‹ Exposition du dogme catholique (volume 5)Chapitre 1 sur 6 · F DON · texte numérisé non relu

F DON

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SEPTIÈME CONFÉRENCE

SEPTIÈME CONFÉRENCE

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Credo in Deurn Palrem omnipotentem.

Eminentissime Seigneur \ Monseigneur*, Messieurs,

Nous avons étudié ensemble une question fondamentale, qui porte tout l'édifice de la vérité : la question de l'existence de Dieu. Des effets créés, nous nous sommes élevés à la cause suprême et nous l'avons saluée de ce premier cri de la foi : Credo in Deum. — Dieu est ; vérité certaine pour tout esprit capable de construire ce simple raisonnement : — Il n'y a pas d'effets sans cause. Or, tous les êtres qui peuplent le monde, leurs mouvements, leur vie, leurs perfections, leur merveilleuse ordonnance

> Son Éminence le cardinal Guibert, archevêque de Paris. * Monseigneur de Marguerie, ancien évêque d'Autun.

ne sont que des effets. Donc, il existe une cause ; et cette cause, c'est celui que nous appelons Dieu.

Dieu est; mais quel est-il ? Quelle sa nature? Quelles ses opérations? Quelle sa vie intime ? Quel l'acte mystérieux par lequel il produit hors de lui tous les êtres? Voila, Messieurs, les questions qui se présentent à nous cette année et que je n'aborde qu'en tremblant. Il me semble entendre la voix du vieux Job qui me cric : Que vas-tu faire ? Dieu est plus haut que les cieux, plus profond que les abîmes. Gomment le connaitras-tu ? * L'adoration muette convient mieux à notre impuissance que les hymnes téméraires. Le silence est la vraie louange de Dieu \ Et pourtant, Messieurs, je ne me tairai pas. Je ne me tairai pas à cause de mon Dieu et à cause de vous. A cause démon Dieu, parce que j'estime que le connaître, si imparfaitement que ce soit, vaut mieux que posséder toutes les sciences humaines ; à cause de vous, parce que vous avez été calomniés et que je veux vous

* Bicelsior cœlo est, et quid (acies? profundior iui'crno, et undc co-momo. M..:.., t. xi, p.?

* b'IeunuUJ llb la

l'être divih.

fournir l'occasion d'une illustre vengeance. On a prétendu que, fascinés par la matière, appliqués à vos intérêts, emportés par le flot des événements qui tourmentent notre vie sociale, vous ne pouviez avoir d'attention que pour ces faciles élucubrations qu'on appelle des actualités. L'exposition du dogme catholique, c'était, pour vos esprits mal préparés, le désert avec ses aridités: il vous faudrait un dictionnaire pour comprendre ma parole, et ses vibrations sans échos devaient vous abreuver d'un mortel ennui. Malgré cela, j'ai osé parce que j'ai eu confiance en vous, et déjà vous vous êtes vengés par votre empressement et votre intelligente attention. Achevez, Messieurs, et prouvez, en vous appliquant à la connaissance de Dieu, que vos esprits robustes ne craignent pas les ascensions difficiles, que votre pensée tend vers les .hauteurs qui la rapprochent du monde divin, que ce monde n'est pas pour votre àme le désert où elle s'attriste et se décourage; mais la patrie où elle s'enivre de joies et d'espérances. Je commence par cette question. Qu'est-ce que l'être divin ?

l'être divin.

Monseigneur,

Je sais combien il est pénible à votre modestie de recevoir les louanges des hommes, môme celles de vos enfants. Je ne me permettrai donc pas de vous féliciter de la récente distinction qui a récompensé vos travaux et vos mérites. Ma:s puisque nous devons reconnaître les bienfaits de Dieu, j'use d'un droit sacré en le remerciant, au nom de cette grande assemblée, d'avoir appelé parmi les princes de son Église un homme qui rend à la pourpre ce que la pourpre lui donne : honneur pour honneur. C'est une gloire pour nous, une grâce pour l'Église entière.

Je voudrais, Messieurs, pouvoir définir en quelques mots l'être divin; mais il échappe, comme nous l'avons déjà dit, à toute définition, parce qu'il n'est aucune intelligence qui le comprenne. Devant l'apparition de l'essence divine elle-même, notre concept ne saurait exprimer, par sa propre force, l'objet de notre vision, car

L'ÊTRE divin.

il est impossible que le concept d'une intelligence créée représente toute la perfection de l'essence divine \ Si nous chantons un jour le vrai et unique nom de Dieu, c'est qu'il nous aura été révélé et non que nous l'aurons nousmêmes formé. 11 en est qui pensent avoir trouvé à priori la raison constitutive de l'Être divin, le propre et le formel d'où dérivent les attributs infinis; pour les uns c'est l'être par soi, pour les autres l'intelligence ou bien l'unité ; mais ne se trompent- ils pas? Que pouvons-nous dire à priori d'un être que nous ne voyons pas ? Pouvons-nous môme comprendre ce qu'on nous dit de lui? Par exemple; cette sublime parole de Dieu à Moïse : Ego sum qui sum, je suis celui qui suis, ne serait-elle pas le plus profond des mystères si elle surprenait notre intelligence avant toute réflexion sur l'être divin? Nous la trouvons admirablement expressive; mais quand nous l'avons méditée, quand nous avons appris par une ascension laborieuse et

1 Si intellectus videns Deum per essentiam imponeret nomem rei qu m videret, el nominarel mediante conceplione qiutn de ea haberet, oporteivt { hue quod imponeret plura nomina ; quia impossibile est, quod conceptio iniellectus creati repraesemet tot.im perfectioneui divinae essenliae. (S. Tliouiai, in Distinct.. 2. q. 1, a. 3.)

pleine d'émotions comment il faut entendre ce mot : Etre. Ce n'est pas un terme générique et abstrait qui confine le néant, c'est, selon un Savant commentateur de Platon, la réalité suprême qui domine toute existence actuelle et possible i. Tout ce que contient cette réalité, Dieu nous le montrera un jour ; mais, en attendant ce jour nous devons humblement parcourir les voies que la miséricordieuse Providence a mises à la portée de notre infirmité 2.

Quelles sont ces voies ? Messieurs; je vous les ai indiquées, et déjà elles nous ont conduits à l'affirmation certaine d'une première cause. Nous voulons aujourd'hui savoir quelle est cette cause ; procédons toujours par l'induction, puisque l'intuition nous fait défaut, et partons de ce principe : — Tout ce qu'il y a dans les effets doit être contenu d'une manière supérieure

1 Sicut enim ipsum quod diciturntTril occurnt nobis ut expers oranino essendi, ila esse occurrit ut expers pœnitus non essendi. (xMarsile Ficin, Theologia platonica, xn, 7 )

2 Tarn clementer Dcus consuluit humanœ infirmitati, ut quia eum, siculi est, non possumus agnoscere, nostrae locutionis more seipsum insinuare velit : Quatenus ad sua per nos ira nos iraheret ; et dum conscendit, per pietatem, nostrae inOrmitati, ascendamus nos per intelligentiae paritatem ad illutn, gecundum sua3 donum gratiarï. (Alcuinus, 2, lib. de Trinitate. )

l'être divin.

dans la cause, surtout lorsque cette cause est première, universelle et totale ; — ce qui veut dire : allons encore à Dieu par les créatures. Affirmons de Dieu jusqu'à l'erainence tout ce qu'il y a d'être dans les créatures, nions de Dieu toute imperfection et toute limite de l'être. Affirmons mais surtout nions ; la négation est plus sûre et plus digne de l'être divin i. En affirmant, nous restons toujours en deçà de l'inaccessible majesté de Dieu; en niant, nous la dégageons de tout ce qui pourrait l'amoindrir et la couvrons d'un voile mystérieux qui la relève en notre estime. C'est pourquoi les chantres des perfections divines ont toujours voulu que l'esprit humain procédât, dans la définition de ces perfections, par des affirmations discrètes, précisées et corrigées par des négations respectueuses.

1 Est ;iuiem n'a remolionis utendum, praecipue in considfr rationc diviinesubsiantiae. Nain tlîvîna subsianiiu omnem formai», (|ii.ini iniellecius noster auin^it, sua immcnsitale excedit; et sic ipsam appréhendera non possumus co^noscendo q h ici c-si, s»d aliqiialem «jus h.iln unis noiitiain co^noscendo quid non esi. Tatilo ennil ejus nonn.e iii.i^is appiopin«|uadius, <|(ianio plura per itiiellcctuin nosirum ab eo poinimus reinovcre ; lanio emen unum<|uoil<|ue |ierfeciiuft cojsnosciinus, quanio dilTereniias ejus ad a.ia pleniuft miuemur ; liahei en nu tes unaiju*que in seii>>a e^e nrupriuiii an ouimnus ains dislincttitu. (bumtu. corn. GenL, lib 1. ca[». xiv.) i.

10 l'être divin.

J'obéis, Messieurs, à cette règle de me.* maîtres, et considérant que les créatures sont quelque chose, qu'elles ont toutes une certaine perfection mesurée par quatre grands multiples : l'espace, le mouvement, le temps, le nombre, je me demande, en regard de cet être, en regard de ces perfections, en regard de ces multiples, qu'est-ce que l'être divin ?

Et d'abord, Messieurs, les créatures sont ; c'est un fait évident. Mais il n'est pas moins évident qu'elles nous renvoient, de cause en cause, jusqu'à la source de l'être, parce qu'aucune ne possède en elle-même la raison de son existence. Puis-je dire de la source de l'être ce que je disdescréatures?Lescréaturessont, mais un jour elles n'étaient pas; les créatures sont, mais, si la source avait retenu au dedans d'elle • même les flots de l'être, bs créatures ne seraient pas ; les créatures sont, mais elles ont reçu tout ce qu'elles ont d'être, et actuellement elles cesseraient d'être si elles cessaient de recevoir. Au contraire, la source ne reçoit rien, la source ne peut pas ne pas être, puisque sans elle rien ne serait, la source n'a pas de source, le principe n'a pas de principe, le premier auteur n'a pas

l'être divin. 11

d'auteur; la source est sa source, le principe est son principe, ie premier auteur est son auteur. Ah, mon Dieu ! je commence à comprendre, à cette première lueur, la belle parole que vous avez dite à Moïse : Je suis celui qui suis : Ego sum qui sum.Yous êtes par vous-même ', tandis que les créatures ne sont que par vous ; vous êtes l'être au-dessus de tout être2 et les créatures, si grandes qu'elles soient, sont toujours infiniment au-dessous de vous ; vous êtes l'immense océan de l'être * et la créature est à peine la frêle vapeur du nuage sorti de votre sein sans rien retrancher de sa plénitude ; vous êtes, selon les fortes expressions de saint Augustin, l'être vrai, l'être sans mélange de nonêtre, l'être de source, esse veram, esse sine erum esse germanum *, et je ne vois que le néant aux extrémités de l'être emprunté des créatures. Enfin votre essence est d'être l'être même ; vous

1 Dieu est appelé par les platoniciens avroyï'vïjToç xat avT07r?.T&io.

2 Quand Ips philosophes platoniciens et les Pères grecs disent de Dieu qu'il est au-dessus de l'être to ov vnêo rô ebj&i, ils entendent parler de notre être participé.

8 nùayoç rr,; ovTt'aç. (Greg. Nazienz., Orat., 38.) * Lib. I, de fi.de et symbolo.

êtes celui qui est, et considérant ce que signifie ce mot — être — quand je vous l'applique, je me senspressé dédire avec une grande et sainte àme : — « la créature est ce qui n'est pas, » — car est-ce bien être que d'être par un autre et d'avoir toujours besoin que cet autre nous maintienne l'existence?

Dieu est par lui-même parce qu'il est le premier être ; mais encore une fois qui est-il? Ne vous imaginez pas, Messieurs, une vaste composition de toutes les existences ; l'être premier doit être simple, précisément parce qu'il est premier. Rien ne le précède, il est cause de tout, il ne peut pas ne pas être puisque tout dépend de lui, tandis que le composé est fatalement postérieur aux parties qui le composent et dépendant de leur nature et de leur arrangement, le composé ne devient une seule chose que parce que les éléments divers qui le constituent sont amenés à l'unité par une force supérieure et antécédente, maîtresse du mouvement et de l'ordre. Lr.fin le composé peut ne pas cîrc 1. Arrière donc le corps et ses infirmités. La dernière des choses ne peut pas as-

1 Cf. Suuim. Théo'., 1, p. quaesi 3, a. 7.

l'être divin. 13

pirer aux honneurs de la primauté. Si grand, si précieux, si beau qu'il soit, le corps est vil quand je le compare à la force mystérieuse que je sens en moi-même, force active et indivisible sans laquelle leplus magnifique des corps, le corps bumain, voit se dissoudre les merveilles de son organisme. Que feriez-vous, mes membres, si mon esprit ne vous communiquait à cbaque instant le mouvement qui vous anime ? Comment respirerais-tu, ma poitrine, si mon esprit n'ouvrait les portes par où l'air se précipite? Où irais-tu, mon sang, si mon esprit ne te conduisait par tous les cbemins du labyrinthe où tes flots de pourpre ne s'égarent jamais9 Comment verriez-vous, mes yeux, si mon esprit n'entretenait la clarté de vos mobiles miroirs et ne saisissait les images qu'ils reflètent? Comment parlerais-tu, ma langue, si mon esprit ne préparerait les mots que tu dois dire et ne dirigeait tous tes mouvements? Ah ! pauvre corps, tu n'es rien sans mon esprit. Qu'il t'abandonne, tu tombes misérablement, tes membres froids et livides deviennent en se décomposant un objet d'horreur ; tout disparaît jusqu'à tes os, dans une aride poussière.

14 l'être divin.

Donc, Messieurs, l'esprit est premier par rapport au corps, par conséquent l'être premier est esprit, sjsiritus est Deus.

Cependant l'Écriture semble s'appliquer à nous le représenter comme une sorte de géant invisible qui remplit le monde. De temps en temps, il fait resplendir la lumière de sa face; son pas retentit dans les sentiers fleuris de l'Eden ; son oreille attentive écoute les cris de la veuve et de l'orphelin, les plaintes et les gémissements des misérables, les prières des peuples désespérés; son œil perçant voit ce qui se passe dans les ombres de la nuit, les profondeurs des abîmes et les impénétrables replis de la conscience humaine ; sa voix puissante ébranle le désert, brise les cèdres, épouvante l'impie, appelle les étoiles par leur nom, et les étoiles lui répondent : — nous voici ; son bras redoutable poursuit le pécheur, lance contre lui des flèches ardentes et répand sur sa tête rebelle le calice d'amertumequ'ilinvoqueparsescrimes; sa majesté sainte parcourt le monde sur le char de la tempête ou se repose sur un trône de lumière.

Pourquoi toutes ces peintures qui ravalent

jusqu'à l'anthropomorphisme nos conceptions de la divinité? Le livre de la foi serait-il moins parfait que les livres de la raison? On Ta dit, Messieurs, mais gardez-vous de le croire. Parpitié pour noire faiblesse, Dieu se fait petit dans sa parole, afin de se mettre à la portée de nos moindres facultés. Sa touchante bonté s'adresse par des figures à nos sens et à notre imagination. Que voulez-vous, nous sommes ainsi faits que les sens et l'imagination veulent avoir leur part proportionnelle dans les plus hautes connaissances. Laissons-les se repaitre d'apparitions et d'images qui nous éloigneraient de la réalité si nous nous y arrêtions, et prêtons toute notre attention à la parole qui s'adresse à notre intelligence.

Or, l'Écriture parle à notre intelligence et a soin de nous prémunir contre les idées grossières qui naîtraient des figures dont elle se sert pour représenter à notre imagination les attributs divins. Elle nous apprend que Dieu est de tous les êtres le plus caché, le plus insaisissable, le pius incompréhensible quant à sa nature; elle déclare que rien ne lui est semblable sur la terre et dans les cieux, elle en—

16 l'être divin.

seigne qu'il faut l'adorer avec l'esprit, qui seul peut approcher de la vérité de son être '.Or, la vérité de l'être divin, c'est qu'il est esprit, uniquement esprit. Deus spiritus est. Toute matière, si subtile et éthérée qu'on la suppose, toute matière ajoutée à cet esprit est une chose seconde; or, en Dieu il n'y a rien de second, il est premier et tout premier. Donc, il est pur esprit ; ce sont les termes dont vous vous serviez dans votre enfance pour le définir, si vous vous en souvenez bien. Alors vous faisiez de la haute philosophie sans le savoir 2.

Réfléchissons bien^ Messieurs, sur ces deux mots : — pur esprit , — et tachons d'obtenir par des déductions successives la plus haute expression de la simplicité divine. Un esprit est pur quand il est entièrement dégagé dans ses opérations du contact de la matiez; mais c'est le minimum de sa pureté. Il peut y avoir encore en lui certaines compositions qui, sans l'altérer, le maintiennent à un rang inférieur dans l'échelle des êtres. Par exemple, un esprit

1 Spiritus est Deus : et eos qui adorant eum, in spiritu ei veritate oportet adorare. (Joan , cap. iv, v. 24.) * Cf. Surom. Theol., I, p. quaest. 3, aa. 1 et 2.

l'être Drvm. 17

pense, et vous distinguez en lui la puissance de penser et l'acte de penser. La puissance précède l'acte. Cela est manifeste dans l'esprit humain, qui attend des sens les images et les formes sur lesquelles s'exerce son activité. Notre vie intellectuelle commence par le sommeil de la puissance et ne procède que lentement vers sa perfection, incessamment accrue par les actes. Bien qu'on ait dit de l'àme de l'homme qu'elle est en quelque sorte toutes choses, à cause de son aptitude à recevoir par la connaissance les formes de toutes choses ', nous devons reconnaître que l'aptitude n'est pas la connaissance et, dans nos opérations^ intellectuelles, le temps sépare si bien ces deux choses qu'il est impossible de les confondre. Mais si la distinction est évidente, et, pour ainsi dire, palpable dans l'esprit humain, cela ne vient-il pas de ce qu'il n'opère qu'en union avec les sens? Séparez-le de ces instruments grossiers où la mesure du temps s'impose fatalement, faites-en un pur esprit, est-ce que vous pourrez distinguer encore entre la puissance et l'acte de penser? — Certainement, Messieurs,

4 Aristot., de Anima, lib. III. text. 3. t. a,

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s'il s'agit d'un esprit créé. Car, quand bien même il n'y aurait aucun intervalle appréciable de temps entre l'existence actuelle de la puissance et l'acte de penser, nous ne pouvons pas nous empêcher de concevoir que la puissance est au moins logiquement antérieure à l'acte, que penser est plus parfait que d'avoir simplement la puissance de penser, que, par conséquent, l'acte perfectionne la puissance et forme avec elle une sorte de composition intellectuelle, enfin, que l'esprit serait plus parfait s'il était la pensée même *. J'en dis autant du vouloir et de toutes les opérations spirituelles.

Sur ces données, j'affirme, Messieurs, que Dieu est tellement pur esprit qu'il faut écarter de lui toute composition de puissance et d'acte. Si cette composition existait en son essence, il aurait quelque chose de premier et quelque chose de second, et le premier, la puissance, serait moindre que le second, l'acte, dans l'ordre de la perfection. Cela est impossible. Dieu est premier, tout premier, conséquemment il est premièrement ce qui est plus parfait : Il est tout acte, et sai.il Thomas a bien dit de

I Cf. Suuim. Théo!., I, p. qjiest. 54, aa. 1, 2, 3 el 4.

l'être divin. 19

lui: Deus est actus punis: Dieu est un acte pur.

