Exposition des peintures et dessins de H. Daumier, Galeries Durand-Ruel
En 1814 vivait à Marseille un brave vitrier qui cultivait la poésie à ses heures de loisir. Cherchant à se créer une instruction et lisant tout livre qui lui tombait sous la main, le
(i) M. Ghampfleury, dans son Histoire de la Caricature moderne, a donné une étude beaucoup plus développée de l’œuvre de Daumier et du milieu dans lequel elle se produisit; le Comité de TExposition actuelle a demandé à Thistorien de la Caricature une réduction de ce travail et c’est à titre de documents analytiques qu’est offerte au public l’appréciation de l’œuvre satirique de Daumier qui, exposée actuellement, sera renouvelée de huitaine en huitaine.
vitrier, nourri de Jean-Jacques, des traductions de Delille, des tragédies de Racine et des œuvres de Condillac, devait donner au public un volume, les Veillées poétiques.
A l’époque oü Jean -Baptiste Daumier faisait imprimer son volume de poésies, un jeune garçon, qui de son crayon devait traduire en prose brutale les mœurs contemporaines, cherchait sa voie, publiant chez les marchands d’estampes quelques feuilles timides qui ne font pas pressentir le satirique de i833. Ce sont des dessins politiques minces et sans portée, des imitations de caricatures en vogue, une main de seconde main, des croquis militaires inspirés de Charlet, des titres de romances, des alphabets pour les enfants.
Des lithographies à la plume sur des sujets de chasse et de pêche font penser aux caricatures anglaises. Certaines planches rappellent les trivialités de Pigal.
hdi Revue des P cintre s (Anh^vX.^ i833à i835) contient toutefois de douces compositions du satirique.
Daumier songeait déjà à la peinture, et c’est d’après des aquarelles, la Malade, la Bonne grand-maman, que furent lithographiées ces œuvres empreintes de tendresse et de bonhomie.
Cependant, si l’on retranche de l’œuvre une trentaine de compositions, Daumier fut prompt à trouver son génie. Il le renforça, l’agrandit, fit plus tard de son crayon un instrument fantastique, se montra vite primesautier et ne s’endormit pas dans la quiétude d’un succès facilement trouvé.
Tout d’abord la Caricature publia, sous le titre de Masques de i83i, une grande planche, premier essai satirique d’après la plupart des hommes politiques en vue. Daumier (la planche est signée Rogelin) débuta
par ces essais de portraits comme un enfant dessine d’après des plâtres antiques. Des masques il passa aux portraits en buste : le Charivari de i833 en contient qui ne sont pas encore du domaine de la caricature.
Voilà des hommes étudiés de près. Daumier les reprendra en pied, dans leur allure habituelle, allant, venant, les mains dans les poches, avec de gros ventres ; rien ne sera omis des allures des familiers de la cour citoyenne, ni les lunettes, ni les perruques, ni le coton dans les oreilles^ ni les traces d’élégances de l’Empire, ni les cheveux ébouriffés, ni les grands faux-cols, portraits plus réels que la plupart de ceux des galeries de Versailles.
Au début Daumieremployaun pseudonyme et semble avoir éteint volontairement son crayon (les planches signées Ao^^/msontd’une faible exécution) pour ne pas attirer l’attention du préfet de police qui avait accordé à l’artiste
quelques délais pour se rendre en prison ; mais il arriva qu’un dessin représentant M. Gisquet lavant un drapeau tricolore pour en enlever les couleurs (i) ranima nécessairement les colères du préfet.
On litdans la Caricature du 3oaoût i832. cc Au moment où nous écrivions ces lignes on arrêtait, sous les yeux de son père et de sa
mère, dont il était le seul soutien, M. Daumier, condamné à six mois de prison pour la caricature du Gargantua, »
Il serait difficile de reconnaître dans ce faible essai de Gargantua le crayon viril qui allait entrer si profondément dans le moderne. Il s’agit du roi qui avale de gros budgets et des pâtés-dotations que de petits mirmidons habillés en ministres lui font passer.
(i) Le bleu s'en va, mais ce diable de rouge tient comme du sang, telle est la légende d’une planche signée Honoré, avec ce titre : Caricature politique,33.
