II Cor., cap. v
tin, dont on disait : « Rien ne pouvait arracher son esprit triomphant du commerce sacré qu'il entretenait avec Dieu par la prière : Invictum ub ovations animum non relaxabât1. »
Me direz-vous, Messieurs, que personne n'a le droit de mutiler l'harmonieux et noble édifice que Dieu lui-même a construit pour servir de palais à nos âmes, et que maltraiter la chair, comme l'ont maltraitée les pénitents, c'est une barbarie? Eh bien, barbarie pour barbarie, j'aime mieux celle-là que l'ignoble vandalisme dont se rendent coupables les amis du bien-être et de la jouissance. Il n'est aucun de ceux qui étudient scientifiquement et consciencieusement les infirmités humaines qui n'avoue que la pénitence est moins meurtrière que le plaisir. Souvent, même, elle conserve des vies chétives qu'une seule orgie pourrait éteindre. Paul l'ermite, Antoine, Hilarion, Jérôme, étaient des vieillards quand ils arrivèrent au bout de leur douloureuse carrière. Ils eussent, probablement, été tués avant l'âge mûr par les raffinements de la civilisation.
!• Sulpic. Sev. — in vita sancti Martini.
Me direz-vous encore que ces pieux extravagants n'ont point trouvé dans leurs austérités la perfection qu'ils rêvaient? que, si la pénitence assure la domination de l'esprit sur la matière, elle va jusqu'à l'excès? que l'équilibre de notre nature est rompu par l'homme spirituel autant que par l'homme charnel qui sacrifie l'esprit, puisqu'en définitive la chair est sacrifiée ?
Soit. Mais le sacrifice de l'esprit peut être éternel, s'il n'est réparé par la pénitence, tandis que le sacrifice de la chair n'est que passager. Les sages bourreaux qui la tourmentent ont l'œil ouvert sur ses éternelles destinées, et savent que leurs cruautés lui vaudront, un jour, d'autant plus de gloire qu'elle aura été plus affligée. Ah! si nous n'avions en perspective que les affreux mystères de la tombe; si nos corps, petit à petit dévorés par les vers et par les innombrables légions d'êtres microscopiques dont la pierre du sépulcre protège le ténébreux travail, devaient pour jamais disparaître; si de ces merveilleux édifices il ne restait plus qu'une poussière aride? mêlée sans honneur aux éléments de notre
LES PÉNITENTS 24 ï
globe, je comprends que, sans blâmer ceux qui ont le courage de sacrifier la chair poui sauver l'esprit, on s'étonne de leur constant mépris et de leur implacable dureté à l'endroit de cette infortunée moitié de notre nature. Il y aurait peut-être lieu de chercher entre le corps et Pâme un modus vivendi, qui épargnât l'un sans compromettre la dignité de l'autre. Mais, vive Dieu ! la tombe n'est qu'un lieu de passage, et l'oreille attentive des pénitents a pieusement recueilli ces paroles des Saints Livres ; ce Omnes resurgemus : Nous ressusciterons tous. » — Il faut que ce qui est corruptible en nous se revête d'incorruptibilité ; que ce qui est mortel se revête d'immortalité. Et, quand cela sera fait, ce qui est écrit s'accomplira : La mort est absorbée dans la victoire : Absorpta est mors in vicioriâ%. » En cet éternel renouveau de la chair, « ceux qui ont souffert comme le roi des pénitents deviendront participants de sa
1. Omnes quidem resurgemus.... oportet corruptibile hoc induere incorruptionem; et mortale hoc induere immortalitatem. Cumautem mortale hoc induerit immortalitatem, tune fiet sermo qui scriptus est ; absorpta est mors in Victoria, (I Cor., cap. xv; 51-54.)