Des intelligences superficielles pourraient se plaindre que je les amuse à de vaines subtilités, mais vous, Messieurs, vous reconnaissez à celle analyse profonde de l'être notre grand et sublime maître, suivez-le, je vous prie, et, par un dernier eiïort, pénétrez avec lui jusqu'au fond du mystère de la simplicité divine. Tout être a une essi née par laquelle il est ce qu'il est. Or, cette essence ne se confond point avec l'existence, car nous pouvons concevoir ces deux choses l'une après l'autre. Je suis sculpteur, par exemple, et j'ai rêvé de faire un chefd'œuvre. Croyez-vous que je pétrisse l'argile du modèle que je dois livrer au praticien avant d'avoir contemplé mon ouvrage au dedans de moi-même? Rien n'est commencé et déjà tout est fait. Mon àme, livrée aux sublimes tourments de l'inspiration, cherche, saisit, arrête les lignes, les contours, le plan, l'expression du dieu, du héros, de la scène qui doivent rendre un bronze célèbre, un marbre immortel. L'idée de mon chef-d'œuvre précède son exislence. L'idte est un acte de mon àme ; mais en re-

20 LKTKB DIVIN.

gard de l'ouvrage extérieur qui la fixe ce n'est qu'une puissance. Transportez, s'il vous plaît, ces notions dans tous les êtres créés quels qu'ils soient et vous vous convaincrez que l'essence se sépare de l'existence, que, par conséquent, aucun être n'est son essence. L'essence d'un être, conçue par la cause première avant que l'existence soit donnée, se comporte par rapport à l'existence, comme la puissance par rapport à l'acte, et toutes les deux ensemble peuvent être considérées comme la limite extrême du composé. Or, Messieurs, l'être divin franchit par sa nature cette extrême limite. Car, je vous le demande, par qui son essence serait-elle conçue avant l'existence, puisqu'il est premier? De qui son essence recevrait-elle l'existence, puisque, source de l'être, il est par lui-même? Il est premier, il est par lui-même, donc il est son essence même. C'est la dernière expression de la simplicité et vous devez comprendre maintenant jusqu'à quel point Dieu est pur esprit*.

On me dira peut-être que toutes ces éliminations nous mettent en présence d'une insai3is-

» Cf. Summ. Thcol., I, p. quaesi. 3, aa. 3, 4 et 7.

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sable monade qui ressemble fort à une abstraction. Je le nie, Messieurs. Puisque Dieu est esprit, il est substance; non pas dans le sens étymologique de ce mot qui nous représente un sujet toujours caché sous les phénomènes, car en Dieu il n'y a pas de phénomènes *, mais dans le sens propre qu'un controversiste des premiers siècies définissait en ces termes : c On « appelle substance ce qui toujours est de soic môme, c'est-à-dire, ce qui subsiste au dedans € de soi par une vertu propre, laquelle ne cont vient parfaitement qu'à Dieu seul. *»

En quoi un être qui subsiste en soi, par une vertu propre, ressemble-t-il à une abstraction qui ne peut subsister que dans un autre cire ? Si Dieu vous paraît abstrait, vide et nu parce que je l'ai dépouillé de tout ce qui tombe sous les sens et de tout ce qui repose, en la divisant, l'attention de nos esprits imparfaits, c'est que vous n'êtes pas habitués à voir sous la négation des limites de l'ctre l'affirmation de sa plénitude. La négation vous fait illusion, vous croyez

* Cf. Sunim. Theol. I, p. quxst. 3.

1 Suhstanlia dicitur id quod semper ex sese esl : hoc est quod propria in Ira se virtuie subsista. Qu;e vis uni et soli Deo competit. (Saebadius. lib, coni. Ârium.)

que l'on supprime les eaux de l'Océan lorsqu'on élargit ses rivages. Ne restez pas, je vous prie, sur celle illusion. La simplicité n'est pas une réduction, mais bien une ampliation de l'être divin. Dieu est appelé simple, dit saint Augustin, parce qu'il est tout ce qu'il a : Deux ideo simplex dicitur quia quidquid habet hoc est '. Il s'agit donc maintenant de savoir ce que Dieu a, c'est-à-dire quelle plénitude d'être il possède dans sa simplicité, pour répondre entièrement à la question que nous avons posée au commencement de cette conférence : — Qu'est-ce que l'être divin ?

La plénitude de l'être divin, c'est sa perfection, car un être est parfait quand il a sa plénitude, c'est-à-dire, quand rien ne manque à. ce qu'il doit être, quand il possède au plus haut degré tout ce qui convient à sa nature, quand tout ce qu'il y a en lui de puissance est passé à l'acte *. Sans doute, ce nom de parfait est

* S. Aug., Iib. H, de Civil, Dei, cap. x.

* Cf. Su m m. Tlieol.. I, p. ciuiesi. 4. a. I.

l'être divin. 23

propre aux choses qui ont été faites et auxquelles une force supérieure donne la dernière main. L'appliquer à Dieu, c'est une équivoque, Dieu premier être et première cause ne pouvant rien recevoir; mai3, encore une fois, résignons-nous à notre impuissance vis à-vis des choses divines et, puisque nous ne pouvons autrement faire, soumettons à la tyrannique faiblesse de notre langage l'inexprimable plénitude de l'être divin 4.

Dieu est donc parfait. Il ne peut pas ne pas l'être puisque c'est de lui, nous l'avons vu, que dérive tout ce qui est, et quoique je ne puisse pas dire ce qu'il est en lui-même, il faut que je lui accorde toutes les perfections que je connais et que je conçois car, s'il ne les avait pas, il n'y aurait rien à connaître, rien à concevoir. Dieu est parfait, et, comme premier être, il l'est à un degré éminent et souverain, c'est-à-dire, Messieurs, qu'il possède éminemment et souverainement la bonté, la beauté, la béatitude, car

* Nequo enim quod factura non est preprie dicitur esie perfeclum, seii ejus pleniiuJinem per quamdam anguatiam no§irae luculiooia eiprimimua. (S. Greg. pap., lib. XXIII, Moralium, cap xi '

24 LSTRE DIVIN.

c'est en cela que consiste la perfection des êtres crées.

Ils ont tout leur bien, les astres superbes qui parcourent l'étendue du firmament, et ils me le font voir dans la splendeur de leur lumière et l'harmonieuse régularité de leurs mouvements. Elle a tout son bien, la terre qui me porte, et elle me le fait voir dans l'immense variété de ses parures et la prodigieuse fécondité de son sein. lia tout son bien, le large et profond Océan! et il me le fait voir dans la majesté de ses flots, la puissance de ses colères et la bienfaisance de ses émanations qui montent vers les cieux pour aller, portées par les brises, rafraîchir la terre fatiguée. Elle a tout son bien, la fleur charmante des prairies, des bois et des parterres, et elle me le montre dans l'originalité de son dessin, la grâce de ses formes, la transparence ou le velouté de sa robe fragile, les nuances délicates ou la vivacité de ses couleurs, les chastes amours qui la fécondent. Elle a tout son bien, l'humble graine dans laquelle se concentrent les patients efforts de la plante et, si elle prend soin de me le cacher, je le découvre en son germe, où j'aperçois des semences de semences,

l/ÊTRE DIVIN. 25

des moissons de moissons, des forets de forêts. Il a tout son bien, le fier animal que j'ai dompté, et il me le montre dans les lignes hardies de son corps, la souplesse et l'impétuosité de ses mouvements, l'ardeur de son courage et la fidélité de ses services. Il a tout son bien, et déjà l'instinct lui permet d'en jouir; toutefois, sa jouissance, fugitive comme la sensation, ne peut pas s'appeler encore la béatitude.

Ainsi donc tous ces biens du ciel, de la terre et des vivants, tous ces biens qui rayonnent et resplendissent, tous ces biens dont je vois la beauté manquent de leur couronnement dans les êtres qui les possèdent : la béatitude. Pourquoi cela, Messieurs? Ah pourquoi? mais parce que tous ces biens vous sont destinés, parce que vous devez en faire votre bien propre par la connaissance et en accroître effectivement votre vie, qui déjà les possède éminemment. Vous avez en vous un bien supérieur à lous les biens de la nature*, ne serait-ce que votre corps qui gravite, végète et vit d'une manière plus parfaite que tous les corps. Mais

* Natura cognoscens habet majorem amplitudinem et exten- 8ionem. (S. Th Suram. Theol.. L d. quaest. 14. a. 1,)

26 l'être divin.

votre corps n'est rien en comparaison de votre unie, monde immatériel où peuvent vivre I les êtres inférieurs sous leur forme la plus pure, la plus élevée, la plus inaltérable: l'idée. L'ûme saisit -le monde, le transforme, le fait participer à sa dignité et l'emporte avecelle dans la sphère sans rivages des choses éternelles. Là, elle voit l'invisible et règle librement sa vie sur les lois immuables du vrai, de l'honnête, du juste et du saint. Qu'elle est belle quand, inondée des splendeurs de la science et de la vertu, elle aspire au repos final de toutes ses facultés. Si nous pouvions la voir, dit Platon, nous serions tellement ravis que les plus beaux spectacles de la nature ne pourraient plus nous arracher à la contemplation de nous-mêmes. Lorsque, à travers le voile mobile qui l'enveloppe, l'àme du sage laisse passer un reflet de sa perfection, on reconnaît en lui le roi du monde, et les beautés de la terre et du firmament ne sont plus devant la sienne que de vulgaires beautés. Ce front large et serein, ces yeux doux et profonds, cette bouche où la bonté a fixé son sourire, cette physionomie tranquille que ne tourmentent plus les passions domptées, cette parole

l'être divin. 27

grave el suave comme une musique céleste, tout nous révèle l'ordre d'une grande àme, où la science, la sagesse, la force,, la justice, l'amour, la bienveillance, la miséricorde, toutes les vertus enfin, vivent dans la royale paix de la sainteté, en attendant leur plénitude. Le saint n'est pas encore béatifié; mais il jouit de sa sainteté comme du gage assuré de sa béatitude. Vouslevoyez.Messieurs, la créature ason bien, l'éclatdeson bien, la jouissance de son bien, sa bonté, sa beauté, sa béatitude : sa perfection enfin; il faut absolument que je contemple toutes ces choses en Dieu, à l'état où elles doivent préexister dans leur cause première et universelle. Eh quoi! je retrouve dans lalumière, peintre de la nature, toutes les couleurs et leurs nuances infinies, et je ne retrouverais pas en Dieu les perfections qu'il a produites? Je vois se concentrer d'une manière éminente dans les êtres supérieurs de ia création, les biens d'un monde inférieur qu'ils n'ont point faits, et il n'y aurait pas dans le sein du créateur, de l'être par luimême, une surabondance de tous les biens? Mais où irais-je donc les chercher s'ils n'étaient pas en lui? Dieu est bon, Dieu est beau, Dieu

28 l'être divin.

est heureux, Dieu est parfait! Il Test éminemment, parce que toutes les perfections mélangées se dégagent en lui de leur forme spécifique pour prendre la forme divine ; il Test souverainement, parce que toutes les perfections simples répondent en lui à la plus haute pureté de leur concept.

Si donc vous rencontrez ici-bas la grandeur et la mnjesté, elles sont en Dieu ; la vie et la fécondité, elles sont en Dieu ; l'intelligence, la science, la sagesse, elles sont en Dieu ; la puissance et la liberté, elles sont en Dieu ; la justice. la charité, la bienveillance, la miséricorde, elles sont en Dieu ; tous les biens imaginables sont en Dieu. Ils y sont, parfaits dans leur ensemble et parfaits sur chaque ligne de bien et de perfection '.

Quel ordre admirable ! Quelle splendeur de Tordre ! Quelle beauté de tous ces biens ! Ils se pénètrent mutuellement dans le même être, car ils sont un seul acte; aucun ne s'accroît, comme

* Les saints Pères appellent Dieu ipsumbonum, auroayaÇôryj;. S.ùnt Jean Damascène ô àyrfô;, xai 7rzvâya9oç, xat vmpàyuqoç ♦soî, ô o/o; &jv Àyafjôxrjç. Bonus et omnibonus et superbonus. Totus existens bonitas.

Cf. Summ. Tueol., I, p. cjutest. 5, aa. I, 2 et 3.

on le voit souvent dans les créatures, au dû'riment de l'autre; à leur source même, ils ont leur perfection. L'activité féconde ne saurait nuire au majestueux repos, la liberté à l'immutabilité, la justice à la miséricorde, la force à la bénignité, l'amoureuse effusion à la constante et inépuisable plénitude. Spectacle grandiose, en présence duquel nous chanterons éternellement: Saint, saint, saint est le Seigneur. 11 est saint parce qu'il n'y a point de taches en sa beauté, saint parce que l'ordre admirable dont cette beauté est la splendeur est affermi par des lois immuables, saint parce que ravi par l'éclat de sa gloire Dieu l'aime plus qu'elle ne peut être aimée par tous les êtres ensemble.

Sainteté de mon Dieu, vous n'êtes pas, vous ne pouvez pas être le simple gage d'un bonheur qu'il faut attendre; tous les biens dont vous êtes l'accumulation et la splendeur, Dieu les connaît parfaitement c'est assez pour qu'il eh jouisse parfaitement : il est heureux <.

Il est bon, il est beau, il est heureux. N'allez pas, je vous prie, l'isoler dans sa perfection, comme si, après avoir tout reçu de sa plénitude,

* Cf. Suiijin. Tliool , 1, |>. qusest >6, a. 1.

vous pouviez posséder quelque chose sans lui. Dieu, dit saint Augustin, est le bien de tout bien, bonum omnis boni.

Toute créature est bonne de sa bonté, belle de sa beauté, heureuse de sa béatitude. Il n'est pas un atome, pas un mouvement, pas une forme, pas une puissance, de quelque ordre qu'elle soit, qui ne doive son existence à l'acte divin par lequel un exemplaire éternel devient une réalité. Il n'est pas un être réel auquel ne s'attache la ressemblance du bien suprême, et, dans une si grande multitude de biens dont le monde est rempli, il est vrai de dire qu'il n'y a qu'un seul bien : le bien de Dieu. Les astres emportent avec eux dans l'espace le bien de Dieu, la fleur qui s'entr'ouvre développe le bien de Dieu, notre corps et notre âme vivent du bien de Dieu. Toute tendance vers une plus grande perfection est commandée par l'appélit du bien de Dieu ; car Dieu seul peut parfaire ce qu'il a fait. Tout rayonnement de la perfection est le rayonnement du bien de Dieu, un effort que fait la créature pour représenter l'inimitable beauté de son créateur. Enfin la jouissance éternellement reposée des êtres capables

l'être divin. Mi

n'a pns d'autre objet que celui qui béatifie Dieu lui-même *.

Dieu est bon, Dieu est beau, Dieu est heureux, il est la bonté, la beauté, la béatitude de

toute créature. Maintenant, Messieurs, cherchez le nom qui convient à sa perfection. Je l'ai appelée éminente et souveraine, et vous vous êtes peut-être imaginé une sorte d'excès, de surabondance qui dépasse la perfection totale de l'univers, mais qui cependant a sa mesure. Laissez là cette idée grossière. La perfection divine est sans mesure. Si l'impuissance de notre langage ne nous permet pas de la définir en des termes qui lui soient propres, essayons au moins de la mieux concevoir en la dégageant des grands multiples qui mesurent la perfection des créatures : l'espace, le mouvement, le temps, le nombre.

La perfection générale du monde visible est circonscrite par l'espace où chaque être, quelle que soit l'extension de sa substance et de son action, occupe une place déterminée qui ne peut appartenir à aucun autre qu'à lui. De là une division en quelque sorte infinie. La per-

* Cf. Suuim. Tiieol., I, p. quaesl. 6, a. 4, qua'St, 26, a. 3.

32 l'être divin.

fection divine est-elle soumise à cette division? fl est certain, Messieurs, qu'elle remplit le ciel et la terre ; Nonne cœlum et terrain ego repleo, dicit Dominus ? i « Si je monte vers les hauteurs « du firmament, s'écrie le Prophète, tu es là, « ô mon Dieu, si je descends au fond des « ahimes, c'est toi que je rencontre, si je dét ploie mes ailes pour m'enfuir aux dernières « limites des rivages habitables, c'est ta main « qui me conduit. * » Dieu est partout. Tous les êtres ont besoin de lui, tous les êtres l'appellent. 11 faut qu'il les gouverne, qu'il les voie, qu'il leur conserve l'existence. S'il se retire en lui-même, aussitôt les tendances vers le bien n'ont plus d'objet, Tordre et la proportion du monde manquent de régulateur, l'unité disparaît, toute beauté s'efface, l'être se disperse et se fond ; il n'y a plus rien. Dieu est partout, mais il ne se divise pas avec le lieu; il n'y a pas, ici une partie de la perfection divine, là, une jutre partie ; comme mon àme est tout entière là où elle meut et vivifie, l'être simple de Dieu

J Jerem., cap xxrn, 24.

8 Si ascemlero in cœlum tu illic es Ri descendero in infernum ades. Si sumpsero pennas meas diluculo, et habitavero in extremis maris : et enim manus tua deducet me : et tenebil xtera tua. 'Ps. cxxxvm.)

est tout entier là où il agit, et il agit en toutes les plus inlimes divisions de l'espace. Dieu est partout ; mais il ne sort pas de lui môme \ Ce ne sont pas les espaces qui le saisissent et le contiennent, c'est lui qui saisit et qui contient toutes choses', et au lieu de dire qu'il est partout, peut-être serail-il mieux de dire, avec les anciens, qu'il est Je partout lui-même, ipsum ubique 3. Si nous ne comprenons pas encore ce mystère, au moins savons-nous avec certitude qu'il en doit cire ainsi \ La perfection de Dieu est immense, immense en tout l'espace réel et possible, immense en chaque point indivisible de l'espace 5.

L'immensité suppose la présence intime de Dieu en toutes choses. Tout vit, se meut et

1 Perstat in sese erectum et slabile lumen divinum et tamen omnia pénétrât; percurrit omnia ; a seipso autem nunquam excurrii. (Jamblique de myster et provident.)

2 Omnia in Deo. Deus in semetipso (Ililarius de Trinit., lib. III, 3t.) Quomodo ubique si in seipso? Ubique scilicet, quia nusquam est absens; in seipso autem, quia non continetur iib eis quibus es' praesens, lanquam sine eis esse non possit. Aug. Epist., 187.)

3 Deus minus est ubique quam ipsum ubique.

* Quod Deus ubique sit scimus ; quomodo autem, nondum intelligimus. (Joan. Carysost , in EpiA. ad lleb. homil. II, i). I.)

* Cf. Siimm. Tbeol,, I, p. quaest. 3, aa. 1, 2, 3 et 4.

T. II

34 l'être divin.

existe en lui, dit l'Apôtre, in ipso enim vivimas movemur et sumus. Cependant, Messieurs, Dieu ne reçoit aucun contre-coup des mouvements qui changent à chaque instant les créatures : sa perfection est immuable. Les lumières du firmament se déplacent ; les plantes germent, croissent,mûrissent et se fanent ; la vie animale, après avoir atteint laborieusement la plénitude de son développement, tombe aux mains impitoyables de la vieillesse et de la mort ; nos âmes inaltérables dans leur substance sont le jouet perpétuel de leur propre inconstance, alors même qu'elles se croient plus fermes dans la science et la vertu qu'elles ont acquises et qu'elles ne voudraient pas déchoir, le mouvement les emporte contre leur gré, omnis ereatura vanitati sub ecta est non volens i Les cieux eux-mêmes s'usent dans leurs révolutions, et un jour ils se déchireront comme un vêlement mûri par les années. Je n'entends qu'un cri dans la nature : — tout passe; — mais plus forte que ce cri est la voix de mon grand Dieu, qui proclame son immutabilité. « Je suis le maître, dit-il, et je ne change pas. Ego Dominus et

» Rom., cap. vin, 20.

l'être diyin. 35

nonmutor1.» Pourquoi changerait-il? Il est par lui-même, il veut être ce qu'il est, il ne peut pas vouloir autre chose. Aspirerait-il vers une plus grande perfection? Mais comme il est être il est parfait, il est nécessairement et toujours être, nécessairement et toujours il est la suprême perfection. Est-ce qu'il peut y avoir plus ou moins d'être dans l'être même? Et s'il ne change pas de son propre mouvement, qui donc le changerait, puisqu'il est le premier2 ? Non, mon Dieu, non, vous ne changez pas, quoique vous changiez toutes choses. «Vous êtes toujours le même et vos années ne connaissent, point de déclin, tu autem idem ipse es et anni tui non déficient s. *

Mais que dis-jc, Messieurs, en Dieu il nvy a point d'années. Sa perfection est éternelle. Le temps mesure la vie des créatures. Elles commencent et elles finissent, el, entre leur commencement et leur fin, le nombre, dit saint Thomas, se meut d\m terme à un autre terme. Dussions-nous imaginer une durée indéfinie dans l'avenir et le passé des créatures, il tau-

f Malach., cap. ut, 6.

