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mal , que rien ne fait du bien ; que tout est indifférent. Il faut admettre que rien ne peut aggraver une maladie, que rien ne peut la diminuer , et , conséquemment , que tout est également bon , également mauvais ; que tout peut également l’aggraver ou la diminuer ; que rien ne tue , rien ne guérit, ce qui est absurde. Il faut admettre, par exemple, que dans une inflammation des poumons , il est indifférent de donner de l’eau-de-vie ou de l’infusion de mauve.
Mais vous admettez facilement qu’un mauvais traitement aggrave une maladie ; tous les jours , vous dites que les médecins tuent leurs malades : vous pensez donc qu’un traitement opposé les soulagerait, les guérirait?
Mais d’où vient donc cette apparence dans l’identité d’action de médicaments opposés dans les mêmes maladies? Cette anomalie est, en effet , plus apparente que réelle. Et d’abord , la nature est bonne ; elle résiste très-souvent aux erreurs des médecins ; elle guérit le malade en dépit d’un mauvais traitement, ce qui ne veut pas dire qu’il n’eût mieux guéri par un meilleur ; ce qui ne veut pas dire que les
erreurs des médecins soient indifférentes. En second lieu , la maladie qui guérit par des moyens opposés peut cependant n’être pas la meme, ou netre telle que pour des yeux mal exercés. La pneumonie que l’on guérit par le quinquina n’est pas celle que l’on guérit par les saignées. 11 existe toujours des différences dans la nature, la période de la maladie, l’âge, la constitution des malades, les traitements antérieurs , etc. , qui peuvent expliquer ces contradictions apparentes. En troisième lieu , des moyens qui peuvent vous sembler opposés peuvent avoir une manière d’agir analogue ; enfin , l’interprétation des faits peut être seule en défaut.
Au reste, nous pensons qu’une même maladie ne guérit pas par un seul moyen de traitement , mais qu’elle peut guérir par différentes méthodes. Ainsi , la chirurgie rend la vision , dans la cataracte, par l’abaissement ou l’extraction du cristallin ; elle arrête une hémorrhagie par la ligature ou la torsion des artères; elle enlève un calcul vésical par l’extraction ou la llthotripsie ; mais il existe toujours un traitement qui est le meilleur, et le plus habile médecin est celui qui sait l’eiuployer.
L’objection la plus puissante que les clétracteurs de la médecine adressent à cet art, celle qui semble leur donner gain de cause, les faire triompher en un mot, est, sans contredit, celle c[u’ils tirent des interminables discussions, disputes, contradictions , qui régnent parmi les médecins. Ce reproche a été spirituellement formulé par ces mots: Hippocrate dit oui , et Galien dit non. Vous vous disputez, donc vous n’êtes sûrs de rien ; donc votre science est vaine, elle n’existe pas. Eh bien ! voyons donc quelle valeur réelle cette objection peut avoir, voyons si elle détruit la certitude et l’utilité de la médecine. Nous avons un moyen bien simple pour cela; passons en revue c[uelquesunes des sciences les plus certaines, les plus généralement reconnues pour vraies , pour positives; examinons les beaux-arts. Voyons si parmi les gens qui les cultivent avec éclat. Il n’existe ni discussions, ni contradictions, ni disputes; et s’il en existe, voyons si ces discussions, disputes et contradictions empêchent ces sciences et ces beaux-arts d’être, et si elles les empêchent surtout de répandre leurs bienfaits sur le monde.
Prenons In cliiniie , science créée sous nos yeux , et sans cloute pour longtemps inachevée. Examinons la physique, science plus positive peut-être, puisqu’elle appuie ses théories sur les mathématiques. Voyons ce qui se passe dans les beaux-arts ; et si, dans ces sciences et ces arts , nous voyons les savants et les artistes qui les cultivent incessamment aux prises entre eux, sur tous les points, sur toutes choses; et si, malgré ces discussions , nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître l’existence de ces sciences, de ces arts, et leur utilité, de quel droit exigerait-on que la médecine seule fût exempte de ces mêmes divisions ? Et pourquoi voudrait-on que ces contradictions, qui ne portent nulle atteinte à l’existence des autres sciences, détruisissent celle de la médecine, et lui ravissent toute espèce d’utilité?
