EN MATIÈRE DE MÉDECINE
Si la lumière arrive un jour aux hommes, c’cst de la médecine qu’elle viendra.
( ÜESCARTES.j
Le médecin qui vient soutenir la certitude et l’excellence de son art est-il placé dans des conditions favorables pour faire accueillir son opinion ? Ne rlsque-t-11 pas d’en être pour ses frais d’éloquence , par cela seul qu’il est intéressé dans la question? Le terrible vous êtes orfèvre n’est-i! pas propre , en effet, à neutraliser les plus puissants arguments ?
Mais les raisons que l’on apporte pour soutenir une opinion seront-elles moins bonnes pour être données par une personne que la question intéresse? La vérité sera-t-elle moins vraie pour être dite par celui à qui elle peut profiter? Les raisonnements perdent-ils ou ac-
qulèrent-ils de la valeur pour venir de telle ou telle personne? La puissance de ces raisonnements n’est-elle pas Indépendante de celui qui les émet ?
Et si celui qui plaide pour la médecine donne en sa faveur des preuves irréfutables , le serontelles moins parce qu’il sera médecin?
Osons donc hasarder quelques raisonnements en faveur de la médecine, si décriée dans ce siècle de dénigrement.
Je ne crois pas à la médecine , voilà ce qu’on entend dire de toutes parts : gens de robe, gens d’épée , gens de tout âge , de tout sexe, de tous états, de toutes conditions, gens instruits, gens ignorants, gens sols et gens d’esprit, tout le monde se croit en droit d’attaquer la médecine; et ceux-là n’y sont pas les moins ardents qui s’y connaissent le moins.
Je ne crois pas à la médecine. Mais que prétend-on en parlant ainsi ? V eut-on dire dire qu’il n’existe pas de science, d’art qu’on puisse appeler? Veut-on dire que beaucoup de maladies sont au-dessus des ressources de l’art ou de la nature? Veut-on dire qu’on ne peut compter sur l’efficacité des remèdes, parce que
leur action n’est pas constante? Enfin, veuton dire qu’il n’existe pas de gens capables d’appliquer d’une manière convenable , avec sagacité, les remèdes dont la puissance estconstatée?
Examinons un peu ces diverses questions.
Mais, d’abord, ne pourrions-nous pas demander sur quoi l’on se fonde pour s’arroger le droit de donner son avis sur un semblable sujet? Ne pourrions-nous pas demander s’il est bien sage de croire ou de ne pas croire une chose que l’on ne connaît pas , et s’il n’y a pas quelque ridicule à s’ériger en juge d’une science que l’on ignore, que l’on n’a pas étudiée? Ne s’expose-t-on pas , en effet, à ressembler à ces gentilshommes de Molière qui raisonnent si bien sur toutes choses sans avoir jamais rien appris?
Sur quelles études, en effet, les incrédules se basent-ils pour ne pas croire à la médecine? Ont-ils pâli sur les livres, dans les hôpitaux ou les amphithéâtres? Ont-ils consumé les plus belles années de leur jeunesse à étudier, le scalpel à la main, les innombrables ressorts de la machine humaine ? Ont-ils cherché à comprendre le merveilleux mécanisme de ces ad-
mirables ressorts? Ont-ils suivi avec une patience et un courage à toute épreuve, pendant longues années, les changements, les altérations que la maladie apporte dans les organes et leurs fonctions? Ont-ils, après la mort, interrogé assez de restes inanimés pour savoir si la science est parvenue à l’incroyable résultat de reconnaître ces altérations pendant la vie? Ont-ils observé assez de malades pour s’enquérir si certains agents , que l’on appelle remèdes , apportent ou non des changements bons ou mauvais dans le cours des maladies? Assurément, non. Eli bien ! dès lors, sur quelles données fondent-ils leur incrédulité? Cette incrédulité n’est-elle pas gratuite, et n’est-il pas superflu de chercher à la combattre? Vous n’êtes pas juges compétents, nous récusons votre jugement: voilà la seule réponse que nous devrions leur faire.
Un jour. Bernardin de Saint-Pierre, qui avait fait une physique du monde à sa manière, se plaignait à Napoléon du mépris que les savants affectaient pour ses écrits.» Savez-vous le calcul Intégral? lui dit Napoléon. — Non , sire. — Eh bien! allez l’apprendre. «
Toutefois, laissons là cette fin de non-recevoir, essayons d’une argumentation moins tranchante , et tâchons de faire pénétrer notre conviction dans l’esprit du lecteur, sans doute assez mal prévenu par ce préambule peu conciliateur,
La tâche que nous nous imposons n’est pas si facile que l’on pourrait le croire; il est des ^ choses si évidentes qu’il devient très-difficile de les démontrer. Tel est le sort des axiomes ; tel est aussi le genre de difficulté que nous éprouvons à démontrer l’existence de la médecine. Est-il facile , en effet , de prouver l’existence de la lumière, du mouvement, de prouver que deux et deux font quatre ?
On ne eomprend guère, quand on y réfléchit, qu’on ait pu nier l’existence de la médecine. C’est nier, en effet, qu’il y ait des maladies; c’est nier qu’il y ait des causes de maladies ; c’est nier qu’il y ait des clreonstances qui aggravent les maladies , des clreonstances qui les amendent et les guérissent. Car si l’on admet qu il y ait des maladies, des causes de maladies, des causes de mort, des eauses de guérison , on sera forcé d’admettre :
1® Que ces maladies, observées depuis des siècles, doivent être aujourd’hui connues pour la plupart;
2" Que les causes qui les produisent, ou du moins un grand nombre , ne doivent pas l’être moins;
3° Que les causes qui les aggravent, les amendent et les guérissent , ne doivent pas être plus ignorées.
Il est facile de prouver par des faits que, puisque il y avait des maladies , et partant des causes de maladies, on a dû, dès l’origine des temps, s’appliquer à connaître ces causes, chercher à les détruire et à soustraire les malades à leur funeste influence. De là , une des branches les plus importantes de la médecine.
Citons quelques-uns de ces faits.
Tous les automnes, une maladie épidémique décimait Agrigente. Empédocle s’aperçut que des vents réguliers, passant sur des marais infects, revenaient chaque année, à la même époque, et soufflaient sur la ville en traversant un étroit vallon. Ce grand homme fit combler le vallon , et la ville fut à jamais préservée du fléau qui la dévastait.
Dans la même ville, un ruisseau coulant sur une vase impure entretenait sur ses bords des maladies endémiques qui dévoraient la population. L’aspect hâve et défait des malheureux habitants de ces bords attira l’attention et la pitié du philosophe. Il fit venir dans le Ht de ce ruisseau les eaux limpides d’une rivière rapide qui coulait non loin de là, et les maladies qui désolaient ces rives disparurent pour toujours.
Faut-11 citer encore l’admirable conduite d’Eraslstrate dans la maladie du jeune Antiochus? Faut-il redire par quelle prodigieuse sagacité ce médecin découvrit la cause qui conduisait le jeune prince à la mort, et le moyen plus ingénieux encore qu’il mit en usage pour le sauver?
Dans des temps plus rapprochés de nous,, dans le siècle dernier, le médecin Dumoulin ( dont le nom soit à jamais honoré ) donnait ses soins à un malade dont, malgré ses efforts, la moi't approchait avec rapidité. Il apprit que le chagrin de ne pouvoir faire honneur à ses affaires entraînait ce malade au tombeau. Dumoulin laissa un jour cette ordonnance : Bon pour trente mille francs à prendre
chez mon notaire; et le malade fut guéri.
Ce qu’Empédocle, ce qu’Ei-asistrate, ce que Dumoulin ont fait, se répète journellement sous nos yeux , dans des occasions moins éclatantes , sans que le monde s’en étonne, sans même qu’il s’en occupe. Il n’y a pas de médecin , ayant exercé quelque temps sa profession , qui n’ait pu, par ses conseils, faire revenir à la vie quelque victime des passions.