gloire : Si compati-mur et conglorificabimur ,1 . » Ressembler à Jésus-Christ dans la souffrance, afin de lui ressembler dans la gloire, voilà, Messieurs, la suprême raison des saintes cruautés dont le monde se scandalise. Il ne veut voir que le côté lugubre de la pénitence ; mais quelle sera sa stupéfaction, lorsqu'il entendra un jour les bourreaux de la chair lui dire avec une joyeuse tendresse : — Viens, pauvre amie, viens prendre part à nos glorieuses délices. C'est par excès d'amour que nous t'avons maltraitée; nous voulions te faire belle comme la chair ressuscitée du Sauveur. Ouvre tes yeux qui ont tant pleuré, et fais rayonner tes plaies devenues, aujourd'hui, comme des sources de lumière. Approche-toi du divin soleil qui vient de réchauffer tes froides cendres et de t' appeler à l'immortalité. C'est tout près de lui que tu vas resplendir, parce que. c'est tout près de sa croix que tu as souffert : « Si compatimur et glorificabimur. »
Libre à vous, mondains, de vous préparer dans l'excès des plaisirs une résurrection sans
i. Rom., cap. vin, 17.
honneur, un corps ténébreux, voué au supplice éternel; libre à vous, chrétiens imparfaits, de ne vouloir être que des astres minuscules dans le firmament des élus, si, toutefois, votre mollesse n'empêche pas que vous soyez sauvés. Je vous plains, et j'admire les astres de première grandeur qui gravitent autour de l'humanité de mon Sauveur, dans le plus proche resplendissement de sa gloire! Pénitents, vous avez bien fait. Les splendeurs de votre chair mortifiée seront l'éternel témoignage cle votre sagesse.
Cette sagesse ne va pas sans l'héroïsme, c'est-à-dire sans l'effort vainqueur d'une grande et persévérante difficulté.
On s'imagine, et l'on voudrait bien faire croire, que certaines âmes ont pour l'austérité une sorte cle penchant inné, semblable à ces goûts dépravés qu'on rencontre en quelques natures maladives. Il n'en est rien, Messieurs. Les pénitents n'ont pas d'autres penchants innés que les vôtres. Leur nature déchue, triste fruit du péché, couve en ses flancs les fiévreuses convoitises dont vous sentez le tourment. Vous les flattez; ils les combattent; et, non
contents de se tenir sur la défensive, ils se font agresseurs, ^afin de mieux s'assurer la victoire. La pénitence vous procure quelquefois un passager avantage sur la chair révoltée, et, parce qu'elle s'apaise un instant, vous la croyez domptée. Mais bientôt son brutal réveil vient "vous punir de votre confiante présomption, et vous apprenez à vos dépens qu'on n'est pas encore un héros, pour avoir fait une action d'éclat. Le héros, c'est le pénitent inflexible et toujours armé qui ne laisse à la chair ni trêve ni repos, et qui, sourd à ses plaintes et à ses gémissements, la malmène et la crucifie jusqu'à ce qu'elle pousse entre les bras de la mort le cri suprême de sa défaite. Il sait bien, allez, que son étrange conduite l'expose aux malédictions du monde, à vos murmures et à votre méprisante compassion; mais il va droit en ison douloureux chemin d'expiation , avec la noble fierté d'un géant qu'insultent des pygmées. Que le monde l'appelle extravagant , fou , barbare , sauvage , il ne l'entend pas; et, moi je trouve le monde immensément ridicule.
Plus que cela, Messieurs : Le monde est
ingrat, car les pénitents sont nos bienfaiteurs insignes.
Quand le christianisme naquit, on pouvait dire de la société païenne, alors maîtresse de l'univers, ce que le Psalmiste disait des impies de son temps : * Corrupti sunt et abominabiles fsicti sunt : Ils se sont corrompus et sont devenus abominables1. » Dans l'opiniâtre lutte de la chair contre l'esprit, la chair avait si bien triomphé qu'on pouvait craindre la perpétuelle universalité de son règne. Pour l'affermir, elle a, vait escaladé les autels et obtenu, de l'humanité pervertie, des honneurs divins. La volupté, partout adorée, réglait les mœurs publiques qu'aucune infamie ne révoltait plus. Pour peu que vous ayez cultivé les lettres anciennes, vous avez dû lire, Messieurs, la peinture de ces mœurs, en des auteurs dont le langage hardi jusqu'à l'impudeur raconte, avec une cynique complaisance, les hontes dont ils furent les témoins et les complices.