Nous ferlons un volumineux ouvrage si nous voulions seulement énumérer les principaux sujets de dissidence qui se rencontrent en physique; à chaque pas, nous sommes arrêtés par la divergence des opinions. Sans doute, les physiciens de l’antiquité durent avoir de nombreuses discussions. Aristote discuta
avec les physiciens de son temps; Archimède ne dut pas établir ses découvertes sans contestations. Mais passons aux temps modernes. Galilée obligé de fuir de Pise, sa patrie, pour la hardiesse de ses opinions en physique; traîné, à soixante et dix ans, devant le tribunal de l’inquisition , pour avoir osé dire que la terre tournait autour du soleil ; obligé d’abjurer à genoux ce qu’on appelait ses erreurs; emprisonné pour avoir éclairé le monde , et répétant ce mot d’une désolante conviction : e pur si muove J
Toricelli et Roberval se disputant sur les propriétés de la cycloïde ;
Isaac Newton persécuté et réduit au silence, pendant plusieurs années, par les critiques acharnées de Hooke; ses dernières années empoisonnées par ses vives discussions avec Leibnitz; et, pour franchir un long espace, voyez sa théorie de l’émission de la lumière battue en brèche par le système des vibrations de Fresnel.
Puisque nous en sommes sur la lumière , examinons un seul point : l'œil s‘ accommode aux distances. Kepler suppose que l’œil s’al-
longe suivant son axe , à mesure que l’objet approche.
Le docteur Surin pense que la cornée seule change de forme et de courbure ; Moulin , Home, Ramsden, etc., se rangent de son avis.
Descartes, Pemberton, Albinus”, Hunter et Obers cherchent à prouver que le cristallin est formé de libres musculaires, et qu’il peut changer de courbure par ses contractions ; le docteur Young adopte cette opinion ; Poterfield soutient que le cristallin peut éprouver un mouvement de translation d’avant en arrière , et vice versa;
Lahire et Leroy, que la mobilité delà pupille suffit seule pour expliquer le phénomène ;
M. Poulllet pense que toutes ces explications n’expliquent rien, et que les différences de densitédes couches du cristallin, jointe à la contractilité de la pupille, peuvent rendre compte de la vision à distance.
Enfin, entrons dans le palais de l’Institut de France, et assistons à quelques-unes de ses séances. Voyez la paix de ce sanctuaire des sciences incessamment troublée et compromise. Entendez M. Librl disputant contre l’il-
lustre Arago ; celui-ci , contre M. de Pontécoulant ; le savant M. Biot, contre tous ses collègues, etc. Eh bien, dites-nous, toutes ces discussions empêchent-elles la physique d’exister, et d’être peut-être la science qui honore le plus l’esprit humain? Empêchent-elles surtout de rendre à l’humanité les plus nombreux, les plus signalés services ? Ont-elles empêché de donner à la société la balance, les puits artésiens, les jets d’eau, les chemins atmosphériques, la machine pneumatique, les aérostats, les baromètres, les thermomètres, les machines à vapeur, les bâtiments à vapeur, les chemins de fer, la boussole, l’électroplastle , le télégraphe électrique, le paratonnerre, les horloges, les microscopes, les télescopes, les lunettes d’approche, les besicles , les miroirs, le daguerréotype, la fantasmagorie, la lanterne magique , les phares? etc. etc.
Le domaine de la chimie est-il du moins plus paisible? Hélas! nous sommes encore tout ému des débats déplorables qui viennent de se passer sous nos yeux au sujet de l'arsenic; nous admirons encore avec quel immense talent notre illustre ami M. le professeur
Orfila a combattu dans cette arène. Ne citons que cet exemple entre mille , car le champ de cette science est tout aussi fertile en discussions que celui de la physique. MM. Dumas, Liehig, Berzelius, Pelouze, Péligot, Laurent et tant d’autres y soutiennent des luttes à chaque instant renaissantes; il n’est pas un point de la science qui n’ait retenti de leurs différends. En tirerez-vous la conclusion que la chimie est une science vaine, qu’elle n’existe pas? Mais elle vous accable de ses bienfaits, si nombreux qu’il nous est même interdit de les énumérer.
La justice est-elle un vain nom ? existe-t-elle, n’existe-t-elle pas? Voyez les jugements opposés des divers tribunaux dans une même cause; voyez, dans toutes les causes sans exception, un avocat plaidant pour oui , et un autre plaidant pour non. Citez un article des codes qui ne soit sujet à contestation , dont l’application n ait donné lieu à quelque procès ; cependant, s’est-on jamais avisé de dire qu’il n y avait pas de justice, qu’il n’y avait pas de loi ? Dans quelle autre institution humaine y a t-il plus de contradictions , puisqu’elles en sont la base et l’essence? Et pourtant les
cours, les tribunaux ne sont pas fermés encore.
IVe disons rien de la philosophie, de la métaphysique, de la politique surtout, de la religion ; il est des sujets auxquels il est dangereux de toucher.