* Cl. Su in m. Tbeoi., I, p. i|uaest. 9, aa. I ei 2.

a Ps. ci.

l'être divin.

drait toujours la diviser par le nombre et le i mouvement. Or, le nombre et le mouvement ne Sauraient convenir à l'immuable, la composition du souvenir et de l'attente sont incompatibles avec la parfaite simplicité. Dieu l'immuable et le simple est donc éternel, c'est-à dire qu'il n'y a en lui ni passé qui n'est plus, ni avenir qui n'est pas encore; il n'a pas été, il ne sera pas, — il est *. — « 0 mon Dieu, s'écrie saint c Augustin, il n'y a pas de va-et-vient dans tes années ; celles qui arrivent ne ebassent pas celles qui sont en marche, tes années se tiennent « toutes ensemble. C'est un jour unique, un aujourd'hui sans hier et sans lendemain, et cet aujourd'hui, c'est l'éternité4.» — L'éternité ! non pas une ligne dontlespoints se suiventà toujours, non pas l'existence goutte à goutte et sans fin; mais la plénitude en un seul point qui regarde à la fois toutes les lignes de la durée sans que

1 Nihil est in Deo prdeteritum, quasi non sit, nihil futuruna quasi nondum sit ; neque enim in Deo est, nisi est, non auiem fuit aut erit. (S. Aug., in Psalm ., 101.)

2 Anni tui nec eunt, nec veniunt : anni tui omnes simu stant, nec euntes a venienlibus excludunlur, quia non transeunt. Anni tui dies unus : et dies luus non quotidie, sed hodie. quia hodiernus luus non cedit crastino, neque succedit hesterno: hodiernus tuus aelernilas. (S. Aug., lib. XI, Confes., cap. xus.'f

l'être divin. 37

ces lignes puissent le traverser; « la possession totale, simultanée et parfaite d'une vie interminable. Interminabilis vitœ iota simul et perfecta possessio \ »

Maintenant, Messieurs, imaginez, si cela est possible, un être créé que vous placerez en dehors de l'espace, du mouvement et du temps, croyez-vous qu'il échappe à toute mesure ? Non, le nombre le saisit fatalement et détermine les limites de sa nature. Sa nature est un nombre; il est fini. Exagérez tant que vous voudrez sa perfection, passez de la sphère des réalités à la sphère du possible, multipliez les puissances par les puissances, cherchez une formule qui exprime le résultat de vos opérations ; ce résultat est un nombre. Jamais vous ne sortirez du fini que par un acte de transcendance qui niera toute] limite. Or, il ne se peut pas que toute limite soit niée d'un être créé, puisque la création est la première des limites. Il n'appartient qu'à celui qui est par lui-même d'être affranchi de tout principe limitatif; il n'appartient qu'au premier d'arrêter en lui—

8 Boécc. Cf. Summ. Tiieol., I, p. quaest. 10, aa. t, 2, 3, 4 et 5.

38 l'être divin

même toute idée de perfection au delà des abîmes où se meuvent les nombres ; il n'appartient qu'au bien suprême de ne pouvoir être augmenté ni diminué ; il n'appartient qu'à Dieu d'être infini J.

Dieu est infini, cependant j'ai essayé de dire sa perfection ; quelle témérité est la mienne et comme j'en suis puni en rencontrant au bout de mes recherches ce mot terrible : infini. J'ai nommé la bonté, la beauté, la béatitude, la. grandeur, la majesté, la vie, la fécondité, l'intelligence, la science, la sagesse, la puissance, la liberté, la justice, l'amour, la bienveillance, la miséricorde ; mais combien d'autres perfections m'ont échappé ! Il y en a une infinité, et chacune peut se manifester infiniment d'une infinité de manières, ahifinitismodis, infinities, in infinitis perfectionibus infinitus est Deus 2. »

Ah ! mon esprit s'égare dans cette multiplicité immense, et autant j'avais peur, en considérant la simplicité divine, de n'avoir plus devant moi qu'une monade abstraite, vide et nue, autant j'ai peur maintenant du nombre et de la

1 Cf. Summ. Theol., I, p. quaest. 8, a. !. 8 Cajetan.

l'être divin. 30

division. Il faut que je me rassure, un seul mot suffît pour cela : Dieu est un. Il est un non comme l'unité qu'on ajoute à elle-même pour former le nombre, non comme le nombre achevé qu'on peut diviser en toutes ses uni il est l'unité incommunicable et indivisible, mais pleine d'une multiplicité infinie. Ses perfections, sans nombre, toutes distinctes par leur raison formelle et leur concept, se pénètrent dans la réalité et ne forment qu'une seule perfection laquelle se confond avec l'être divin luimême. « Dieu est tout ce qu'il a ; avoir et être « ne sont pas en lui deux choses différentes, c Deus hoc est quod kabet; non est in eo aliucl « esse et aliucl habere K » Ainsi le veut sa nature de premier principe, qui se refuse à rien recevoir et à souffrir aucune composition. Il est donc non-seulement le bien de tout bien, la beauté de toute beauté, la béatitude de toute béatitude, la perfection de toute perfection ; mais il est sa bonté, sa beauté, sa béatitude, il est son intelligence, sa vie, sa science, sa justice, sa sainteté; il est sa perfection \ « Enfin

» S. Grog. Mag., Moral., lib. XVI, cap. xliii4

5 « Le l>on et La beauté se confondent dans celte cause qui

€ il est un, dit saint Bernard, comme aucune « chose n'est une ; il est ce qu'il y a de plus un, c cherchez des unités dans le monde et comt parez-les à l'être divin, vous n'en trouverez < aucune dont on puisse dire : Voilà l'unité *•» 0 mon Dieu ! je suis parti pour vous connaître de votre simplicité, et j'y reviens afin de ne pas me perdre en votre plénitude. Maintenant quel nom vous donnerai-je? J'en voudrais un qui, sans vous égaler, puisque cela est impossible, put résumer tout ce que j'admire en vous. Vous appellerai-je le bon, le juste, le saint, l'immuable, l'éternel, l'infini? Mais ces noms ne me représentent que sous un seul aspect les perfections que je viens d'explorer.

« résume tout en sa puissante unité, et se distinguent au con- (i traire chez le reste des êtres, en quelque chose qui reçoit et a en quelque chose qui est reçu. Voilà pourquoi dans le fini ■ nous nommons beau ce qui participe à la beauté, et nous a nommons beauté ce vestige imprimé sur la créature parle a principe qui fait toutes choses belles. Mais l'infini est appelé « beauté parce que tous les êtres, chacun à sa manière, ema pruntenl de lui lear tk-kLté. » (S. Denis, Noms divins, c. iv, n. 7.)

8 Est unus Deus, et quomodo aliud nihil. Si dici possit unissimus est... Nihil in se nisi se habet Deus. Compara huic uni omne quod unum dici potesl, et unum non ent. (S. Bernard., de considérât., V, 7.)

Cf, Suinm. Theol., I, p. quaest. 11, aa. 1, 2, 3 et 4.

LLTRli DIVIN. 41

Dirai-je que vous êtes la plénitude infinie dans la parfaite simplicité? Mais tout cela est exprimé par un seul mot : unité. Dois-je m'écrier avec les philosophes d'une école célèbre : « Je vous salue, ô unité? i> Mais vous n'êtes un que parce que vous êtes l'être même, l'immense océan de l'être, et me voilà de retour à votre sublime parole : Ego sum qui sum : Je suis celui qui suis *.

C'est là que je m'arrête, ô mon Dieu, plus convaincu que jamais de mon impuissance à vous définir. Aussi permettez-moi de corriger la témérité de mes affirmations par ces suprêmes négations. O être ! personne ne vous connaît tel que vous êtes, et plus nous multiplions les paroles pour vous nommer, moins elles vous conviennent. Vous n'êtes rien de ce qui est, rien de ce qui n'est pas; vous êtes

i « 0 Summe, optime, pulcherrime, et forlissime, invisibia lia omnia videns, immutabilis omnia mutans, semper agens, « semper quietus. Magnus sine quantilaie et ideo immensus ■ bonus es sine qualilate, et ideo vere et summe bonus, et a nemo bonus nisi tu solus : cujus voluntas est opus, cujus a velle posse est... Qui veiv es quod es et non mularis, eu i « maxime convenu quod Lalini dicuni ENS. » ^S. Aug , Médit., cap. xix.)

Cf. Summ. Theol., I, p. quaest. 13, a. 11.

&~2 l'être divin.

l'invisible, l'impénétrable, l'incompréhensible* rindéfinisdable4 l'ineffable 2. Mon âme tremblante vous adore dans la sainte obscurité qui l enveloppé en attendant que vous lui ayez donné assez de perfection pour vous contempler et vous chanter éternellement, ô être divin!

i Voy. saint Denis, chap. ni et iv, de la Ihéoloçie mystique.

HUITIÈME CONFÉRENCE

L'INTELLIGENCE DIVINE

HUITIÈME CONFÉRENCE

L'INTELLIGENCE DIVINE

ïminentissime Seigneur, Monseigneur *, Messieurs,

L'être divin dont nous avons admiré l'infinie plénitude dans la parfaite simplicité ne peut pas être inerte ; il opère au dedans de lui-même, car il est de tous les vivants le premier et le plus parfait ; il opère hors de lui-même, car il est la cause universelle de tout ce qui existe. 11 faut donc, dit saint Thomas, après avoir étudié l'être divin, étudier ses opérations *. Or, la première qui s'offre à nos considérations, c'est l'opération intellectuelle. — Dieu est intelligent. Je ne m'arrêterai pas à vous le prouver longuement. Messieurs ; cette vérité ressort assez clairement de ce que nous avons dit jusqu'ici. En effet il est manifeste que le principe de

1 Monseigneur do iu Rouillerie, coadjulear de Bordeaux. « Cf. Suitim. Tlieol., i p. qu;e>i. 14, in proe.

toutes choses, le créateur de Tordre, ne peut pas agir sans une idée qui détermine à l'avance li nature de chacun des êtres, sans un dessein qui ramène à l'unité leur multitude immense ; idée et dessein sont le propre de l'intelligence. D'autre part nous remarquons, dans l'échelle graduée des perfections créées, que l'intelligence prime toutes les autres ; il est évident, puisque Dieu possède de droit toute perfection à un degré éminent et souverain, qu'il doit être éminemment et souverainement intelligent. Enfin la matière, étant de tous les principes limitatifs le plus étroit, se refuse à recevoir d'autre forme que la sienne propre; l'esprit, au contraire, par sa nature immatérielle, s'ouvre indéfiniment et laisse pénétrer en soi, comme dans une indivisible immensité, tous les êtres sous une forme intelligible. Vous avez l'expérience de cette auguste faculté, n'est-ce pas? et lorsque vous fermez pour réfléchir les portes de vos sens, que les images du monde extérieur n'entrent plus dans votre âme, elle vous apparaît peuplée de lumières comme le firmament pendant une nuit sereine. C'est ce qui a fait dire cette belle parole: <r L'àme est en quelque sorte toutes choses :

L INTELLIGENCE DIVINE. 47

Anima est quodummodoomnia.» — Or,vousn'avez pas oublié, Messieurs, que, plus que votre àme, Dieu est esprit. Il Test dans des conditions de simplicité telles qu'il occupe le sommet de l'immatérialité, dit saint Thomas, d'où il suit que, par sa nature même, il se place au sommet de la connaissance, il est le suprême intelligent 4. Les anciens, dans leurs religieux mystères, l'adoraient sous la figure d'un œil brillant et toujours ouvert; les Grecs l'appelaient 0cor, le voyant, le contemplateur; l'Écriture dit de lui qu'il possède la science de toutes choses: Deus qui habes omnium scienïiam 2. C'est cette parole que nous allons méditer aujourd'hui. La science est à l'intelligence ce que le fruit est h l'arbre qui le produit. La beauté, le parfum, la saveur du fruit révèlent l'excellence de l'arbre, ainsi l'étendue et l'élévation de la science révèlent l'excellence de l'intelligence. Puisque nous voulons connaître l'intelligence de Dieu, étudions sa science, dans son objet d'abord, ensuite dans les propriétés caractéristiques qui

« Cf. Summ.Theol., I p. qu:est, 14, a. i. « Esther, cap. xiv, 14.

48 l'intelligence divine.

relèvent au-dessus de toute autre science et lui assurent la suprême perfection.

Qu'est-ce que la science, Messieurs? Est-ce une simple connaissance des êtres particuliers que notre mémoire énumère? — Non. — Est-ce une classification méthodique de choses qui se ressemblent?—Non. — Est-ce une constatation laborieuse de phénomènes qui se suivent et s'enchaînent?— Non. — La science est la connaissance des êtres dans leur cause, un acte de l'in- /lligencc qui voit les choses dans le principe qui les contient. Toutes les agitations de l'esprit autour des êtres particuliers et de leurs phénomènes ne se peuvent reposer que dans l'unité ; or, l'unité n'est pas un groupe, une série dont on ne voit pas le lien; l'unité c'est la cause. Si vous l'écartez, vous vous condamnez à n'avoir que des notions juxla-posées; et ces notions, fussent-elles en nombre infini, ne vous élèveront jamais, quelles que soient vos prétentions, jusqu'aux honneurs delà science. Parcourez l'histoire des événements dont est

l'intelligence divine. 49

remplie la vie des peuples, apprenez-en tous les détails, retenez-en les dates précises, si vous ne remontez aux causes qui ont amené ces événements, si vous ne les rattachez à quelque grande idée ou à quelque grande passion, vous pouvez être un érudit dont j'admire la mémoire, mais vous n'êtes pas un savant. Saisissez le corps humain, découpez-le impitoyablement, analysez-en les organes, les vaisseaux, les fibres, les liquides, les molécules, dites-moi de quoi il se compose, je le veux bien ; mais si vous ne connaissez pas le principe qui l'anime et qui fait l'unité de tant d'éléments divers, vous n'avez à m'offrir qu'une nomenclature barbare et inintelligible el non pas une science. Enfin, quelles que soient vos connaissances, vous devez pour en faire une science les ramener à l'unité, qui ne se trouve que dans la cause. Vous le devez et vous le faites, Messieurs, en dépit des systèmes et des partis pris. On a beau vous dire que la science ne s'occupe pas des causes, que ce qui lui appartient en propre, ce sont les faits, rien que les faits, vous voulez quelque chose de plus. Sans mépriser les Iravaux de ceux qui s'appliquent uniquement à

50 LLNÏELUGENCE divine,

l'observation des phénomènes, vous prétendez justement que ces travaux seraient stériles pour la science s'ils n'étaient relevés et vivifiés par la connaissance des causes. En cela vous subissez l'empire d'une loi intellectuelle à laquelle ne peuvent pas se soustraire ceux-là mêmes qui, de peur de rencontrer la cause première et universelle, repoussent systématiquement les causes subalternes. Ils sentent bien qu'ils perdraient le fruit de leurs labeurs s'ils n'avaient à offrir à ceux qui attendent leur enseignement que des notions sans unité. Pressés par la nécessité, ne voulant pas des causes vraies qui les conduiraient a un but redouté de leur impiété, ils en inventent de fausses et ainsi ils créent la fausse science. Nous les avons pris, sur ce point, en flagrant délit de contradiction avec eux-mêmes. Qu'ils portent la responsabilité de leurs mensonges devant Dieu et devant les hommes, c'est leur affaire; mais, enfin, leur sacrilège audace ne sera pas sans utilité pour nous ; car elle confirme la définition que nous avons donnée de la science, à savoir : que c'est la connaissance des choses dans leurs causes. Saisissez bien, Messieurs, les conséquences

l'intelligence divine. 51

de cette définition ; elles sont souverainement importantes pour le sujet qui nous occupe. Puisque la science dépend des causes il est évident qu'elle s'élève comme elles. Une cause supérieure, qui rallie à son unité plusieurs autres causes, doit être l'objet d'une science supérieure; une cause unique et. universelle, qui renferme en elle-même toutes les autres causes, doit être l'objet de la plus haute des sciences. Or, elle existe, celte cause unique et universelle; nous l'avons saluée au terme de toutes nos investigations à travers le monde des corps et le monde des esprits; c'est Dieu, l'Esprit parfait.

A l'Esprit parfait, dit un disciple de Platon, il faut un objet parfait ; il n'y en a pas d'autre que lui-même \ — Dieu se connaît ; en se connaissant il sait tout. — Voilà, Messieurs, la formule abrégée de la science divine. Développons-la.

Nous nous connaissons nous-mêmes mais par voie de réflexion et non par voie d'intuition;

1 Quoniam autrui prima nions pnestanliasima osi opotei eliani praeslaniis&iniiiM ei inlolli^iliilc proposiium psse: mhil auiem seipsa prxsiantius. E~ii 3£ i rcâroç vov; *«).).eçti; cû

nui xdÈ/)i9TOu y'jT'Z vo/jtûv {«-czîiCf** v'jqïj ui Mtvro'j x:x>/tov. (Alcmuus, cap. x.)

52 l'intelligence divine.

notre connaissance suit une ligne courbe qui part de notre essence et revient à notre essence. Dans ce trajet, nous rencontrons les formes intelligibles qui nous représentent nous-mêmes à nous-mêmes. Les actes de penser, de vouloir, de vivre, ne naissent-ils pas en moi avant que soit connu l'esprit dont ils émanent? C'est perce que je réfléchis sur mes pensées que je connais l'intelligence qui projette au dehors cette lumière de mon âme ; c'est parce que je réfléchis sur mes déterminations que je connais la volonté libre qui les produit ; c'est parce que je réfléchis sur les mouvements de ma vie et que je les compare aux mouvements des autres vies que je connais le principe supérieur qui m'anime. Sans doute, j'ai conscience de mes actes au moment même où je les émets ; mais cette conscience de mes actes n'est pas la connaissance de leur principe. Je sens que je suis en moi-même, et cependant je n'y suis pas encore par cette possession de moi-même que me donne la connaissance. Cette possession ne m'estassuréeque lorsque, parla réflexion, je suis, complètement de retour vers mon essence. € Omne sciens qui scit essentiam suant, est

L INTELLIGENCE DIVINE. 53

rediens ad essentiam suam reditione compléta i.» De retour à mon essence, je me connais, Messieurs, mais je ne me comprends pas; me connaître, voilà mon grand privilège ; ne pas me comprendre, voilà ma grande infirmité. Je sais que j'ai une intelligence, une volonté libre, une vie supérieure à toutes les vies qui m'entourent; mais je n'ai point l'intime pénétration de la substance qui les porte. Dans tous les êtres que je connais, la substance se dérobe sous les phénomènes. Je vois bien que les solides me résistent, qu'ils ont une forme et une couleur quelconques, que les liquides cèdent à ma pression, que les gaz se dilatent, que les fluides sont impondérables, que les vivants sont doues d'un mouvement propre en vertu duquel ils se développent et se déplacent ; je vois leurs accroissements et leurs évolutions; cependant, la substance des solides, des liquides, des gaz, des fluides, des vivants, je ne la vois pas. Je la poursuis, je l'appelle; c'est en vain, elle se cache obstinément dans les ombres d'une impénétrable nuit. Mais en moi-même est-ce que la substance ne se révélera pas? Car enfin ma

* Aristot., de causis, prop. 15.

