‹ Exposition des peintures et dessins de H. Daumier, Galeries Durand-RuelChapitre 2 sur 5 · ARTISTES · texte numérisé non relu

ARTISTES

Salons divers. — Scènes d"^ ateliers.

L’avenir ne consulte pas toujours les historiens proprement dits. Un roman de Balzac, une scène d’Henry Monnier^ les feuilles éparses d’un Daumier sont des notes importantes qui entrent dans le dossier d’un règne : ce sont les dépositions de ce dernier témoin que j’ai con-

sultées patiemment^ plus préoccupé d’art que de politique, attiré par un robuste crayon, cherchant les raisons cachées qui faisaient agir ce crayon.

Denys, tyran de Syracuse, ayant manifesté son désir de connaître les lois et les mœurs des Athéniens, Platon lui envoya les comédies d’Aristophane.

Qui veut se rendre compte aujourd’hui de Pépoque de Louis-Philippe doit consulter l’œuvre de Daumier.

• Il a été plus parlé de l’artiste jusqu’ici que de l’homme. C’est qu’à vrai dire la vie de Daumier fut toute d’intérieur. L’artiste

— Si-

ne laissera pas de longs récits de voyage , et il n’est pas de ces êtres prétentieux qui expliquent leur conception^ l’analysent, la traînent dans les journaux et en font au besoin une profession de foi.

La biographie de Daumier gît dans son oeuvre. Tout est pensée et méditation chez de tels hommes qui regardent passer la foule, étudient les passions et les vices d’après les traces qu’ils laissent sur le masque, et dont la préoccupation est de ne pas se faire remarquer des masses.

Qui voudra se rendre compte de l’extérieur de l’homme le trouvera à certaines pages de son oeuvre, où il adonné de vagues croquis de sa personne, bonhomie, insouciance, sans-facon, nez au vent ; mais ce qu’il n’a pas rendu, c’est son regard fin, des yeux pénétrants inspirant si peu de défiance que Daumier put quelquefois passer la nuit dans

un poste de gardes nationaux, sans que ceux-ci se doutassent de la présence d’un si dangereux compagnon.

Les physiologistes qui s’occupent des questions d’hérédité ne trouveront sans doute pas inopportun le détail relatif au père de Daumier, tiré de la biographie en tête de ses œuvres: « Un goût prononcé pour la solitude et la méditation le tenait constamment éloigné de la société bruyante de ses compagnons de travail. » De ce côté le caricaturiste tint de son père, et ces solitudes et ces méditations contribuèrent puissamment à l’heureuse fécondité du maître.

La physionomie de ces artistes montre des esprits réfléchis et penseurs. Leur main est fougueuse, leur masque en apparence tranquille. Non pas que la flamme morale n’ait laissé de traces extérieures; mais l’observation profonde qu’ils portent à toute chose prend le

dessus et éteint momentanément les fougues qui ne surgissent que le pinceau à la main.

Daumier et Goya ne se ressemblent pas seulement par la flamme intérieure ; je suis frappé par certaines analogies physionomiques. Une apparence bourgeoise au premier aspect, de petits yeux interrogateurs et surtout une lèvre supérieure d’une longueur particulière chez les deux maîtres. Ce détail, on le trouve nettement accusé dans le portrait de Goya, gravé par lui-même en tête des Ca- -prices ; les artistes qui ont dessiné la figure de Daumier n’ont pas assez indiqué ce trait caractéristique si remarquable chez Talleyrand, un politique qui se connaissait en hommes.

Le nom de Goya ne se trouve pas sous ma plume sans motifs. Il existe de secrètes analogies entre l’Espagnol etle Marseillais : même flamme intérieure, même ardeur politique, même improvisation.

Quel que soit l’outil que tiennent ces artistes^ crayon, poi nte ou pinceau , la main peut à peine en modérer l’impatience. La sensation est si vive chez de tels hommes qu’elle se répand en traits vraiment romantiques.

Le contour linéaire, ces natures fiévreuses l’indiquent par des lignes passionnées, et les enthousiastes peuvent seuls comprendre les flammes brûlantes qui, dévorant toute règle, se créent des sillons nouveaux où l’art trouve son compte.

Alors qu’il demeurait dans l’île Saint-Louis où il habita longtemps, Daumier, heureux d’échapper au travail journalier, grimpait souvent à la plate-forme de la maison. Là, sur le quai d’Anjou, au plein cœur du vieux Paris, se déroulent les rives He la Seine ; en face sont étagées à l’horizon les hauteurs arides de Montmartre et les sombres verdures du cimetière du Père-Lachaise, paysages parisiens

dont le maître s’est servi volontiers pour fond de ses compositions.