Mais jetez les yeux sur la littérature, sur les arts, sur la peinture, sur la musique, etc. Vous rappelez-vous les combats acharnés que se livraient naguère encore, dans les feuilletons , dans des brochures , dans des ouvrages de prose et de vers, aux théâtres, dans les foyers, au parterre surtout (champ de bataille quelquefois ensanglanté) , les classiques et les romantiques? avez-vous retenu les aménités que se renvoyaient ces courtois athlètes? Eh bien, cela fait-il qu’il n’exlsîe pas de poésie? pensez-vous seulement en tirer cette conséquence qu’il n’existe pas de poésie? Cela vous empêche-t-il d’être charmé des vers d’Homère, de Virgile, du Tasse, de Corneille, de Molière, de Lafontaine, de Racine, de Milton, et de tant d’autres? Les poètes sont en dissidence, ils se battent, ils se déchirent; mais ils produisent des œuvres qui nous ravissent. Seriez-vous assez Ingrats pour les
nier, pour nier leur art enchanteur, lorsqu’ils nous donnent de si vives jouissances? Et pourtant il n’y a pas un point de cet art qui ne soit le sujet d’une discussion et souvent d’une dispute. Consultez plutôt Dacier, de militante mémoire.
Le champ de la peinture est sans doute plus paisible? Dans lesllence de l’atelier, la moindre dissidence ne saurait pénétrer: la nature qui est là sous les yeux , la nature que seule il faut rendre , la nature éminemment vraie , ne saurait permettre le plus léger désaccord? Qu’en dites-vous? Eh bien, voyez de quels dégoûts on abreuve les artistes les plus éminents, qu’on oblige, à force d’outrages, à cacher leurs œuvres aux regards, lorsqu’on ne va pas jusqu’à les empêcher de produire. I.a savante peinture d’Ingres est conspuée, on dénigre le sage pinceau de Delaroche, on verse le mépris sur le talent poétique de Scheffer, le génie original de Decamps est ravalé ; mais la peinture demeure, et nous admirons les chefs-d’œuvre quelle enfante. Raphaël, Michel-Ange, Dominiquin, Guide, Corrége , Albane , Poussin, Lesueur, David , Gros, Glrodet, et vous, habiles
peintres vivants , que nous importent vos dissensions; vos travaux restent, ils attestent un art divin, et, reconnaissants , nous vous admirons! Ne serait-il pas, en effet, bien venu celui qui arguerait de vos divisions contre l’existence de l’art? ne ferait-il pas là une brillante preuve d’esprit : les peintres se disputent, donc il ri y a pas de peinture !
Que serait-ce si nous rappelions ce qui s’est passé et ce qui se passe encore en musique, en musique, dont les idoles sont détrônées régulièrement tous les dix ans? Rappellerons-nous les disputes , les combats à outrance qui troublèrent la société vers la fin du siècle dernier? les querelles des piccinistes et des glükistes? Qui n’a entendu parler de ces démêlés bruyants qui agitèrent tant nos aïeux ? de tant d’autres moins retentissants qui travaillent de nos jours encore le monde musical ? Chaque artiste, chaque genre n’a-t-il pas ses admirateurs ardents et ses détracteurs passionnés ? Cela prouve-t-il que la musique n’existe pas, et renonce-t-on pour cela aux douces jouissances qu’elle procure?
Qui donc a jamais pensé à tirer de ces
conlraclictions la conséquence que la musique n’existait pas? Les musiciens se disputent, les musiciens ne peuvent pas s’entendre; donc leur art est vain, donc leur art n’existe pas (1).
(1) L’illustre Cabauis a fait, comme chacun sait, uu Traité sur le degré de certitude de la médecine ^ où il a déployé tout son admirable talent philosophique et son style noble et abondant. J’ai beaucoup regretté de ne pouvoir faire un plus grand nombre d’emprunts à cet écrit d’un homme supérieur; mais les temps ne sont plus les mêmes, et nous avons dû envisager notre sujet d’une manière différente. Le moment où écrivait ce médecin philosophe lui permettait encore de faire beaucoup de suppositions, d’émettre beaucoup de probabilités. Cette manière serait peu goûtée de notre époque positive. Pour prouver l’utilité delà médecine, pour démontrer sa certitude, on ne supporterait pas qu’on se basât sur des conjectures : ainsi cet éloquent écrivain n’hésite pas à développer, dans des pages nombreuses , de longues considérations sur les premières découvertes de la' médecine, et sur la marche de l esprit humain dans les déductions des règles qui en résultent. Tout ce qu’il a dit à ce sujet peut être très-bon, mais ne peut être que conjectural. Quelles preuves voulez-vous baser sur
11 est donc souverainement injuste de vouloir que la médecine seule, parmi les sciences et les arts, soit exempte de discussions. II est souverainement absurde de dire que les discussions prouvent l’incertitude et la vanité de l’art, que puisqu’on se dispute, cela prouve qu’il n’y a rien de vrai , rien de sûr en médecine, et que cette science ne saurait être bonne à rien , que même elle n’existe pas (1). S’il en
des conjectures ? Les conséquences qui se déduisent de ces prémices mal assurées auront toujours un caractère incertain, et ne pourront jamais jiorter la conviction dans les esprits. Il reste toujours quelque doute de cette manière de procéder. Nous avons préféré aborder tout de suite les objections principales; les combattre par des faits, par des calculs, par des raisonnements : toutefois, la lecture de l’écrit de Cabanis sera toujours d’un immense intérêt.