Quand on regarde les caricatures fielleuses qui ne reculaient à cette date devant aucune audace pour battre en brèche la royauté, on s’étonne qu’une si médiocre composition, qui ne brillait ni par la pensée ni par l’exécution, fût déférée au parquet.
Emprisonné pour cette caricature, ne pouvant faire sortir de sa cellule des pièces satiriques contre le pouvoir, Daumier peignait à l’aquarelle des compositions sous le titre de V Imagination, qu’un autre lithographiait sans rendre la personnalité du maître.
Mais le séjour de Daumier à la prison nous a valu une belle composition : Souvenir de Sainte-Pélagie [\). Un jeune républicain lit la Tribune à un artiste, qui, debout, l’écoute, , tandis qu’entre eux, un vieillard assis, la tête appuyée sur la main, recueille avec une
(i) Deux dessins de différente dimension ont été lithographiés par Daumier.
profonde attention les paroles brûlantes qui s’échappent de la bouche du lecteur.
De cette condamnation, de cet emprisonnement germa sans doute la raillerie persistante des Gens de justice^ que Daumier étudiait de son banc de prévenu.
La magistrature ne se doute pas quelles rancunes emplissent le cœur de certains prévenus qui savent à peine répondre un mot aux questions du président, écoutent avec stupéfaction les' périodes arrondies du ministère public et baissent la tête sous l’arrêt.
Ces brebis ont des révoltes immenses à l’intérieur ; elles se soumettent à la force et ne la reconnaissent pas.
Un des plus nets portraits de l’œuvre de Daumier est celui de M. Persil, magistrat sec, froid, anguleux, aux chairs luisantes et blêmes, aux yeux caves.
Le nez est long, droit, mince ; les mèches
de cheveux fins et pointus se dressent comme des moustaches de chat aux alentours des yeux; la ligne courbe de favoris soigneusement taillés disparaît dans les profondeurs de la robe.
« M. Persil avait une grande âpreté à la poursuite, à l’accusation et à toute discussion, et cette âpreté se traduisait dans sa voix, qui était sèche, un peu stridente, et qui ne faisait pas mal Teffet d’une scie ébréchée », m’écrivait Sainte-Beuve, alors que Je publiais dans une Revue mes premiers essais sur la Caricature moderne (i).
M. Persil fut une puissance; ce n’est plus qu’un masque. Un jeune artiste avec son
(i) Craignant toutefois que sa plume ne parût trop faire corps avec un art satirique un peu violent pour sa nature délicate, Sainte-Beuve ajoutait à sa note sur M. Persil le correctif suivant ; « Très-honnête homme d’ailleurs, et ayant sacrifié à son entrée dans la politique son cabinet d’avocat, où il gagnait, avant i83o, plus de cent mille francs par an.
crayon arrive au relief des médailles, el ce crayon, rien ne peut l’effacer. La politique du temps est oubliée, la royauté disparaît, l’homme meurt ; reste une feuille de papier avec un masque de procureur général. Toujours, dans les moments de trouble^ la foule veut voir dans l’accusateur public une figure qui ressemble â ce portrait. L’individu s’efface pour faire place à un type.
Une collection intitulée: Association mensuelle lithographique^ entreprise par Philipon, qui avait pour but par cette publication de venir en aide aux condamnés politiques, permit à Daumier de se montrer hors de page. Nombre de dessinateurs furent appelés à collaborer à cette œuvre ; et c’est en comparant les compositions de Daumier avec celles de ses camarades qu’on peut juger de la rare puissance du maître.
Le jeune artiste fournit cinq grands dessins
qui resteront comme la plus haute expression de la lithographie.
Il fallait un vaste cadre à ce crayon qui s’étale magistralement sur la pierre et la transforme en une fresque satirique.
La belle planche qui, sous le titre de Ventre législatif, représente le banc des ministres et les députés conservateurs, j’hésite à la décrire. La satire sous de tels crayons devient de l’histoire, et la plume est faible à côté du crayon. Dans un banc en arc de cercle se tiennent les ministres, M. Guizot et M. Thiers, M. de Broglie, M. d’Argout, M. de Rigny, etc. Au milieu de l’enceinte, accoudé familièrement sur le pupitre des ministres, le maire de Lyon, M. Prunelle, les cheveux emmêlés, les habits fatigués, montre sa familiarité avec les hommes politiques. Derrière les ministres s’étagent en amphithéâtre les gras, étalant leurs ventres dans l’intervalle des bancs.