Un arbre chétif sur le pli d’une colline, de pâles maisons entassées, un ruban contourné de cette Seine que Deshouliéres a chantée dans un joli vers; sur un coteau éloigné, une petite masure que le caricaturiste a peut-être rêvé d’habiter loin des misères de la ville, tels sont les motifs favoris qui ont permis à l’artiste d’introduire Tair, la lumière et le soleil dans quelques-unes de ses compositions; mais ce sont des cas peu fréquents dans une œuvre considérable où l’homme est plus particulièrement représenté dans sa boîte de plâtre, livré à mille ridicules d’intérieur.

Cependant la nature, Daumier l’a vue avec le respect, la tendresse que lui a inspirée de tout temps la République, et s’il n’a pas tenu un crayon pour le plaisir des esprits dits poétiques, un sentiment de tendresse ne se dé-

gage pas moins^ par échappées, de son œuvre.

Mais le sens viril de l’humanité, la perception de ses misères, lorsqu’ils sont joints à une interprétation robuste, plaisent médiocrement aux hommes.

C’est une des raisons pour lesquelles l’artiste a été longtemps méconnu. Peu d’hypocrisies et de vices échappant à l’œil pénétrant d’un satirique pendant une période si longue, toutes les vanités blessées font corps et forment une vaste conspiration du silence que seul renverse le temps.

Honoré Daumier eut tout droit à la rancune d’une époque marquée des terribles initiales H. D. qui entraient si profondément dans les chairs.

Il existe un livre bien connu, V Histoire de dix ans. A ce livre je préfère l’histoire de quarante ans crayonnée par le maître avec toute la flamme contenue d’un grand cœur

froissé par les bassesses de la civilisation ; c’est pourquoi la bourgeoisie^ se reconnaissant dans un tel miroir, fit de vifs effort pour le cacher et l’empêcher de refléter son image^ quoique chaque trait témoignât du génie du peintre.

Ce titre d’homme de génie, prodigué si som vent, Daumier est un des rares artistes satiriques qui ait le droit de le porter . Il a résumé en lui les forces comiques des nombreux cari caturistes qui l’avaient précédé, et il a apporté dans l’exercice de son art un sentiment de la couleur qui fait de chacun de ses croquis une œuvre puissante.

Daumier fut nourri de la moelle deMichel- Ange, de Rubens, de Jordaens, tous les maîtres puissants qui n’ont pas craint d’envisager Fhomme sous ses apparences robustes. C’est leur force qui a fait sa force. Leurs compositions ont laissé des traces dans ses groupes,

et le secret de leur couleur a passé souvent dans des sujets jetés à la curiosité d’habitués de cafés, intéressés à deviner le rébuSy sans se douter qu’à côté un viril crayon laissait à chaque coup son empreinte.

Le comique ainsi fortifié arrive à une puissance particulière dont sont étonnés les amis du grotesque vulgaire, car l’art convaincu, qui plane au-dessus d’idées plaisantes, cause une sorte d’effroi aux êtres superficiels par la gravité que l’auteur apporte à son œuvre. Ils sentent qu’il y a là-dessous quelque croyance qui leur échappe ; leur légèreté habituelle, leurs admirations pour l’anecdote du jour, leur sympathie pour la raillerie sans convictions, sont en désaccord avec des allures magistrales qu’ils ne soupçonnaient pas faire partie du domaine de la caricature.

Ces gens aiment les vulgarités coloriées des devantures de chapeliers; l’idée les frappe sur-

tout dans le grotesque- aussi tout manteau sérieux qui recouvre une idée satirique est- il troublant pour les natures d’une éducation esthétique incomplète. C’est ce qui a empêché la popularité de Daumier^ et c’est pourtant ce qui le rend réellement digne d’être compté au nombre des plus grands artistes contemporains.

A la mort d’Eugène Delacroix, on trouva dans un carton des croquis du maître, d’après les Baigneurs de Daumier.

Les yeux de Delacroix, dans leur soif d’études et d’observations , ne pouvaient assez se rassasier de lignes vivantes, de mouvements réels.

L’accentuation robuste des moindres croquis de Daumier enthousiasmait Delacroix, comme un cavalier qui, monté sur un élégant cheval arabe, s’arrête tout à coup pour admirer un cheval de brasseur.

Daumier laissera un Jour une réputation du même ordre que celle du Pujet, son compatriote.