L INTELLIGENCE DIVINE

substance c'est moi; il semble que si je dois comprendre quelque chose c'est avant tout ma substance. Eh bien non, Messieurs, je ne comprends pas ma substance. Jeu ai conscience, je la connais, je l'appelle simple et immatérielle sans savoir par intuition ce qu'est en soi une chose simple et immatérielle.

Il y a plus : Je ne comprends même pas les facultés que ma substance me fait connaître en opérant. Si je puis les circonscrire par des lignes qu'elles ne franchiront jamais, il m'est impossible de savoir et de dire tout ce qu'elles peuvent produire dans le cercle restreint où s'exerce leur activité : quelles pensées je puis avoir, quelles déterminations je puis prendre, par quels mouvements se manifestera ma vie. Si j'ose prévoir et ordonner à l'avance quelquesunes de mes actions, l'imprévu vient tout à coup traverser mes desseins, mon esprit hésite, ma volonté fléchit, ma vie se trouble. Je comprends une chose, c'est que je ne me comprends pas. Si je me comprenais, je saurais tout ce qu'il y a en moi de puissance et de faiblesse ; rien ne me surprendrait, rien ne me troublerait., rien ne me déconcerterait.

L [NTELLIGENCE DIVIN!:.

Vi il ' C ce que je suis, o mon Dieu I sez grand pour me connaître, trop petit pour me comprendre. Vous avez dit vous-même que je suis créé à votre nuage ; est-ce que je dois transporter en vous les opérations de mon àme avec ses infirmités? Ah ! je m'en garderai bien. Vous êtes à un degré infini tout ce qui méfait grand, vous n'avez rien de ce qui me fait petit.

Dans la science de soi-même, Messieurs, notre ressemblance avec Dieu se borne à ce simple fait : — l'homme qui est esprit se connaît, Dieu qui est esprit se connaît. — Après cela ne cherchez plus d'autres rapports, vous abaisseriez la perfection divine. Dieu ne sort pas de lui-même : il ne trouverait aucune forme intelligible qui pût le représenter et l'aider à se connaître. Il ne fait aucun mouvement qui par la réflexion le ramène à son essence, parce qu'il n'a point à chercher la puissance d'où procèdent ses opérations. Nous l'avons vu en parlant de sa simplicité, rien n'est possible dans l'être divin, rien ne peut survenir et s'ajoutera ce qui est pour le perfectionner; — tout est acte. Donc, par cela même qu'il est, Dieu se connaît. Le fait de conscience que nous constations à

56 L 'intelligence divine.

l'origine de notre mouvement intellectuel s'élève en Dieu jusqu'à la perfection d'une connaissance achevée. Il se voit immédiatement; il pénètre par l'intuition jusqu'aux plus intimes profondeurs de son essence ; chacun de ses attributs lui apparaît avec son rayonnement infini et il les embrasse tous dans l'unité d'un seul regard \

Dieu voit tout ce qu'il est, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il peut : il se comprend. Ecoutez ce que dit saint Thomas à ce sujet. — «La force de c connaître égale en Dieu l'actualité de son exis- <r tence. Tanta est virtus Dei in cognoscendo « quanta est actualitas ejus in existendo. » — Ce qui fait que je ne me comprends pas, c'est que je n'ai pas actuellement tout l'être, toute la perfection dont je suis capable. Mes facultés en se développant n'épuisent pas leurs forces natives; j'attends encore quelque chose, et, parce que ce quelque chose m'échappe, il faut que je confesse que je ne me comprends pas. Mais Dieu n'a plus rien à attendre; il est actuellement et de lui-même tout ce qu'il doit être. S'il se connaît par le fait même qu'il est, il faut de toute

* Ct. Summ. Theol., I p. quaest. 14, a. 2.

l'intelugknce divine, 57

nécessité qu'il se connaisse autant qu'il est, c'esi-à-dire qu'il se comprenne. Vous me direz, Messieurs, que comprendre une chose c'est l'envelopper de lignes qui la limitent, et qu'il n'est aucune ligne qui puisse envelopper l'infini. Je conviens que l'image nuit ici à l'idée. Chassez l'image, je vous prie, et cessez de vous représenter l'intelligence divine comme une capacité indépendante, disposée à recevoir letre divin. Dieu n'a pas l'intelligence ajoutée à son être; il est, en vertu de sa simplicité, son intelligence même; donc, en lui la connaissance suit les lignes de l'être. L'être est infini, la connaissance est infinie '.

Je crois, Messieurs, que cette première partie de la formule de la science divine: Dieu se connaît, est suffisamment expliquée. Je passe à la seconde ainsi conçue : Dieu en se connaissant sait toutes choses.

Vous vous êtes souvent imaginé, |on suis sûr, que Dieu voit tout comme un spectateur voit d'un point élevé les objets qu il domine. Le monde est la vallée lumineuse où paraissent, s'agitent et disparaissent toutes les existences ;

« Cf. Sumin. Theol., I p. quaest U. a. 3.

."S LTNTI-LUGENCn DIVINE.

le ciel est la montagne inaccessible d'où le soleil éternel contemple l'immense horizon de la créa1 ion. Cette imagination ne manque pas d'une certaine grandeur ; mais il faut la laisser aux enfants et vous élever en hommes intelligents jusqu'à l'idée vraie qui, comme vous l'allez voir, est bien autrement grande.

La science, avons-nous dit, est la connaissance des choses par leurs causes ; or, qu'estce que Dieu par rapport à tous les êtres finis, qu'ils soient esprit ou matière, substance ou accident, puissance ou acte, sinon la cause universelle ? 11 nous est prouvé que cette cause se connaît parfaitement, comment ne connaîtraitelle pas parfaitement son efficacité infinie, et, par conséquent, tout ce qui dépend nécessairement de cette efficacité? Nous avons besoin, nous, de demander aux autres êtres qu'ils nous prêtent leur forme propre pour que nous les connaissions ; cela se conçoit, ces êtres ne nous doivent rien, nous ne sommes pas leur cause. Mais dès que nous avons fait une chose, avons-nous besoin de la voir en elle-même pour la connaître? Est-ce que l'artiste ne connaît pas son chef-d'œuvre dans l'intelligence qui le con-

L'intelligence divins. 50

çoit? Or, Dieu est l'artiste du mond*\ non-seulement l'artiste des formes, mais l'artiste de toute substance ; il n'a besoin que de lui-même pour voir son chef-d'œuvre. — « L'entendement <c divin, dit saint Denis, pénètre toutes choses « par une vue transcendante ; il puise dans la oc cause universelle la science des être?.. . Il n'é- « tudie pas les êtres dans les êtres eux-mêmes, il « ne les contemple pas dans leurs formes partici culières,mais il les voit et les pénètre dans leur « cause qu'il comprend tout entière.... Produire sant toutes choses par l'unité de sa force, il les * connaît toutes dans l'unité de leur cause, puis- « qu'elles procèdent de luietpréexistentenJui... « Dieu n'a donc pas deux connaissances : une « connaissance particulière par laquelle il se <c comprend, et une autre connaissance par la— « quelle il comprend généralement le reste des cl êtres ; mais, cause universelle, dès qu'il se ce connaît, il ne saurait ignorer ce qu'il a iui- « même produit. Ainsi Dieu sait toutes choses c parce qu'il les voit en lui et non parce qu'il les <x voit en elles1. »

Supposons tout le contraire, c'est-à-dire qu'il

* Noms divins, ch. vu, 2.

60 l'intelligence divine.

est nécessaire que Dieu voie les créatures en elles-mêmes pour les connaître, il déchoit. Sa perfection intellectuelle ne tient plus aux racines de son être, elle n'est plus absolue, mais dépendante; car tout objet qui vient du dehors prendre place dans une intelligence accroît sa perfection. Si je suis redevable de mes connaissances à l'activité de mon esprit, je n'en suis pas moins redevable aux objets qui se sont fait connaître. Je mendie autour de moi ma perfection. Voulez-vous donc qu'il en soit de même pour Dieu ? Ne voyez-vous pas qu'il répugne que l'être premier demande aux créatures ce que sa nature possède de droit : la science parfaite ? Ne comprenez-vous pas qu'il est impossible que le parfait suprême atteigne l'objet de sa science autrement que par le plus parfait des moyens, et la vérité première des êtres, leur cause éternelle et infinie, n'est-elle pas un moyen plus parfait que les êtres finis eux-' mêmes * ?

Dieu voit donc tout en lui-même. Quand je dis tout, Messieurs, je n'entends pas, comme

1 Cf. Sumui. Tkeol., 1 p. quausi. 14, a. 5.

L INTELLIGENCE DIVINE. 6i

certains l'ont fait, borner la science de Dieu à une connaissance vague et générale qui embrasse l'ensemble des êtres par ce qu'il y a de plus commun entre eux. La science veut davantage : elle cherche la raison propre de chaque chose. Or, je vous défie de trouver cette raison propre dans une idée qui ne spécifie rien : l'idée générale d'être, par exemple, ou bien l'idée générale de causalité. Vous me direz : Si le point central d'une circonférence était intelligent, il connaîtrait toutes les lignes qui partent de lui ; si la lumière se connaissait, elle verrait en elle-même toutes les couleurs et leurs nuances ; n'est-ce point ainsi que Dieu connaît tous les êtres ? Vous vous trompez, Messieurs ; à supposer qu'ils aient l'intelligence, le point et la lumière, principes généraux des lignes et des couleurs., n'en peuvent pas connaître la raison propre, le nombre et la distinction, parce que d'eux-mêmes et tout seuls ils ne peuvent pas produire ces deux choses. Le point doit se multiplier et changer de place afin de produire la ligne ; la lumière doit être décomposée par un milieu afin de produire les couleurs. Ces exemples ne valent donc rien pour nous donner

62 L'iNTLLLIGENCfc DIVINE.

une idée de la manière dont la science de Dieu s'étend aux raisons propres de chaque chose. Pareillement vous ne pouvez pas dire que Dieu connaît les choses par l'efficacité qu'il communique aux causes particulières, car de deux choses l'une : ou cette efficacité est déterminée ou elle ne l'est pas ; si elle est déterminée, ce ne peut être que par la connaissance propre que Dieu possède de chacun des effets qui doivent être produits ; si elle est indéterminée, Dieu agit au hasard en créant les causes et ne se sert de sa toute-puissance que pour offenser sa sagesse. Passons, Messieurs, par-dessus ces explications vicieuses de la science de Dieu et allons plus à fond dans son essence. L'essence divine est le réservoir infini des perfections que possède en propre chacune des créatures, la cause unique et totale de ces perfections. Ce en quoi les êtres conviennent vient de Dieu ; mais aussi ce par quoi ils se distinguent et se multiplient : g< nres, espèces, individus, participent à leur manière à l'essence divine et sont h leur manière un fruit propre de son inépuisable vertu. Or, Dieu, qui se connaît parfaitement, ne peut pas ignorer de auelle manière son essence

l'intelligkni.i: divine. G3

est participée, de quelle manière sa vertu est appliquée, il voit donc en lui-même toute chose selon sa raison propre, toute chose selon sa perfection spécifique et individuelle \

Dieu voit tout : Sa science sublime ne dédaigne pas de s'abaisser vers les humbles choses dont nous détournons notre regard avec mépris, ce Excelsus Dominus et humilia respicif.» Ce que nous croyons vil a des attaches éternelles dans l'être divin et s'éloigne moins des plus nobles créatures que celles-ci nes'éloignent de l'Infini. Ce qui nous semble une tache dans l'universelle beauté de l'univers va se ranger, sous l'œil de Dieu, à la place où les ombres font mieux ressortir la splendeur de la lumière. Ce qui détournerait notre attention au détriment des choses élevées, ce qui abaisserait le niveau de notre science, si notre àme en était trop occupée, se fond avec ce quiest grand dans Tunique et parfait objet de la science de Dieu: son essence infinie. Nous craignons de nous souiller par le contact des choses basses et

* Cf. Suram Tbeol., I p. quaest. 14, a. 6.

* Psalm. cxxxyiï.

C>4 l'intelligence divine.

grossières, la science de Dieu pénètre partout, à cause de sa pureté ; rien ne fait tache en ce miroir éternel où apparaissent tous les êtres. « Aitingit tibique propter suam munditiam... et « ideo nihil inquinatum in eam incurrit1. »

Dieu voit tout : les mouvements les plus grandioses de la matière et ses plus imperceptibles vibrations, les majestueux développements de la vie et ses premiers frissons dans l'atome dont elle s'empare pour l'entraîner en son courant, les pensers et les désirs que nous jetons hardiment dans la vie publique et ceux que nous cachons dans les profondeurs de notre àme. Il scrute les reins et les cœurs, scrutans corda et renés. Il entend et comprend de loin le bruit mystérieux que fait notre intelligence à la recherche de ses desseins, intellexisti cogitationes meas de longe *. Il sait de quelle manière nous nous parlons dans ces entretiens intimes dont aucune créature ne pénétrera jamais le secret. Mouvements, vie, pensées, désirs, paroles du dehors et du dedans, tout lui apparaît, sans composition ni division, dans l'unité de

1 Sap vu, 24, 25. — Cf. Summ. contra Gentiles, lib. I, cap. lxx.

• Psalm. cxxxvin.

l'intelligence diyine. 65

son essence, prototype et fécond moteur de toutes les essences.

Dieu voit tout: Le mal qui n'habite pas en lui, le mal qu'il n'a pas fait et qu'il ne peut pas faire, le mal qui ne peut pas être connu par luimême, il le connaît cependant, parce qu'il est l'universelle et impérissable lumière du bien. Est-ce que la lumière, si elle était intelligente, ne saurait pas où elle est et où elle n'est pas? Est-ce qu'elle ne connaîtrait pas le jour et les ténèbres? Le bien est jour, le mal est ténèbres. Par son jour sans déclin Dieu voit les ténèbres du mal ; qu'elles soient défaillances de la nature, châtiment des coupables, négation de la justice et du devoir. « 0 Dieu tu sais mes folies t et pas une de mes fautes ne t'échappe. Tuscis « insipientiam meam, et delicta mea a te non « sunt abscondita \ »

Dieu voit tout: ce qui fut, ce qui est, ce qui sera. Le passé n'a pas disparu devant lui, l'avenir répond à son appel *. Sa lumineuse essence pénètre chacun des points de l'intermi-

* Psalm. lxviu. — Cf. Suram. Theol., I p. quaBst. 14, a. 10.

8 Qui vocavit ea quae non erant quasi ea quae non esscnt. (Rom. c. iv )

t. il. *•

66 l'intelligence divine.

nable ligne des siècles. Où serait son immuable plénitude si le néant pouvait, à mesure que le temps s'écoule, lui cacher les êtres qui pour nous ne sont plus, s'il y avait dans sa science infinie un vide pour attendre les révélations de l'avenir? Que deviendrait son gouvernement s'il ignorait quelles recrues doit prendre sur son passage l'immense armée des créatures et par quels chemins se doit en faire, dans son sein, la suprême concentration ? Il faut donc qu'il voie tout. Nous avons des souvenirs, nous hasardons des prévisions, et, qu'il y a peu de choses dans notre mémoire ! qu'ils sont rares les événements que saisit la force conjecturale de notre esprit! Mais Dieu voit tout, absolument tout, d'une manière certaine et présente, dans le miroir de son indivisible éternité \ Quoi ï le futur qui n'est pas isncore vous en

* jEternitas simul existens ambit totum tempus. Unde omnia quae sunt in lempoie, suntDeoab aeterno piaesrniia, non Bolum eu ralione qua habel rationcs remit) apud se prsesenics, ut quidam Jicuni; sed quia cjus iniuitus i'eriur ab aeterno super omnia prout sunt in sua praesenlialitale.,(Suuuii. Theol., I p quaesl. 14, a. 13.)

Deus omnia praescit, et boc aeternilati ejus congruil, qui niliil futurum quasi fiendum, ntc aliquid praeteritum quasi iransaclum novil ; sed omnia pralcila et iransacia immuiabili

l'intelligence divine. G7

voulez faire une chose présoute? — Oui, Messieurs; le futur, qu'il soit nécessaire, qu'il soit contingent, doit être présent pour Dieu, autrement l'incertitude et les surprises, en troublant son action, opprimeraient sa perfection. Vous ne comprenez pas cela parce que vous cheminez sans cesse du passé à l'avenir par une série de points imperceptibles, comme le voyageur qui va d'un pays à un autre, heureux des beautés qu'il vient de voir, ravi de celles qu'il contemple, avide de nouveaux spectacles et de nouvelles émotions. Mais Dieu demeure, et, dans sa vie parfaite qu'il possède tout entière en un seul instant, il voit, mieux que d'un sommet tranquille et sublime, il voit non-seulement les causes qui doivent produire les êtres, mais les, décrets qui déterminent, pour chaque division du temps, l'existence actuelle de chaque chose. Vos actes libres dont vous vous croyez l'unique principe et qui semblent dérouter par leur soudaineté toutes les prévisions, vos actes libres eux-mêmes sont contenus et vus dans la cause suprême dont dépend la détermination des

intuîtu prassentia prospicit. (Honorius Augustodunensis, lib. de l'rœdest. et liber, arb.)

68 l'intelligence divine.

êtres: le décret de Dieu '. Je n'ai point à vous dire ici comment se concilie la liberté humaine avec la science et la volonté divines, c'est une question gouvernementale que je réserve et qui sera développée lorsque je traiterai de la providence de Dieu. Fixez-vous pour le moment à cette incontestable vérité, que Dieu doit connaître présentement les actes libres de toute vie humaine. Si, par un trop grand amour pour votre dignité , vous prétendez soustraire à la science divine les opérations de votre volonté, je me contenterai de vous répondre : — qui doit l'emporter de la dignité de Dieu ou de la vôtre? Ou bien comme saint Augustin à Cicéron: a Vous « croyez faire les hommes libres, vous en faites «des êtres sacrilèges. Dum vult facere liberos « fecit sacrilegos \ »

Dieu voit toul ; mais son intelligence sans rivages s'étend au delà de la sphère où sont contenues les choses actuellement présentes à son regard. Il ne se connaîtrait pas s'il ne savait, avec ce qu'il a fait, avec ce qu'il veut faire, ce qu'il peut faire. Il sait donc tout ce

i Cf. Suram. Theol., I p. quaest. 14, a. 13. » Lit>. V, de Civit. Dei, cap. ix.

l'intelligence divine. 69

qui ne sera jamais, tout ce qui cependant pourrait être s'il le voulait; et celte science du possible n'a pas d'autre mesure que l'infini pouvoir ^u'a son essence d'être participée à l'infini, d'une infinité de manières*. Y a-t-il encore quelque chose que Dieu puisse connaître? Dites-le, Messieurs, moi, je ne vois plus rien. J'adore, je suis confondu et j'espère. J'adore l'océan de lumière dont l'étendue et les profondeurs dépassent tout ce que je puis imaginer, concevoir et dire ; je suis confondu devant le rayon vainqueur qui pénètre jusqu'au fond de ma misère; j'espère en celui qui voit près du mal dont je me repenstout le bien que je fais et que je voudrais faire.