Si l’espace et le temps nous le permettaient, il nous serait facile , en descendant aux détails , de faire voir, par exemple, qu’une alimentation insalubre ou insuffisante produit sur l’organisme telle ou telle espèce de maladie : le scorbut , l’anémie , les hydropisies , etc. ; qu’une alimentation trop riche, trop réparatrice fait naître la polyémie , les congestions, les inflammations, etc. Nous ferions voir qu’il n’est pas plus difficile de connaître et d’apprécier l’influence funeste de l’air froid, de l’air humide, de l’air trop chaud, de l’air* rare, de l’air dense, et de la transition brusque de l’une à l’autre de ces conditions atmosphériques ; enfin de la privation d’air, de la respiration de gaz non respirables , de gaz délétères qui pro-
duisent toutes les asphyxies , que l’art combat avec tant de succès. Viendrait ensuite la démonstration non moins facile des fâcheux effets de la suppression de la transpiration , d’une hémorrhagie habituelle , d’un exanthème cutané ; l’appréciation de l’influence fatale des affections morales , dont le fait cité tout à l’heure est un si mémorable exemple. Il serait tout aussi aisé de prouver l’influence de l’excès des veilles, du travail intellectuel, de l’exercice forcé , de l’abus dans les plaisirs, etc., et de ces considérations nous verrions découler les préceptes les plus utiles , et la conséquence nécessaire qu’il faut à tout prix éviter ces agents de destruction (1).
Personne, sans doute, ne sera tenté de nous contester la vérité de ces assertions.
Maintenant, si ces causes ont dès l’origine des temps produit des maladies , vous conviendrez que ces maladies ont dû , dès ces temps reculés , frapper l’attention des hommes, et que dès lors elles ont dû être observées et décrites.
(1) Voyez plus bas la thèse sur l’iufluence de l’aualomie palliolo}ji(jue sur la ihérapeutique.
C’est, en effet, ce qu’attestent les Innorabrables écrits des médecins de tous les siècles. Vous ne refuserez pas d’admettre que ces maladies s’étant reproduites un nombre Infini de fols, elles doivent aujourd’hui, après une observation si souvent répétée, être très -bien connues pour la plupart. Ainsi l’existence de causes de maladies , la nécessité et les moyens de se soustraire à leur action , l’existence et la connaissance de leurs effets, c’est-à-dire des maladies, ne sauraient être révoqués en doute.
Pour nier que ces observations aient pu être faites , il faut nier d’abord les faits qui aujourd’hui constituent le domaine de la science , et qui sont le fruit de ces observations ; Il faut supposer, en second lieu , que tous ceux qui se sont livrés à ces sortes de travaux étaient des esprits médiocres , bornés , sans eapacité, ou bien enfin que le sujet était au-dessus de l’intelligence humaine. Or, le peu d’exemples que nous avons pu citer prouve premièrement qu’il existe des faits incontestables dont le nombre, plus ou moins grand, constitue le domaine de la médecine; secondement, que la matière n’est pas au-dessus des capacités ordinaires , car j’ai la
conviction qu’en Usant les traits de génie d’Empédocle, d’Érasistrate , de Dumoulin, plus d’un de nos lecteurs s’est dit modestement en lui-même qu’il en aurait bien fait autant : aussi professons-nous que la médecine n’est que le sens commun, aidé par l’étude, appliqué à l’homme malade. Enfin , pour peu que l’on connaisse l’histoire de l’esprit humain, l’on ne peut pas ignorer que les plus grands génies dont l’humanité puisse s’honorer ont illustré la médecine, et que par conséquent ils n’ont pas été tous des idiots , ceux qui se sont livrés à son étude.
Maintenant, il est tout aussi faelle de prouver que, s’il y avait des causes qui aggravaient les maladies, des circonstances où elles s’amendaient , où elles guérissaient, on a dû aussi de tout temps s’enquérir de ces causes, chercher à éviter, à détruire les premières , à faire naître les secondes.
Y a-t-il , en effet , des maladies qui s’aggravent et qui tuent ? y en a-t-il qui restent stationnaires ? y en a-t-il qui guérissent ? La réponse à ces questions ne saurait être douteuse. Eh bien ! il y a donc des causes qui ag-
gravent les maladies, il y en a qui les font rester stationnaires, il y en a qui favorisent leur guérison. S’il en est ainsi , pourra-t-on contester que , depuis trois mille ans que l’on observe des malades , il a été possible de reconnaître un grand nombre de ces causes ? et dès lors pourra-t-on contester que l’on sache aujourd’hui ce qu’il faut faire pour qu’une maladie ne s’aggrave point , ce qu’il faut faire pour qu’elle s’amende, ce qu’il faut faire pour qu’elle guérisse ?
Croyez- vous que l’on ait pu observer que, dans une gastrite, une pneumonie , par exemple , il pouvait être nuisible de prendre des aliments fortement réparateurs , du bœuf, du mouton , du gibier, ou de faire usage de boissons excitantes , de vin pur , d’eau-de-vie , de thé, de café? Sans doute, n’est-ce pas? Qu’il pouvait être utile, au contraire , de garder l’abstinence , de faire usage de boissons douces? Vous ferez bien encore cette concession ? Croirez-vous qu’on ait pu faire des observations semblables ou analogues pour la plupart des autres maladies? Eh bien! vous venez de reconnaître l’existence de la médecine ; car, toute
la médecine consiste dans de pareilles observations.
Mais, direz-vous, ce n’est là que la médecine hygiénique , et nous n avons jamais nié l’hygiène.
Voyons donc, parmi des milliers d’autres, quelques faits thérapeutiques dont vous ayez entendu parler. Connaissez-vous les maladies syphilitiques, et savez-vous quelle est l’action du mercure dans ces maladies? Avez- vous entendu parler des lièvres intermittentes pernicieuses, qui tuent les malades au second o a au troisième accès? et savez- vous quelle est l’admirable puissance du quiquina dans ces affreuses maladies ?Savez-vous que par ce moyen si simple, qu’avec quelques centigrammes de cette merveilleuse substance on arrache un malade à une mort certaine ? Savez- vous que la vaccine vous a peut-être vous-même soustrait à la tombe? qu’elle vous a préservé de l’horrible malheur de perdre la vue, ou tout au moins du fâcheux inconvénient d’être défiguré par de hideuses cicatrices ? Eh bien , la médecine vous rend tous les jours des services aussi éminents , et dont vous ne daignez pas
davantage vous apercevoir, non pas toujours par des remèdes spécifiques, mais par des traitements habilement dirigés. Les plus fréquentes des maladies , les inflammations de toute espèce , mortelles bien souvent lorsqu’elles sont abandonnées à elles-mêmes, guérissent le plus ordinairement par une médication méthodique.
Parlerai-je de la chirurgie, cette si grande et si belle partie de la médecine ? Mais vous me direz que vous ne niez pas l’existence de cette branche de l’art de guérir. Mais la chirurgie est-elle autre chose qu’une partie de la médecine, et de quel droit vouloir séparer deux parties d’un même tout ? Devant les miracles que la chirurgie enfante tous les jours , on ne peut qu’admirer et se taire. Voyez, en effet, cet individu qui se meurt d’hémorrhagie : le chirurgien lui lie l’artère blessée ou la tord , et le malade est sauvé! Chez cet autre, les intestins sont étranglés , il va périr : une incision débride l’intestin , le mourant revient à la vie ! Un troisième se brise les membres: un appareil ingénieux lui en rend bientôt l’usage. Une pierre est renfermée dans la vessie : la chirur-
gle va chercher le calcul dans la profondeur de l’organe , l’attaque , le brise , et l’extrait en . fragments! Cet enfant suffoque, étranglé par une fausse membrane : on ouvre à l’air un passage artificiel, et l’enfant est rendu à sa mère 1 Un corps devenu opaque dans vos yeux vous ravit la lumière : l’on vous extrait ou l’on vous abaisse ce corps, et la clarté des deux vous est rendue! Mais cet art, c’est encore de la médecine, et l’art de guérir en serait réduit à vous rendre ces services, que vous ne pourriez lui refuser votre reconnaissance et votre admiration.
