des opinions, tourne toujours à leur détriment, je lui conseillai de consulter un autre médecin, d'autant plus que Priesnitz lui-même perdait l'espoir de le guérir, et voulait qu'il renonçât au traitement par Teau. Le malade prit le parti de s'adresser à Weiss. « Comment se fait-il, lui dis-je, que Tidée ne vous en soit pas venue à la suite de notre premier entretien. — ^Des amis m'en ont détourné, répondit-il, et soyez bien persuadé que je me suis déjà reproché mille fois mon irrésolution. » Weiss fut assez loyal pour lui déclarer sur-le-champ que son état necompor-
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tait pas l'application des procédés de l'hydriatrie ^ qu'il avait besoin, pour le moment « de se soumettre à ud traitement rationnel , et que plus tard, après la disparition de certains symptômes inquiétans , on pourrait essayer de lui faire reprendre l'usage de l'eau avec prudence et modération. Le malade partit, et je pris congé de lui avec un triste pressentiment du sort que l'avenir lui réservait.
Outre qu'il vient à l'appui des idées théoriques que j'ai déjà développées à l'occasion d'autres faits, celui-ci me parait avoir de l'importance , en ce qu'il appelle l'attention sur une nouvelle forme de maladie dont l'usage inconsidéré de l'eau peut déterminer le développement. Pendant les premiers temps démon séjour à Freiwalde , je trouvai à la table d'hôte un malade dont l'extérieur me laissa plus long-temps dans l'incertitude que celui de la plupart des autres convives. J'appris bientôt que les fatigues de la guerre avaient été la source de ses n^aux, et qu'il portait à la jambe une blessure non encore cicatrisée. Il employait depuis six mois le traitement par l'eau, et comptait d'autant plus fermement sur la guérison , qu'il employait dix à douze heures par jour à suer dans sa couverture. Six semaines st passèrent sans que je le re-
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Tîsse^ et je le croyais parti depuis long-temps, lonh* que le hasard mêle fit rencontrer dans un quartier éloigné de la ville. L'amélioration ne s'était pas soutenue ; Priesnitz commençait à penser, comme lui^ qu'il avait trop sué pendant l'hiver, mais accusait en même temps son genre de nourriture , auquel , il avait cru , en conséquence , devoir re* noncer, ce qui ne laissa pas que de me surprendre, car, suivant moi, si l'on pouvait reprocher quelque chose à notre hôte , ce n'était pas de pousser trop loin les raffinemens de l'art culinaire. Quoi qu'il en soit, la plaie du malade, que je vis alors pour la première fois, était longue de plusieurs pouces , superficielle, sans trajets fistuleux, et ne semblait pas intéresser le tibia ; les bords ne laissaient rien à désirer, mais le fond était de mauvais aspect et couvert d'une couche grisâtre. Je dus mettre beaucoup de réserve dans l'expression de ma pensée , car je connaissais la malheureuse disposition du public à mal interpréter les intentions les plus bienveillantes , et je savais qu'un médecin qui s'était aventuré un peu trop, était devenu victime del'inexpliquable influence de Priesnitz et de l'aveuglement général. J'ignore ce qu'est devenu ce malade, mais je suis convaincu qu'en se bornant à l'usage
de l'eau y même avec une abstinenee totale de condimens y il aura fini par épuiser complètement son petit capital de vie^ sans arriver à la guérison de sa plaie.
Parmi les habitués de Graefenfoerg avec lesquels je conservai des relations après ma rupture avec Priesnitz, un officier prussien se faisait remarquer par la tournure plus calme et moins passionnée de son esprit. Ayant appris que j'étais médecin , il se rapprocha de moi pour connaître mon opinion sur tout ce qui se passait autour de moi. Accoutumé à ne rencontrer que des enthousiastes, je fus agréablement surpris de trouver cette fois un homme qui pouvait raisonner de sang-froid et supporter la contradiction. Témoin des bons effets de Teau sur lui-même et sur beaucoup d'autres, il en rapportait bien le mérite à Priesnitz, mais demeurait convaincu que l'hydriatrie rendrait de plus grands services encore entre les mains d'un médecin. «Malheureusement, disait- il , la clef de ce trésor est dans la tète de Priesnitz , et, je crains de ne pas aller assez loin en affirmant qu'il faudrait au moins deux années de séjour assidu pour pouvoir arracher quelques lambeaux du secret. » Je lui répondis que je ne connaissais
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pas d'autre révélation que celle à laquelle on arrive par un sens droit et un jugement sain , qu'à mon arrivée j'étais plein de bonne volonté pour apercevoir ces précieuses qualités dans son héros ^ mais que j'avais eu jusqu'ici le malheur de ne découvrir aucune preuve qu'il en fût réellementdoué. Presque tous les oracles de Priesnitz manquent de clarté et de précision ; on pourrait les traduire tout aussi bien par non que par oui , de sorte qu'ils ne doivent jamais manquer de se réaliser; quant aux jugemens que cet homme formule nettement ^ il est rare que l'effet y réponde; je sais bien des cas où la guérison qu'il avait promise n'a pas eu lieu , et d'autres où elle s'est effectuée , bien qu'il l'eût déclarée impossible ; et que le malade eût été traité hydriatriquement par d'autres que par lui ; j'ai, de plus , remarqué que ceux qui se trouvent le mieux de l'eau j sont ceux qui se traitent eux-mêmes , et l'on pourrait citer plus d'un malade chez lequel la ponctuelle exécution de ses ordonnances aurait entraîné de funestes résultats. «Mais^ m'objecta l'officier^ il me semble qu'on ne peut bien connaître le traitement des crises qu'en se conformant strictement aux prescriptions de Priesnitz. Je lui rap* pelai l'exemple d'un jeune médecin russe qui; ayant
été assez habile pour découvrir de suite ces quali^ téS; dont la recherche m'occupait^ s'était élevé si haut dans l'estioie et l'admiration des habitués de Graefenberg, qu'on disait encore aigourd'hui qu'il avait été rintimede Priesnitz et le favori du public. Seul, parmi tous les médecins, il avait eu le bonheur de ne pas quitter un seul instant Priesnitz pendant la durée entière de son séjour , et d'assister à toutes ses consultations, à toutes ses prescriptions. Priesnitz , lui-même , avait déclaré , après son dé-* part, qui , si quelqu'un l'avait jamais bien compris, si quelqu'un pouvait jamais le remplacer, c'était lui. Le hasard a voulu que mon attention fût reportée à plusieurs reprises sur ce jeune homme. Ainsi je ne fus pas peu surpris, k Nice, de trouver son éloge dans la bouche d'un Français , tout récemment arrivé de Graefenberg. Mais j'étais déjà bien revenu sur son compte , lorsque à Paris j'appris à quelles étourderies , pour ne rien dire de plus , son zèle convertisseur l'avait poussé , et ce qui lui est arrivé depuis à Pétersbourg , m'a parfaitement déibontré qu'il n'avait jamais saisi le vrai côté de l'hydriatrie. J'aurais gardé le silence à cet égard , si lui-même ne m'avait pas obligé à le rompre , en imprimant que je regardais Priei^
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niU comme le plus grand médecin qui eût jamais existé y déclaration qui , on le conçoit^ dut me ré- Tolter quand elle Tint à ma connaissance.
