‹ Exposition du dogme catholique (volume 3)Chapitre 1 sur 48 · AUX BUREAUX DE L'ANNÉE DOMINICAINE 94, RUE DU BAC · texte numérisé non relu

AUX BUREAUX DE L'ANNÉE DOMINICAINE 94, RUE DU BAC

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SOIXANTE ET UNIÈME CONFÉRENCE

SOIXANTE-UNIÈME CONFÉRENCE

Credo remissionem peccatorum.

Eminentissime Seigneur, Monseigneur1, Messieurs,

Jésus-Christ, rédempteur du monde et créateur de la société visible des rachetés, gouverne son œuvre par la sainte monarchie qu’il ἃ conslituée et investie de sa divine autorité. Les lois extérieures de son gouvernement nous sont connues, et déjà, en étudiant le dogme de la communion des saints, nous avons pu suivre l’action des lois intimes en vertu desquelles les biens spirituels circulent et s’échangent dans le

1. Son Éminence le Cardinal Guibert, archevêque de Paris, et Monseigneur Racine, Evêque de Chi. coutimi (Canada). |

4 LA NATURE DES SACREMENTS corps mystique du Sauveur. Je vous ai promis, après cette question de physiologie générale, une étude de physiologie partielle, qui nous fera connaître à fond l’œuvre du Christ et les. saintes lois de son gouvernement. Je suis prêt à accomplir ma promesse.

Source universelle des biens qui vivifient et unifient son corps mystique, Jésus-Christ entre en rapport intime avec chacun de ses membres, en leur communiquant sa grâce. Je dis bien sa gräce, car il s’est approprié ce grand don qui ne peut venir que de Dieu, puisqu'il est une participation de sa vie. Nous l’avions perdu par la prévarication de notre premier père, le Verbe incarné l’a racheté, pour nous le rendre, au prix de ses humiliations et de ses souffrances. Toute grâce est donc devenue la grâce de Jésus-Christ ; et, de fait, il n’est personne qui ne l'ait reçue et ne la recoive de lui. Les générations qui ont précédé sa venue ont été sancüfiées et sauvées en vue de ses mérites; la société chrétienne est sanctifiée et sauvée par leur application directe et immédiate.

Sans doute, Messieurs, Jésus-Christ pourrait nous communiquer sa grâce d'une manière

latente, et nous donner l'assurance de ses mystérieuses opérations dans nos âmes par des impressions qui ne seraient connues que de nous. Mais, parce que son amour de l'unité est aussi fort que sa compassion pour nos misères et sa condescendance pour les exigences de notre nature mixte, il a décrété l’union de l'action intime de son gouvernement avec son action extérieure, et en ἃ fait la soudure dans des signes sensibles que nous appelons les sacrements.

L'ordre logique de notre exposition appelle donc aujourd'hui notre attention sur les instruments sacrés, au moyen desquels l’action rédemptrice et sanctifiante de Jésus-Christ pénètre jusqu'aux profondeurs les plus cachées de notre être. J'ai l’intention de vous les faire connaître l’un après l’autre; mais, auparavant, nous les considérerons dans leur ensemble, et nous traiterons d'abord de la nature des sacrements.

On ἃ dit du sacrement : c’est un symbole, c'est-à-dire la représentation matérielle d’une idée et d'une opération saintes, en même temps qu'un signe extérieur autour duquel se rallient les croyances d’une société religieuse,

ὃ. LA NATURE DES SACREMENTS

C'est une chose sacrée : c’est-à-dire une chose spécialement réservée au culte et quon ne peut, sans se rendre coupable de sacrilège, employer aux usages de la vie profane.

C'est un serment : parce qu'il suppose une promesse solennelle, plus forte que notre parole d'honneur, qui nous engage au service de Dieu.

C'est un mystère : parce que ses naïves apparences nous indiquent, dans une ombre religieuse, où notre foi seule pénètre, les plus secrètes et les plus hautes opérations de la Divinité.

C’est un dépot : un dépot dans l'Église, qui le conserve pour le bien spirituel de ses enfants; un dépot dans nos âmes, dont 1] est la lumière, la force, l’ornement, l’incomparable richesse.