D’après ce qui précède , il est difficile de contester encore qu’il existe des maladies , et que ces maladies sont pour la plupart bien connues ; des causes de maladies que l’on peut éviter ; des causes de guérison qu’on peut employer à volonté, et par conséquent il existe une médecine.
Mais de l’existence d’une médecine oii ne peut déduire qu’il y ait des gens capables d’en faire une utile application, et Von appellerait volontiers la médecine si elle pouvait venir sans le médecin. O Rousseau, j’en demande pardon
à ta grande ombre, mais tu as avaneé là un bien monstrueux sophisme !
Vous venez de eonfesser qu’il existe une médecine , et pour cela vous avez nécessairement admis que des observateurs ont eu assez de sagacité pour reconnaître les faits qui constituent la science ; que ces observateurs ont nonseulement reconnu qu’il existait des maladies , des causes de maladies , mais encore des agents de guérison. Mais, pour reconnaître des agents de guérison, il faut bien qu’ils les aient employés un certain nombre de fois, qu’ils en aient étudié, observé, reconnu les effets, et qu’//.« aient, en les employant , obtenu aussi des guérisons. Et vous voulez que ce que l’on a fait dans des temps plus ou moins reculés , on ne puisse plus le faire aujourd’hui? aujourd’hui que toutes les connaissances humaines perfectionnées sont venues éclairer l’art de guérir, en versant sur lui leurs lumières communes ?
Apparemment nous ne sommes pas moins intelligents que nos pères, et nous avons de plus qu’eux la connaissance de faits qui , depuis, se sont accumulés par la succession des âges: comment ne pourrions-nous pas faire ce
qu’ilsontfaitPels’ilsont pu guérir quelquefois, en appliquant leurs connaissances et leur sagacité à l’homme malade, pourquoi n’en pourrions-nous pas faire autant, nous aussi intelligents qu’eux, et plus qu’eux riches de faits acquis? S’il a existé des gens qui ont guéri, pourquoi n’y en aurait-il plus aujourd’hui ? et s’il y en a, pourquoi vouloir appeler la médecine sans le médecin ?
L’habileté, et partant, rutillté de l’application, se déduisent nécessairement de la sagacité, de l’expérience, de l’instruction de celui qui applique ; nier la possibilité de l’application , c’est nier l’expérience , c’est nier l’instruction, c’est nier le génie : or, nous ne sachions pas qu’il suffise d’être médecin pour être dépourvu de toutes ces qualités.
Admettre la science et rejeter l’art, c’est admettre l’effet et rejeter la cause qui le produit; car la science n’a pu être faite que par 1 artiste , la science ne peut être créée que par les déductions des applications. Et que sauraiton, en effet, .sans l’application? Appeler la médecine sans le médecin , c’est appeler la musique sans le musicien , la peinture sans le
peintre, l’arcliiteclure sans l’arehitecte, la poésie sans le poëte, l’éloquence sans l’orateur, la chirurgie sans le chirurgien, l’instrument sans la main qui le dirige, l’œuvre enfin sans l’auteur, en un mot , c’est proférer, ainsique nous l’avons dit, un absurde paradoxe.
Mais, dites-vous, l’homme est trop sujet à l’erreur pour qu’on puisse se hasarder à confier sa vie aux chances de son intelligence. Mais cette intelligence que vous calomniez, savezvous dans combien de circonstances elle a produit des merveilles? Savez-vous que, dans les circonstances périlleuses où l’art n’a pas tracé de règles, c’est le génie qui vous sauve, et que sans lui vous succomberiez? Savez-vous que la médecine n’est pas toute dans l’officine du pharmacien ou de l’herboriste, mais dans l’art de saisir l’à-propos? Savez-vous que les mêmes agents qui guérissent dans un moment peuvent tuer dans un autre ? Savez-vous que le médecin le plus habile n’a pas d’autres instruments que le médecin le plus médiocre, et que toute la différence ne vient que de l’art de l’application ? — Sans doute, nous savons tout cela , et c’est ce qui nous fait peur. Si la médecine
était fixée d’une manière tellement invariable, qu’il ne fallût pas pour l’exercer plus de talent qu’il n’en faut pour chercher dans un dictionnaire une maladie à laquelle serait accolé le remède, alors nous y croirions ; mais puisqu’il faut que l’homme y apporte son jugement, son esprit, sa pénétration, nous n’y croyons plus. — Au fait , ce serait plus commode et plus sûr, si c’était une mécanique ; mais enfin il n’en est point ainsi, et jusqu’à ce qu’on soit parvenu à ce degré de perfection , vous serez forcé , si vous ne voulez pas mourir dans la majorité de vos maladies, de vous confier à la sagacité, à l’instruction , à l’expérience de gens qui , ayant consacré toutes leurs facultés à l’étude des maladies, vous offriront quelques garanties de succès. Bien loin de les craindre, vous devriez les désirer ; car tout n’est pas écrit , n’est pas prévu dans les livres, et le médecin en sait toujours plus que la médecine.
Mais rassurez-vous , les cas qui menacent le plus souvent votre existence sont aussi les mieux connus et ceux que tous les médecins guérissent avec le plus de certitude ; il n’est pas necessaire dêtre doué de génie pour cela.
Si les médecins supérieurs pouvaier]^t seuls exercer leur art d’une manière utile pour l’humanité, vous auriez raison de craindre : ce serait un véritable malheur; car, il faut bien l’avouer, le génie est rare en médecine comme ailleurs. Mais même, dans l’hypothèse où le médecin n’est doué que d’une intelligence vulgaire, il est encore certain que ses conseils et ses secours vous seront très-utiles dans les cas les plus fréquents.
N’est- il pas vrai qu’un homme d’une organisation intellectuelle moyenne, ayant consacré sa jeunesse à des études consciencieuses , suivi des maîtres habiles, observé, dans nos vastes hôpitaux où l’on met l’expérience en serre-chaude , un grand nombre de malades ; n’est -il pas vrai, dis-je, que cet homme en saura plus en médecine que votre voisin qui ne s’en sera jamais occupé ? et si vous êtes malade , ne sera-t-il pas plus prudent et plus sage à vous de réclamer les conseils d’un tel homme, que de vous abandonner à votre Instinct , à vos erreurs, à vos préjugés? N’y a-t-il pas plus de probabilités en faveur de cet homme , en faveur de rutlllté de ses conseils , qu’il n’y en a
en faveur de votre propre raison dépourvue d’études , ou en faveur de tout individu étranger à l’art de guérir, ignorant ses principes les plus élémentaires?
Ainsi , la médecine devra venir à vous, non pas seule , ce qui est absurde , non pas seulement à la suite d’un homme de génie, ce qui est difficile , mais amenée par un homme d’une intelligence ordinaire; car, même de cette manière , elle pourra vous rendre encore d’immenses services.
Resteront donc les circonstances où le raé" decin pourra être inattentif; les eas encore inobservés ou mal connus ; les cas obscurs par les phénomènes qui les traduisent ; ceux malheureusement plus nombreux qui sont audessus des ressourees de l’art et de la nature. Mais vouloir renoncer aux bienfaits d’un art paree qu il peut se trouver quelques cas rares et exceptionnels où sa puissance vient éehouer, n est-ee pas renoncer à se promener dans un bois parce qu’il s’y trouve quelques épines ? n est-ce pas renoncer à exploiter une mine d’or parce que cet or est mélangé de métaux moins purs? n est-ce pas, en un mot, renoncer à des
avantages sans nombre dans la crainte d’être déçu quelquefois? Une pareille conduite est-elle bien digne d’hommes sages ?