Un homme d’une race puissante apparaissait, doué de la fécondité et de la force comme tous les hommes de génie.
Qu’on s’imagine une assemblée photographiée, mais une photographie interprétée par une âme ardente ! Ce ne sont plus des portraits sur une feuille de papier. Tous ces hommes vivent, remuent, écoutent, regardent comme dans la vie. Le cadre disparaît. C’est un coin de la Chambre avec ses ombres, ses lumières, ses demi-jours, ses transparences.
Une autre planche suivit avec d’autres éclatantes qualités.
Un cortège funèbre se dirige vers les hauteurs du Père-Lachaise. C’est là que le peintre a pu montrer un aspect nouveau: les horizons parisiens, le plein air, la façon dont il comprend la lumière.
Au milieu du cimetière, près d’une tombe, se détache une larmoyante figure de croque-
mort, fantastique à force de réalité. Il joint les mains et semble prêt à s’agenouiller devant le corbillard qui passe; mais, sous les crêpes pendants de son chapeau, se dessinent les épais favoris légendaires.
— Enfoncé Lafayette ! s’écrie le croquemort royal.
Comment faire passer sur le papier l’éclatante transparence de cette composition, le mouvement des groupes entourant le corbillard, les tombes étagées sur la colline ?
Après une telle page , Daumier eût été placé par l’Angleterre à côté des plus grands maîtres. Nous avons peur en France de la force d’où qu’elle parte, du dramatique ou du comique.
La dernièreplanche de cette série, d’un dramatique inaccoutumé, a pour titre : la rue Transnonain ; elle est la plus populaire des œuvres de l’artiste. Chacun se souvient de ce
terrible drame. Le mot Transnonaîn en est resté sinistre. L’insurrection partait souvent des petites rues du quartier Saint-Martin habitées par des ouvriers. Un jour d’émeute, les soldats, massacrés dans ce dédale de ruelles^ s’élancèrent furieux, grisés par la poudre, dans les maisons, et le massacre commença des faibles et des innocents, des femmes et des enfants.
Les historiens ont décrit cette scène cruelle dans ses horribles détails. Daumiery a vu un entre-sol bas, en désordre, un lit fouillé par des baïonnettes, un sinistre traversin pendant hors du lit et, à terre, morts, une femme, un enfant, un vieillard, un ouvrier à la chemise ensanglantée.
Goya seul, dans ses Scènes d'invasion, a pu rendre un si cruel spectacle.
Gomme les intérêts matériels étaient à cette époque en ébullition, et qu'une fièvre d’entreprises industrielles faisait de Paris une immense rue Quincampoix, Robert Macaire devint la figure symbolique de l’inventeur sans inventions^ du fondateur de compagnies sans compagnons, du bailleur de fonds sans caisse, du médecin célèbre sans malades, de l’illustre avocat sans causes, du négociateur de mariages sans dots, etc.
Le drame, la comédie de la première moitié du siècle, ce sont les cent planches de Robert Macaire conçues par Philipon et traduites par Daumier. Il y a là des traits, des
observations, des scènes qui en font la véritable histoire des mœurs et des fièvres d’agiotage de l’époque.
Daumier n’est pas resté inférieur au texte. Il a donné à Macaire et à Bertrand la vitalité d’un Oreste et d’un Pylade. Le débraillé succède au distingué, l’élégance aux guenilles. Là cravate en ficelles, les habits rapiécetés, les bottes éculées, les chapeaux effondrés, prennent sous son crayon des tournures héroïques. Ces deux bandits, jamais vulgaires, sont les dieux lares du temple de la Bourse, et de hardies conceptions financières se lisent dans les traits de ces personnificateurs des 'sociétés industrielles de l’époque.
Dans ce drame crayonné, combien le dessinateur a-t-il laissé en arrière les vulgaires comédiens qui faisaient de Bertrand un complice médiocre ! Daumier Fa élevé à la hauteur de son patron, et ce lierre dépenaillé arrive
quelquefois à faire oublier le chêne qu’il entoure.