0 science de mon Dieu, quelle menace effroyable vous êtes pour les pécheurs ! Un sommeil perfide appesantit leur conscience ; ils croient avoir enseveli clans le tombeau de l'oubli leurs crimes passés parce que personne ne les inquiète, personne ne vient leur dire : — souvenez-vous. Enhardis par l'impunité ils poursuivent en cachette la trame de leurs œuvres

» Cf. Suinui. Tlieol., I p. qucest. 14, a. 9.

70 l'intelligence divine.

perverses ; leur âme est un abîme qui vomit l'iniquité déguisée par des habiletés et des protestations hypocrites auxquelles notre simplicité se laisse tromper. Ils poussent l'audace à cet excès qu'ils comptent prendre Dieu luimême en leurs filets et renverser ses desseins. Alors ils seront maîtres de l'avenir et leur corruption triomphante deviendra la loi des peuples qu'ils auront pervertis. Mais on veille là-haut. Un jour vous viendrez au-devant de ces misérables, ô Dieu terrible, et vous leur direz : — c'est moi. J'ai tout vu, je sais tout, j'ai déjoué vos complots et sauvé les peuples que vous vouliez perdre. Le mal que vous avez oublié, le mal que vous avez caché, le mal que vous avez espéré, le voilà ! Voyez vous-mêmes et jugez. Et le pécheur verra, et il entrera en fureur, et il grincera des dents, et il défaillira sur les ruines de ses désirs écroulés. «Peccator « videbit et irascetur, dentibus suis fremel et ta- « bescet ; desiderium peecatorum peribit '. »

Redoutable au pécheur la science de Dieu est la consolation du juste et son refuge contre

i Psalm. gxï,

L ÎNTi:TJ.It',KNTK DIVINE. 71

le jugement d'une opinion ennemie de sa refliL Dieu le voit, Dieu connaît la pureté de ses in* tentions, la rectitude de ses désirs, la loyauté de ses actions, c'est assez pour qu'il ait la paix. Prétez-lui des desseins qu'il n'a pas, tournez à mal la franchise de ses paroles, calomniez sa vie innocente, ameutez contre lui toutes les passions, opprimez sa faiblesse, qu'il soit persécuté, dépouillé de tout et maudit par cette foule insensée qui n'adore que le succès et ne voit que des fautes sous le manteau de l'infortune, que lui importe ; Dieu voit tout, Dieu sait tout, Dieu répondra à la voix de son juste qui lui demande de le juger et d'éclairer sa cause, judica me Deus et discerne causant meami9 et, tôt ou tard, il faudra bien que nous soyons d'accord non plus avec l'opinion des hommes, mais avec la science de Dieu.

tl est manifeste, Messieurs, que la science divine s'élève au-dessus de toute science par son objet, et que la manière dont cet objet est

i Psalm. xlii.

72 l'intelligence divine.

atteint nous donne déjà la mesure de la perfection intellectuelle de Dieu. Toutefois nous ne possédons encore, touchant cette perfection intellectuelle, que l'indication vague et sommaire ' des propriétés caractéristiques par lesquelles elle se recommande à notre humble admiration. Permettez-moi un rapide examen de ces propriétés. Plus nous aurons de lumière en un si grand sujet, plus notre àme ravie sera docile aux enseignements de la foi dont les principes, dit saint Thomas, procèdent directement de ia science suprême de Dieu.

La première propriété de cette science, c'est son incommunicable nature. Elle ne se forme pas, elle est. Se former est le propre de la science humaine, qui procède par des actes successifs, et marche laborieusement à la conquête des causes, avant de pouvoir résoudre en elles leurs effets.. Ce que nous appelons dans les diverses branches des connaissances humaines, le coup d'œil scientifique n'est point une faculté innée de notre esprit. Vous savez, Messieurs, à quel prix on l'acquiert, comment la vie s'use en ces luttes héroïques ue l'intelligence cherchant, à travers les êtres dispersés,

l'intelligence divine. 73

les centres lumineux d'où Ton peut voir un ensemble, et de quelles glorieuses infirmités sont trop souvent payés nos labeurs et nos veilles. La science a ses martyrs objets de mon respect et aussi de ma tendre compassion. Vétérans du travail dont les yeux éteints ne peuvent plus interroger la nature, dont l'oreille affaiblie n'entend plus les voix harmonieuses du monde, dont la main tremblante ne peut plus soutenir la plume éloquente qui nous révélait les secrets de l'espace, du nombre, de la terre, du firmament, des éléments, de la vie, de l'âme, de la société, de l'histoire, que de peines vous vous êtes données et pour peu de chose ! Tandis que l'intelligence divine, sans retard, sans trouble, sans effort, s'empare d'un seul coup du centre même des êtres, de la cause universelle dans laquelle se révèlent toutes choses, même avant leur existence. Dieu voit pendant que nous cherchons, et, pris d'uneimmense pitié pour les désirs qui nous tourmentent, il s'apprête à nous communiquer sa propre vision. Consolez-vous de votre impuissance, ô savants, un jour vous participerez autant qu'il est possible à la

science de Dieu ; vous verrez tous les êtres

74 l'intelligence divine.

dans leur centre, toutes choses dans leur cause universelle ; mais, entendez-le bien, cette science ne sera jamais en vous ce qu'elle est en Dieu. En vous elle est reçue, en Dieu elle est de source ; en vous elle perfectionne, en Dieu elle est la perfection subsistante ; en vous elle est accident, en Dieu elle est substance ; en vous elle ajoute à l'être, en Dieu elle est l'être même; car en Dieu, dit admirablement saint Thomas, « et l'intelligence, et celui qui a c l'intelligence, et l'objet de l'intelligence, et c le moyen par lequel cet objet est atteint, et « l'acte même de l'intelligence, tout cela est un « seul et même être. In Deo intellectus, intellit gens, et id quod intelliçHur, et species intellit gibilis et ipsum intelligere sunt omnino unum « et idem *. »

Un seul et même être! Ces paroles, Messieurs, ne nous indiquent-elles pas la seconde propriété caractéristique de la science divine, à savoir, la parfaite unité de sa plénitude? Dieu sait tout sans labeur; mais vous n'ignorez pas que le plus grand des labeurs dans la science, c'est la recherche de l'unité. Nos longues et

» Suoiiri. Theol,, I p. quaest. 14, a. 4, c.

l'iktelligence divine. 75

patientes analyses aboutissent à. des synthèses partielles q' i divisent la science en catégories dans lesquelles se classent, selon leurs aptitudes et leurs préférences, les intelligences humaines. Qui donc a jamais pu fondre, qui donc fondra jamais toutes ces catégories en un tout indivisible ?Pour parler exactement, nous avons des sciences : sciences philosophique, physique, mathématique, physiologique, économique, sociale, historique, etc. ; mais personne n'a la science, c'est-à-dire la synthèse de toutes les connaissances dans le plus simple et le plus élevé des principes. A ce sommet, la science est sagesse et Dieu seul est sage, seul il possède la plénitude infinie dans l'unité, tandis que nous, incapables de plénitude, nous sommes également incapables d'unité. Nos connaissances se divisent comme leurs objets; en Dieu, causes et effets, principes et conclusions, êtres spirituels et matériels, choses nobles et viles, passé, présent, futur, possible, tout se fond dans la simplicité de l'être infini, en Dieu il n'y a qu'une connaissance, simple comme son essence, unique objet d'un seul et éternel regard *.

* Cf. Suttiiu. Thtfol , [ p. quoesi. 1 i , a. 7.

Comme la division est le principe de la variabilité, l'unité est le principe de l'invariabilité, d'où, Messieurs, une troisième propriété caractéristique de la science divine : son immuable vérité. Connaître les choses comme elles sont,. c'est posséder la vérité; aussi a-t-on dit justement que la vérité est une équation entre l'intelligence et son objet. « Veritas est ad~ « œquatiorei et intellectus.» Si nous exprimons au dehors ce rapport d'égalité, il doit y avoir équation entre la connaissance et la parole ; en deux mots, Messieurs, nous pouvons être vrais dans le connaître et dans le dire. — « Veritas est in cognoscendo et indicendo.» — Mais le sommesnous toujous? Hélas ! comment l'immutabilité dans le vrai serait-elle la propriété d'un être mobile, qui n'avance que pas à pas vers la lumière des êtres et se voit obligé à chaque instant de compléter ou de réformer ses jugements, d'un être que peuvent tromper, sans qu'il s'en aperçoive, les changements successifs des choses sur lesquelles il a arrêté son opinion, d'un être que la peur ou l'intérêt pousse à la dissimulation et au mensonge?

Nous voulons connaître ; mais incapables de

l'intelligence divine. 77

pénétrer d'un seul regard les objets de notre connaissance, nous les saisissons par un accident qui nous frappe et les définissons par leur caractère le moins stable, jusqu'à ce que de nouvelles révélations nous éclairent et nous apprennent à mieux définir. Dans la recherche des ^auses, nous nous arrêtons aux plus prochaines, an attendant que leurs rapports avec des causes plus élevées nous montrent l'enchaînement d'une série qu'il faut rattacher à son véritable principe. D'un jour à un autre jour, d'une année à une autre année, d'un siècle à un autre siècle, nous voyons s'accomplir dans l'esprit humain un mouvement progressif de la vérité, à moins que des insensés ne viennent dissiper l'héritage des générations et arracher au Sage cette douloureuse plainte : « Les vérités ont été « amoindries par les fils des hommes . Dimi- « nutœ sunt veritates a filiis hominum '. »

Nous connaissons, nous avons porlé notre jugement; aujourd'hui il est vrai, demain il ne le sera plus ; un des termes de l'équation se dérobe à notre insu ; c'est l'objet. Qu'une force

* Psalm. xi.

78 l'intelligence divine.

étrangère l'ait changé, qu'il se soit modifié luimême, il n'importe, l'équation est brisée, la vérité n'est plus dans notre intelligence. Cet ami dont le cœur nous a séduits, cet homme public dont nous admirons le patriotique dévouement, ils sont, à l'heure présente, dignes de la haute opinion que nous nous sommes faite de leur mérite ; à quelque temps de là le travail ténébreux des passions les déprave, et, avant que leurs actions nous aient détrompés, l'un et l'autre ont menti à notre estime. Nous voyons encore un fidèle là où il n'y a plus qu'un traitre, encore un grand citoyen là où il n'y a plus qu'un égoïste forcené et un vulgaire intrigant. Nous connaissons le vrai ; mais avons-nous toujours le courage de le dire? — Non, Messieurs. 11 n'est pas besoin de violence pour empêcher que notre parole se mette d'accord avec notre pensée. L'opinion qui pèse sur nous, un calcul d'orgueil, d'ambition et, quelquefois, de plus basse convoitise suffisent pour nous déterminer à profaner par le mensonge le don sublime de la parole. Il est des carrières honorables où se déballent les plus hauts intérêts des sociétés cl où l'on lait métier de la duplicité.

Ceux-là se croient les plus dignes de considération qui savent le plus habilement mettre en œuvre cette maxime scélérate: — La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.

0 immutabilité de la vérité, je vous cherche aussi vainement que l'unité de la science parmi les enfants des hommes ! Pour vous trouver, il faut que je monte à travers toutes les intelligences jusqu'à l'intelligence infinie, jusqu'à Dieu. En Dieu seul, la vérité est immuable, parce que, en Dieu seul, la science est une. Cette proposition, Messieurs, n'a pas besoin d'une longue démonstration. Dieu connaît tout clans un principe éternel et indivisible, nous l'avons prouvé; il ne peut donc y avoir en lui ni mouvement d'intelligence, ni progrès de connaissance, ni alternation de jugements. En même temps que Dieu voit tous les êtres dans leur éternel et indivisible principe, il voit leurs variations et altérations successives; rien ne peu', donc ni le surprendre, ni se mettre, à un mov ment donné , en contradiction avec sa scienceo Mais je dis plus, Messieurs : la vérité est immuable en Dieu, parce que Dieu est la vérité même. Qu'est-ce que la vérité? — Une équation

80 l'intelligence divine.

entre l'intelligence et son objet; — mais quelles choses sont plus égales entre elles que l'intelligence divine et son objet? Dieu se connaît et connaît tout en lui-même. « Or, non-seulement, « dit saint Thomas, l'être de Dieu, objet de sa « connaissance, est conforme à son intelligence, « mais il est son intelligence même. Non-seulec ment les êtres que Dieu voit sont conformes à a sa science, mais sa science est la mesure et la « cause de tout être et de toute science. Enfin oc Dieu, en vertu de sa parfaite simplicité, est t lui-même son être, son intelligence, sa science, c II ne faut donc pas se contenter de dire que lu ce vérité est en Dieu, car Dieu est la suprême et c première vérité, la vérité dans laquelle tout est c vrai *. » En Dieu la vérité est immuable, parce que c'est lui. Immuable en son essence, comment la vérité défaillirait-elle dans ses manifestations ? Nous savons que Dieu, maître souverain, ne peut subir aucune contrainte, qu'il n'a

i Esse suum (Dei) non solum est conforme suo intellectui, sed etiam est ipsum suum intelligere. Et suum intelligere est mensura et causa omnis alterius esse et omnis alterius intellectus : et ipse est suum esse et intelligere. Unde sequitur quod non solum in ipso sit veritas, sed quod ipse si: aumiua et prima verilas. (Summ. Theol., I p. quaest. 16, a. 5, c.)

Cf. eamdem quaest., aa. 1, 2, S, 8.

t'iNTELLIGBHCE DIVINE. 81

rien à espérer ni à attendre puisque sa béatitude est parfaite; mais il y a plus; nous ne pouvons pas admettre que Dieu attente à sa propre existence. Or, un mensonge divin serait la négation même de l'être divin. Disons donc avec ['Xpôirei—lmpossibileestmentiri Deum «. —Il est impossible que Dieu puisse tromper par sa parole. Vérité dans l'être, vérité dans le connaître, vérité dans le dire : Veritas in essendo, in cognoscendo, tndicendo ; voilà Dieu, Messieurs, objet et docteur invariables d'une science invariable comme son être 2.

Je viens de dire à l'instant, avec saint Thomas, que la science divine est la mesure et la cause de tout être et de toute science. Je vois dans cette affirmation une quatrième propriété caractéristique que j'appelle l'universelle efficacité de la science de Dieu. Si vous voulez me bien comprendre, souvenez-vous de ce que nous avons prouvé précédemment à propos de la connaissance des choses en Dieu. Il les voit, non d'une manière vague et générale,

» Heb., c. vi.

* Nam sicut omnino tu es, tu scis solus qui es incommmabiliter et scis incommutabiliter. (Aug., lib. XIII, Confess.)

T. II

82 l'intelligence divine.

et dans des causes indéterminées, mais selon leurs raisons propres, leur perfection spécifique et individuelle. « Ces raisons propres des « choses, ces exemplaires divins de toute perfec- « tion créée demeurent éternellement et immua- « blement, dit saint Augustin, dans l'esprit du « Créateur, c'est leur participation actuelle à « l'être de Dieu qui fait que les choses sont ce a qu'elles sont et comme elles sont1. » En un mot, Messieurs, l'idée est, en Dieu comme en nous, le premier principe des œuvres extérieures. « Telle est la force de l'idée que, sans a elle, il n'y a ni savant, ni sage. Tanta vis in « idœis constituitur ut nisi Iris intcllectis sapiens « esse nemopossit 2.» C'est toujours saint Augustin qui parle, et dans son commentaire sur la Genèse il va plus loin et déclare en ces termes la nécessité de l'idée dans l'œuvre divine. « Dieu « l'ait les èires,mais il ne les ferait pas s'il ne les c connaissait pas, il ne les connaîtrait pas s'il ne <s les voyait pas, il ne les verrait pas s'il ne les

* fcjingula propriissunt creata rationibus. lias autem ratione* obi arbitrandum est esse, nisi in ipsa mente creatoris ?... lpsae aiieinae incommulabiles inanent ; quuruin pariicipalione fit, m sic (juidquid est , quoquo inodo est. (Aug. de dive/sis qu&st. lxxxiii q. 40, n. 2.)

* Lib, LXXXill, qq. q. 46.

c avait pas \ » Il est bien évident que Dieu, la simplicité même, ne peut pas avoir en soi les êtivs selon leur propre nature, reste donc qu'il les possèdepar les idées. Quelles sont ces idées? ■ — Sont-ce des entités subsistantes comme l'ont prétendu certains philosophes ? — Nullement, car en Dieu rien ne peut subsister qui ne soit Dieu. L'essence divine n'est pas un miroir gigantesque devant lequel passent et repassent les libres et éternels exemplaires que doivent imiter les êtres, non plus un océan lumineux dont les flots submergent et roulent, sans fin, les images vivantes et distinctes de la création. Laissons les poètes rêver de ces tableaux fantastiques et attachons-nous à la sublime réalité. Les idées sont en Dieu, multitude immense et inséparable unité enchaînée à son essence ; car, comme le dit profondément l'angélique docteur, les idées sont l'essence divine ellemême en tant qu'elle est participable et qu'elle peut être imitée par les créatures *. Là il y a le

1 Neque ea faceret, nisi ea nosset antequam i'aceret, nec nosset nisi videret. nec videret nisi haberet. (Aug. in V. lib. de Gènes, ad litteram, cap. xv.)

2 Unaquaeque creatura habet propriam speciem, secunduna quod aliquo modo participât divinae essentiae similitudinem.

84 l'intelligence divine.

concept de chacun des êtres, de leurs règles, de leurs rapports, de leur ordre admirable. Un seul coup d'oeil d'une unique science saisit, à la fois, les parties et l'ensemble et dirige pratiquement le fiât souverain qui doit féconder le néant, donner à la création le nombre, la mesure et le poids, et dégager Tordre du chaos. Sans cette direction pratique, le fiât ne serait jamais prononcé et la puissance divine^à laquelle rien ne résiste, demeurerait éternellement stérile. Il est donc vrai de dire avec l'Ecriture que Dieu a tout fait par sa sagesse; avec saint Augustin, que Dieu ne connaît pas les créatures parce qu'elles sont, mais que les créatures sont parce que Dieu les connaît; enfin, avec saint Denis, que la science divine est le suprême artiste de toutes choses *.

Oh! comme cela rabaisse cette pauvre petite intelligence humaine dont nous sommes pourtant si fiers. Elle aussi a des idées, mais elle ne les prend pas dans son essence, il fout

Sic igilur in quantum Deus cognoscit suam essenliam ut sic mitabilem a tali creatura, cognoscil eam ut propriam raiionem et ideam hujds créai une. (Summ. Theol., I p. quaest. 16, a. 2, c.)

* Cf. Summ. Theoi., 1 p. quaesi. xiv, aa. 8 cl 16. Ibul., quasi, iv, aa. 1, 2,3.

l'intelligence divine. 83

qu'on les lui donne ; elle aussi se sert de sa science pour créer, mais elle ne produit que des mouvements ou des formes imités de la nature, avec des êtres dont la force et la substance défient à jamais toute imitation; c'est-à-dire, Messieurs, que notre science doit tout à la science divine: les êtres sur lesquels elle opère, les formes qu'elle emprunte, les forces qu'elle applique, les idées qu'elle met en œuvre, et l'intelligence elle-même qui reçoit ces idées.

En présence de cette grande vérité, n'est-ce pas que l'orgueil est une immense et sacrilège sottise ? Pour moi, il y a longtemps que j'ai compris l'universelle efficacité de la science divine et que j'ai prosterné mon esprit devant elle, n'attendant plus rien que de ses inspirations. En faisant ma prière j'ai appris du roiprophète qu'il fallait s'approcher de Dieu pour être illuminé; je me suis approché. Approchezvous avec moi, Messieurs, approchez-vous de cette science sublime et féconde qui ne demande qu'à répandre ses lumières. Accedile ad eum et Uluminamini '. Approchez-vous par l'imitation de son adorable pureté. C'est parce que D/eu

î Psalin. xxxiu.