Je ne veux pas finir cet article sans signaler une singulière contradiction de l’esprit humain. Les hommes qui se sont le plus distingués parleur incrédulité en médecine, et même par leur haine contre elle, sont justement ceux qui ont eu le plus de confiance dans les arcanes, les sortilèges, les miracles , les remèdes de bonnes femmes.
Montaigne, qui fut en tout le guide et le modèle de Rousseau , ne croyait pas à la médecine; mais en revanche, il croyait que les Scythes préservaient leurs enfants de tous maux en leur ouvrant les veines des tempes , que les Psylles garantissaient les leurs de toutes maladies à venir en les plongeant dans des tonneaux remplis de cérastes. Caton ( auquel Horace donnait une âme atroce , épithète qu’il prenait toutefois en bonne part ) , Caton , qui chassa les médecins de Rome, traitait toutes les maladies de sa famille et de ses esclaves avec des choux ! Je connais des gens d’esprit qui croient fermement s’être préservés du choléra avec une
ceinture de sole cramoisie ! J’en connais d’autres qui portent trois marrons dans leurs poches pour se préserver de tous maux ! Ces gens-là ne croient pas à la science. M. N. ne croit pas à la médecine , mais en revanche il croit à la moutarde blanche. M. X. , autre incrédule , croit à la médecine Leroy. M. M. de M. croit à l’homœopathie : trois grains de sulfate de quinine dans le lac de Genève suffisent pour guérir toutes les fièvres intermittentes, présentes et futures!...
V ous ne eroyez pas à la médecine de l’homme intelligent, instruit, consciencieux, qui dépense tout ce que la nature lui accorda de moyens à s’enquérir des faits observés , à étudier la nature dans ses replis les plus cachés ; vous ne croyez ni à sa conscience, ni à sa sagacité, ni à son instruction, ni à son expérience, mais vous croyez aux commères!
O cœcas hominutn mentes! o pectora cœca! (1)
(1) Revue du progrès J janvier 1840,
Quoique les généralités qu’on vient de lire suffisent, ce nous semble, pour faire voir combien est vaine et mal fondée l’incrédulité en médecine, nous pensons qu’il n’est pas inutile au succès de notre cause de descendre à la réfutation des principales raisons sur lesquelles s’appuient nos adversaires pour établir leur opinion. Depuis bien des années que nous entendons soutenir cette thèse banale, nous avons sans cesse entendu rabattre les mêmes objections. Ce sont toujours ou des plaisanteries plus ou moins spirituelles, ou des arguments plus ou moins spécieux. On pense bien que nous ne dirons rien des premières : bonnes, nous en rirons de grand cœur. Nous sommes très-heureux que des hommes tels queMontaigne, Molière, J.-J. Rousseau, et bien d’autres d’une valeur moins grande , aient flagellé de leurs épigrammes les ridicules de nos devanciers : l’enseignement n’a pas été perdu pour nous. Mauvaises, nous les tairons complètement. Mais nous allons examiner les seconds , et dans le grand nombre nous choisirons les plus puissants.
Nous avons souvent entendu dire à des gens qui passent pour avoir de l’esprit : « Il y a d’autant moins de malades qu’il y a moins de médecins; les sauvages ne sont jamais malades; il y a plus de malades aujourd’hui qu’autre fois, » etc. Voilà les pauvres médecins bien convaincus d’impuissance, de nullité avec un pareil argument! Là où il ny a pas de médecins, il ny a pas de malades; il y a plus de maladies qu autrefois ! Mais si l’on avait voulu exalter TutHité de la médecine, aurait-on pu trouver un argument plus puissant? N’est-il pas vrai que si la médecine guérit, le même individu pourra avoir dans sa vie trente, quarante, cent maladies? N’estil pas vrai que si la médecine ne guérit pas, l’individu mourra à la première maladie qui le frappera? S’il en est ainsi, n’est-il pas évident que plus la médecine sera parfaite , c’està-dire plus elle guérira de maladies, plus cellesci seront nombreuses , puisqu’au lieu d’une maladie le même Individu pourra en avoir un grand nombre? Si donc il y a plus de maladies quautrelols, n’est-ce pas parce que la médecine est plus parfaite et qu’elle guérit plus souvent?
J’étais un jour dans un village, remarquable par sa situation éminemment hygiénique. Dans une conversation sur la santé des habitants , le curé me dit : « Oh ! monsieur, ici , il n’y a jamais de malades; les habitants ne sont jamais malades que pour mourir. » Je ne pus m’empêcher de penser que l’éloge était mince pour l’Esculape de l’endroit; mais après avoir eu une conversation avec celui-ci, je me convainquis que le curé devait dire vrai : t les pauvres habitants ne devaient être malades qu’une fols.
Mais si, d’un côté, la médecine guérit plus , et que par cela seul il soit nécessaire qu’il y ait plus de maladies à mesure qu’elle se perfeetionne; d’un autre côté, l’hygiène plus parfaite en prévient un plus grand nombre. La vaccine soustrait à la variole toute la population que cette maladie décimait dans les temps passés. Les perfeetionnements apportés par les sciences dans les arts utiles , les agents hygiéniques, mieux dirigés dans tous les genres, dérobent incontestablement un grand nombre d’individus à la maladie, à la mort.
Les exemples abondent : en voici un qui
m’a souvent frappé. Du temps de Pinel, l’hôpltal de la Salpêtrière était entouré d’eaux stagnantes | égout de cet etablissement , la Bièvre croupissait à ses portes. Les fièvres intermittentes pernicieuses frappaient souvent les habitants de l’hospice. On a desséché ces cloaques, assaini les bâtiments, les cours, couvert la Bièvre, et depuis lors ces fièvres ont disparu. Dans les dernières années de mon séjour dans cet hospice, en qualité de médecin , je n’en ai plus observé. S’il y avait plus de maladies qu’autrefols , on pourrait à la rigueur en accuser l’imperfection de l’hygiène, mais non assurément celle de la thérapeutique. Mais le reproche est aussi mal fondé pour l’une que pour l’autre, et l’objection ne mérite pas une plus longue et plus sérieuse réfutation.
On meurt, dit-on encore, autant que l’on mourait autrefois. Que signifie cette objection ? Si 1 on veut dire par là que le nombre des morts est, en dernière analyse, toujours le meme, la chose est Incontestable ; car naissant tous pour mourir , en définitive, nous
devons tous finir par là. Cette objection , ainsi posée , se réfute d’elle-mêrae ; elle n’est que ridicule. Mais si l’on veut dire que l’on ne vit pas plus longtemps, que la vie commune n’est pas d’une durée plus longue , que sur un nombre donné de malades il y a la même mortalité, oh! ici les chiffres donnent un démenti formel à cette assertion; la statistique répond d’une manière péremptoire. Les résultats suivants sont pris aux sources officielles : c’est à l’administration des hospices que nous avons puisé les premiers, et c’est aux ouvrages les plus dignes de confiance que nous avons demandé les seconds. Or, voici ce que disent les uns et les autres :
Il résulte de la statistique officielle des hô^ pitaux, qu’il mourait, avant la première révolution, 1 malade sur 3,50, à l’hôtel-Dieu de Paris.
D’après le rapport de Pastoret, de 1804 à 1814, il est mort dans le même hôpital 1 malade sur 4,93. Enfin, d’après le relevé de 1844, la mortalité, calculée d’après le nombre des individus sortis par guérison ou mort, divisé par le nombre des morts, sans distinction
d’âge ni de sexe, a été de 1 sur 6,57, c’està dire que la mortalité est, dans l’Hôtel-Dieu , à peu près moitié moindre aujourd’hui qu’avant la révolution de 89, et encore faut- il savoir qu’à cette époque on recevait à l’Hôtel- Dieu beaucoup d’individus qui venaient pour se reposer et qui n’étaient pas malades ; tandis qu’aujourd’hul les malades, examinés préalablement au Bureau central , ne sont admis à cet hôpital que lorsqu’ils sont affectés de maladies bien reconnues et ordinairement graves.