4, Psalm. LU.
Ce n'était pas, hélas! une crise passagère d'immoralité ; elle avait longuement précédé l'avènement du christianisme, et nous la 'voyons se prolonger encore pendant plusieurs siècles. Au lendemain même de la visite des barbares r saint Augustin entendait autour de lui et recueillait pour la postérité ces cris de la volupté en délire : — « Peuples, applaudissez, non à ceux qui travaillent à votre bien, mais à ceux qui vous procurent des plaisirs. Qu'on necommande rien de fâcheux, qu'on ne défende rien d'impur. Que les rois ne s'occupent pas de la vertu, mais* uniquement de la soumission de leurs sujets; que les provinces leur obéissent, non comme aux modérateurs des mœurs, mais comme aux maîtres delà fortune publique et aux dispensateurs des jouissances... Que chacun puisse faire tout ce qu'il voudra des siens, ou avec les siens, ou avec tous ceux qui seront consentants. Que les lieux publics de débauche se multiplient pour ceux qui en voudront user, mais surtout pour ceux qui n'en peuvent pas avoir chez eux. Que l'on bâtisse de très a mples et de rè > superbes maisons; que l'on fasse bolme chère; que partout où l'on
voudra, où Ton pourra, la nuit comme le jour, on joue, on boive, on se plonge dans l'orgie. Que partout le bruit des danses retentisse; qu'on entende dans les théâtres les applaudissements d'une joie obscène, qu'on y voie s'allumer le feu des plaisirs honteux et cruels. Que celui-là soit l'ennemi public à qui cette joie déplaît, et, si quelqu'un voulait y réformer ou en retrancher quelque chose, que la libre multitude lui impose silence, le chasse ou le lapide. Qu'on tienne pour la religion véritable celle qui procure et conserve aux peuples un tel état de bien-être1. »
Je vous le demande, Messieurs, a quel degré de honte, d'infamie, de putréfaction physique et morale seraient tombées les misérables
1. Populi plandant non consultoribus utilitatum suarum sed largitoribus voluptatum. Non jubeantur dura, non prohibeantur impura. Reges non curent quam bonis sed quam subditis régnent. Provincial regibus non tanquam rectoribus morum, sed tanquam rerum dominato-
ribus et deliciarum suarum provisoribus serviant
cseterum de suis, vel cum suis, vel cum quibusque volentibus faciat quisque quod libet. Abundent publica scorta, vel propter omnes quibus irui- placuerit, vel propter eos maxime, qui privata habere non possunt. Exstruantur amplissimœ atque ornatissinue domus, opi-
générations qui faisaient entendre de pareils rugissements et que la volupté tyrannisait à ce point, si leur décadence n'eût été arrêtée par d'héroïques protestations? Car, entendez-le bien, il ne s'agissait pas seulement d'aménager le bien-être et de régler le plaisir, il fallait une réaction violente, qui affichât hautement le mépris de la chair, la punît de ses excès et F assujetti par la douleur au souverain empire de l'esprit. Les apôtres, en leur vie crucifiée, donnent le signal de cette lutte héroïque contre l'ennemi commun; les générations qui les suivent se préparent clans les austérités de la pénitence aux suprêmes combats du martyre ; et, quand le glaive de la persécution échappe aux mains lassées des tyrans, d'innombrables
para convivïa frequententur ; ubi cuique libuerit et potuerit die noctuque ludatur, bibatur, vomatur, diffluatur. Saltationes undique concrepent, theatra inhonestse lœtitiae vocibus atque omni génère sive crudelissimce sive turpissimae voluptatis exsestuent. Ille sit publicus inimicus, cui hsec félicitas displicet ; quisquis eam mutare vel auferre tentaverit, eurr libéra multitudo avertet ab auribus, evertet sedibus, auterat a viventibus. Illi habeantur dii veri qui hanc adipiscendam populis procuraverint adeptamque servaverint. (S. Aug,, De civit Dei. Lib. II, cap. xx.)