86 l'intelligence divine.

est au sommet de l'immatérialité qu'il est au sommet de la connaissance ; montez vers lui. Plus votre esprit se dégagera des étreintes de la matière, plus il dominera cette chair révoltée qui l'appelle dans, les basses régions des appétits afin de l'envelopper de vapeurs ténébreuses et malsaines, plus sa transparence limpide sera sensible à l'irradiation de l'intelligence divine, soleil sans déclin de tous les esprits. Accedite ad eum ei illuminamini. Approchez-vous par la foi et par une confiante prière. Quels que soient vos aspirations et vos désirs, la science divine vous répondra. Vous voulez spéculer sur les nombres ; mais qui sait mieux que Dieu la puissance des nombres, puisque c'est par le nombre qu'il enchaîne chaque créature à l'ordre universel? Vous voulez connaître les secrets de la nature ; mais qui les connaît mieux que Dieu, devant qui sont présents tous les atomes, toutes les forces, tous les mouvements, tous les rapports, toutes les causes, tous les effets produits et tous les effets à produire? Vous voulez gouverner les hommes ; mais qui voit mieux que Dieu les mystérieux ressorts de toutes leurs actions, les influences

l'intelligence divine. 87

fatales ou propices qu'ils peuvent subir, et les conditions complexes du bien public qui doit être le but de tous les gouvernements? 0 science de mon Dieu ! vous connaissez tout, et sans vous nous ne pouvons rien connaître. Malgré nos oublis et nos prévarications, c'est encore grâce à vous que nous sortons de la nuit d'une universelle ignorance. Mais quand nous •vous invoquons, quels torrents de lumière, quels rayons vainqueurs dissipent les ténèbres de notre esprit! Quelle puissance vous donnez aux plus infirmes! Quelle pénétration aux plus aveugles ! Alors on voit des merveilles : L'homme descendre dans les mystères de la conscience et lire couramment les plus secrètes pensées; l'homme planer au-dessus des âges et contempler avec vous les choses de l'avenir; l'homme monter jusqu'au ciel et en rapporter vos saints enseignements. Nous ne demandons pas d'aussi grandes grâces, ô lumière infinie ! faites seulement que nous ne désirions rien savoir ici-bas que par vous, en attendant le jour où nons saurons tout en vous.

NEUVIÈME CONFÉRENCE

NEUVIÈME CONFÉRENCE

Eminentissime Seigneur, Messieurs,

Dieu est intelligent, le fruit de son intelligence c'est sa science; science universelle quant à son objet, incommunicable quant à sa nature, parfaitement une dans sa plénitude, immuable dans sa vérité, source féconde de tout être et de toute science ; voilà ce que nous avons démontré dans notre précédente conférence. Or, la conséquence inévitable de cette démonstration, c'est que, en Dieu, il y a une volonté ; car, comme le dit fort bien saint Thomas: La volonté suit l'intelligence : Voluntas intellectum consequitur l . L'intelligence voit et dirige, mais lumière froide et stérile, elle ne

* Summ. Theol., I p. quaesl. 19, a. 1.

pourrait ni jouir de ce qu'elle connaît, ni aboutir à aucune production, si elle n'était aidée de la volonté dont le propre est de tendre au bien, de le saisir, de nous en donner le goût, la joie et le repos. La volonté est aux êtres intelligents ce qu'est l'appétit aux êtres dépourvus de connaissance ; elle complète la nature parce qu'elle la meut immédiatement vers la perfection et la pousse à l'action.

L'appétit commande à l'animal sur l'indication des sens, la volonté nous incline à exécuter ce que conçoit l'intelligence. Inclinatio ad ugendum quod intellectu conception est pertinet ad volunlatem*. Jamais ridée ne sortira de nous et ne deviendra une œuvre si le vouloir nous fait défaut. En vain la caresserons-nous pendantde longues heures et de longs jours; le choc énergique qui la doit produire au dehors venant à manquer, il ne nous restera que le stérile et misérable honneur d'avoir conçu sans pouvoir enfanter. Aussi faisons- nous-peu de cas de ces rêveurs inutiles qui condamnent à l'infécondité une àme généreusement douée

1 5uu;m. Theol. I. p. quaesi. iv. *. 4.

parce qu'ils n'ont pas la force de vouloir, et ne comptons-nous sur les grandes œuvres que là où il y a près d'une puissante intelligence une robuste volonté. Sur ces données, vous devez conclure, Messieurs, que la volonté est dans l'être divin la nécessaire et inséparable compagne de l'intelligence.

Toutefois, prenez-y garde, la volonté n'est point en Dieu ce qu'elle est daus les créatures : une faculté indigente et pleine de désirs qui n'aspire que goutte à goutte le bien dont elle est avide, une faculté qui a besoin d'être mue par un bien placé hors de l'être qu'elle meut elle-même, une faculté que ses actes multiples et successifs perfectionnent. La volonté divine se rassasie, sansledésifer ni l'attendre, du bien même de l'être divin; elle n'a pas d'autre fin que ce bien, il est essentiellement en elle et elle est essentiellement en lui ; quoiqu'elle puisse produire une multitude immense d'êtres et de perfections son acte ne se multiplie ni ne se divise, il est unique et éternel comme elle; el/e est son acte, son acte est elle. En deux mots, Messieurs, comme Dieu est son intelligence et sa science, il est sa volonté et son

vouloir ' ; c'est toujours à cette rigoureuse et

profonde formule que nous ramène la simplicité de Dieu quand il s'agit d'énoncer sa perfection.

Je ne m'arrêterai pas davantage à l'existence et à la nature de la volonté en Dieu, mais j'étudierai avec vous son acte comme je l'ai fait pour l'intelligence. Cette étude sera le simple commentaire des noms que l'on donne d'habitude à la volonté divine. Lorsque l'on considère son mode d'action, on l'appelle la libre et toutepuissante volonté de Dieu; lorsque l'on considère ce qu'elle veut, on l'appelle la très-sainte volonté de Dieu. Expliquer la liberté, la toutepuissance et la sainteté de la volonté divine, tel est l'objet de la présente conférence.

Messieurs, je n'entrerai pas aujourd'hui en matière sans réclamer de vous un hommage d'admiration et de reconnaissance pour un homme à qui vous devez les sublimes enseignements que vous venez entendre. Cet homme fut frappé, avec beaucoup d'autres, il y a plus d'un siècle, par deux sentences de bannis-

1 Cf. Summ. Theol. I p. quœst. 19, a. 1 ad 2 et 3 ; a. 2, ad 4.

sèment dont Tune avait pour but dç v la

raison moderne d'avec la raison dumoyen-àge, l'autre de préserver la théologie des invasions de la métaphysique. Mais voyes comme Dieu rit des jugements des hommes. Hier nous célébrions le sixième centenaire de la mort du grand Thomas d'Aquin, et aujourd'hui sa doctrine pleine de vie s'impose au plus bel auditoire du monde. Ce n'est pas moi, Messieurs, c'est saint Thomas que vous venez écouter ici ; moi, je ne suis qu'un truchement, saint Thomas est votre docteur. Demandez-lui donc, pour vous et pour moi, la force de gravir les hauteurs célestes où plane son génie, et la lumière divine dont il est le sublime professeur : « 0 Thoma, <x laus et gloria Prœdicatorum Ordinis, nos transit fer ad cœlestia, professor sacri ymminis* .*

Être libre, Messieurs, c'est posséder, à l'abri de toute contrainte et de toute nécessité, l'empire de soi-même ; être l'arbitre de ses actes de telle sorte que l'on puisse,

1 Antienne de l'office de saint Thomas, rite dominicain.

96 LA VOLONTÉ I>IVINB.

de son plein gré, agir ou ne pas agir, vouloir une chose ou ne la vouloir pas. Dès que la violence intervient, la liberté commence à disparaître. Aujourd'hui, je puis aller où bon me semble, user de mes membres comme il me plaît ; mais si vous me saisissez, si vous m'emprisonnez et m'enchaîna, si vous me faites souffrir, je ne suis plus libre. Les actes que m'arrache votre barbario nVut aucune valeur sur laquelle il vous soit permis de compter, je puis les renier quand je redeviens maître de moi-même et vous laisser à la honte d'avoir abusé de ma faiblesse. Cependant je puis ne pas être faible, braver héroïquement toutes les tortures et vous apprendre que ma liberté habite un lieu inaccessible, où elle se rit de vos attentats. Vous voudrez en vain me faire renoncer à mes croyances, à mes espérances, à mes affections, vous vous pencherez en vain sur mes lèvres martyrisées pour y surprendre un aveu, un consentement contraire à mon droit et à ma vertu ; ce renoncement, cet aveu, ce consentement, vous ne les aurez pas malgré moi. Je laisserai déchirer mon corps, couler le sang de mes veines, j'attendrai la mort et je crierai

sans cesse : Je crois, j'espère et j'aime, que le droit triomphe et que le monde périsse. Fiat jus et pereat mundus. Je crierai cela, Messieurs, jusqu'à ce qu'ait cessé de battre ce cœur généreux et fort où la liberté est inviolable.

Il n'y a donc, à bien prendre, que le corps qui puisse être esclave de la violence ; l'âme s'y soustrait par sa noble nature et ses courageux efforts. Il n'en est pas de même de la nécessité. Issue de lois sur lesquelles repose l'ordre universel, elle commande, elle s'impose, elle imprime un mouvement qu'il faut suivre, sous peine de ne plus être dans sa propre nature. C'est la nécessité qui préside à la gravitation des corps vers les corps, des instincts vers les biens sensibles, des volontés vers la béatitude. Raidissez-vous contre l'attrait magique de la félicité ; essayez de protester contre la voix impérieuse qui ébranle tout votre être et chante nuit et jour l'hymne de vos destinées en ces trois mots : il faut être heureux, vous ne le pourrez pas; votre esprit, votre cœur, votre corps lui-même se laissent prendre et ravir ; vous voulez être heureux. A chacun des objets qui se rencontrent *.u. 6

sur le passage de votre vie anxieuse et tourmentée vous demandez : N'es-tu pas le bonheur que je cherche ? Souvent arrêtés, presque toujours déçus, vous ne quittez une étape inhospitalière que dans l'espoir d'en trouver une autre où vos fiévreux désirs pourront se reposer. Tout va bien, si, désabusés des mensonges de ce monde, vous savez espérer en paix les jours meilleurs d'une meilleure patrie. Mais enfin, désabuses ou non, il est certain, Messieurs, que vous subissez l'empire de la nécessité. La loi qui régit l'irrésistible tendance de votre volonté ne vous fait pas violence; mais vous lui répondez spontanément et inévitablement par des désirs en attendant la jouissance et le repos.

Nul de vous ne songe à se plaindre, n'est-ce pas, ni ne se croit amoindri et déshonoré par cette nécessité? Pourquoi cela? C'est qu'elle vous vient de Dieu, qui la subit lui-même sans que sa perfection en souffre. Soleil sans déclin, océan de vie, nature pleine et parfaite, douée de tous les charmes, beauté inénarrable, bonté infinie, Dieu ne peut pas ne pas se vouloir et s'aimer tel qu'il est; se vouloir et s'aimer c'est son bonheur. Rien de violent, rien d'aveugle, rien de dé-

LA VOLONTÉ DIVINE. 9ïf

raisonnable dans l'attrait qui le tourne vers luimême et le retient en son essence. Tout y est douceur, lumière, raison infinie, et cet attrait, loin de nuire à l'universelle puissance de sa volonté, lui donne la plénitude même de l'être divin. Cependant, Messieurs, il y a là une nécessité, et puisque nous sommes à la recherche de la liberté de Dieu, évidemment ce n'est point dans l'acte de sa volonté vis-à-vis de sa suprême perfection que nous devons la rencontrer. Où donc est-elle ? Dans l'acte de la volonté divine vis-à-vis des créatures.

Les anciens avaient inventé un être froid et implacable qu'ils appelaient le Destin. Sans yeux, sans oreilles, sans raison, sans entrailles, et cependant munie d'une volonté toute-puissante, maîtresse des dieux etdes hommes, cette effroyable divinité poussait les êtres devant elle plutôt qu'elle ne les gouvernait. Mais elle a fait son temps; notre raison, affranchie par de pures et nobles leçons, a célébré les funérailles du Fatum et enterré avec lui l'odieuse superstition qui déshonorait le ciel et épouvantait le genre, humain. Aujourd'hui, un homme qui invoque le Destin fait pitié s'il ne prête à rire. Nous

croyons que Dieu est libre, soit qu'il crée, soit qu'il gouverne, soit qu'il répande ses dons, soit qu'il les retire ; nous le croyons, Messieurs, parce que la foi l'enseigne, parce que nos actes religieux le proclament, parce que la perfection de Dieu l'exige.

Parcourez l'Écriture, l'histoire la plus complète des rapports de Dieu avec la créature, vous ne trouverez pas une seule page où il ne soit appelé maître et seigneur, noms qui, dans la contexture des récits ou des enseignements, tendent à faire ressortir bien moins la nécessité du premier principe que la souveraine indépendance de sa volonté. Cette souveraine indépendance s'exerce en toute œuvre divine. Ce n'est pas des nécessités de sa nature, mais de sa libre volonté, que Dieu prend conseil pour agir au dehors. Omnia operatur secundum consilium voluntatis sure ». Esprit unique et toujours le même, il distribue à son gré tous les dons. IJœc operatur anus atque idem spiritus dividens singulis pro ut vult 2. Veut-il faire miséricorde et se montrer clément aux pécheurs, il n'écoute que

* Eph., cap. 1, 5.

* 1 Cor., cap. xii, ii.

son bon plaisir. Misevebor cni voluero, et démens ero in qaem mihi placuerit ', Enfin dans ses vengeances il agit librement. Deus ultionum libère egit a.

Pendant que l'Écriture nous enseigne en termes précis la liberté de Dieu, notre vie religieuse la proclame ; car nous y renouvelons sans cesse un acte qui devient incompréhensible dès qu'il s'adresse à la nécessité. Je veux parler de la prière, Messieurs, cet èpanchement d'une nature indigente dans un cœur libéral, ce cri de la misère à la suprême bienfaisance. L'homme prie, et quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, jamais on ne l'empêchera de prier. On invente des systèmes pour lui prouver qu'il se condamne à un acte inutile, il méprise ces systèmes ; on use de violence pour l'empêcher d'approcher des sanctuaires où il espère trouver grâce devant Dieu, il brave la violence ; l'orgueil lui conseille de ne faire appel qu'à son courage et à son grand cœur, mais l'orgueil se hisse de souffrir et la misère triomphante dit à celui qu'elle opprime : — Pourquoi te révolter et t'en-

1 Kxod., cap. xxxiii, 19.

: Psalm. xcv.

durcir ? A genoux, malheureux, à genoux, il est temps! — Non, non, Messieurs, les systèmes., la violence, l'orgueil ne résislentpas à ces flots d'amertumes et d'angoisses qui débordent du cœur humain tourmenté par l'infortune, à cet ouragan de désirs qui demande aux heures de crise secours et protection. Solitaire à son foyer, en foule dans les lieux que la clémence du Ciel a rendus célèbres,rhomme prie. — « 0 Dieu, dit-il, viens à mon aide, hàte-toi de me secourir. — Seigneur, sauve-nous, nous périssons. Seigneur aie pitié de ton peuple et ne lui fais pas porter à toujours le joug de ta colère.» — Et quand les portes du ciel ébranlées par les supplications des misérables s'entr'ouvrent pour laisser tomber la grâce désirée, quels tressaillements, quelle joie, quelles fêtes, quels hymnes d'amour et de reconnaissance ! — « Nous te louons, ô Dieu, s'écrient des milliers de voix, nous confessons que lu es maître de tes dons. Te Deum laudamus, te Dominum confitemur. »

Je vous le demande, Messieurs, de pareils actes peuvent-ils tromper et n'être qu'une déperdition grotesque du sentiment religieux? Vous ne le pensez pas; si vous le pensiez, vous

LA VOLONTÉ DIVINE. \0l'

n'oseriez pas le dire, tant il y a de grandeur et de majesté dans L'humanité priante. Cependant il feindrait le penser et le dire bien haut si l'effusion des dons de Dieu était réglée par la nécessité et non par la liberté. La nécessité est implacable et sourde aux cris des malheureux, la liberté se laisse émouvoir. Si Dieu n'était pas libre il y a longtemps que nous aurions entendu sa voix nous dire : ce Taisez-vous donc, ne m'importunez plus de vos plaintes inutiles, ne jetez plus au néant vos prières et vos larmes, j'ai les mains liées, je ne puis rien faire pour vous. » Mais Dieu n'a pas dit cela ; au contraire il nous engage à demander pour recevoir:

Petite et accipietis. Les biens qui viennent de lui ne sont donc pas des biens dus, des biens que la nécessité arrache à ses paternelles entrailles ; ce sont desbienfaits. Il est infiniment libéral, et, selon la belle parole de Sénèque, la libéralité reçoit son nom de la liberté. Liberalitas, quia a libero animo proficiscitur, ita nominata est \

il serait vraiment étrange que nous pension

1 Lib., de Yila beala, cap. xxiv

nous glorifier d'une perfection qui manquerait à la source de toute perfection ; car, vous ne l'ignorez pas, ia liberté est une perfection, et des meilleures, puisque de soi elle ne suppose aucune imperfection. Il y a des perfections relatives qu'il faut nier de Dieu sous certains rapports comme l'étendue quisuppose la divisibilité, la durée qui suppose la succession des instants, le mouvement quisuppose ta variabilité; mais il y a des perfections absolues que Ton appelle simplement perfections, perfectiones simpliciter, qu'il faut affirmer de Dieu jusqu'à l'infini comme la simplicité, l'intelligence, la sagesse, la bonté. Ajoutez la liberté, Messieurs, et soyez fiers de la posséder : elle est de tous les dons naturels celui qui nous honore le plus. J'admire le talent, maisje lui préfère un cœur libre. Un homme peut n'avoir qu'un petit esprit, s'il est vraiment indépendant, il a droit à nos respects ; celui-là au contraire qui se laisse enchaîner jusqu'à ne pouvoir plus rompre des alliances coupables, ni sortir d'une position immorale, je le méprise, eût-il la plus belle intelligence du monde. L'tntc-Hfgence fait les huinmes éclairés et les nat;tiQ5 policées; la li-

berté fait les héros, les saints, les martyrs, les grands peuples. Par l'intelligence, je ne mérite rien; par la liberté, je puis tout mériter, et, en définitive, si Ton rend quelques hommages à mes lumières, c'est à ma liberté qu'ils reviennent ; car mon intelligence n'aurait rien fait si je n'eusse voulu librement qu'elle se mît à l'œuvre.