A la Charité, la mortalité de 1796 à 1803 était de 1 sur 6, 60; de 1804 à 1814, de 1 sur 7,08. Aujourd’hui elle est de 1 sur 9,12. Des différences sans doute moins grandes, mais cependant très-importantes, sont survenues dans la mortalité des autres établissements nosocomiaux de Paris.
Mais voici des chiffres non moins éloquents: ils résultent de la statistique de Deparcleux , faite en 1746, de celle de Duvillard, faite en 1806, et de recherches plus modernes.
La duree moyenne de la vie , à partir de la naissance, a été estimée comme il suit:
Au milieu du xvin® siècle, à 25 ans 9 mois, d’après Deparcieux (1746).
Au commencement du xix^ siècle, à 28 ans 9 mois, d’après Duvillard (1802), 28 ans 76,32.
Vers le milieu du xix® siècle , à 33 ans , d’après le recensement de 1840; car celui-ci fournit 1 naissance sur 33 individus, un décès sur 39,7.
Envisagée sous un autre point de vue, et par rapport à la population de Paris :
De 1678 à 1682, la moyenne annuelle des décès était de 22,216. — Il n’existe aucun relevé qui fournisse des données, mêmes approximatives, de la population avant les dernières années de Louis ^cependant on ne peut l’estimer au plus qu’à 400 ou 450,000, et en prenant le chiffre le plus élevé possible, c’està-dire 450,000, on aurait 1 décès sur 20,25.
De 1709 à 1713, la moyenne annuelle des décès était de 19,555, sur une population de 475,064, ce qui donne 1 décès sur 24,32 individus.
De 1800 à 1804, la moyenne annuelle des décès était de 21,776, sur une population de 640,000, ce qui donne 1 décès sur 29,40.
Je ferai observer qu’il y a eu plusieurs évaluations de la population, de 1798 à 1806, dont les unes excluaient la garnison, les autres la comprenaient:
' i’en ai pris le chiffre le plus élevé.
De 1833 à 1836 , la moyenne annuelle des décès était
de 24,223, sur uue populatioa de 899,313, ce. qui donae 1 décès sur 37,10.
Ces chiffres en disent plus que toutes les assertions du monde; 11 nous parait inutile de les commenter (1).
Un homme de beaucoup de mérite, qui a consacré sa vie avec le plus grand succès à l’enseignement de la jeunesse, me demandait récemment si nous étions aujourd’hui réellement plus avancés en médecine qu’au temps d’Hippocrate, de Galien. Cette objection était faite sérieusement; sans cela, je me croirais dispensé d’y répondre. Voilà donc un homme distingué, un homme qui a dû réfléchir avant d’émettre une pareille opinion, qui doute que depuis deux mille ans les sciences médicales aient fait le moindre progrès. Oh ! il faut supposer ces pauvres médecins bien stupides pour croire
(t) Ce serait néanmoins méconnaître les immenses services que la médecine a rendus à l’humanité, que de nier quelle soit parvenue à allonger la vie moyenne des hommes. (A. Quételet , Sur l'Homme et le déucloppemenl de ses facultés ; 1835.)
que lorsque tout avance, tout progresse autour d’eux, eux seuls restent immobiles. Quoi ! vous avouerez que la physique a fait des pas immenses, que la chimie a vu le jour dans notre siècle, que la géologie a été enfantée par Cuvier, la minéralogie par Haüy, la botanique par les Jussieu, les Richard, les de Candolle, etc.; que l’anatomie, inconnue de l’antiquité, ne laisse plus aujourd’hui qu’à glaner à ceux qui la cultivent, etc.; et vous ne voulez pas que la science qui n’est que l’application de toutes celles-là n’en ait pas ressenti l’influence, que les médecins soient restés comme des bornes au milieu de tout ce mouvement? Mais avez-vous réellement bien pensé à ce que vous avez dit?
Vous croyez que l’art d’observer n’a pas fait de progrès , que rien ne peut égaler sur ce point le génie d’Hippocrate. Personne plus que nous n’admire ce grand homme : mais enfin, il ne faisait pas d’ouverture de corps, et son anatomie comparée était bien restreinte ; il ne possédait pas la percussion ni l’ausculation, bien qu’on en trouve quelques germes dans ses écrits. Avec son Immense talent, privé
de ces moyens d’investigation, il lui était bien impossible de parvenir à un diagnostic irréprochable. Mais peut-être dira-t-on que la connaissance de la maladie n’est pas nécessaire pour bien traiter un malade ; car que n’a-t-on pas dit en médecine? Mais alors, si cette connaissance n’est pas nécessaire pour la thérapeutique, quoique nous soyons, à vous entendre, inférieurs aux anciens sur ce point, nous pouvons donc traiter les malades aussi bien qu’eux. Mais ceci n’est qu’un pitoyable paradoxe. Sans doute (et nous le prou verons plus tard), la connaissance de la maladie forme la base la plus solide de tout traitement, et nous avons bien plus de moyens pour y parvenir, et nous y parvenons plus sûrement, en effet, que les grands médecins de l’antiquité.
Pour répondre catégoriquement au reproche d’immobilité qu’on adresse à la médecine, il faudrait établir un parallèle entre la médecine d’Hippocrate et celle d’aujourd’hui, ccst-k-dire faire un gros livre, et ce n’est pas ICI le Heu ; bornons-nous donc à quelques réflexions générales. Si l’on veut dire que la
connaissance des maladies n’est pas plus parfaite que du temps d’Hippocrate, nous nous contenterons de répondre que la connaissance des maladies du cerveau, leur distinction, leurdiagnoslic, datent d’hier; que celle des maladies de la poitrine, du cœur, n’est guère plus vieille; que la fièvre typhoïde, entrevue par les anciens, n’est bien connue que depuis quelques années; qu’enfin toutes les maladies, de toutes les cavités , de tous les viscères, ont été mieux étudiées, plus approfondies que l’on n’avait fait jusqu’à ce jour. Il est Impossible d’être démenti sur ces points.
Veut-on dire que le traitement des maladies n’est pas plus avancé que du temps d’Hippocrate et de Galien? Mais il suffira d’un petit nombre d’exemples pour fermer la bouche aux critiques qui osent avancer une pareille assertion. Et d’abord, .si la connaissance des maladies est nécessaire pour leur opposer un traitement rationnel , si nous sommes plus avancés sur ce point que les anciens, n’est-ce pas une conséquence rigoureuse d’admettre que nous le sommes plus aussi dans l’application des remèdes? Ainsi, nous connaissons mieux les
maladies; donc nous les traitons mieux. iNous ne pouvons pas entrer dans le détail des exemples particuliers ; on en verra quelques-uns plus tard. Pour ce qui est des remèdes euxmêmes, des agents thérapeutiques dont l’efficacité est bien déterminée , bien reconnue , n’en avons-nous découvert aucun depuis Hippocrate? Le sulfate de quinine , le mercure, l’iodure de potassium, la vaccine, l’antimoine, et tant d’autres moins Infaillibles, éminemment utiles cependant, étalent -ils connus d’Hippocrate et de Galien? On objectera peutêtre que les anciens n’avaient ni la syphilis, ni la variole, et qu’ils ne pouvaient par conséquent connaître ni le mercure, ni la vaccine. Sans doute; mais l’on avouera que si nous avons acquis la maladie, nous avons aussi conquis le remède.
Mais passons à des objections plus sérieuses que les précédentes ; abordons enfin les véritables difficultés qu’on peut nous opposer, et voyons si l’on peut les combattre et les vaincre.