légions de -pénitents vont protester au désert contre ce qui reste de la corruption païenne. Leur exemple encourage l'Église à porter haut les saintes rigueurs de sa législation pénitentiaire, et voilà que la protestation de l'esprit contre la chair devient universelle, « Le jeûne et la pénitence, s'écrie saint Bazile, enveloppent, à certains moments de l'année, le monde entier comme d'un immense réseau. Pas une île, pas un continent, pas une cité, pas une nation, pas un désert, pas un coin déterre, si lointain soit-il, qui n'en entende la solennelle proclamation. Tous, guerriers, voyageurs, matelots, marchands, en écoutent le signal avec respect et l'accueillent avec transport. Que nulle race, nul âge, nulle dignité ne prétende s'y soustraire. Car il y a des anges qui, dans chaque Église, font le recensement des jeûneurs. Chrétiens, prenez garde, pour l'amour d'un plaisir qui passe, de vous faire inscrire sur le rôle des déserteurs1. »
1. Nec ulia est insula, nec ulla terra continens, non civitas, non gens ulla, non extremus mundi angulus, ubi non sit auditum jejunii edictum. Quin et exercitus, et viatores, et nautœ, et negotiatores, omnes pariteraudiunt edictum, et summo gaudio excipiunt* Ne quis igitur
Sans doute, Messieurs, le virus des convoitises n'est pas éteint dans les entrailles de l'humanité devenue chrétienne ; mais, à chaque crise d'immoralité qu'il provoque, et devant les scandales publics de cette immoralité, il se rencontre toujours quelque grand pénitent pour protester. Benoît, Bruno, Bernard, Romuald, Dominique., François, et combien d'autres, dans le cloître et dans le siècle, ont arrêté sur leur corps exténué par les abstinences, les jeûnes et les veilles, ensanglanté par la flagellation, les violentes pous-
semet excludat a numéro jejunantium, in quo omne hominum genus, omnis setas, omnes dignitatum formée censentur. Angeli sunt qui in singulis Ecclesiis describunt ac recensent jejunantium capita. Vide ne ob brevem edendi voluptatem simul et priveris angeli recensione, et te ipsum apud eum qui recensuit exercitum obnoxium facias desertoris crimini : Kai outs tiç vyjdoç, oi>x
7]7U£tpOÇ, OU TToXlÇ, OUX &ÔVOÇ, OUX Ig/OLTIOL av^XOOÇ SffTl TOlî
XTjp'JyjjLaTOç. 'AaXoc xal arpaTOTisSa , xal ôSotiropot, xal TrWryipEç, xal £[i.Tcopoi, 7ravT£; ôfjioitoç xal àxouotat tou 7rapaYYsX{JLaToç, xatirspt^apwç uTioos^ovTai. c/£2gt£ [/.yjoeU Eavxov s^w 7uoteiT(*> T(U xaTaXoyou twv vy|<ttsuovt(*)v, ev a> 7ràvTa YèVr,, xat Traça rpaxia, xal àîjittj/aTcov Stacpopat iracrai xaTaXÉyovTai . "Ayyekoi stc-v ot xaô ' ExaaTYjv £xx)or](7iav à7coypaîpo(/.£vot toÙç v7]OT£uovTaç. *Opa (jly) Sta [juxpav f)Sovv)v (Jpcof/.aTtov, Ç7){jl\oj69)ç [Jièv ttjv aTroypacpr,v toïï àyyEXou, u7ioôtxov 8è. dEaurov XetTTQTaijiou ypacprjç :w CTpaTOAoyTidavTt xaTacT^ç. (S. Basil., orat.II, DeJejunio.)
sées du paganisme renaissant. Aujourd'hui encore, nous pouvons nous écrier avec l'Apôtre : « Hélas ! qu'il y a d'ennemis de la croix de Jésus-Christ; qui n'ont pas d'autre Dieu que leur ventre, pas d'autre gloire que leur déshonneur, pas d'autre goût que celui des choses terrestres l ! » Mais, pendant que d'une voix pleine de larmes nous gémissons sur la corruption qui nous entoure, voici qu'au fond des cloîtres, où la pénitence s'est réfugiée, ce cri consolant retentit : « Castigo corpus meum, et in servitutem redigo. » Messieurs, vos âmes honnêtes se plaignent de la décadence de nos moeurs, vous les trouvez bien malades ; eh bien ! remerciez les pénitents ; sans eux elles seraient complètement et irrémédiablement pourries.