Symbole, chose sacrée, serment, mystère, dépot, aucun de ces noms, Messieurs, ne contient la notion plénière du sacrement, et tous ensemble ils ne nous font connaître qu imparfaitement sa nature. Recourons à la définition théologique. Si elle n’égale pas la grandeur des signes augustes dans lesquels Dieu fait pas-

ser sa toute-puissante vertu, elle nous dira au moins ce que nous devons en croire. Je l’emprunte au catéchisme typique dans lequel l’Église a expliqué la doctrine du saint concile de Trente : « Lé sacrement est un signe visible de la grâce invisible, institué pour notre justification ‘. » Mieux encore : «Le sacrement est une chose sensible, qui ἃ reçu de l’institution divine le pouvoir de signifier et de produire en nous la justice et la saimnteté?. » Ce qui peut se résumer en trois mots, que j'ai vus quelque part el que je vais vous expliquer :

« Sacramentum est signum cerlum, sacrosanctum et efficax gratiæ: Le sacrement est un signe certain, sacrosaint et efficace de la grâce. »

1. Sacramentum est imvisibilis gratiæ visibile signum ad nostram justificationem institutum.( Catech. coneil., Trid., part. II. n° 5).

2. Ut explicatius quid sacramentum sit declaretur, docendum erit rem esse sensibus subjectam, quæ ex Dei institutione sanctitatis, et justitiæ tum significandæ, tum efficiendæ vim habet.{Catech. OR ΒΥ δ, part. Il, n° 9).

Le sacrement est un signe certain, parce qu'il a été déterminé par Dieu lui-même.

« Cette détermination n’est pas en notre pouvoir, dit saint Thomas, car Dieu seul possède la vertu de sanctifier. Que nous manifestions notre foi et notre amour par des signes de notre invention, qu'appuyés sur ces signes nous dirisions le courant de notre vie vers le centre de toute vie, rien de mieux; mais, lorsqu'il s’agit des manifestations de la miséricorde et de la bonté de Dieu, lorsqu'il s’agit de faire descendre dans le lit obscur de notre âme le grand courant de la vie divine, il n'appartient qu’à Dieu de choisir sa route, et à nous d'accepter ce qu'il fait’. »

1. In usu sacramentorum duo possunt considerari, scilicet cultus divinus, et sanctficatio hominis : quorum primum pertinet ad hominem per comparationem ad Deum ; secundum autem e converso pertinet ad Deum per comparationem ad hominem.

Non pertinet autem ad aliquem determinare illud quod est in potestate alterius, sed solum id quod est in sua potestate. Quia ergo sanctificatio hominis est in potestate Dei sanctificantis, non pertinet ad hominem

Avant que le sang du Christ eut inondé le Calvaire, l’homme demandait à Dieu, par des signes expressifs de sa foi et de son amour, d’en recevoir, par anticipation, la vertu rédemptrice. Ces signes, il il les déterminer lui-même :

cependant, Dieu n’a pas dédaigné den dans leur institution. Pendant les fréquentes entrevues dont 1] honorait son szrviteur Moïse, lui parlant bouche à bouche, comme dit l'Écri- Lure, 1! mêlait, à la révélation des vérités saintes deslinées à éclairer son peuple, la désignation des signes sacrés qui devaient réchauffer sa piété et exciter dans son cœur des sentiments capables d'attirer la grâce, que les éléments imparfaits de la loi mosaïque ne pouvaient contenir encore. La circoncision., l'initiation sacerdotale, les expiations, l'agneau pascal, les pains de proposition, étaient les sacrements de l’ancienne loi. En les instituant, Dieu venait en

su judicio assumere res quibus sanctificetur; sed hoc debet esse divina institutione determinatum. Et ideo in Sacramentis novæ legis, quibus homines sanctifi- Cantur, secundum illud (ad Corinth., VI, 11). Abluti eslis, sanctificati estis, oportet uti rebus ex divina institutione determinatis. (Summ. Theol., II P., quæst. CO, a. 5.)

aide au génie religieux de l’humanité, avide de signes extérieurs, pour donner satisfaction à la partie sensible de notre nature dans ses relations avec la Divinité, et facilement entraînée sur les pentes de la superstition par les secrètes sollicitations du maudit qui, depuis origine du monde, contrarie les desseins de Dieu et s'applique à singer ses opérations.

Comme la vraie religion, les fausses religions élaient pleines de sacrements : rites mystérieux, dont 1] ne nous reste qu'un imparfait souvenir. « Par ces rites, dit Cicéron, l'humanité dégrossie recevait comme le principe d’une vie meilleure !. » On pourrait contester avec le philosophe ; mais laissons-le passer, et contentonsnous, pour le moment, de constater ce lait remarquable que, dans la vie religieuse des peuples antiques, les initiations, à la fois étranges et terribles, ont constamment répondu au besoin qu'éprouve instinctivement tout être raisonnable d'être quelque chose pour Dieu, et d'unir, par des signes sensibles, la vie humaine à la vie di-

1. Quibus ex agresti vita exculti ad humanitatem sumus, tanquam ea sint melioris vitæ principia. (ab. Il, De Legibus.)

vine. Objets, caractères, figures, actions symboliques, libations, aspersions, ablutions, purifications, confessions, signes imprimés sur le front, lectures de livres incompréhensibles, voix sépulcrales, passages subits de la lumière aux ténèbres, serments redoutables, loi du silence, tel était, à peu près, le programme des mystères du paganisme'. Je dis ὦ peu prés, car la nuit cou-

1. Hæc sunt sacrorum symbola, talus, pila, trochus, poma, turbo, speculum, vellus..….….

Mysteriorum Eleusiniorum hance communem quasi tesseram fuisse : Jejunavi, cinnum ebibi; accepi e cista ; etc. (Euseb., lib. IT, Præpar. Evang., cap. mi.)