Les obstacles sans nombre qui s’opposent à la connaissance précise des maladies, des désordres organiques qu’elles occasionnent, des éléments multipliés qui les constituent, offrent au médecin de grandes difficultés. Sans doute, une maladie est un problème très-compliqué; elle se compose d’une multitude d’éléments divers. Les altérations organiques cachées dans les profondeurs de nos cavités se dérobent à l’application immédiate de nos sens; leur nature intime nous est inconnue; leurs causes prédisposantes ou occasionnelles nous échappent souvent. Nous le voulons bien. Mais que prouve tout cela, sinon que la médecine n’est pas un art facile , et qu’il y a quelque gloire à l’exercer avec succès. Si les maladies étaient faciles à connaître, à apprécier, si le traitement était toujours bien déterminé, s’il n’existait pas une multitude de circonstances capables d’imprimer à ce traitement des modifications importantes, il suffirait, en effet, ainsi que nous l’avons dit , d’un dictionnaire pour bien connaître et bien pratiquer la médecine; il n’y aurait aucun mérite à cela. Mais certes, il n’en
est pas ainsi. La médecine est un art de sagaeité, d’intelligence et d’à-propos; quoique ce ne soit point un art divinatoire, quoiqu’il ait ses règles, ses lois, la capacité de celui qui l’exerce imprime une différence immense entre tel médecin et tel autre : instruits au même degré , l’un peut être un bienfaiteur de l’humanité, et l’autre un empoisonneur. L’avantage, dans l’exercice de cette noble profession , n’est pas toujours du côté de celui qui sait le plus, mais du côté de celui qui agit le mieux sa leçon, comme dit Montaigne.
Mais il n’est pas aussi difficile qu’on pourrait le croire d’arriver à la connaissance exacte des maladies. De nos jours, les méthodes d’interrogation et d’examen sont parvenues à un tel degré de perfection, qu’on peut en quelque sorte lire à travers les parois opaques qui protègent nos organes. A des signes presque eertains, on peut dire pendant la vie: 11 existe dans tel viseère une lésion de telle nature, de telle étendue; et lorsque, dans les cours de clinique, le malade suceombe, l’ouverture du corps montre à la foule étonnée l’exacti-
tilde du jugement porté pendant la vie (1), C’est là, on en conviendra sans doute, l’élément le plus positif de la connaissance d’une maladie. Les autres éléments, quoique apportant des modifications majeures dans l’état morbide, tels que l’âge, le sexe, le tempérament, la saison , la température , le climat, l’habitation, la profession, la manière de vivre, enfin les va e^cdÔev'd’Hippocrate, on conviendra , bien mieux encore, qu’il est plus facile de les apprécier à leur juste valeur. Ainsi , connaître une maladie constitue sans doute une grande difficulté, mais non une impossibilité.
(1) Si c’était ici le lieu, nous exposerions les merveilles du diagnostic qu’on o|)ère aujourd’hui à l’aide des perfeclionoements introduits dans les moyens et les méthodes d’exploration et d’interrogation; nous ferions voir l’auscultation traduisant avec certitude les plus légers désordres des organes de la respiration; la percussion ajoutant à ces données son positivisme; l’observation plus précise des modifications des phénomènes de l’innervation faisant toucher au doigt et à l’œil la plupart des maladies des centres nerveux, etc.
On pense bien que nous tenons compte des cas exceptionnels, obscims, que l’on rencontre quelquefois et qui se dérobent a toute science, à toute sagacité ; mais ces cas sont heureusement fort rares, et leur nombre diminue de jour en jour, au fur et à mesure que l’art va se perfectionnant.
Les personnes étrangères à la médecine ajoutent une grande Importance à la connaissance des causes des maladies : elles ne manquent pas de dire que l’ignorance des causes entraîne nécessairement l’impuissance de l’art. Que voulez-vous faire, en effet, contre une maladie dont vous ignorez les causes ? comment pouvez-vous raisonnablement espérer de la traiter avec avantage, si vous Ignorez cet élément capital, ses causes prédisposantes, occasionnelles, prochaines, sa cause première surtout’, qui constitue son essence. Vous ignorez quel est l’ennemi que vous avez à combattre, et vous avez la prétention de le vaincre? Vaine présomption!
Et d’abord, nous ne savons le tout de rien, a
dit encore Mon ta Igné, avec sa raison supérieure. Dans aucune science, on ne connaît la cause première des choses, ce qui n’empêche pas qu’on n’en tire des résultats pratiques de la plus grande utilité.
Prenons quelques exemples. L’essence du calorique est inconnue ; on ne connaît ce principe que par les effets qu’il produit : dilatation et rétraction des corps, chaleur, avec ou sans lumière, etc. Voilà ce qui nous démontre qu’il existe un principe qui peut être tantôt libre, tantôt latent, tantôt combiné, etc. C’est à ce principe , connu seulement par ses effets , qu’on a donné le nom de calorique ; principe dont l’existence nous est ainsi bien démontrée, mais dont l’essence échappe à notre intelligence. Celte ignorance n’a pas empêché d’employer cet agent à tous les usages de la vie, et dernièrement encore de mettre en œuvre sa force expansive pour franchir les espaces avec une rapidité inconnue de nos aïeux. C’est par la force expansive du calorique qu’en douze jours des vaisseaux dévorent la distance qui sépare les deux continents , et que sur des voies de fer, de lourdes et volumineuses machines
glissent comme le vent , et transporteront bientôt des milliers de voyageurs d’un bout de l’Europe à l’autre, en moins de temps que nous n’en mettons aujourd’hui pour aller de Paris à Lyon. '
Je ne veux pas énumérer tous les services que l’homme tire du calorique (on entrevoit de quelle longueur pourrait être ce chapitre), et pourtant j’en ignore la cause prochaine ! 11 faut en dire autant de la lumière, dont l’essence est ravie à notre intelligence ; autant de l’attraction, dont les effets si déterminés, si rigoureux, peuvent être soumis au calcul , mais dont la cause prochaine est impénétrable au génie humain ; autant de l’électricité , qui se traduit et nous révèle son existence par des étincelles, des attractions et des répulsions , etc., maia dont la nature Intime se dérobe à notre débile compréhension. Eh bien , l’ignorance de la nature Intime de cet agent tout-puissant (pour ne parler que de ce dernier) a-t-elle empêché Franklin de ravir la foudre au ciel? et dans ces derniers temps, de soustraire aux maladies, a Ift mort, une multitude d’ouvriers auxquelles la dorure des métaux par le mercure les expo-
sait incessamment? A-l-elle empêché qu’on employât l’électricité à transmettre la pensée, avec la rapidité qui l’enfante, à des distances déjà bien grandes et qui réellement peuvent n’avoir pas de bornes? Si donc on peut tirer de si grands avantages d’agents dont on ignore la cause première , on entrevoit déjà de quelle utilité peut être une science qui ignore la cause première des sujets qui forment son domaine.
Les causes en médecine ne sont ni plus ni moins ignorées que dans les sciences les plus positives, et pas plus qu’elles elle n’en éprouve de dommage. Nous venons de voir que l’ignorance où sont les physiciens des causes premières ne leur avait pas interdit de faire les plus belles applications de leur science aux arts utiles; de même l’ignorance où sont les médecins des causes prochaines des maladies ne les empêche pas de tirer souvent les malades du tombeau.