Vous comprendrez mieux cette vérité, si vous considérez que, entre le monde esclave de la chair et les héros qui l'ont assujettie, il y a une masse flottante, qui penche d'instinct
1. Multi sunt, quos sœpe dicebam, nunc aitem et flens dico, inimicos crucis Christi ; quorum fln;s intcritus ; quorum Deus venter est, et gloria in confusione ipsorum, qui terrena sapiunt. (Philipp., cap. m, 18, 19.
vers le bien-être et la jouissance, et qu'on ne peut décider â l'accomplissement du devoir que par de grands exemples. Ces grands exemples ont pour elle plus qu'un caractère protestataire qui les engage à éviter les excès, ils ont aussi une force d'entraînement.
Un Dieu a souffert, un Dieu a mortifié sa chair, et il appelle l'humanité qu'il a rachetée sur ses traces sanglantes : ce Christus pansus est pro nohis,vobisrelinquens exemplumut et seqiiaviini vestigia, ejus1. » Suivre le Christ souffrant, ce n'est pas un devoir imaginé après coup par ceux à qui il a confié l'enseignement de sa doctrine et la promulgation de sa loi ; il a pris soin de l'édicter lui-même : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce et qu'il porte sa croix. — Quiconque refuse déporter sa croix et de me suivre n'est pas cligne de moi et ne peut pas être mon disciple*. »
\. I Petr., cap. n, 21.
2. Si quisvultpost me venire, abneget semetipsumefc tollat crucem suam et sequatur me. (Matth.„ cap. xvr, 24.)
Qui non accipit crucem suam et sequitur me non est, me dignus. (Ibid., cap. x, 38.)
Qui non bajulat crucem suam, et sequitur me, noiv potest meus esse discipulus. (Luc, cap. xiv, 27. J
LES PÉNITENTS Tô'S
Évidemment c'est un appel général à la pénitence, il faut en prendre son parti. Mais, timides et pusillanimes comme nous le sommes, tentés par le monde et empêchés par nos convoitises, comment nous déciderons-nous, si nous ne sommes entraînés? Un général vaillant n'enlève une armée que parce qu'une troupe d'élite se précipite sur ses pas, résolue à mourir ou à vaincre avec lui. Il en est de même de la grande armée chrétienne. Jésus- Christ, son chef, veut la mener à la gloire par le chemin de la souffrance; mais la masse indécise ne s'ébranle qu'à la suite des pénitents, qui marchent les premiers et s'exposent hardiment aux plus rudes coups. Si tous; à leur aspect, n'ont pas le courage de dire comme le généreux Augustin : « Quod isti et istse cur non ego? Ce que ces hommes et ces femmes ont fait pourquoi ne le ferai-je pas? » au moins, ils se déterminent à faire ce qu'il faut pour n'être pas accusés de lâcheté par les sublimes excès de leurs entraîneurs. Tant bien que mal, ils apportent leur appoint à la lutte gigantesque de l'esprit contre la chair et à la réaction d'ensemble qui enraye le mouvement précipité
des mœurs publiques vers une suprême abjection. .