Soyons logiques, Messieurs, n'offensons pas, par une injuste restriction, les principes qui nous ont servi jusqu'ici à connaître les perfections de Dieu. Tout bien créé appartient sous une forme infinie au bien suprême ; donc, nous ne pouvons pas refuser l'honneur de la liberté à celui qui mérite tout honneur et toute gloire, et puisqu'il est grand, puisqu'il est beau de pouvoir dire sans contrainte : — je veux ou je ne veux pas, — l'être parfait ne peut manquer de cette grandeur, de cette beauté. Gomme Dieu a infiniment plus de droits que nous à s'appeler sage, il a infiniment plus de droits que nous à s'appeler libre. Car, vous n'en disconviendrez pas, ce qui fait la suprême perfection d'un acte libre, c'est la suprême indépendance de sa détermination. Or, Messieurs, nous n'avons pas,

nous, cette suprême indépendance ; si j'analyse nos choix, je découvre toujours quelque attrait qui les fait pencher d'un côté plutôt que d'un autre, quelque chose qui n'est pas nous-mêmes et qui joue concurremment avec nous le rôle de cause dans nos déterminations. Dieu, au contraire, est à une distance tellement grande des êtres qu'il crée et qu'il gouverne, qu'ils ne peuvent avoir, de leur propre nature, aucun attrait pour lui ; sa bonté lui suffît. C'est cette unique bonté qui le détermine à agir au dehors, c'est lui-même et lui seul qui est la cause de son acte libre \

Dieu est libre et cependant, me direz-vous, il ne retire aucun honneur de sa liberté ; car il ne peut ni mériter, ni démériter. Se produire dans la lutte, triompher des attraits du mal pour se fixer dans le bien, n'est-ce pas là vraie gloire de nos déterminations? 0 guerre cruelle et sublime de notre àme toujours combattue par les mortels ennemis de la vertu, nous te devons nos hontes et nos remords, mais aussi nos plus grandes joies, l'estime de nos semblables et la

• Cf. Summ. Theol., I p. quœsi. 14, a. 10 et a. 5.

cour amortelle qui récomj. > géné-

reux efforts de l'homme libre ! — Que prétendez-vous, Messieurs, par cette apologie de vos combats et de vos victoires ? Me prouver que la liberté consiste essentiellement à ne pouvoir choisir qu'entre ces deux contraires,, le bien et le mal? Mais vous savez bien que cela n'est pas. Si je me décide à agir ou à ne pas agir, à faire tel bien plutôt que tel autre, cela suffît pleinement à ma liberté, il n'est pas nécessaire que vous me placiez dans l'alternative du bien et du mal. Écoutez ces remarquables paroles de Leibnilz : « C'est la vraie liberté, et la plus « parfaite, de pouvoir user le mieux de son <x franc arbitre et d'exercer toujours ce pouce voir sans en être détourné par la force oc externe ni par les passions internes ; dont « l'une fait l'esclavage des corps et les autres a font celui des âmes. 11 n'y a rien de moins « servile que d'être toujours mené au bien, et « toujours par sa propre inclination, sans « aucune contrainte et sans aucun déplaisir '. n Lors donc que nous faisons le mal, Messieurs,

1 Essais de Tkéodicéê*

ce n'est point en vertu d'un perfectionnement de notre liberté, mais bien plutôt par sa défection. 11 n'est pas plus parfait dans Tordre moral de pouvoir renverser l'harmonie des fins, qu'il n'est parfait dans l'ordre intellectuel de pouvoir renverser l'harmonie des principes '. Si nous voyions clairement le bien dans sa ravissante splendeur, le mal dans sa hideuse difformité, soyez bien persuadés que nous ne balancerions pas un instant; sans lutte, sans efforts, nous nous déciderions pour le bien, Mais Dieu a permis, pour notre épreuve, que l'ignorance et les passions jetassent un voile sur notre esprit et que de coupables erreurs déshonorassent notre liberté. Sans doute, nous ne voulons pas le mal pour le mal, cependant,

* Liberum arbilrium sic se habet ad eligendum ea qusesun! ad finem, sicul se habet intellectus ad conclusiones. Manifestum est autem, quod ad virtutem intellectus perlinet ut in diversas conclusiones procedere possit secundum principia data ; sed quod in aliquam conclusioneoi procédât, praetermittendo ordinem principiorum, hoc est ex defectu ipsius unde quod liberum arbitrium diversa eligere possit, seivatc ordine finis, hoc pertinet ad perfectionem libertalis ejus ; sec quod eligat aliquid, divertendo ab ordine finis, quod est peccare, hoc pertinet ad defectu ai libertatis. Unde major lihertas arbitrii est in Angelis, qui peccare non possunt, quain u nobis qui peccare possumus. (Summ. Theol., I p. quaest, 62, a. 8 ad à.)

victimes des ténèbres que nous n'avons pas su dissiper, <!es appétits que nous n'avons pas eu le courage de dompter, nous mettons le bien là où il n'est pas, ou plutôt nous le détournons de sa véritable et éternelle destination. La créature gémit de se voir outragée et la conscience, dans le drame intime du remords, nous fait entendre ce mot vengeur : Esclave ! Qui facit peccatum servus est peccati *. Est-ce cette honte que vous réservez à Dieu en réclamant pour lui la liberté du bien et du mal? Ah! Messieurs, ne blasphémez pas à la fois sa béatitude, sa science et son inviolable sainteté. Le suprême bienheureux n'a pas besoin d'épreuves, la lumière éternelle ne souffre pas 1rs ombres autour d'elle,, le très-saint ne connaît pas les désirs qui vous obsèdent, les appétits qui vous tourmentent, ni n'entend la voix odieuse des convoitises qui crient sans cesse : Affer ! affer ! Apporte ! apporte ! Dieu est tout entier à la jouissance du plus grand des biens, sa science profonde lui en révèle toutes les amabilités, et sa volonté très-pure ne peut se

i Joan., cap. vin, 34.

défendre d'être enchaînée par un invincible et inépuisable amour. Non î non ! Dieu ne peut pas vouloir le mal ; car le bien par essence ne peut pas se nier lui-même * et loin de voir en cela un défaut à la liberté, de Dieu, admirez sa perfection 2.

Mais vous insistez, Messieurs, et, prenant pourpoint de départ non plus la nature défectible des actes humains, mais la nature indéfectible des actes divins, vous n'y voulez point voir de liberté. En effet, dites-vous, l'acte par lequel Dieu veut est unique et indivisible. Il ne survient pas dans le temps, il précède tous les temps; il ne fléchit pas selon les événements et les circonstances, il demeure perpétuellement tel qu'il fut à l'origine ; l'éternité et l'immutabilité sont ses caractères propres et indéniables. Or, l'éternité et l'immutabilité répugnent à la liberté. L'acte libre doit pouvoir changer à chaque instant et fléchir au gré de celui qui le pose. Aujourd'hui nous prenons une résolution ;

i Deus enim omnino peccare non potest, sicut non potest negare seipsum. Homo autem polest peccare et Deum negare : sed si nolit non facit. (Aug., Lib. XXII, contra Faustum, cap. xxn.)

* Ct. Summ. Theol., I p. quaest. 19. a. 9.

il faut que demain, tout à J'heure même, nous puissions la changer si l'on veut que nous soyons libres. Dès que l'éternité et l'immulabilité s'eaii 'Tune détermination e4 lui

donnent leur empreinte, il n'y a plus de bon plaisir, parlant plus de liberté.

Détrompuz-vous, Messieurs ; vous êtes ici victimes d'une illusion malheureusement trop commune quand nous raisonnons des choses divines. Vous croyez naïvement prendre pour point de départ la nature indéfectible de Dieu, dans le fait, c'est votre nature défectible qui se met en avant et vous donne sa mesure pour juger l'infini. Oubliez vos infirmités et regardez de plus près la perfection du libre arbitre, vous verrez que de soi l'éternité et l'immutabilité ne sont point en désaccord avec elle. Est-ce parce que vous tenez infiexiblemeai une vieille résolution, prise dans toute la maturité de votre sagesse, que vous êtes moins maîtres de vousmêmes, moins indépendants des hommes et des choses, moins glorieux de votre liberlé? Et si nous supposions que dés le premier instant de votre vie voua avez eu (a révélation complète de sa durée et dits milieux où elle devait s'épa-

nouir, que, conséquenïment à cette révélation, vous avez pris, de votre plein gré, une détermination fixe qui doit vous préserver de toute surprise et de toute défection, faudrait-il dire que votre détermination n'est pas libre ? Mais ce serait le comble de la déraison ; car être dégagé des infirmités qui nous mettent dans la nécessité de nous reprendre sans cesse à vouloir, c'est, si je ne me trompe, la plus haute perfection de la liberté. Or, Messieurs, cette haute perfection de la liberté existe en Dieu. Être éternel, il ne veut que sur le conseil de son éternelle et immuable sagesse, pour être éternel et immuable comme sa sagesse son vouloir n'en est que plus libre \

Cependant, Messieurs, vous pouvez me proposer une véritable difficulté, sur laquelle, de l'avis des plus doctes théologiens, la raison ne pourra jamais dire son dernier mot. La voici dans toute sa forte et noble sincérité : le vouloir de Dieu ne procède pas d'une puissance, c'est un acte unique et indivisible que l'on ne peut pas, en vertu de la simplicité divine, distinguer réellement de l'être divin ; l'être divin est né-

* fA. Suram. Theol., I p. quœpt. 19, a. 7.

cessaire, donc le vouloir divin est nécessaire ; comment concilier cela avec la liberté?

J'ai déjà dit, Messieurs, que pour ce qui regarde son infinie bonté, Dieu ne peut pas ne pas se vouloir tel qu'il est. Pour ce qui regarde les créatures, voici ce que nous enseigne saint Thomas. Dieu veut les créatures, mais non pas d'une nécessité absolue, car bien qu'elles soient ordonnées au bien suprême, il n'en a pas besoin pour atteindre ce bien ; cependant il les veut d'une nécessité hypothétique, c'est-à-dire que, supposé qu'il se détermine à créer, il ne peut pas ne pas avoir pris éternellement cette détermination, et cette détermination est immuable comme son être*. — Mais, m'objecterezvous si Dieu ne se détermine pas à créer ? — Eh bien ! c'est qu'il se détermine, aux mêmes conditions que je viens de dire, à ne pas créer. — Alors son acte n'est plus le même ? — Quant à son objet extérieur et contingent, oui; en luimême, non. Que Dieu veuille créer ou ne pas créer, c'est toujours par le même acte d'une volonté nécessaire de soi qui se étermine à

1 Cf. Surara. Theol , I p. quœst. 19, a. 3.

produire ou à ne pas produire un effet avec lequel elle n'a aucun rapport nécessaire *. Ainsi parle saint Thomas. Prouvez contre lui, Messieurs» que le même acte divin ne peut pas être à la fois nécessaire et libre selon ses diverses relations soit avec le bien suprême, soit avec des objets tellement dominés par la perfection infinie qu'ils ne peuvent avoir pour elle aucun attrait. Prouvez que le même acte divin nécessairement appelé par l'être parfait ne peut pas être en même temps souverainement indépendant des êtres imparfaits* Prouvez que des créatures pour qui Dieu est tout et qui ne sont rien pour Dieu peuvent, qu'elles existent ou qu'elles n'existent pas* modifier son être. Prouvez cela, je vous prie. — J'attends et je suis tranquille, car je sais à l'avance que vos efforts n'aboutiront qu'à des subtilités où les méprises fausseront et stériliseront à chaque instant le raisonnement. Sans vous en douter, vous chercherez à appliquer à l'infini votre propre mesure. Vous spéculerez malgré vous

1 Cùm bonitas Dei sit perfecta, gequitur quod alia a se eum velle non sit necessariura. — Déterminât seipsam ad volitum, ad quod habet habitudinern non necessariain. (Summ. Theol. I. p. quasst. 19, a. 3, c. et ad 5.)

sur lu nécessité comme s'il s'agissait d'une loi supérieure à Dieu qui l'oblige d'être ce qu'il est et comme il est, vous ressusciterez le destin, tandis que Dieu n'est nécessaire que parce que rien ne subsiste que par lui, et parce qu'il subsiste de lui-même. Vous vous représenterez obstinément la liberté comme une puissance indifférente à plusieurs actes et recevant de son objet une détermination perfeclive, tandis que la liberté divine est un acte pur et simple, indifférent à plusieurs objets et déterminant leur perfection \ Enfin vous me prouverez que vous ne comprenez rien, que vous ne pouvez rien comprendre à la nature et à l'accord de la liberté en Dieu, et vous serez impuissants à détruire en mon esprit les deux certitudes que voici. En premier lieu, il est certain que Dieu est souverainement indépendant des créatures ; car s'il y avait de lui aux créatures une tendance nécessaire, non-seulement les créatures ne pourraient pas ne pas être, mais il faudrait

1 Deus qui est primum agens omnium rerum, non sic agit, quasi sua actione aliquid acquirat, sed quasi sua actione aliquid largiatur ; quia non est in potentia. ut aliquid acquirere possil, st-d solùin in actu perfecto, ex quo potest elargiri. (Sumra , contra Gen(. Lib. III, cap. ls.)

qu'elles fussent toutes simultanément à l'état d'être indéterminé et infini, ce qui est une absurdité; devant cette nécessaire absurdité, je conclus à la nécessaire liberté de Dieu \ En second lieu, il est certain que la liberté est une perfection ; or, toute perfection doit être nécessairement en Dieu, donc il y a nécessité pour Dieu d'être libre. Ces deux certitudes me suffisent, Messieurs, et je chante avec le mélodieux Pindare :

Au delà de ce monde

La vérité profonde A l'ignorant se cache aussi bien qu'au savant. On la poursuit en vain ; n'allons pas plus avant 8.

Qu'il y ait une énigme sacrée dans l'accord de la liberté divine et de la nécessité, je m'y résigne sans peine. J'adore dans cette sainte obscurité la majesté de mon grand Dieu et j'attends en paix le jour des révélations en répétant ce cri de l'Apôtre : 0 altitado ! ô profondeur !

» Cf. Summ. Tiieol. 1 p. quresi. 19, a. 4. c.

2 (Quod ultra est sapientibus inaccessum est et insipientibus non igilur porsuqu tr, vunus enim cssein.) Tô ~os<7« h ï'j-i cooot; SScctov xâffôcpoig où pwjv &tcô;to xsvo; £ujv l'iudare» Qtymp. 3 in line.

Dieu veut librement; mais vous comprenez, Messieurs, que la volonté libre de Dieu manquerait de plénitude si elle rencontrait quelque part un irrésistible obstacle. Il faut donc qu'elle soit armée de la toute-puissance, toute-puissance active qui convient dans un degré suprême à la suprême activité \ Un Dieu qui ne peut pas tout ce qu'il veut n'est plus un Dieu. Qui quod vult non potesî Deus non est 2. « Quelle étrange « composition, dit subtilement un vieil auteur, « il y aurait dans l'être divin si la puissance « n'égalait pas en lui la plénitude de la science « qui embrasse tout le possible. La science et la « puissance de Dieu étant Ensemble la même « chose que son être, il s'ensuivrait que le même « être serait à la fois et plus grand et plus petit « que lui-même, ce qui est une monstrueuse « absurdité 3. » Aussi, Messieurs, l'existence de Dieu prouvée, personne ne peut songer sérieusement à nier la toute-puissance de sa libre volonté. L'Écriture est remplie de sa louange,

* Cf. Sutnm. Theol I p. quaest. 25, a. 1.

a Petr. chrysolog. serai. CXLI.

Non enim vere Deus est qui quod vult non poiest. (Teilul. cont. Marcion. c. II.)

3 Si aliquid de potentiae plenitudine intelligil quod habere non possit, erit majus aliquid in ejus nossequam in ejus uosse,

c'est le seul attribut dont il soit fait mention dans le symbole, parce que c'est, si je puis m'exprimer ainsi, le plus voyant. 51 entre dans notre âme par toutes les portes de nos sens, il s'impose par un fait éclatant qui se perçoit avant tous les autres, le fait de l'existence, il convainc notre faiblesse, il nous met à notre place, il nous sert de point de départ pour découvrir l'une après l'autre toutes les perfections divines.

Bref, Dieu est tout-puissant, il peut tout ce qu'il veut. Quidquid vult potest. C'est à lui plutôt qu'à nous qu'il faut appliquer cette fière devise dont nous nous servons quelquefois pour nous encourager à l'action : Vouloir c'est pouvoir. Sans doute une énergique résolution peut triompher des impossibilités imaginaires que la crainte ou l'amour de notre repos enfante à plaisir ; mais il n'en est pas moins vrai que notre puissance est bornée par d'autres puissances dont nous n'avons pas toujours la mesure, et que souvent nous sommes au bout de

quorum neutrum aliud est quam ipsius esse. Erit ergo unum ideraque esse et seip>o majus, et seipso minus quo nihil est impossibilius. (Richard Viclorinus. Lib. I, de Trinit. cap. 21. \

nos forces physiques et morales avant d'être au bout de notre vouloir. Tels voudraient convaincre qui échouent devant l'obstination de la sottise ou l'endurcissement des passions ; tels voudraient s'emparer d'une situation qui la voient passer à de plus honnêtes, bien qu'ils aient joué le grand jeu de leur audace et de leur habileté. Enfin, Messieurs, vouloir c'est pouvoir est un mensonge de notre orgueil ou un vain déguisement de notre faiblesse.

En Dieu seul la volonté et la puissance sont identiques, et l'acte dans lequel elles se manifestent conjointement et souverainement est celui qui fait passer toutes choses du néant à l'être '. Si grand que soit notre génie, si loin que s'étende notre pouvoir, si merveilleux que soient les progrès de notre royale domination sur le monde, nous avons besoin de l'être pour agir, et le terme de notre action ne sort pas de l'ordre des relations et des formes. Dieu n'a pas besoin de l'être, il le crée, et à ce point de vue l'on peut dire qu'il n'y a rien de grand,

©COTJ §S Y) CV'JCf.ULt; £V TO'JT'O savî/sovrat oTt s; OU* OVT'.OV ,.Ol*

ôffa Êow.ei-at (ilieop. Aniioch. Lib. ad aut).

rien de petit dans son œuvre. L'atome comme la sphère immense, la matière comme l'esprit ne se peuvent mesurer, quant au fait de leur existence, qu'avec l'infini. Il faut être aussi infiniment puissant pour créer un grain de sable que pour créer les myriades d'êtres qui peuplent les espaces. Le poëte a bien dit:

L'insecte vaut un monde : ils ont autant coûté *.

Dieu crée, c'est assez vous dire, Messieurs, que sa volonté possède un souverain domaine sur tout être et sur toute vie. Il est impossible d'être le maître absolu de l'existence sans être en même temps le maître absolu de ses manifestations.

Dieu peut donc tout ce qu'il veut ; dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes. Omnia quœcumque voluit fecit : in cœlo, in terra, in mari et in omnibus abyssis^In cœlo: Dans le ciel d'azur où brillent les astres ; dans le ciel de 1 ame que la raison éclaire, où scintillent comme des étoiles nos souvenirs et nos pensées ; in terra : sur la terre inanimée où

* Lamartine. Médit, n. ÏHommt.

> Psalm. cxxxiv.

germent les plantes, où se meuvent les vivants ; sur ia terre animée, notre corps, dont tous les mouvements semblent n'obéir qu'à notre esprit; in mari : dans la mer qu'habitent les monstres et que soulèvent les tempêtes de l'atmosphère; dans la mer où s'agitent les passions et que bouleversent les vents contraires de la liberté; in omnibus abyssis : dans les abîmes où sont enfouis les trésors , où Ton entend la grande et mystérieuse voix des torrents ; dans les abîmes du cœur où se cachent nos mérites et d'où montent sans cesse les cris de nos insatiables désirs. Oui, Messieurs, notre àme avec toutes ses facultés est soumise, qu'elle le veuille ou qu'elle ne le veuille pas, au souverain domaine de Dieu. Elle peut contredire aux signes extérieurs de la volonté divine, mais, par des pentes invisibles, elle arrive toujours au but visé par la sagesse infinie et décrété par la toutepuissance *. Quelquefois nous la voyons mollir tout à coup, dans l'acte même de sa plus altière résistance, comme ces chevaux indociles que le genou et la main d'un robuste écuyer amènent à merci ; Pharaon capitule, Paul tombe à terre

» Cf. Sutuiti. Tbcol., I p. quajst. 10, au. G, 11 ei 12.

et s'écrie : Seigneur, que voulez-vous de moi? Augustin pleure et brise les chaînes trop aimées de ses passions. Dans Tordre social, s'il arrive, de temps en temps,, que des mécréants de génie préparent avec une infernale habileté et une opiniâtre persévérance la ruine des institutions et des peuples que Dieu a pris sous sa protection ; un souffle descend du ciel, fait avorter les plans les mieux combinés et l'action la plus proche de ses fins : aux ouvriers de Satan, Dieu sait opposer à temps les hommes de sa droite. Vous avez vu cela, Messieurs, vous le verrez encore et bientôt; je l'espère, je le demande, je l'attends, j'y compte ; mais ce n'est qu'au jour où nous seront révélés les mystères du gouvernement divin que nous comprendrons cette vérité: Dieu fait tout ce qu'il veut: Omnia quœcAmujue voluit fecit.