Comme les physiciens, et aussi positivement qu’eux , nous pouvons remonter à l’existence d’une cause première des maladies ; nous possédons des caractères aussi sûrs , aussi incontestables que les leurs, qui nous démontrent
l’existence de causes premières. Mais de même que les phénomènes physiques sont impuissants à déceler la nature intime de leurs causes, de même les caractères dont nous parlons sont incapables de révéler l’essence de celles qui engendrent les maladies. Certes, l’éruption variolique atteste l’existence d’une cause spécifique tout aussi clairement que les étincelles, les attractions et les répulsions, attestent l’existence d’une puissanee spéciale : qui oserait nier que cette éruption, toujours la même, et que le médecin peut même à son gré transmettre d un individu a un autre convenablement disposé , ne reconnaisse une cause toujours identique ? Eh bien, celte cause spécifique est démontrée d’une manière tout aussi incontestable pour toutes les éruptions cutanées; car la cause de la variole n’est pas celle de la scarlatine, la cause de celle-ci n’est pas celle de la rougeole, de la gale, du zona, de l’éryslpele, etc. etc. La forme de l’éruption, si differente dans chacune d’elles , trahit nécessairement une cause différente, mais elle n’en fait pas connaître l’essence; elle se borne à en atte.ster la nécessité exactement et de la même
manière, ni plus ni moins, que les effets physiques décèlent une cause qui les produit, sans en découvrir la nature intime. Si nous voulions passer en revue les autres maladies , nous verrions que les altérations organiques qu’elles laissent après elles forcent à reconnaître qu’il existe une cause spéciale qui les produit. Nous verrions l’évolution des glandes de Peyer démontrer la nécessité d’une cause typhoïde, etc.; les tubercules , les cancers , témoigner de l’existence d’une cause particulière, sans en révéler l’essence. Les physiciens sont donc bien mal venus de nous reprocher notre Ignorance des causes prochaines, pulsqu’en définitive, nous sommes aussi avancés qu’eux sur ce point. Et que peuvent exiger de plus les gens du monde ? Quoi ! la médecine est aussi avancée que les sciences les plus exactes, et vous demandez plus encore? vous demandez l’impossible?
Mais, voyons, la connaissance que vous exigez est-elle nécessaire au succès du traitement des maladies?
Vous avez une fièvre Intermittente pernicieuse; le second ou le troisième accès vous tue infailliblement. Le médecin ignore la cause,
la nature intime de la maladie: il vous administre quelques centigrammes de sulfate de quinine, et vous guérissez, et vous guérissez à l’instant! Que voulez-vous de mieux? que ferait de mieux le médecin s’il connaissait l’essence de la fièvre pernicieuse?
Une pneumonie ou toute autre inflammation simple est produite : qu’importe au médecin que ce soit telle ou telle cause qui l’ait occasionnée? que pourrait-il contre cette cause, la maladie une fois engendrée? quelle prise aurait-il contre le froid , le chaud , les impressions morales vives ? que font ces causes à la thérapeutique ? La maladie existe , il la traite, il la guérit: que veut-on de plus? Ainsi, l’on arrive à une thérapeutique efficace, puissante, sans la connaissance des causes.
Sans doute , cette connaissance serait satisfaisante pour l’esprit:
Félix qui potuit rerum cognoscere causas;
mais il faut savoir ignorer ce qu’il ne nous est pas donné d’apprendre, et puisque cette Ignorance est la même dans toutes les sclen-
ces, ce qui ne les empêche pas d’être éminemment utiles, puisqu’elle n’empêche pas le mé-
decin de guérir, à quoi bon en faire une objection spéciale contre l’utilité de la médecine?
Est-ce à dire pour cela que la connaissance des causes soit complètement inutile à la médecine ? Certes , on ne saurait nous prêter un aussi absurde paradoxe. Nous avons voulu seulement prouver que la médecine pouvait être très-utile, rendre d’immenses services, ravir à la mort bien des victimes, quoiqu’elle ignorât les causes premières des maladies. Nous avons voulu prouver encore que sous ce rapport, elle n’avait rien à envier aux sciences les plus exactes, et nous pensons avoir atteint notre but.
Maintenant , nous accorderons volontiers que la connaissance des causes est .précieuse, en hygiène, pour prévenir les maladies et entretenir la santé. Ce n’est pas nous, qui avons consacré nos veilles à l’étude des influences des agents extérieurs et intérieurs sur l’organisme, qui nierons rutlllté de cette connaissance (1) ; mais de ces causes , de
(1) Cours élémentaire d’hygiène, par L. Roslan ; 2^ édit., 2 vol. in-8”.
ces influences, nous en connaissons un grand nombre déjà , et tous les jours nous apprenons à les apprécier d’une manière plus rigoureuse encore , grâce aux progrès incessants des sciences physiques. Les causes morales qui produisent tant de ravages dans l’organisme peuvent être appréciées dans l’immense majorité des cas, et cela malgré la volonté du malade, et leur soustraction peut rendre la vie à un malheureux. Les faits célèbres que nous avons cités le prouvent suffisamment. Mais jusqu’ici , il faut l’avouer, nous n’avons pu pénétrer les mystères des causes premières; heureusement, comme nous venons de le dire, que l’on peut se passer de cette connaissance dans le traitement des maladies !
Les gens du monde ont tous plus ou moins la prétention de ne ressembler à personne. Entendez-les vous parler de leurs maux : on n a jamais vu rien de pareil , jamais personne n a eu ce qu’ils ont ; leurs maladies ont une physionomie qui n’est qu’à eux. Entendez-les parler de leur constitution : ils ont un tempérament particulier, il faut connaître leur tern-
pérament; rien n’est plus difficile, disent-ils, que la connaissancê de ce tempérament ; il n’y a qu’un médecin qui le connaisse , etc. Voyons ce qu’il y a de fondé dans ces assertions, et jusqu’à quel point elles sont acceptables , comme établissant des difficultés insurmontables dans l’exercice de notre art.
Et d’abord , cette disposition d’esprit qui les porte à croire qu’ils n’ont que des maladies particulières, extraordinaires, qui ne sont qu’à eux , est entretenue , fortifiée par l’ignorance où ils sont qu’il en existe de semblables; parce que, dans leur étroite sphère, ils n’ont pas entendu parler de maladies pareilles, ils s’imaginent qu’il n’en existe pas. Nous avons tous, dans nos études, éprouvé un sentiment analogue. Nous avons généralement une telle confiance en nous , que ce que nous ne savons pas, nous croyons que tout le monde l’ignore, ou plutôt nous croyons que la chose que nous ignorons n’existe pas. Entendez ce praticien obscur vous rendre compte d’une maladie; il ne vous dira pas: Je n’ai rien trouvé dans tel organe , etc. Il vous dira : Il ny a rien dans tel organe. Pour le
traitement, il vous dira: J’ai employé tous les moyens possibles , tous les moyens connus. Et chacun en est là. N’ayez peur que l’on vous dise : Je n’ai rien pu découvrir chez ce malade, je ne sais ce qu’il y a; mes sens sont impuissants à reconnaître cette maladie, je n’ai point assez d’habileté pour cela ; j’ai donné tous les remèdes que je connaissais, vous devez en connaître d’autres; vous pouvez sans doute prescrire un autre traitement. Oui ne se souvient des variétés anatomiques qu’il a trouvées dans ses premières dissections , variétés qui n’étaient en résultat que le fruit de son ignorance? Eh bien, les malades ont tous plus ou moins la prétention d’avoir entendu parler de , la plupart des maladies, de les avoir entendu décrire; et comme, en effet, ils ne peuvent en connaître qu’un très-petit nombre, et encore fort imparfaitement, est-il étonnant qu’ils croient avoir des maladies qui n’ont jamais existé? Cette raison , jointe à cette disposition si naturelle dont nous parlions tout à l’heure, de se croire en tout des exceptions , explique surabondamment la crainte chimérique où ils sont que leur maladie soit inconnue du médecin dont ils réclament les conseils.