Il a plus, Messieurs, l'entraînement à la pénitence, nécessaire à la dignité et à la conservation des moeurs publiques, devient, à certains moments, une indispensable condition de salut. C'est lorsque les crimes d'un peuple, trop lourds dans la balance de la justice divine, lui ont mérité la visite clés fléaux. Appesant par l'orgie, il se réveille tout à coup, cinglé par la main vengeresse du Dieu qu'il outrage, et incapable de répondre à cet avertissement du ciel autrement que par la peur et toutes ses lâchetés. Heureusement qu'il a près de lui des sages qui ne se sont point endormis. Habitués à conjurer par leurs austérités les châtiments dus au péché, ils savent comment [>n vient à bout d'un Dieu en colère, et leur puissante voix pousse, au milieu des calamités publiques, ce cri sauveur : Pénitence ! Pénitence ! — Peuples, suivez-les, et marchez avec eux à la rencontre de la justice divine, pour atténuer ses coups. Mais malheur à vous, si vous ne savez plus obéir au suprême appel de ces héros ; vous êtes voués à l'extermination. Et, cependant,
Dieu est si bon, l'héroïsme de la pénitence est si puissant, que souvent les fléaux mérités par nos crimes s'arrêtent en chemin sur le corps crucifié d'un ascète. J'ai vu ce mystère représenté par une peinture qui ne s'effacera jamais de ma mémoire : Dans le ciel embrasé, Dieu apparaissait les mains pleines de foudres, et les peuples tremblants attendaient les coups de sa colère. Mais, suspendus entre le ciel et la terre, deux hommes retenaient les bras du céleste vengeur. C'étaient deux pénitents : saint Dominique et saint François. Vision ou symbole, ce tableau prêche à tout venant la vérité dont je veux vous convaincre, à savoir : que les grands pénitents sont nos bienfaiteurs insignes.
Toutefois, Messieurs, empêcher le mal ce n'est être bienfaiteur qu'à moitié; il faut encore faire le bien. Or, l'austérité de nos grands ascètes est une source féconde, d'où jaillissent, sur la société chrétienne, des biens inestimables. Je ne dirai rien des mystérieuses bénédictions que Dieu répand sur nous, sbit dans l'ordre temporel, soit dans l'ordre spirituel, en considération de leurs mérites. Je veux parler seule-
ment des bienfaits qui se rattachent de plus près à leur pénitence.
Le premier de tous, le plus visible et le plus capable d'être apprécié par l'esprit utilitaire de notre siècle, c'est que l'héroïsme de la pénitence donne l'essor à l'héroïsme de la charité. Cette sublime vertu reste fatalement captive, dans une chair dont on nourrit, sans scrupule, tous les appétits et dont on ménage, avec excès, les faiblesses et les infirmités. Si elle se manifeste, de temps en temps, par des largesses qui ne demandent aucun effort, elle est incapable de franchir l'épaisse muraille dont l'enclôt l'amour exagéré clu bien-être, et d'entreprendre aucune des grandes oeuvres de dévouement qui exigent le don de soi. Dans le corps de l'ascète, au contraire, la charité est à l'aise. Elle sort librement, par les trouées que fait la pénitence, pour se répandre en tendre compassion sur le malheur, et la chair maltraitée n'a pas la force cle lui refuser ses services. Le pénitent, habitué à ne pas tenir compte des exigences dfe la nature, est toujours prêt à se donner. Il supporte avec joie la privation de ses biens, parce qu'il n'en a que faire pour un
pauvre corps à qui. il n'accorde que le strict nécessaire, et qu'il attend, selon la parole de l'Apôtre : « une meilleure et plus solide substance : meliorem et manentem substantiam1 . » Il est prêt à s'imposer les plus écrasantes fatigues pour le service de ses frères, parce qu'il est devenu, de son plein gré, coutumier de la la souffrance ; il affronte sans hésiter les périls de mort, parce qu'il pratique l'art austère cle détruire la chair et de mourir tous les jours \ Rassemblez donc autour de lui toutes les infortunes, infirmités, maladies, épidémies; demandez-lui des aumônes, des dépouillements, des courses, des veilles, des travaux rebutants, des fatigues, des épuisements, le sacrifice même de la vie, vous entendrez aussitôt son cœur généreux dire à la chair tremblante : « Laissemoi passer; » mieux que cela, Messieurs : (( Viens avec moi, et, déjà immolée pour l'amour de Dieu, sois immolée pour l'amour du prochain. » Lisez attentivement, je vous prie,
1. Rapinam bonorum vestrorum cum gaudio suscepistis, cognoscentes vos habere meliorem et manentem substantiam (Heb., cap. x, 34.)