L'ofiicier prussien déplorait que le manque d'éducation empêchât Priesnitz de s'exprimer plus clairement ^ et surtout de rédiger ses idées sublimes^ les beaux résultats de son expérience. Sa réputation n'aurait pu y suivant lui y qu'y gagner. Je ne pus partager son sentiment ^ car^ à mon avis^ le plus sûr moyen, pour Priesnitz^ de se perdre, serait de devenir moins énigmatique, et de publier ce qu'il peut penser. Le prix qu'on attache à ses réponses dépend de leur obscurité même , et de la haute opinion qu'on s'en est faite d'avance. «Quel homme surprenant ! disait un jeune enthousiaste, il m'a donné sur-le-champ une ordonnance pour un de mes amis qui me priait de le consulter ! —Cette ordonnance a-t-elle donc déjà produit son effet?— Non! — Mais alors sur quoi se fonde votre admiration ?» Quant à moi> il y avait là quelque chose que j'admirais. C'est la perspicacité de Priesnitz , découvrant de suite qu'il tirerait un plus grand profit de faire une prescription insignifiante, que d'avouer avec franchise et loyauté
qu'on ne lui donnait pas des renseignemens assez détaillés pour en motiver une sérieuse.
Mon curieux interlocuteur invoquait encore les résultats incontestables du traitement de Graefenberg^ où les morts sont extrêmement rares ^ et d'où chacun part guéri. Mais je lui fis sentir qu'il n'y avait là rien de surprenant. Priesnitz, luimême, ne dissimule pas qu'un huitième au plus de ceux qui s'adressent à lui est admis dans son établissement 9 et parmi ces élus il s'en trouve plus d'un encore que sa mauvaise mine ou le genre de sa maladie fait congédier au moment même de son arrivée. On devrait donc croire que tous ceux qu'il accueille obtiennent de lui guérison. Or, il s'en faut de beaucoup que les choses se passent ainsi, et pour mon propre compte , tous ceux que j'ai vus partir de Graefenberg l'ont quitté très souffrans. Quelques-uns de ceux que Friesnitz avaient déclarés incurables , ont été parfaitement guéris par Weiss, et tous cesfaits réunis ne peuvent manquer d'avoir de l'intérêt pour qui ce n'est pas un parti pris d'avance de concentrer toutes ses idées sur les miracles et les historiettes de la montagne.
Plus d'une fois, comme je l'ai dit^ j'ai réussi à détruire des préjugés déjà enracinés, à faire nal-
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tre des dispositions telles^ qu'un libre examen s'ensuivit , mais je ne pus arracher à mon nouvel ami l'idée qu'il se formait de l'importance des cri« ses f et de la nécessité d'un esprit supérieur pour les diriger ; mon amour-propre fut même piqué de le voir se déclarer en faveur d'une des théories les plus obscures qu'on ait imaginées pour expliquer l'action de l'eau ^ et dès-lors je ne me sentis plus le courage de continuer la discussion. Quel*^ ques semaines après il partit, et je n'eus malheu* reusement pas l'occasion d'observer ce que serait devenue sa ferme confiance dans le traitement par les crises^ s'il avait eu connaissance de certains faits qui , par cela même qu'ils sortaient de la sphère des phénomènes journaliers^ attirèrent de ma part un redoublement d'attention.
Je n'étais pas le seul observateur des pratiques de Graefenberg ; un médecin russe s'était Imposé la même tàche^ et nous nous communiquions sou* Tent les résultats de nos élucubrations. Un jour donc il m'apprit qu'un Polonais de distinction, atteint d'une maladie grave, et qui doutait un peu de la justesse des vues de Friesnitz , venait de le faire appeler. Il avait trouvé un homme d'une soixantaine d'années ; célibataire et riche , qui pa-
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i*àis$ait n'aTOir été àttiJré que par l'espoir de trou- Ver dans l'hydriatrie un moyen de restaurer ses forces tt de se rajeunir. Cet homme avait corninencé et suivi le traitement avec courage; depuis quelques jours ^ il éprouvait un relâchement de ventre^ auquel il ne pouvait assigner aucune cause directe, mais dont la violence avait augmebté par degrés^ au point de lui inspirer des inquiétudes. Sa confiance dahs les vertus de Teau était ébranlée ; et la force morale ne lui manquait ipas pour se résoudre à une démarche décisive ; mais^ inalgré la vivacité de ses plaintes , il n'avait pas positivement demandé à mon collègue de se charger seul du traitement. Celui-ci dut donc se borner Il dès c6nsdlàtions banales. Ne pouvant songer â une consultation avec Friesnitz^ sur un point à i'égârd duquel il ne voudrait certainement rien écouter ; on laissa le malade réfléchir à son aise sur ce qu'il avait à faire. Le lendemain il réclama encore les conseils de mon confrère, qui le trouva I^lus mai. Priesnitz lui avait prescrit de prendre toutes les deux heures un bain de siège d'une heurte. Le charme qui pèse sur tous les habitans de Oraéfeiiberg semblait encore opéi'ef sur lui , car l'aggravation de 3on état ri'atâit poiht exercé h
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moindre itèfluence sur ses déterminations : le lendemain seult3(\ent il voulut prendre l'avis de plusieurs médecins. Je me déclarai prêt à me charger de son traitement^ dès que Friesnitz aurait étQ congédié, fùt-il même aux portes de la mort, quoique je dusse bien prévoir que le public jetterait les hauts cris s41 apprenait que des médecins s'étaient trouvés autour du lit d'un malade à ses derniers momens. Malgré cette déclaration explicite, je fus plusieurs jours sans recevoir aucune nouvelle ; et j'eus tout le temps de chercher à concevoir commetit il pouvait se trouver un homme capable d'appliquer journellement un traitement sans connaître les principes auxquels doit être rapporté tout résultat , heureux ou malheureux, sans s'être bien convaincu que Peau ne guérit jamais une maladie, et qu'elle ne fait que réveiller la force médicatrice dévolue à chaque individu , en favorisant ici et restreignant là l'énergie de son développement, suivant la manière dont on l'applique et le temps qu'on lui permet d'agir.