Robert Macaire et Bertrand devinrent, en une dualité incessante^ la représentation moderne du Mercure des anciens. En èux ils résumèrent l’agent de change emportant la fortune de ses clients; la hausse factice et la baisse mensongère. Ils furent comme le corbeau sarcastique posé sur le toit du temple de l’argent ; tantôt placées par le caricaturiste sur les piédestaux de la Bourse occupés par le Commerce et la Navigation, ces deux statues servirent de patrons aux génies sans scrupules et sans le sou.
Après Frédérick Lemaître, qui avait fait la fortune de cette singulière parodie , Daumier communiqua une nouvelle vie à Robert Macaire^ dont le nom restera dans l’histoire de la caricature au xix® siècle.
Ouvriers ardents qui rompent avec toute tra-
dition et n obéissent qu’à l’jnspiration spontanée, Daumier et Frédérick introduisirent la grandeur dans le trivial, et, ramassant dans le ruisseau un type déguenillé, ils l’ennoblirent et le rendirent héroïque.
On pourrait grouper vers le même temps deux séries du maître, les Bas-bleus et les DiporceuseSj qui montrent jusqu’à un certain point la parenté de Daumier avec Molière.
L’ambition de certaines femmes va loin, si considérable que soit leur rôle dans la société. Combien de ces jupons qui, grâce à quelque jeunesse, s’improvisent écrivains, poètes^ romanciers, penseuses! Ce sont ces dernières surtout que Daumier a poursuivies de ses satires et qu’il a peintes sans colère , mais sans ménagements.
Bas-bleus humanitaires, dramaturges femelles sifflées à l’Odéon, maigres blondes lisant leurs poésies en petit comité ,. femmes
fortes fumant, malheureuses sans orthographe allant frapper à la porte des éditeurs, mauvaises ménagères négligeant leurs enfants pour s’occuper de questions sociales, forment le grotesque défilé des Bas-bleus.
La Révolution de 1848 avait soulevé de graves questions sociales qui, depuis quelques années, occupaient les esprits; et comme certains utopistes, qui prétendaient résoudre ces questions sur l’heure, étaient pour le moins fort aventureux, ce fut autour du drapeau de ceux-là que les femmes « avancées » s’enrôlèrent.
La série des Divorceuses de, Daumier roule sur le divorce, tel qu’on le comprenait au club des femmes ; à chaque feuille V émancipation du sexe féminin y est prononcée.
Ceux qui reprochent au caricaturiste de ne pas comprendre la femme peuvent jeter un coup d’œil sur la planche n° 2 de cette
suite (1848). Dans une lithographie, blonde comme une esquisse de Rubens, une grosse personne coiffée à la chinoise et une femme maigre, aux cheveux en saule pleureur, regardent avec pitié une mère de famille qui fait sauter son enfant sur ses genoux.
— Q,u’il y a encore en France des êtres abrupts et arriérés ! s’écrie une des divorceuses; voilà une femme qui, à l’heure solen nelle où nous sommes, s’occupe bêtement de ses enfants!
Rarement Daumier a composé un groupe plus charmant que celui de la mère et de l’enfant. Le drame se passe à la porte d’une petite maison de campagne, et il semble que l’artiste, ayant des arbres à peindre, le jeu du soleil sur les contrevents verts de la façade blanche, ait voulu montrer combien il a le sens du paysage , sens qu’il lui a été rarement permis d’indiquer dans ses satires parisiennes.
Sous le coup des idées générales qui étaient dans l’air, et quoique Daumier n’appartînt que par sa liberté de crayon au courant romantique, le caricaturiste s’empara des faits et gestes des héros de l’antiquité et les cloua dans une série railleuse, Y Histoire ancienne, composée à l’envers de l’enseignement de l’École des Beaux-Arts. Le grotesque fut rarement poussé plus loin. Toutes choses que la jeunesse apprenait à respecter dans les écoles furent travesties en crayons bouffons qui amenèrent à Daumier ces admirateurs légers qui, plus tard, devaient faire la fortune d’un Orphée aux enfers.
Cette fois, .011 tint plus compte à l’artiste du grotesque de Y idée que de son enveloppe. Le public voulut bien oublier ses fortes qualités et lui pardonner sa hardiesse, eu égard à' son persiflage de l’antiquité.
A cette époque, en 1848, Daumier put
croire qu’il échapperait à Part satirique. Pour certaines natures qui av, aient lutté sous Louis- Philippe, les journées de février amenèrent un renouveau qui tira des cris d’enthousiasme du fond de plus d’une poitrine.