2. Propter te mortificamur tota die (Rom., cap.vin, 361. Quotidie morimur.
!58 LES PENITENTS
l'histoire de la charité ; remontez à la source des admirables institutions dont elle a honoré le monde chrétien, je vous défie d'y rencontrer un grand charitable qui n'ait été un grand pénitent, un de ces êtres sublimes dont saint Chrysostôme disait : « Mieux vaut pour la société le pauvre magnanime que le riche fastueux. ... Il est plus fort et plus opulent que les grands, les rois, les peuples, l'univers tout entier1. »
Je finis, Messieurs, par un bienfait qui nous ramène au sacrement dont nous avons étudié, dans nos précédentes* conférences, l'économie et la vertu. Après avoir prononcé sur nos âmes pécheresses la sentence du pardon, le ministre de la justice et de la miséricorde divines fait appel à la passion du Sauveur et aux mérites de sa très sainte mère. Il y ajoute les mérites
1. Neque enim tam prodesse valent divites illi fastuosi quam pauperes magnanimi.... Talis etiam (pauper) et tyrannis et regibus et populis et omnibus potentior est :
Ou vàp OUTOJÇ 01 7lXoOTOUVT£Ç XOtt ^OCpoSsElÇ 03Ç 0C TTEVia <IuÇ(OVT£Ç
xat [/eyaXo^ir/ot tocç IxxA7]<7iaç wcps^sTv Suvatvx 5 av.. .. 'O toioutoç (iuévv)çj xat Tupavviov, xat paatXiojv, xat ^[/.wv, xal Tràvxcov i<rz\ ouvaTWTEfOç W xat stmopcoTspoç. (S. Chrysost., Homil. II, in c salutate Priscam et Aquilam, » n° 4.)
de tous les Saints :■« Mérita omnium S&nctorum sint tibi in remissionem peccatorum. » — Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire, Messieurs, que les austérités des grands pénitents, depuis longtemps recueillies piar l'Eglise, forment un capital de peines expiatoires dont nous pouvons bénéficier pour suppléer à l'insuffisance de nos satisfactions.
Sans doute, l'Église a reçu du Christ immolé un trésor de mérites infinis dont elle se sert pour payer la rançon de l'homme pécheur. Mais, toujours hardie pour en user quand il s'est agi de nous délivrer des peines éternelles, elle s'est montrée timide, dans les % premières années de son ministère, quand il s'agissait de délivrer ceux qu'elle absolvait des peines temporelles dues à leur péché. Sa pieuse délicatesse lui faisait sentir qu'elle n'avait pas encore le droit de se montrer aussi indulgente que l'aurait voulu son cœur de mère, tant qu'elle n'avait pas mis du sien dans la richesse commune de la société chrétienne. Aussi, la voyons-nous armée contre les pécheurs des premiers siècles de sévérités qui révoltent ou font trembler nos coeurs pusillanimes. Les
humiliations et les afflictions de la pénitence publique, les rigueurs clu régime pénitentiaire qui enveloppait alors toute la chrétienté, témoignaient de Tardent désir m qu'éprouvait) l'Eglise d'unir ses propres souffrances à celles du Sauveur, afin de payer les dettes du péché et de s'enrichir du superflu de ses expiations. Aujourd'hui, sa fortune est faite, elle peut donner l'essor à toutes ses miséricordes. Vous n'êtes pas moins pécheurs que les chrétiens des premières générations. Et cependant, voyez avec quelle indulgence l'Église vous traite ? C'est en secret qu'elle vous impose de toutes petites satisfactions, et sa charitable compassion pour vos répugnances et vos faiblesses adoucit chaque jour les rigueurs de son régime pénitentiaire. Au lieu de chercher la raison théologique de tant de bonté, le monde y prend occasion de blasphémer et de battre en brèche le dogme sacré de la pénitence. Voyez, dit-il, comme il est vrai que toute créature est rebelle à la douleur, et que nous tendons d'instinct au règne universel de la jouissance! L'Église elle-même, l'Église, jadis apôtre de la souffrance, l'Église, autrefois si
dure et si implacable contre la chair, l'Église comprend enfin que la chair doit tenir en ce monde autant de place que l'esprit. Elle cède au courant des idées modernes et devient notre complice : l'Église s'humanise.