Si le vrai génie médical consiste à juger du premier coup-d'œil quel degré d'action est nécessaire pour obtenir la réaction qu'on se propose d'exciter, et par cohséquent à établir entre l'ac-
tion de l'eau et les effets de la force m(iaicatrice cette heureuse corrélation dans laqiy^ile consiste tout le secret de Thydriatrie^ comme de la médecine en général , c'est déjà prouver qu'on ne manque pas absolument de tact que de savoir recon* naitre à temps qu'on s'est trompé^ et de changer en conséquence de méthode. Mais quelle explication favorable donner de l'opiniâtreté à persévérer dans l'erreur^ quand il saute aux yeux qu'on a suivi une fausse route? Telles furent les réflexions dont je ne pus me défendre en apprenant que les bains de siège étaient continués d'heure en heure depuis plusieurs jours , et que l'accroissement du mal n'avait pas même fait naitre l'idée que l'amélioration ne survenait point faute de réaction; que celle-ci manquait à cause de l'âge ou de la débilité du malade^ qu'alors le plus sûr moyen de la provoquer était de recourir à des remèdes directs^ par exemple à l'application de corps chauds, et qu'en s'obstinant à suivre la marche inverse oa devrait nécessairement aggraver le mal. Quelques jours après , j'appris que deux médecins avaient été chargés de traiter le malade, qui succomba. J'assistai à l'ouverture du corps; la partie inférieure du canal intestinal présentait seule des
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traces d'une vive phlegmasîe, et sa membrane muqueuse épaissie était couyerte d'une abondante exsudation. Je conclus de là que quand le temps serait passé de parler uniquement des miracles de l'hydriatrie, ce cas trouverait place parmi ceux qui démontrent qu'elle a également son mauvais côté. Peut-être aussi ce cas fera-t-il sentir les dangers du savoir mort, de l'empirisme que Tesprlt ne vivifie pas. Nul doute qu'un bain de siège , considéré comme excitant de la peau et par conséquent comme dérivatif, ne puisse guérir une diarrhée simple chez un sujet jeune, robuste et susceptible d'une réaction vigoureuse; mais l'employer dans des conditions inverses ^ c'est jeter de Fhuile sur le feu pour l'éteindre.
Peu de temps s'écoula sans qu'un autre cas remarquable vint servir d'aliment à la conversation. Un homme fut pris tout-à-coup d'une maladie sans rapport direct avep celle pour laquelle il avait réclamé les soins de Priesnitz; cette affection, assez aiguë de sa nature > lui causait les plus vives douleurs; on lui prescrivit des bains de siège, dans lesquels il devait demeurer la nuit entière. Déjà il avait pris deux de ces bains , sans obtenir un soulagement notable. La fantaisie lui vint de me
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(Donsulteri et je m'empressai de me rendre auprès de lui. Sa maladie principale était un excès de sensibilité des jeujLf qui ne pouYaient supporter ni la lumière du jour ni l'éclat des corps brlUans, et il n'attribuait l'ophtlialmie qui venait de s'y joindre qu'à la fatigue d'une course pénible dans les montagnes. Il m'avona que le traitement lui avait fait passer les deux plus cruelles nuits de sa vie ^ sans lui profiter beaucoup^ ses douleurs ayant continué d'être excessives. Aux bains de siège on avait fait succéder l'un après l'autre tous les modes possibles d'application de l'eau ^ qui avaient fini parle soulager un peu : les douleurs étaient calmées , mais une sensation sourde lui faisait craindre une récidive. Ma réponse fut que^ dans un cas comme le sien y je comptais bien peu sur le traitement par l'eau; que tout au plus me paraitrait-îi admissible si on le renfermait dans les limites au-delà desquelles il cesse d'agir comme dérivatif , mais que je croyais bien plus rationnel et plus sage de renoncer aux méthodes excitantes. Il me promit d'être désormais plus réservé ^ ce qui n'empêcha pas les douleurs sourdes de reparaître , bien que Priesnitz lui eût assuré qu'il serait à l'abri de cet accident; suivant lui^ fort commun i la suite du
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traitement ordinaire de l'oplilhalmie parler sangsues. Quant à l'affection principale^ au trouve à^ la Yue, le malade n'avait rien gagné sous ce rap^ port y et sa confiance commençait à être fortement ébranlée. Il se permit même quelques plaisanterie^ sur un homme qui venait de lui dire que le baii^ de siège manque son effet et devient même pi^^is^r ble^ quand on ne le prend p^s au nioment ju^te où il a été prescrit de le faire.
A ces deux cas ^ j'ajouterai c^Iui d'une d^mequi^ étant tombée dan3 un état ^pquiétant de syoçppe> ne recouvra la connaissance qu'après être 4en9^Hr rée pendant buit heures d^ns une cuve d'eau froide. Je n'ai pu recueillir aucun détail , maii» l'om m'a assuré qu'une si longue immersioi| n'avait point entraîné de suites fâcheuses.