Quant à ce qu’ils appellent leur tempérament, qu’entendent-ils par cette expression ? Des dispositions Individuelles qui les rendent, en effet, susceptibles d’impressions exceptionnelles; c’est ce que l’on nomme en médecine idiosyncrasies. Ainsi les uns répugnent à telle substance alimentaire, les autres à tel médicament ; ces substances produisent sur eux des évanouissements, des tremblements, des convulsions, des horripilations, des nausées, des vomissements, même des éruptions à la peau, des érysipèles, des urticaires, et enfin c’est tout le chapitre si connu des sympathies et des antipathies. Les gens du monde s’imaginent .que ce sont là d’immenses, d’insurmontables difficultés; que jamais le médecin ne peut parvenir à connaître ces individualités; que, fussent-elles connues , elles échappent à toute espèce de modificateurs et apportent dans le traitement des maladies des entraves invincibles. Hélas ! ils ne savent pas qu’un élève de deuxième année connaît déjà toutes ces exceptions; qu’il ne faut pas dix minutes d’examen à un médecin médiocrement intelligent pour être informé de toutes ces prétendues diffi-
cultes, les connaître à fond et les surmonter sans peine. Ils ne savent pas ( et comment le sauraient-ils?) que ce sont les éléments les plus simples de l’art de guérir. Mais comment ne songent-ils pas que, puisque eux, qui n’ont jamais étudié la médecine, s’aperçoivent de ces difficultés, elles doivent à plus forte raison avoir frappé les personnes qui ont consacré leur existence à l’étude de cette science, et que depuis le temps qu’on s’en occupe, elles peuvent et doivent être parfaitement appréciées ?
Mais les malades eux-mêmes n’ont rien de plus pressé que de vous informer de ces singularités; c’est pour ainsi dire la première chose dont Ils Instruisent le médecin qu’ils appellent. Avez-vous une douleur à calmer , ordonnezvous l’opium ; « Ah ! ne me donnez pas d’opium, je ne puis pas le supporter; il m’agite, il m’empêche de dormir, il trouble tout mon être, il m’occasionne des vomissements, enfin il ne m’a jamais réussi. » Ordonnez-vous un bain: « Ah! monsieur , je ne puis pas les supporter ; ils me fatiguent horriblement, ils me donnent des attaques de nerfs! » etc. etc.
Et ne croyez pas d’ailleurs que ces idlosyn crasies soient fréquentes : l’espèce humaine est créée sur un type dont elle s’éloigne peu, et les anomalies sont les exceptions; et vous le voyez , rien n’est plus aisé que de les connaître.
L’ignorance où nous sommes sur la manière dont les médicaments exercent leurs actions sur l’organisme n’est pas un argument qui paraisse moins puissant à nos antagonistes. Comment oser administrer un remède dont on ne connaît pas le mode d’action ? Qu’y at-il de plus conjectural que l’administration d’un agent dont la manière d’agir est inconnue ? N’est-ce pas se conduire au hasard? N’est-ce pas faire comme l’aveugle , auquel on a si souvent comparé le médecin , qui, armé d’un bâton , frappe tantôt sur le malade, tantôt sur la maladie? Mais est-il bien vrai qu’il soit nécessaire de connaître la manière dont un remède agit pour le diriger avec utilité contre un état morbide? J’aimerais autant que l’on me dît qu’il est nécessaire de savoir la manière
dont les aliments agissent sur l’organisme, pour oser alimenter quelqu’un malade ou sain. Ne suffit-il pas que l’expérience ait appris que les substances alimentaires réparent les pertes subies par l’économie animale, restituent les molécules dissipées par l’action des organes, rétablissent les forces épuisées, pour donner des aliments afin de réparer toutes ces pertes ? De tout temps, on s’est contenté des données fournies par l’expérience pour cela. A-t-on attendu de connaître le mode d’action des aliments, pour se nourrir? Une observation répétée a appris que telle espèce d’aliment produit tel résultat, de préférence à tout autre ; que certaines substances réparent promptement , sans exciter les individus qui en font usage; que d’autres excitent, et nourrissent peu ; que d’autres nourrissent peu , et relâchent les tissus, etc. L’expérience de tous les jours a suffi pour faire établir ces vérités. A-t on besoin de savoir la manière dont ces substances produisent ces effets , pour les employer à propos? Ne suffit-il pas des enseignements de l’observation directe, et n’agi t-on pas avec une suffisante connaissance de cause.
dirigé par un guide aussi sûr? Certes, il serait plus eurieux, la seienee serait plus satisfaite, si le mode d’action de ces substances nous était révélé; mais il est évident que l’art n’y gagnerait rien. Eh bien , ce raisonnement s’applique avec rigueur aux médicaments. L’expérience constate leur action, mais la manière dont ils produisent cette action nous est complètement dérobée, et cependant nous les appliquons tous les jours avec le plus grand succès. Connaissons -nous la manière d’agir du quinquina ? Certes non , et quel médicament produit journellement plus de merveilles ? Savons-nous comment agit le mercure , la vaccine ? Peut-on nier leurs bienfaits? Les narcotiques, sommes-nous aujourd’hui plus avancés sur leur mode d’action que du temps de Molière ? Savons-nous autre chose que le virtas dormitiva? Enfin, savons-nous rien du mode d’action de toutes les puissances thérapeutiques? L’expérience suivie d’àge en âge a appris que, dans certaines circonstances données , des substances médicamenteuses produisaient tels effets constants. Cette connaissance a suffi, et suffit encore aux médecins,
pour administrer ces agents dans de semblables circonstanees, et en retirer les effets les plus heureux. Que faut-il de plus au médecin , que peuvent de plus demander les malades? Si l’on connaissait la manière d’agir du sulfate de quinine, guérirait-on mieux les fièvres intermittentes ? Préviendrait-on plus sûrement la variole , si l’on connaissait le mode intime d’action du virus vaccin? et ainsi de suite. Certes, l’intelligence éprouverait une satisfaction bien vive si l’on venait à découvrir le mystère de l’action intime des médicaments; la théorie ferait un pas immense, mais l’art ne serait pas plus parfait : donc, l’ignorance où nous sommes des actions premières des remèdes ne justifie en aucune manière l’incrédulité des détracteurs de la médecine , et ne les autorise nullement à rejeter son pouvoir.
Loin de nous cependant l’idée de n’admettre en médecine qu’un empirisme pur, qu’un empirisme borné. Personne plus que nous n’ajoute d importance aux raisonnements rigoureusementdéduitsdesfalts,etauxlumières qu’ils peuvent jeter sur la science; personne plus que nous
ne désire qu’un jour les causes premières, la nature intimedes maladies, le mode d’action de tous les agents, nous soient révélés. La science touchera alors à sa perfection ; mais nous avons voulu prouver que ces connaissances purement scientifiques, purementthéoriques, n’exerçaient aucune influence sur l’application, sur l’art en un mot, et sur l’utilité dont il est tous les jours, et nous pensons avoir mis cette proposition hors de doute.
Mais ce n’est pas seulement de l’ignorance où nous sommes sur le mode d’action des médicaments que nos adversaires tirent un argument qui leur paraît péremptoire , c’est encore sur l’incertitude des effets que les agents thérapeutiques déterminent dans l’organisme qu’ils appuient leurs raisonnements. « Les mêmes maladies traitées par des remèdes différents , quelquefois même par des remèdes opposés, guérissent également. Le même remède produit des effets différents , ou même opposés , suivant des circonstances qu’on ne peut ni prévoir ni calculer : de là les prétentions des médecins de guérir leurs malades autrement et mieux que leurs cou-
frères; de là une grande Incerlltnde dans la thérapeutique des maladies, et par conséquent un doute légitime sur la valeur de la médecine : car si les maladies guérissent par des moyens différents ou même opposés, qu’importe le traitement qu’on mette en usage. »
Nous exposons cette objection dans toute sa force; et, de fait, si elle était réelle, c’en serait fait de la puissance de la médecine. Mais il s’en faut de beaucoup que les choses se passent réellement ainsi ; et quoiqu’on soit forcé d’avouer que la nature guérit quehjuefols malgré le traitement, il est bien certain que ce traitement peut, dans certains cas, tuer le malade , aggraver ou prolonger la maladie, et, dans quelques autres, la diminuer, l’abréger, la guérir. Vous nous direz que ce ne sont là que des assertions gratuites; mais si vous récusez les faits qui les prouvent , vous ne résisterez pas , sans doute , aux raisonnements qui les démontrent. En effet , pour admettre que les malades guérissent par des moyens opposés , il faut admettre que rien ne mut, que rien n est utile; que rien ne fait du