Daumier salua l’an premier de la nouvelle ère par une peinture.
Le ministre avait décrété un concours public à l’École des Beaux-Arts, pour une figure symbolique de la République. Ce concours surprit les artistes qui n’y étaient pas préparés ; aussi put-on voir des Républiques rosesj vertes, jaunes, en robes de soie^ en robes de chambre^ en habits à ramages, en garde national.
Au milieu de cette exhibition, qui pouvait remarquer une toile simple et sérieuse?
Une femrne assise porte deux enfants suspendus à ses mamelles. A ses pieds deux enfants lisent^ traduction de la belle devise :
La République nourrit ses enfants et les instruit.
Le peintre de ce symbole était l’homme qui, plein de foi dans la république naissante, avait remisé son crayon railleur.
Il n’obtint pas le prix : il s’appelait Daumier !
L’artiste exposa encore au Salon qui suivit une libre interprétation de la Fontaine, le Meunier^ son Fils et V Ane^ prétexte pour peindre trois joyeuses maritornes, qui s’égosillent de rire à regarder l’âne se prélassant comme un archevêque. Dans cette peinture étaient dénotées clairement les admirations flamandes (flamandes à la Jordaens) du caricaturiste.
A cette époque le maître , préoccupé du grand, esquissait de folles rondes de Silènes et tentait également de vastes compositions religieuses ; mais il était facile de constater les
inquiétudes de son pinceau s’épuisant en retours et retouches inutiles.
Ce ne fut guère qu en 1860 que le peintre se débarrassa de ces entraves et put rendre la vie contemporaine par de vifs et gais fusains colorés.
En quinze ans à peu près, suivant l’événement du jour, Daumier a crayonné, sous le titre à' Actualités^ une sorte de livre personnel qu’il pourrait appeler son journal. Nouvelles, croquis de la rue, esquisses à la légère, bruits du jour, préoccupations du badaud, jusqu’aux crises politiques qui tiennent en éveil la nation, y sont relatés jour par jour.
C’est une des faces curieuses d’une œuvre
à l’aide de laquelle on reconstituera plus tard les misères de la vie privée et de la vie politique.
Il faut voir apparaître^ dans le fonds de quelques dessins de cette série, la République majestueuse et illuminée par un nimbe rayonnant. Traduite dans sa noblesse par une main d’habitude sarcastique, elle fait juger la pureté du moule animique d’où, radieuse, elle s’élance. Pour représenter cette idéale figure, le crayon s’ennoblit, les lignes s’épurent, toute trace grimaçante disparaît, faisant place à la pure fiction rêvée par tant de grands esprits.
C’est dans les Actualités qu’il faut suivre la fin misérable de la République. Daumier y a peint en traits ineffaçables les médecins qui s’empressaient autour delà malade, lui tâtaient le pouls , hochaient la tête et donnaient des remèdes impuissants, hostiles ou dangereux.
Dans cette série apparaît la bourgeoisie taquine, inquiète, révolutionnaire, réactionnaire, hardie, peureuse, qui ne savait alors ce qu'elle voulait. Fière d’avoir chassé son roi, elle sent que la République non plus ne sera pas difficile à renverser, et c’est dans ce but qu’elle s’allie avec les partis les plus opposés, cherchant une force quelconque dans un sabre ou dans un goupillon.
Ces oscillations politiques, cette agonie, ce râle de la bourgeoisie, par un suprême effort Daumier les a enregistrés sur la pierre.
On ne saurait juger un artiste sans l’avoir suivi pas à pas dans sa carrière; c’est une longue étude quand on a affaire à un de ces féconds producteurs dont l’imagination travaille comme l’eau d’une fontaine.
Il en est ainsi de Daumier dont j’ai étudié l’œuvre feuille à feuille. Ce grand crayonneur laissera une sorte de panorama satirique de la
bourgeoisie pendant la première moitié du XIX® siècle.
Dans cette œuvre défilent les hommes au pouvoir 5 les magistrats, les industriels et les inventeurs , les hommes et les femm.es. C’est en même temps la légende comique de Paris et du Parisien dans ses affaires et ses plaisirs. Et il est utile d’en donner un tableau analytique , car deux volumes suffiraient à peine à cataloguer les cinq mille compositions du maître.
ŒUVRE DE DAUMIER DE i833 A 1871