En rapprochant ces trois cas, nous voyons qi^e }e premier malade a succon^bé^ que le second n'a éprouvé aucun soulagement, et que le troisième a guéri. Eussent-ils même été tous trois délivrés dç leurs m^ux, je ne pourrais jamais me résoudre à admettre qu'il faille upe sagacité toute spéciale pour prescrire de pareils traitemens^ ni que des méthodes si hardies et si violentjBS soient japiais nécei^$aires. Mon opinion est quQ nous pouvon»
200 CAUSES DE hk RENOMMÉE
leur appliquer ce que j'ai dit plus haut d'une foule de médicaméns auxquels , en yarlant leur forme et prolongeant leur usage , nous procurons une influence sur l'organisme ; dépassant de beaucoup les limites de celles dont il nous est permis de calculer les résultats ; car je soutiens que nul mortel, quand il prescrit à un malade de passer la nuit dans un bain de siège froid y n'est en état de savoir ce qu'il fait 9 de prévoir si l'économie animale supportera une si grave atteinte^ ni comment elle s'en trouvera. C'est d'ailleurs assumer gratuitementune immense responsabilité; car, quand bien même on me citerait quelques exemples de succès, je serais toujours en droit de dire : Comment se fait-il que dans d'autres établissemens^ où de meilleurs résultats sont obtenus ; puisqu'il s'y opère des guérisons que Priesnitz avait déclarées impossibles, on repousse ces pratiques excentriques , aimant mieux s'attirer une véritable estime qu'exciter une aveugle admiration? Les parades d'un baladin me paraissent bien moins méprisables , parce que les moyens qu'il emploie ne peuvent nuire à personne , si ce n'est peut-être à lui-même, tandis que, dans celles qui se jouent de temps en temps à Graefenberg, pour entretenir le bon esprit des
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masses , c'est sur la vie et la santé des autres que l'on joue. Est-ce l'effroAerie du comédien ou la simplicité des spectateurs qui doit le plus nous étonner? J'avouerai^ à Thonneur du public de Graefenberg , que les yoix qui s'élevèrent contre les médecins présens à la mort du malade dont j'ai parié; n'étaient pas de celles qui méritent d'être comptées ; mais je n'ai pas vu non plus qu'on ait tiré aucun enseignement de ce cas remarquable. Quelques jours après l'événement ^ je deman-* dai à un jeune homme quel effet cette brillante cure avait produit sur son enthousiasme. « On n'en parle presque pas , me répondit-il y et le fait semble être à peine connu...— Et vous-même, qu'en pensez-vous ?. . — Je suis trop étranger à ces sortes de matières pour pouvoir en juger ... — Soyez plus sincère ; lui répliquai-je, et dites que vous ne voulez pas comprendre ; parce qu'alors il vous serait plus difficile qu'il ne l'a été jusqu'ici ^ de chanter les louanges de Graefenberg ^ et que vous n'êtes nullement disposé à vous donner quelque peine. Ce cas n'est ni plus ni moins à la portée de votre intelligence que tous ceux dont nous avons déjà parlé ensemble, et à l'égard desquels vous n'hésitiez cependant pas à émettre une opinion.
Dans le courant de VéXé, au moment où la foule ;e pressait le plus à Graefenberg y une dame y Tipt, moins pour se soumettre au traitement , que pour consulter Friesnitz sur la santé de deux grands enfans^ ungarçonetune fille, qui l'accompagnaient^ et pour lesquels on craignait une affection de poi- ^irine , dont le premier semblait plus sérieusfspient menacé que la seconde. Les symptômes , les causes et les moyens employ(§s jusqu'alors furent détaillés à Friesnitz^ qui déplara que le traitement par l'eau ne convenait pas au garçon , mais qu'ayant de se prononcer à l'égard de la jeune fille ^ il ayait besoin de la yoir dans le bain froid. Cette décision inattendue souleva des objections en foule , dont Friespitz parvint cependant à triompher , et il fut convenu que l'épreuve aurait lieu le soir même. La famille prit place à |a table de Graefepberg , et parcourut ensuite les promenadjes d^alentour jusqu'à rheure indiquée. )1 fallut d'instantes prières pour que la demoiselle obtint de conserver au moins son dernier vêtement. Immédiatement aprèç^ Friesnitz affirma qç'il la guérirait , parce qu'elle n'était atteinte que d'un mal de gorge. Je fus longtemps à me débarrasser de l'impression pénible quecerécitfitsurnioi.J'apercevaispoujrtant«naw-
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veau trait du caractère de ri^mn^e » inais trop p^ honorable pour que mes regarda s'y arrêtassent long-temps. Verra là qui voudra une preuve de penipicaclté ; peut-être se trouyera-t-il def» gêna qui jugeront ce fait digne d'être gravé sur le mOf nument que les Hongrois ont voulu élever au génie de Priesnitz; ce qui me surprend^ c'est qu'une pareille méthode d'exploration puisse être tolérée dans un pays 9 où^ précisément la même année, Skoda fut obligé de soumettre à la censure son bel ouvrage sur l'exploration des maladies de poitrine* Voilà des faits qu'il ne faut pas perdre de vue avant de jeter la pierre à personne. J'en raisonnais avec un brave et digne chirurgien militaire , qui iipit par me dire : «Êtes-vous donc tellement sûr de vous-même que vous puissiez répondre de ne pas broncher, si, grands et petits, toui> se çoupr haient devant vous dans la poussière^ si )a faveur publique se plaisait à caresser incessamment votre vanité?» Disons, avec Rust, que Oraefenberg est un rassemblement de fous , qu'on n'y voit qu'un çeul homme de bon sens, et que cet homuie est Pi'îesr nitz , qui sait s'emparer de ses malades assez adroir tement pour leur soutirer leur argent sans qu'ils s'en aperçoivent* De quelle autre manière i en
SOO CAUSES D£ Là RENOMMÉE
effet > s'expliquer des contradictions semblables à eelle dans laquelle l'une de nos gazettes les plus répandues est tombée en annonçant que Priesnîtz soulage tous les malades qu'il accueille^ mais ne tarde pas à congédier les incurables. A quelle classe donc appartiennent ceux qui^ au moment même peut * être où un insensé écrivait ces lignes y passaient en clopinant sous ses fenêtres , après avoir été long-temps bercés de fallacieuses promesses? ou, ceux qui , bien qu'ils aient acquis momentanément un peu plus de liberté dans leurs mouvemens , n'en restent pas moins malades au fond 9 et le demeureront toujours y quoique , par d'excellentes raisons , on ne les renvoie pas comme incurables? Un peu plus loin, la gazette prétend que l'eau guérit tous les maux, mais avec lenteur; elle aurait dû ajouter que tous n'y survivent pas. Puis elle dit que presque tous les malades quittent Graefenberg guéris. Que signifie une pareille incohérence d'idées?
^ Quoique les personnes avec lesquelles j'ai eu des relations, ne soient qu'une faible partie de la foule qui afflue à Graefenberg , on n'apprendra pas sans surprise que je n'en ai rencontré qu'une seule qui ne partagiBàt pas Tengouement général , et qui»
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sans PaToir appris à ses dépens , soumettait tout ce qu'elle Yoyait et entendait au creuset de la froide raison : c'était un officier autrichien : a Comment se fait-il f lui disais-je, qu'ayant si peu de confiance ^ TOUS TOUS trouTiez ici ?— « J'en suis étonné moimôme f me répondit-il ; j'ai pensé que nulle part ailleurs je n'apprendrais à bien connaître l'eau froide^ dont j'apprécie la valeur depuis longtemps^ mais pour l'étude de laquelle je n'ai chez moi ni assez de courage^ ni assez de persévérance; une fois j'éprouvai un saignement de nez y pour lequel je consultai Priesnitz ; sa réponse fut qu'il n'avait rien à me dire; aujourd'hui y je suis très fâché de m'étre adressé à lui , et si demain je tombais sérieusement malade, après demain je partirais. » Je fus long-temps à en croire mes oreilles , car je n'avais jamais espéré trouver tant de bon sens à Graefenberg.