(1) On convient sans peine qu’il y a de mauvais médecins, qu’on traite mal les maladies , qu’on tue les malades ou qu’on les laisse mourir; mais si l’on convient qu’il y a de mauvais médecins , qu’il y a de mauvais traitements, on convient implicitement qu’il peut y avoir de bons médecins et de bons traitements. Il est évident que s’il y en a de mauvais, ceux qui sont opposés doivent être bons; que, s’ils n’existent
était ainsi, si ce raisonnement avait le sens commun, il n’y aurait rien de vrai, rien de sûr, rien de bon dans aucune science , dans aucun art; il n’en existerait aucun, puisqu’on se dispute dans tous : Et tradidil mundam dis^ putationibus eorum.
On ne dispute pas plus en médecine que dans les autres sciences , ni autrement.
Certes, il y a dans cet art un grand nombre de points encore obscurs , et jusqu’à ce que ces points soient élucidés , on pourra discuter. On discute particulièrement sur la théorie ; ce sont surtout les systèmes qui ont été de tous temps sujets à discussion. Il suffit de les énumérer pour manifester leur Instabilité. Hérodicus renverse les systèmes établis de son temps ; Hippocrate renverse celui d’Hérodicus ; Cnlde renverse Cos. Les empiriques combattent
pas , ils doivent exister : donc il y a un art qu’on peut appeler médecine. Dira-t-on maintenant que cet art est encore à créer ; oh ! c’est là ce qu’il faut prouver. Pour nous, nous croyons pouvoir démontrer que l’art est déjà fort riche, et qu’il rend à l’humanité d’immenses services.
les méthodiques. Ascléplade attaque ses prédécesseurs et principalement Hippocrate ; il crée une médecine corpusculaire. Thémison s’érige en réformateur de la médecine. Viennent les pneumatiques, puis Galien, puis les Arabes, puis les alchimistes. Van Helmont établit son archée; l’école chimiste se fonde. Les géomètres introduisent leurs procédés dans la science. Les physiciens, les mécaniciens prétendent tout expliquer par leurs lois. Frédéric Hoffmann développe le solidisme avec un génie supérieur. Stahl accorde à l’âme la direction de tous les phénomènes de la vie, et l’animisme règne. Arrive le grand Boerhaave, qui emprunte à toutes les sciences des matériaux pour élever un nouvel édifice médical. L’école de Montpellier reste animiste et vitaliste;' celle de Paris enfante l’anatomisme. Brown ressuscite Thémison; Pinel, la médecine hippocratique. Broussais fait table rase et imagine l’irritation.
Il faut bien l’avouer encore , on dispute aussi dans la pratique, dans l’application; les méthodes de traitement sont journellement débattues , révoquées en doute. Mais, que veulent
dire toutes ces discussions? Elles veulent dire que tout n’est pas définitivement fixé, arrêté en médecine; qu’il reste des points incertains; que la pratique et la théorie sont hérissées de difficultés. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de médecine , qu’elle n’existe pas. Sans doute, dans les maladies, il existe une méthode de traitement qui est la meilleure, qui est la bonne, mais on n’y est pas arrivé de prime saut ; il a fallu des essais , des tâtonnements pour y parvenir. L’art ne se fait pas dans un jour.
Mais ces concessions , que tout médecin honnête et consciencieux doit accorder, une fois faites, il faudra bien avouer que, comme les autres sciences, la médecine verse d’innombrables bienfaits sur l’espèce humaine; que tous les jours elle ravit à la tombe quelques victimes ; qu’il n’est pas un individu qui ne lui doive la vie ou celle de quelques personnes qui lui sont chères. Une mère lui doit son enfant; un fils, les auteurs de ses jours; le pauvre, un bienfaiteur ; la société, un homme de génie; la patrie, des défenseurs.
La médecine triomphe dans les maladies
aiguës , c’est-à-dire celles qui menacent le plus promptement et de la manière la plus infaillible l’existence.
Dans toutes les inflammations, elle est utile ; elle guérit des maladies qui tueraient sans elle; dans les fièvres intermittentes, sa puissance éclate au plus haut degré ; dans les hémorrhagies , ses secours sont miraculeux ; enfin, dans les affections chroniques, elle soulage toujours , lorsqu’elle ne guérit pas.
Sans doute, ce sont là d’assez beaux attributs pour mériter la reconnaissance des hommes.