Mohde insensé ! abject épicurien ! ce n'est pas l'Église qui s'humanise, c'est l'humanité qui s'amoindrit, qui perd ses forces, qui n'en peut plus. Il faut bien avoir pitié de ses infirmités et de ses impuissances, et, Dieu merci, l'Église a aujourd'hui le moyen de se. montrer indulgente. « Elle a recueilli, dit saint Thomas, dans l'unité de son vaste corps, tout ce qu'il y avait de surabondant dans les œuvres de pénitence qui se sont accomplies depuis l'origine du christianisme, et cette surabondance est si grande qu'elle dépasse actuellement toutes les peines dues aux vivants. C'était pour amorcer cet immense capital d'expiations que saint Paul disait : « Je complète, en ma chair, ce qui manque à la passion de mon Sauveur, pour sor. corps qui est l'Église : Adimpleo ea quod desunt passionum Christi, in carne mea, pro corpore ejus quod est Ecclesia1. » Les millions
\ Ratio quare valere possint (indulgentise) est unitaa
d'ascètes qui l'ont suivi dans la voie douloureuse de la mortification ont donné la même destination aux austérités excessives et aux souffrances imméritées qu'ils ont librement endurées , C'est pourquoi l'Église peut dire présentement à tout pécheur qui a besoin de satisfaire à la justice divine : « Si tu ne peux payer ta dette, d'autres l'ont payée pour toi : Que les mérites de tous les saints servent à la rémission de tes péchés : Mérita omnium sanctorum sint tibi in remissionem peccatorum. »
Les voilà donc, Messieurs, ceux que le monde injurie, ceux qui, peut-être, ont révolté plus d'une fois votre nature sensible! Les voilà! Regardez-les bien. Si j'ai fait l'apologie de leur
corporis mystici, m qua multi in operibus pœnitentiœ supererogaverunt ad mensuram debitorum suorunr, et multas etiam tribulationes injustas sustulerunt patienter, per quas multitudo pœnarum poterat expiari si eie deberetur : Quorum meritorum tanta est copia quod omnem pœnam debitam nunc viventibus excedunt... sancti autem in quibus superabundantia satisfactionis ;nvenitur hujusmodi opéra fecerunt communiterpro tota Ecclesia; sicut apostolus ait se adimplere ea... etc. (Coloss. I,) et sic prœdicta mérita sunt communia totius Ecclesiœ. (Summ. Theol., Supp. qusest. 25, a. 1.)
sagesse, de leur héroïsme et de leurs bienfaits, ce n'est pas, certes, pour vous imposer l'obligation de les égaler dans la pénitence. Je sais que l'extraordinaire n'est pas une loi, et que tous ne sont pas appelés à cette haute perfection. Mais tous, je l'espère, vous aurez la loyauté de déraciner des préjugés depuis longtemps plantés dans vos âmes par l'ignorance ou i'irréflexion, et qui vous rendent complices des mépris et de l'insolence des mondains» Tous, vous conviendrez que les pénitents, auxquels vous êtes redevables de si grands exemples et de. si grands bienfaits, méritent votre estime, votre admiration et votre reconnaissance. Tous, vous vous humilierez de vos délicatesses et de vos impuissances, devant ces vives images du Dieu qui est mort pour votre salut. Tous, vous leur demanderez, avec une fraternelle confiance, l'aumône de leurs mérites, si vous n'avez pas le courage de dire avec eux : a Seigneur, je ne veux pas que tu me châties de mes péchés, car je veux me châtier moi-même : Ideo nolo ut tu punias, quia ego peccatum meum punio. »
SOIXANTE-DIX-HUITIÈME CONFÉRENCE
l'extrême-onction
SOIXANTE-DIX-HUITIÊME CONFÉRENCE