Une autre de mes connaissances m'a laissé des souvenirs moins agréables. En voyant un homme à la fleur de l'âge, et dont l'extérieur annonçait la santé , il ne me fut pas difficile de comprendre qu^ Priesnitz n'avait point hésité à l'admettre. Luimême convint que , pour le moment , il n'était pas précisément malade, mais qu'il croyait son bas*
|0S CAUSES DE tk EENOUMÉE
Tentre en assez mau¥ais état, et que son unique but était d'employer le traitement à titre de préservatif. Tout en lui dénotait un homme bien élevée capable de réfléchir. Je crus devoir lui faire part des observations que j'avais recueillies depuis une quinzaine de jours. Quelques précautions que je pris;5e , quoique j'eusse soin d'alléguer des raisons péremptoires à l'appui de mes critiques mesurées, il devint bientôt Fondes plus chauds enthousiastes de Graefenberg. «Je ferai un bon traitement, et Priesnitz a promis que les crises ne manqueraient pas », vint-il me dire d'un air triomphant. Je cbei^ chai à lui faire entendre qu'un traitement supposait une n^aladie sérieuse , et qu'on ne pouvait pas dire de lui qu'il subissait un traitement. « Yous vous imaginez toujours , me répliqua-t-il, qu'entouré d'un si grand nombre de malades, Priesnitz ne peut consacrer à chacun l'attention nécessaire, et que, passant quelquefois des semaines entières sans les voir , il perd la mémoire de leur état ; je viens d'avoir la preuve du contraire : un de mes amis, qu'il n'avait pas vu depuis long-temps , s'est présenté inopinément dans la grande salle , et Priesnitz, qui venait d'entrer » est allé aussitôt à sa rencontre en disant qu'il marchait trop.»
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Qu'^Tais-)^ ^ lui objecter aprè$ un argument de de cette force? Il me rappela les célèbres consultations de Taprès-diner, dans lesquelles Priesnitz^ avec son admirable à-propos y avait toujours quelque bon conseil à donner aux nombreux malades qui l'entouraient. Je lui assurai que je m'étais bien gardé de n'y pas faire attention^ mais qu'au lieu de porter sur les réponses, comme la sienne , mon admiration avait été tout entière pour les questions j on plut6t pour les questionneurs , car une grande dose de perspicacité ne me semblait pas être indispensable pour répondre oui ou non à celui qui vous demande s'il doit ou s'il ne doit pas répéter le lendemain tel ou tel acte dont la veille il s'est bien pu mal trouvé.
Depuis long-temps je savais que les choses se passaient ainsi, et que les réponses étaient toujours plus ou moins Técho des demandes, lorsque, vers la fin de mon séjour, j'en acquis une nouvelle preuve, aussi plaisante qu'instructive. Parmi les personnes nouvellement arrivées à Graefenberg se trouvait i|n Français qui ne dissimulait pas son esprit d'opposition, et qui ne se montrait disposé ni à faire abnégation de spn jugement, nî à emr èrasser sans examep les opinions locales. Youtent
démontrer que Priesnitz n'avait pas d'idées arrêtées^ qu'en conséquence il n'avaitpas, à proprement parler^ d'idées^ il paria de lui faire changer trois fois ses ordonnances dans le cours d'une même journée. On accepta le défi. La première prescription fut de prendre une douche dans la matinée. Au diner, le malade, se félicitant des bons effets qu'il avait obtenus, eiprima l'opinion qu'une seconde douche, prise dans l'après-midi, lui ferait beaucoup de bien. Aussitôt il reçut l'injonction de recommencer. Le soir, il se plaignit vivement des résultats de cette seconde douche, fit des reproches à Priesnitz de la lui avoir permise, et parut douter qu'il lui fût désormais possible de recourir au même moyen. Il lui fut prescrit de renoncer aux douches. Le pari était gagné, mais la conspiration transpira, et celui qui l'avait tramée reçut aussitôt l'ordre de quitter les états de Graefenberg.
c<Il vient de se faire une^magnifique cure, s'em-' pressa de m'apprendre une autre fois mon inspiré; une jeune femme a été atteinte de la rougeole, et Priesnitz l'a guérie eh cinq jours. — Non pa$ en cinq jours, mais en huit, reprit son compagnon moins enthousiaste. — Et quand bien même, dis- je, elle aurait été guérie en trois jours, jeserais fortinquiet
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de l'avenir de Graefenberg; si sa renommée ne reposait que sur un fait aussi insignifiant. La rougeole est une maladie des plus bénignes^ dans laquelle, la plupart du temps, toute intervention de l'art est inutile, sinon même nuisible, et qui, du moins si l'on n'a égard qu'aux taches rouges de la peau, dure rarement au-delà du troisième.