Son oeuvre considérable demande à être feuilletée consciencieusement; mais ceux qui voudront bien oublier les improvisations forcées, les travaux à jours fixes, la représentation des événements de l’après-midi et même les vulgarités, ceux-là trouveront dans l’œuvre de Daumier une sérénité et une rare puissance, l’amour de la fajnille, de la santé, la reproduction par le comique des laideurs de la civilisation, et, avec une conscience politique vibrante, un vif enthousiasme pour lu liberté.

Combien de caricaturistes mesquins font penser aux aboiements des roquets !

C’est ce titre de caricaturiste qui lui appartenait si peu, qui jusqu’alors a empêché Daumier d’être reconnu grand. Il avait la fécon-

dité ainsi que tous les hommes doués exceptionnellement. On feignit de ne pas remarquer quelle richesse de tempérament se cachait sous ce gros rire.

D’où, la mélancolie des railleurs de l’humanité. Ils sentent en eux Tinstinct du beau, sans pouvoir échapper à la mission qui les pousse à châtier les misères de la civilisation.

Le public reconnaît ces belles qualités plus tard, trop tard!

Alors sont étudiées les facultés de Phomme, et les esprits en avant font toucher du doigt sur ces feuilles semées avec tant de profusion, les vibrations d’une âme délicate blessée par le spectacle des satisfaits et des ventrus.

Alors les générations suivantes constatent que dans un coin se tenait à l’écart une nature honnête, qui étudiait les vices des hommes de son temps et les traduisait par des masques puissants comme ceux du théâtre antique.

Après un long repos^ Daumier était rentré au journal dont il avait fait la fortune.* Ce jour-là, ses anciens compagnons de jeunesse fêtèrent son retour par un banquet auquel accoururent écrivains et artistes, peintres et statuaires, poètes et critiques. Tous les esprits indépendants étaient là, les camarades des premiers jours, ceux qui vivent solitaires au fond de l’atelier et ceux qui rêvent méditatifs en face de la nature, ceux qui fuient les salons et ceux qui ne reconnaissent que le public pour maître, ceux qui aiment les qualités morales du vaillant satirique et ceux qu’attire sa modestie.

Corot, Barye, Théodore Rousseau, Daubigny, alors vivants,, étaient là, en qualité d’artistes qui ne relèvent que d’eux-mêmes, qui obéissent à leurs sensations, qui ne s’inquiètent pas du goût du jour, natures indépendantes qui s’imposent et à qui rien d’officiel n’impose, principaux représentants de l’art de ville, qui seul a chance de durée, quand tant de médiocrités sont récompensées de leur vivant par la fortune et les honneurs, des concessions auxquelles ils ont condamné leurs pinceaux.

L’art de cour, c’était une bonne leçon pour la jeunesse qui se pressait autour du maître, pour agiter ses drapeaux, brillanter ses étoffes, modeler de fades sourires de courtisan: élégances superficielles qui passent avec l’homme ; mais l’art de ville sérieux jusque dans la raillerie, l’art qui ne reconnaît ni commandes ni commandeurs, cet art naïf et

simple dans ses grandeurs, tel est celui qui faisait qu’autour du maître s’étaient réunis des hommes animés d’un même sentiment pour lui offrir un banquet comme n’en connaissent guère les plus célèbres.

Les fils suivent aujourd’hui l’exemple de leurs pères. Les anciens amis contemporains de Daumier ont organisé cette exposition en l’honneur du maître ; ils ont fait appel à ses admirateurs, à ceux qui comprennent l’intérêt qu’excite une telle vie si bien remplie par le travail. Il| ont voulu montrer l’artiste avec ses multiples aspirations de satirique, de peintre, de sculpteur.

Cette œuvre, exposée aux yeux de tous, n’a pas besoin d’être analysée plus longuement.

De son ensemble se dégage ce que Thomas Garlyle dit de l’auteur (XHamlet :

(( On trouve dans Shakespeare des colères fougueuses, des paroles qui percent et qui brû-

lent; mais nulle part la mesure ne déborde; il n’est pas de ceux dont Johnson aurait pu dire: « Au moins il excelle dans la haine ». Mais il répand les éclats de rire comme le ciel une averse. On s’imagine qu’on Tentend rire et rire à gorge déployée. Il ne raille pas la faiblesse, le malheur, la misère; jamais! Aucun homme capable de rire, ce qu’on appelle rire, ne se moquera de ces choses-là. Pour les railler, il ne se trouvera que de tristes natures qui cherchent à se faire une réputation d’esprit. Le rire sous-entend la sympathie. »

Champfleury.

Numéros. Haut.Larg,

r. — Le lutrin. 17 21

Appartient à M. le D’’ A. Thévenot.

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