D&æmon fallaciorum regnum exercet... etanimas deceptas, illusasque præcipitat... pollicens etiam purgationem animæ per eas quas τελετας appellant, transfigurando se in Angelum lucis per multiformem machinationem in signis et prodigiis mendacii. (S. Aug., lib. IV, De Trinit., cap. 10.)

Diaboli partes sunt intervertendi veritatem, qui ipsas quoque res sacramentorum divinorum, idolorum mysteriis æmulatur. Tingit et ipse quosdam, utique credentes et fideles suos : expositionem delictorum de lavacro repromittit, et si adhuc memini, Mithrasignat tlici in frontibus milites suos : celebrat et panis oblalionem, et imaginem resurrectionis inducit, et sub gladio redimit coronam. (Tertul., lib. De Præserip-

tionibus, cap. 40.)

Nationes extraneæ... sacris quibusdam per lava-

crum initiantur, Isidis alicujus aut Mithræ. Ipsos

vrait de ses ombres discrètes desinfamies dont je ne veux pas évoquer le souvenir, bien qu'on [68 appelât effrontément des choses sacrées. C'était de bonne heure qu'il fallait initier les enfants, et c’eût été un crime de les laisser mourir sans leur avoir procuré cet avantage. Il failait bien qu'ils fussent assurés de la protection des bonnes divinités, afin de n'être pas condamnés à la visite des lieux sombres et désolés où erraient douloureusement les profanes. Être initié, c'était appartenir à l’église des dieux, s’épargner des transmigrations pénibles et honteuses, les lanoueurs de l'attente, et prendre un droit sur l’'ambroisie et le nectar dont se nourrissaient et s’abreuvaient les heureux habitants de lO- Iympe.

Voilà, Messieurs, les renseignements que j'ai pu prendre, çà et là, sur les mystères des religions antiques. Le rationalisme triomphe des analogies qu'il y rencontre. — Les mystères, ditil, étaient les sacrements des païens. Nous y re-

etiam Deos suos lavationibus efferunt. (Teriul., 110. De Baptismo., cap. 5.)

Plutarque, dans ses Apophtègmes, raconte qu'Antalcide, avant d’être initié, fut interrogé par le prêtre sur le plus grand péché dont il avait conscience.

LA NATURE DES SACREMENTS 13 connaissons le développement naturel de la force mystique qui devait tourmenter l'humanité, alors qu'elle n’était encore qu'à l’état rudimentaire. Le Christianisme, qui vint au milieu des temps, s'empara des éléments religieux de l'antiquité, les purifia, et se fit un petit arsenal de rites symboliques très innocents, très anodins, parmi lesquels 1] faut compter les sacrements. Ce qui veut dire qu'il ne s’agit aucunement d’unir la vie divine à la vie humaine par les pratiques sacramentelles, mais de s'élever, par la gymnastique du symbolisme et des figures, jusqu’à la contemplation pure de l'être universel, l'être des êtres, l'Étre-Tout. |

Cette accusation de plagiat n’est pas neuve, Messieurs. Les philosophes des premiers siècles de l’ère chrétienne nous reprochaient déjà d'avoir emprunté no: sacrements aux mystères du paganisme. Leur démontrer qu'il ne pouvait y avoir aucunrapport d'origine entre des pratiques puériles, superstitieuses, souvent immorales, et des signes sacrés merveilleusement adaptés à l'effet qu'on en attendait, et prouvant leur divine genèse par les admirables vertus de ceux qu'ils consacraient, retourner l'accusation contre le

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paganisme et le convaincre de s’être approprié, en les dépravant, les rites des religions divinementinstituées, ce n’était pas chose difficile. Les apologistes chrétiens s’acquittèrent victorieusement de cette tâche". Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de m'étendre sur leur polémique, ni de discuter longuement avec le rationalisme contemporain ; il faudrait tout remettre en question. Permettez-moi de vous renvoyer simplement à nos précédentes démonstrations qui ont établi le fait capital de l'intervention de Dieu dans la vie religieuse de l'humanité, par son Fils

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