€e que Priesnitz a pu faire était de trop, car, par le temps chaud qui règne aujourd'hui, rien n'est plus facile que d'entretenir la peau au degré d'activité nécessaire. » Mon homme, voyant qu'il ne pouvait me convertir, s'éloigna. Depuis longtemps nous ne nous étions pas revus, lorsqu'un soir je le rencontrai à Graefenberg, l'air trisie et soucieux, contre son ordinaire. « Qu'avez -vous donc aujourd'hui? —Je suis mécontent de tout. » — Celte disposition d'esprit était trop rare en lui pour que je ne cherchasse pas à en découvrir la cause; elle venait de ce' qu'il n'avait point encore eu de crises, n Cependant vous m'avez dit qu'il vous était survenu des taches rouges et des ampoules sur le corps? — Oui, sans doute, mais ce n'est qu'une éruption sans valeur. — Eh ! qu'elle crise donc attendez-vous ? — Il faut que j'aie la diarrhée pendant plusieurs jours, sans quoi le trai-
309 CAUSES PB liA BENOBIMÉE
tement ne me profitera pas. » •— Je le plaignis sin-? c^remept^ et je ne pus m'en^pécher de penser que le fil auquel tiennent les croyances humaines est souvent bien délié : qu'un courant d'air ou un écart 4e régime eût e^caucé les vœux de cet bomme^ il $'en allait enchanté de Graefenberg, et pleinement convaincu que sa santé ne craignait plus aucune atteinte^ au lieu que peu s'en fallait qu'à son enthousiaste admiration succédât une aversion fanatique contre Priesnitz et l'bydriatrie. Je le croyais absent depuis long-temps lorsqu'un jour il vint chez Weiss pour annoncer son prochain départ ft un de ses amiS; avec lequel sa malheureuse étoile voulut que je me trouvasse alors^ de sorte que la politesse l'obligea d'ei^trer en conversation avec moi. L'entretien roula si|r les établissemens bydriatriques et sur la probabilité que la foule ne manquerait pas non plus à ceux qui pourraient s'établir. Dion avis fut qu'il était douteux qu'aucun établissement pût jamais rivaliser avec celui de Çrraefenberg dont la vogue tenait plus à la haute idée qu'on se faisait de Priesnitz qu'à une intime ponviction des vertus curatives de l'eau. Ceci passa sans difficulté. «Une manque pas non plus, dit notre visiteur; demalades que les médecins opt essayé
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délimiter par l'eau; Graefenberg Tient d'en repergip plusieurs^ qui, au reste^ ne sont pas fort satisfaiUf du résultat^ car les médecins paraissent ne pas comprendre rimportance et la nécessité des sueurs, ^ Je ne relevai pas cette petite attaque^ bien qu'il mp revint à la mémoire quelques cas dans lesquels j'étais convainci) que les tueurs forcées avaient non-seulement empêché la guérison, mais amené prématurément la ruine totale de l'organisme. Ce* pendant^ soit que notre homme crût avoir été trop loin^ soit qu'il jugeât prudent de dire quelque chose à l'éloge du maître de la maison^ il ajouta que Weiss avait fait preuve de talent et s'était attiré rpstime générale par la guérison d'une perr sonne que nous connaissons tous. J'avais précisément sur moi une note rédigée par ce malade luimême, et j'offris d'en lire quelques passages, ce qui fut accepté. Je commençai donc en ces termes ; a Lorsque j*eus raconté mon histoire à PriespîtZ| » et que je lui eus montré mes blessures^ il me dit, a avec sa sécheresse ordinaire, qu'il était bien fâché ce de ne pouvoir point me traiter, mais que les cas (c semblables au mien lui faisaient peu d'honneur, <c les malades perdant couragfe à cause de la lonfi gueur du traitement, qu'en conséquence il me
a09 CAUSES DE LA RENOHBIÉE
«c conseillait de repartir sur-le-champ , d'autant a mieux que mon état réclamait l'emploi de la a sonde ; au maniement de laquelle il n'entendait a rien. A mes doléantes supplications^ il se con- « tenta de répondre -.—Yoyez^ cette sépara tiondona loureuse devrait toujours avoir lieu, peu importe <c donc qu'elle arrive plus tôt ou plus tard, et lace dessus, sans ajouter un mot de plus, il me quitta.» Notre visiteur n'en voulut pas entendre davantage; il partit, sans attendre que je lui demandasse où était cePriesnitz si clairvoyant, si plein de sagacité, si noble dans ses sentimens, qui ne trouvait pas un mot de consolation à dire à un malade , et ne lui souhaitait môme pas, en le quittant, un avenir plus heureux.
Gomme rien ne pouvait me faire participer à l'enthousiasme général , on me demandait souvent cequ*étaitPriesnitz à mes yeux : C'est, répondaisje, un caprice du hasard, à qui il a plu d'élever un homme bien au-delà que son mérite absolu ne lui permettait d'aspirer. Si Priesnitz, satisfait du bonheur que le sort lui a procuré, s'était tenu dans les bornes de la simplicité et de la loyauté qu'on suppose innées en lui , il ne serait peut-être pas monté si haut; mais^ en recommandant à tous ceux qui
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invoquaient sot^assistance y l'eau et toujours l'eau y dont les modes dv^plication sont laissés au libre arbitre de chacun, il aurait pu ^ avec les années ^ réunir des matériaux précieux pour arriver à des idées générales sur la manière dont les maladies se développent et se guérissent, sur leur curabilité ou leur incurabilité y et sur l'appropriation à chacune d'elles des différentes manières dont on emploie l'eau, il aurait été utile à une foule d'hommes, et il aurait acquis de justes titres à l'estime générale, qui vaut mieux qu'une apothéose ridicule. En sacrifiant; au contraire, le noble plaisir de soulager ses semblables à de viles spéculations sur leurs faiblesses, il a été lui-même l'artisan de sa chute inévitable. Il a perdu la plus belle prérogative de l'esprit humain, celle de tendre sans cesse à se perfectionner ; aussi le temps n'a-t-il contribué en rien à affermir son jugement ; aussi ses oracles ne sont-ils pas moins vagues aujourd'hui qu'ils l'ont toujours été , et quand il croit le moment arrivé de leur donner un peu de précision , l'événement vient-il souvent les démentir. Autrement, comment se ferait-il quePriesnitz, qui sait si bien découvrir un léger mal de gorge dans le bain froid, ait méconnu l'état d'une jeune fille qui fut enlevée
ZtÔ CAUSES DE LA RENOMM''fi
parla pbtbisiê pulmonaire peu de, temps après sou arrivée, et dont un des hôtes le Graefenberg di-^ sait, avec une naïveté comique, qu'on ne devait pas le rendre responsable de cet événement, la malade lui ayant caché qu'elle était poitrinaire. Jadis, il ne voyait autour de lui que des personnes atteintes de maladies légères , auxquelles il lui suffisait de dire: Allez boire de l'eau ! Aussitôt elles se dispersaient dans les bois d'alentour, se baignaient dans le premier ruisseau venii, et demandaient une boisson rafraîchissante à chaque source dont le murmure frappait leurs oreilles. Oubliant ainsi les tracas de la ville , et retrempant leur àme et leur corps à ce contact inaccoutumé avec la simple nature , elles recouvraient le santé, puis allaient partout vantant la haute perspicacité de l'homme qui leur avait enseigné un si puissant moyen de guérison. &Iais les choses sont bien changées. Graefenberg reçoit aujourd'hui des malades qui auraient peu de chose à se pro-> mettre de l'usage le plus habilement dirigé de l'eau, dont il ne suffit plus de prononcer le nom, en prescrivant au hasard telle ou telle manière de l'employer. Prîesnitz, qui n'a pas su profiler de l'occasion ; ne trouve aucun moyen certain de
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gnérison à leur recommander^ et pour échapper ànx embarras qui surgissent sous ses pas^ il est obligé non-seulement de recourir à des formules dont Félrangelé frappe les esprits vulgaires, mais encore de changer à chaque instant ces formules insignifiantes ^ dont la vertu tient uniquement à leur nouveauté. Car aucun des procédés extraordinaires qu'il conseille , depuis les bains de siège prolongés pendant toute une nuit , jusqu'aux bains entiers durant une heure^ n'a été sanctionné par l'expérience. Il y a quelques années , c'était la mode, dans un cas grave, d'avoir plusieurs baignoires contenant de l'eau à des températures différentes, de l'une à l'autre desquelles on faisait passer le malade, après un séjour de quelques minutes dans chacune; cette pratique causa une impression extraordinaire sur le pubhc , mais elle est effacée aujourd'hui du répertoire, et en effet, quelque bien disposés que soient les esprits, elle ne pouvait pas conserver long-temps son crédit.
Cependant, malgré son admirable habileté; T^rîesnitz n'a pas su éviter un grand écueil, celui de tomber en contradiction avec lui-même. Plus d'une fois je l'ai entendu déclarer que toute manière d'employer l'eau ^ différente de celle dont on fait
usai^e h Graefenberg, n'est qu'un pur charlatanisme , et qu'on détruit les vertus curatives du liquide en apportant le moindre changement aux méthodes de l'appliquer. Or , comment concilier cette déclaration avec les modifications que celles-ci ont subi à Graefenberg méme^ et qui sont telles qu'à peine se reconnaît on dans les écrits publiés à quelques années de date l'un de l'autre? Que penser aussi decetteréponseordinaire de Priesnitzaux malades qui le consultent : Vous pourrez guérir par l'eau^ mais il faudra deux ou trois ans et plus; pendant quelque temps cefutlamode d'y voir l'annonce d'une haute sagacité; mais ce n'était réellement là qu'un aveu d'ignorance, et ne fallait-il pas beaucoup d'enthousiasme pour y attacher un autre sens? Si les occupations et la fortune du malade qui reçoit une telle réponse lui permettent de rester à Graefenberg, et qu'il obtienne guérison, il n'en admire que davantage les dons miraculeux de son sauveur, et si son état n'a pas changé au bout de deux ans»unsiiongespace de temps est trop riche en incidens pour qu'on soit embarrassé d'expliquer l'insuccès; quant aux malades que leurs affaires ou leurs moyens obligent à partir, qu'ils guérissent plus vite ailleurs ou qu'ils ne guérissent point, ils n'en
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emportent pas moins ^ avec leurs regrets, une bonne dose d'admiration. Il y a donc profit sous tous les rapports , outre qu'une pareille réponse est un manteau commode pour couvrir ses propres faiblesses et pour se draper avantageusement.
Mais^ parmi ceux qui ont quitté Graefenberg sans être guéris, il ne pouvait manquer d'y en avoir qui trouvassent ailleurs la guérison^ même avec le secours de l'eau seule ^ et c'est de là que date pour moi la décadence de cet établissement. Je suis convaincu qu'à une certaine époque tous ceux qui s'y rendaient en partaient guéris. C'est à ce temps que je rapporte la plus grande renommée de Priesnitz, et non à celui où il a compté le plus de visiteurs : son étoile a pâli dès qu'un seul malade s'est séparé de lui, assailli de doutes, pour aller demander ailleurs la santé, qu'il y a trouvée. Parmi les quarante dont j'ai vu la foi chanceler dans le court espace de trois mois, et parmi cette foule pour laquelle le fardeau de la vie va devenir plus lourd encore aux approches de l'hiver, si triste dans un rude climat , il s'en trouvera qui , ayant vu leurs espérances déçues , ne manqueront pas, dans l'occasion; de rendre hommage à la vérité, en décla-
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rant qu'ils ont été les jouets d'illusions et dé mensongères promesses.
Qu'on ne s'y trompe pas cependant ! quand ia foule diminuera à Graenfenberg^ ce ne sera point parce que tout y est dépourvu de base solide ^ livré à l'arbitraire 9 abandonné au basard^ en guerre ouverte avec le sens commun et la raison , mais parce qu'on aura été frappé tout-à-coup de quelque futilité; peut-être trouvera-t-on un goût de neige à l'eau, ou bien commencera- t-on à s'apercevoir que le confortable manque , que la cuisine est détestable^ que les domestiques n'entendent rien au service.
Le hasard m'a fourni plusieurs occasions de rencontrer, un mois ou deux après leur départ de Graefenberg; des personnes que j'y avais vues livrées à toute l'exaltation de l'enthousiasme^ et j'étais tout surpris du changement qui se faisait remarquer en elles. Il y a peu de temps encore^ je retrouvai un jeune officier prussien avec qui j'avais dtné plusieurs fois à la table de Priesnitz. (c Et vos maux de tète, lui demandai-je, après les complimens d'usage?» Se rappelant les fanfaronnades' dont plus d'une fois j'avais été témoin^ il me répondit^ avec un peu de confusion ; « Mes
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douleurs sont les mômes qu'autrefois, et j'aurais beaucoup mieux fait d'aller passer six semaines à Tœplitz que de perdre six mois à Graefenberg. » Je cherchai ensuite à savoir quelle était maintenant sa manière de penser sur des points à l'égard desquels nous n'avions jamais pu nous entendre dans le temps; il était devenu la souplesse même, ei convenait qu'en ma qualité de médecin ces choses devaient être plus à ma portée qu'à la sienne, aveu que rien au monde n'eût pu lui arracher ^ Graefenberg. Un autre me racontait que, loin d'être satisfait de son voyage , il croyait pouvoir dater de ce moment des souffrances qui maintenant le tourmentaient bien plus que celles pour lesquelles il l'avait entrepris. Une dame, qui cependant avait eu soin d'éviter tous les excès ordinaires aux hôtes de Priesnitz, ne trouvait pas de termes assez forts pour m'exprimer combien sont désagréables ses premiers temps qui succèdent à un traitement hydriatrique ; l'usage continuel de Teau froide était devenu pour elle une condition de bien-être, et quand elle était forcée d'y apporter quelque restriction , elle éprouvait les mêmes troubles que ceux qui surviennent quand on se trouva subitement privé d'un excitant dont on a contracté l'habitude.
L'histoire de cette dame offre surtout de l'intérêt en ce sens qu'elle explique comment il est possible que des hommes connus par la rectitude et la sagesse de leur jugement se laissent entraîner dans le tourbillon d'excentricités dont Graefenberg étale l'étrange spectacle. Tous ceux qui s'y rendent subissent le traitement par Feau : qu'ils suent cinq heures entières , ou seulement un quart d'heure^ avant de se plonger dans la cuve; qu'ils avalent douze ou quaraojte verres d'eau froide par jour; qu'ils prennent des bains de siège d'un quart d'heure ou de trois heures; qu'ils se douchent une ou deux fois par jour ; enfin qu'ils gravissent les montagnes d'alentour, ou qu'ils bornent leurs exercices à des promenades en long et en lar'^e dans la grande salle, tous tendent au même but : leur état physiologique devient une exaltation plus ou moiifs prononcée de la lutte entre les fonctions naturelles de la vie et les stimulans du dehors. Cette excitation n'agit pas seulement sur le physique, elle porte aussi son influence sur le moral. Pour s'en convaincre, il suffît de jeter un coupd'œil sur le public rassemblé. Les visages qu'on aperçoit sont généralement frais et florissans ; pourquoi ? parce que tous sont plus ou moins échauffés.
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excités. Paimi tous ces hommes qui circulent autour de nous y il s'en trouve beaucoup chez lesquels une excitation générale de la vitalité suffisait pour les délivrer de leurs souffrances, que ceux-là ont le bonheur de voir s'effacer de jour en jour; chez les autres, cette stimulation générale ne convient point âf la nature de leurs maux, et au fond ils n'y gagnent rien, mais on ne peut disconvenir qu'ils ont une meilleure apparence, et si l'on doute encore de leur mieux-être en voyant leurs jambes flageoler sous eux, on n'a qu'à les interroger pour acquérir la certitude qu'ils sont très satisfaits, qu'ils se sentent infiniment soulagés , et qu'ils ont la ferme conviction de se mieux porter encore au bout d'un mois. Cette heureuse illusion , qui leur permet d'oublier la grandeur de leurs maux, de même que, dans la vie commune, un verre de vin fait perdre au malheureux le souvenir de ses chagrins , ils la doivent à l'eau , à l'exaltation qu'elle provoque dans toutes les fonctions, à l'influence puissante qu'elle exerce sur les facultés morales, et qu'on aurait quelquefois peine à distinguer de l'aimable ivresse causée par le vin de Champagne; mais cette ivresse a aussi son mauvais côté. La nature a une surprenante sensibilité;
3)8 CAUSES DE U. EENOMMÉE
elle ne refuse pas, quand le besoin l'exige^ de déployer toutes ses forces, et si les excitatioas se succèdent coup sur coup^ elle parvient à supporter cet état de tension plus ou moins long-temps suivant l'âge ^ la constitution et l'espèce de maladie (1) : mais elle n*est point inépuisable^ comme on le croit à Graefenberg. Plus nous tendons une corde ; et plus elle a de tendance à se rompre ; plus nous puisons à une fontaine, et plus Tîte nous eu trouvons le fond.
Sans doute^ chacun a rççu en partage une somme d'activité^ qui , sagement administrée , rapporte des intérêts sufllsans à la consommation journalière^ sans qu'on soit obligé de toucher au capital ; mais , provoquer un déploiement de la vie semblable à celui qu'amènent les traitemens usités à Graefenberg y ce n'est pas dépenser les intérêts , c'est attaquer le capital lui-même^ et dès-lors plus on se montre prodigue, et plus la banqueroute s'approche à grands pas. Je conviens que les maladies peuvent mettre dans la nécessité de faire une sorte d'emprunt à ce fonds de vie, pour résis^
(i) Voyez C.-F, Hufelaad, la Macrohiotiquef ou fart de prolonger la me de Chomme; Paris, i838^ iii-8.
DE PRIESNITZ. d|0
ter plus sûrement à leurs attaques ; mais la cessation de ces maladies marque la limite au-delà de laquelle il y a témérité à entretenir Texaltation des fonctions. D'après cela y il est évident qu'à chaque heure du jour les lois de la prudence sont violées à Graet'enberg. Et cette vérité commence à percer dans le monde ; car, dinant un jour à Neisse avec plusieurs officiers prussiens , j'entendis l'un d'eux dire qu'ils devraient adresser des remercimens à Priesnilz^ dont les traitemens avaient contribué à rendre l'avancement plus rapide > en hâtant la fin de plusieurs d'entre eux , qu'il désigna par leurs noms^ ce qui n'empêcha pas l'un des convives de soutenir ^ quelques momens après , que Priesnitz guérissait toute espèce de fièvre intermittente en trois jours. Je me rappelai alors les deux seuls malades^ atteints de fièvres, que j'eusse connus à Graefenberg, et qui n'étaient point encore guéris au bout d'un mois ou six semaines. L'un d'eux avait même fini par renoncer à l'eau, et réclamer les secours de la médecine ordinaire. L'autre était un charmant garçon^ dont j'entendis plusieurs fois dire qu'il avait été délivré de ses fièvres, bien que sa mauvaise mine ne parlât guère en faveur des vertus de l'eau contre ces sortes de maladies.
Au reste, l'assertion du convive dont je viens de parler me confirma dans l'idée que Priesnîtz est un enfant du bonheur^ comme on en voit peu ; car y tandis qu'à Graefenberg une fièvre intermittente le bravait par son opiniâtreté', il trouvait à quelques lieues de là un panégyriste de sa saga-^
cité et de l'infaillibilité de ses' moyens. Après mon départ de Graefenberg , il y mourut une dame ; on était alors dans l'usage d'attribuer la mort à un dépôt ouvert à l'intérieur ; mais cette fois encolle Touverture du corps vint démentir l'explication favorite. Lorsque les parens demandèrent quelle avait été la cause du funeste événement , il leur fut répondu que la malade avait le cou trop court pour pouvoir vivre. Où trouver un autre homme qui ose s'exprimer ainsi ? Où trouver ailleurs un public qui^ au lieu devoir dans une pareille réponse la preuve d'une ignorance crasse et d'une repoussante effronterie ^ y découvre, au contraire, celle d'une profonde sagesse ? Quel sera , en dernière analyse , le résultat de celte direction des esprits ? Que deviendra l'faydriatrie lorsqu'elle ne sera plus un objet de mode, et que le temps aura détruit tous les oripeaux dont on l'a couverte ? Ces questions se présentent d'elles-
Digilizâd-tliijDQfî l£^
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mêmes quand on jette un coup-d'œil sur l'histoire de la médecine, quand on voit que tant de systèmes qui ont joui d'un si grand éclat, sont tombés dans un complet oubli. C'est un niauvais augure pour Thydriatrie de compter peut-être aujourd'hui , parmi ses apôtres les plus zélés, des gens qui naguère encore parlaient avec enthousiasme de rhomœopathie. Précisément parce qu'on s'en est exagéré la valeur, elle ne pourra guère échapper à un revirement de fortune. Je demeure donc convaincu que le plus grand service qu'on pût lui rendre était de montrer d'où viendra l'orage qui lui enlèvera la confiance aveugle qu'on a en elle aujourd'hui , afin qu'elle ne soit pas prise à rimproviste et se tienne sur ses gardes. Ce n'est pas tomber que de redescendre à un rang où l'on a le certitude de toujours se maintenir honorablement.