Ne m'objectez pas, Messieurs, des impossibilités puériles qui ne déconcertent que les esprits novices dans l'art de philosopher. Par exemple : Dieu ne peut pas faire qu'une chose passée n'ait pas été, qu'un cercle soit carré, que deux et deux fassent cinq. Eh bien ! j'en conviens avec vous; une chose ne peut pas être

et n'être pas en même temps, l'absurde peut ensé, mais il ne peut avoir une existence îéelle. Demander que Dieu le crée, c'est demander qu'il crée le néant. Or, je ne sache pas que ce soit une marque d'impuissance de ne pouvoir pas créer le néant *.

Ne me dites pas non plus que Dieu,, pouvant tout ce qu'il veut, doit vouloir tout ce qu'il [•eut, que pouvant le mieux il doit vouloir le meilleur de toutes ses œuvres possibles. Autant Foptimisme est vrai si on l'applique à la manière parfaite dont Dieu agit et à l'essence même des choses qu'il crée ; autant il est faux et injurieux à la liberté divine si on l'applique aux œuvres diverses qui peuvent éclore de la toute-puissante parole du Créateur. Rappelezvous qu'aucune chose finie ne peut être le terme nécessaire de la volonté divine, et que dans le vaste champ du possible Dieu est libre de choi-

sir ses œuvres i.

Enfin, Messieurs, ne demandez pas que Dien réalise tout ce qu'il peut faire ; car c'est demander qu'il voie la fin d'une puissance infinie3.

» Cf. Sumra. Theol., 1 p. quaesl 25, a. 4. » Ibid., a. 6.

* ibid., a. 5.

Tout pouvoir, et ne pouvoir pasépuisersa puissance, c'est encore un mystère de la perfection divine ; mystère en présence duquel saint Augustin s'écriait : Admirable profondeur esl mon Dieu, admirable profondeur ! Mira profunditas, Deus meus, mira prof unditas ' /

Je ne sonderai pas cette profondeur ; mais, suffisamment instruit de la manière dont Dieu veut, j'ai hâte de savoir et de vous faire connaître ce qu'il veut.

<r Le divin amour, dit saint Denis, est comme « un cercle éternel dont le bien est à la fois le « plan, le centre d'attraction et d'expansion, « le rayon vecteur et la circonférence : cercle « que décrit dans une invariable révolution la « bonté qui agit sans sortir d'elle-même et « revient au point qu'elle n'a pas quitté2. » Messieurs, le divin amour dont il est question

1 Confession, lib. XII, cap. xix.

2 Tanquam sempiiernus circulus propter bonum, ex hono in bono et ad bonum indeclinabili conversione circumiens, in eodein et secundùm idem, et piocedens semper, et manens ei reuuans. iMaéinth. mminibus, cap. iv, 14.)

dans cet admirable texte, c'est la volonté de Dieu appliquée à son objet propre qui est le bien, car l'amour est l'acte de la volonté se portantau bien, amorest actus voluntatis in bonum. On l'appelle saint en Dieu parce que Dieu ne veut et ne peut vouloir que le bien, il y est tellement fixé qu'il ne saurait s'en déprendre ; et voilà précisément le caractère spécifique de la sainteté: la permanence, la stabilité, l'immutabilité dans le bien.

Mais quel bien Dieu aime-t-il ? Un seul et unique, Messieurs, son bien éternel, infini, inénarrable. Il l'aime nécessairement en luimême et pour lui-même, il l'aime librement en nous et pour nous. Ne cherchons pas à pénétrer encore le mystère de ces chastes étreintes par lesquelles Dieu saisit et embrasse sa propre bonté, et se remplit sans fin d'une joie qu'aucune bouche humaine ne saurait raconter. C'est assez que l'amour divin daigne s'abaisser vers les créatures pour que saisis d'étonnement nous nous demandions : Pourquoi et comment Dieu nous aime-t-il ?

Je sais d'où vient l'amour et ce qu'il fait dans nos cœurs. Un jour nous sommes réveillés

comme d'un long sommeil par l'apparition d'un être dont la beauté resplendit à nos yeux plus que toutes les autres beautés. Un tressaillement mystérieux nous avertit que nous sommes appelés, et notre cœur qui, jusque-là, avait traversé avec une calme indifférence la foule des créatures qui s'agite autour de lui, notre cœur s'arrête et dit: Voici le lieu de mon repos; Hœc requies mea. Son choix est fait. Charmes trompeurs des charnelles beautés, source tragique de nos folies, de nos hontes et de nos crimes, ne venez pas souiller ici la pensée de ceux qui m'écoutent, ni mendier de mes lèvres bénites une apologie sacrilège. Arrière ! ce n'est pas de vous que je parle, le chrétien ne se laisse pas prendre à vos amorces ; l'immatérielle beauté de l'âme, la chaste splendeur de la vertu, voilà ce qui le séduit et ce qu'il aime ; mais encore faut-il, Messieurs, que la beauté nous apparaisse, que sa splendeur nous ravisse, pour que l'amour naisse en notre cœur.

Son premier acte est le choix, son second est l'expansion ; l'amour donne, car aimer, dit saint Thomas, c'est vouloir du bien à celui qu'on

nime ; amare est velle bonum alicujus \ et il est impossible de le vouloir efficacement si l'on ne s'efforce de le procurer. Jouir et se reposer dans l'amour avanl de s'être dépensé par amour, c'est de l'égoïsme. Encore une ibis, l'amour donue. Non-seulement il est saintement jaloux de cette abondance et de cette harmonie du bien qui fait la beauté de l'objet aimé; mais il veut les accroître en appelant à lui tous les biens et en se sacrifiant lui-même s'il le faut. 11 s'ingénie, il invente, il prévient les besoins, il va au-devant des désirs, il se tourmente,, il se prodigue, il s'oublie, il ne vit plus en lui-même, mais là où il se donne, selon cette belle parole : Anima magis est ubi amat quam ubi animât : L'âme est plus où elle aime que là où elle produit la vie.

Quel est le cœur misérable qu'on aime de la sorte et qui ne soit pas touché ? A moins d'un de ces miracles d'insensibilité dont la nature oit heureusement avare, cela me parait impossible ; l'expansion de l'amour est le plus grand uftarme, le dévoûment la plus grande beauté dont se puisse revêtir à nos yeux une créature.

1 Cf. Sumui. Theol., I p. quasi. 2, a. i et 2.

L'amour répond donc à l'amour, c'est la loi. Deux êtres tout à l'heure séparés, qu'une rencontre fortuite a rapprochés l'un de l'autre, se fondent dans les mêmes pensées, les mêmes sentiments, les mêmes goûts, les mêmes désirs, et en quelque sorte la même vie ; l'union est faite, l'amour est consommé.

Voilà, Messieurs, l'histoire abrégée du plus doux, du plus fort, du plus généreux des sentiments de notre cœur. Remarquez que j'ai laissé de côté les affections que commandent l'instinct du sang, le devoir, l'intérêt, parce que ces choses, vous le comprenez sans peine, ne peuvent avoir aucune prise sur la volonté divine. J'ai parlé uniquement de l'amour libre et pur qui semble le mieux convenir à l'être parfait, parce qu'il est ici-bas l'acte des âmes parfaites. Eh bien ! est-ce de cet amour que Dieu nous aime ? — Non, Messieurs. La liberté de nos affections est esclavage, leur pureté est souillure, si nous les comparons à la très-sainte liberté et pureté de l'amour divin.

Dieu nous aime le premier, dit l'apôtre de l'amour, prior diïexit nos\ Il nous choisit

1 I Ep. Joan.. cap. îv, 10,

avant qu'aucun trait de notre beauté puisse blesser son cœur, il nous veut du bien avant que nous soyons là pour le recevoir ; son amour nous précède, nous prépare et nous a déjà comblés avant que les yeux de notre âme s'ouvrent pour prendre connaissance d'un si grand bienfait. La beauté victorieuse qui s'empare de notre cœur est la cause de son amour ; mais quelle beauté y avait-il en nous lorsque nous n'étions pas encore, lorsque Dieu voyait dans son essence que nous pouvions être ? Ce n'est pas nous, c'est sa bonté qu'il aimait alors, et cet amour lui suffisait, cet amour le remplissait d'inexprimables délices. Cependant il a voulu que nous fussions, il a fait pour nous ce qu'aucun amour ne peut faire ; il nous a donné l'être, et il nous l'a donné pour qu'il devint le réceptacle de ses dons infinis. Comprenez-vous quelque chose à ce mystère ? Encore si Dieu avait besoin comme nous de trouver un contentement et, en quelque sorte, une nouvelle vie dans l'expansion de sa tendresse ! Mais non, sa béatitude est achevée, sa vie est parfaite sans nous ; nous ne sommes rien pour lui, il est tout pour nous. Au moins quand nous l'aimons,

son cœur est touché, et c'est ce qui le fait noua aimer davantage ? — Nous pourrions le croire, H «sieurs, si en étudiant la genèse de nos actions nous n'arrivions à découvrir que Dieu fait en nous l'amour comme il fait en nous l'être et la lumière. « Oui, oui, dit le tendre safri Bernard, parce que je sens que j'aime, je crois que je suis aimé, et c'est parce que je suis aimé que j'ose aimer celui qui m'aime. C'est l'amour de Dieu qui enfante l'amour de mon cœur; c'est son attention bienveillante qui prévient mou arme et la rend attentive, c'est la sollicitude de sa dilection qui fait la sollicitude de ma dilection, avant moi Dieu est pour moi tout ce que je suis pour lui ». »

0 saint amour de mon Dieu, pardonnez-moi d'avoir osé vous comparer à l'amour des hommes. L'amour est si belle chose dans notre misérable vie que je croyais le trouver là-haut

1 Jam se, ô bone Pater, vermis vilissimus, et odio dignissi" mus seiiiiiiieino, tamen confidit a mari, quomam se scnin amare : imo quia seamari pressentit non redamare confundilur, (Lib.V, de Confia., c. 4 J i.x propriis, quae sunt peiR-s Dcum, agiiox.-ii, nec diiuiiat si; a.:. an qiup amal. lia est, ainor JJ« I amorcra aninix paril, ei illius praecurrens intenlio inicniain animant facii, saJltciiudû sollicita m i igitur quatem l«paravert§ Deo, lalis oporlet appareat lïbi Deus. iSerui. 69, in L'uni.)

LA VOLONTÉ D1VINB. 131

tel qu'il est ici-bas ; maisje vois bien qu'il en est de lui comme des autres perfections kerresti ce n'est qu'une image affaiblie, une ombre lointaine de votre infinie perfection, ô mon Dieu! Kotre amour recherche le bien, l'embrasse et s'en rassasie, voire amour enfante le bien et le répand en toutes choses; notre amour se perfectionne en s'épanchant, votre amour toujours parfait donne pour donner; notre amour est heureux de ses dons, votre amour ne donne que pour faire des heureux ; notre amour appelle un autre amour, votre amour crée et récompense toutes les amours. Enfin, mon Dieu, votre amour est, avec votre sagesse, le sublime artisan de tout ce qu'il y a de bon dans les êtres ; tous les êtres sont des bienfaits qu'il remplit de bienfaits; il donne à tous, ce qui est grand ; il donne à des indignes, ce qui est plus grand ; il donne à des ingrats, ce qui est plus grand encore ; il donne malgré ceux qui le repoussent, ce qui est le comble ; et puis n'ayant plus rien à donner il se donne lui-même et vous avec lui, ce qui est divin ', O Dieu de mon cœur, votre

* Deu = aulem bona sua non parer, sed effusissime iMnitlit : nam qu'ê magnum e»t. omnibus bénéficia dunai ; <juod majus

amour est l'amour efficace,, généreux, désinté- , le pur amour, le saint amour. Il faut redire à sa louange, et ne jamais se lasser de les redire, les magnifiques et profondes paroles de saint Denis. « L'amour divin est comme un cercle éternel dont le bien est à la fois le plan, le centre d'attraction et d'expansion, le rayon vecteur et la circonférence : cercle que décrit dans une invariable révolution la bonté qui agit sans sortir d'elle-même et revient au point qu'elle n'a pas quitté. »

Étes-vous bien convaincus, Messieurs, de cette vérité: que Dieu veut le bien, qu'il le veut avec amour ? Non. — Je crois entendre au fond de vos cœurs une protestation qui m'accuse, non pas de mensonge, vous m'en croyez incapable dans l'acte solennel de la parole publique, mais de pieuse illusion. Vous avez promené votre regard sur le monde et vos yeux attristés ont rencontré la confusion, le trouble, le désordre, le mal, dans la nature et dans les âmes. Il est tout simple que vous me demandiez

esi, donal indignis ; quod maximum est, donat ingralis ; quod maximo majus, donat invius; quod divin um esi, posi doua sua dat seipsum. (Contenson. Theolog. Mentis et Cordis. Lib. il. Dissert, m, cap. n.)

ïA VOloixic: D1Y1HE. 133

comment une volonté aussi puissante que bonne peut laisser se produire et subsister le mal clans une œuvre qui, tout entière, dépend de son libre arbitre? La question est grave, je n'en disconviens pas et, précisément parce qu'elle est grave, je vous demande de ne la traiter à fond que lorsqu'elle se présentera toute seule en présence du gouvernement divin. Cependant, comme je tiens à ne pas rompre l'union de la très-sainte volonté de Dieu avec son objet qui est le bien, je vous prie de considérer que les défections de la nature sont le résultat d'imperfections que la liberté divine n'était pas tenue d'éviter, que ces défections faisant ombre dans l'ordre universel des choses n'en détruisent pas plus la sublime magnificence que les teintes obscures ne déparent le chef-d'œuvre d'un peintre de génie. Considérez, en second lieu, que les explications que l'on donne de l'existence du mal moral sont nécessairement subordonnées au principe de l'inaltérable perfection de Dieu, que cette inaltérable perfection ne peut pas se nier elle-même, que, par conséquent, le mal moral n'est point un effet de la volonté divine, mais qu'il provient d'une vo-

lonté inférieure et défcctible, libre de fléchir dans l'épreuve et de s'infliger la honte du démérite, libre aussi de se redresser avec fierté pour rester fidèle au devoir, Conserver son honneur et se revêtir de la gloire du mérite. Partant de ces considérations, il ne vous sera pas difficile, Messieurs, de juger par l'attitude de Dieu devant le mal qu'il veut le bien de toute la force de sa très-sainte volonté.

Celte volonté s'appelle justice, c'est-à-dire respect pratique et efficace du droit, et déjà, dit saint Thomas, elle se manifeste dans la distribution de tous les biens en donnant à chacun ce qui lui convient, selon sa dignité ; non pas que la créature ait, par elle-même, des droits à la munificence du créateur, mais la sagesse et l'amour éternels, principes du bien et de l'ordre dans le bien, veulent être satisfaits, et la justice répond à leurs légitimes exigences par le nombre, le poids et la mesure qui déterminent l'essence, l'action et les rapports du plus petit comme du plus grand des êtres 4. C'est la justice encore qui, par respect pour le droit auguste de la vé-

* Cf. Summ. Theol., I p. quaest. 21, a. 1.

racité divine, couronne les vertus triomphantes que les promesses de l'éternité ont soutenues dans le bon combat1. Toutefois cette austère vertu ne nous apparaît nulle part avec autant d'éclat que dans la répression du mal et la vengeance du bien outragé.

Ce n'est pas la présence du péché qui me ferait douter de Dieu, ce serait son impunité; mais voyez, Messieurs, avec quelle rigoureuse sollicitude Dieu le châtie, L'iniquité est à peine enfantée que la conscience blessée pousse un cri d'alarme et que commencent les douleurs du remords. Comme le livre mystérieux de l'Apocalypse, la faute,quinous paraissait douce à la bouche, est amère à notre cœur et provoque des convulsions dans lesquelles notre volonté rebelle se' débat contre la volonté sainte qui lui reproche sa félonie. Admirables et salutaires tortures si elles amènent aussitôt la crise du repentir, abominable et funeste tragédie si le sommeil de l'endurcissement succède aux convulsions du remords ; mais, quoi qu'il arrive, vous ne pouvez rien reprocher à Dieu ; le pé-

1 In rrliquo reposïla est mihi corons jusiitiae, quam reddet Hiihi DiMiiimis in i 1 la. (lia juslus judex. (II Tnn. cap. iv, 8.)

clié a été frappé dans le cœur même où il a été conçu. Ce n'est pas tout; chaque péché tend à produire une peine qui lui est propre, fruit maudit dont il faut que nous goûtions tôt ou tard l'acre saveur. L'orgueil trahi dans ses désirs et rebuté dans ses prétentions se tourne en humiliation; l'ambition se prépare des déceptions cruelles et d'irréparables chutes ; l'é— goïsme voit s'ajouter aux tourments qu'il se donne pour se satisfaire l'isolement et le mépris des hommes; l'ivresse de la colère se dissipe sur des catastrophes dont l'odieux souvenir trouble à jamais la paix de nos jours; la volupté, après avoir dégradé ses tristes victimes et imprimé sur leur front le sceau de la bête, tarit goutte à goutte les sources de la vie et en révèle la honte à tous les regards dans l'hébétement et les défaillances d'une vieillesse prématurée. Ce n'est pas tout encore. Dieu vient lui-même étendre la main sur ]es misérables que leurs calculs ou leur bonne fortune ont mis à l'abri des peines qu'enfante le péché. Il frappe la santé, les biens, la famille, et,, trop habitué à la pais de ces prévarications et de ces crimes que l'opinion publique atoout Ri facilement, (e

pécheur étonné se demande pourquoi les maladies, les revers, les chagrins domestiques, les séparations, les deuils qui lui déchirent le cœur et font couler ses larmes? Ah ! pécheur, c'est la justice qui passe, la justice que tu n'attendais pas, la justice qui vient te rappeler que tu as fait le mal et que Dieu veut le bien. 0 justice! le ciel a été épouvanté de vos coups, la terre en porte encore les douloureuses cicatrices, l'histoire des peuples offre à nos yeux des pages sanglantes que votre doigt vengeur a écrites, et, dernièrement encore, vous êtes venue, par le fer et le feu, réveiller la France coupable du long sommeil de ses iniquités. Mais les peines du temps ne sont entre vos mains que des avertissements ; c'est dans l'éternité que vous triomphez, car c'est là que le mal, à jamais fixé par l'impénitence, traverse un océan d'inépuisables douleurs, toujours appelant la fin de ses tourments, toujours désespéré de leur éternelle perspective, toujours irrité de sentir vos vengeances et toujours obligé de vous rendre ce témoignage : Justus es, Domine, et rectum judicium tuum. Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est rempli d'équité.

Messieurs, prouvez-moi que la justice n'est pas un bien et je cesserai de dire que Dieu veut le bien ; mais vous ne pouvez pas récuser l'évidente manifestation de l'ordre dans le châtiment du péché. Cependant je ne vous obligerai pas de rendre grâce au péché, parce qu'il vous fait connaître dans sa splendeur infinie la justice de Dieu, car je vois une autre perfection qui me semble mieux expliquer cette étrange exclamation de l'Eglise : 0 feïix culpa! 0 heureux péché !

La volonté divine s'appelle miséricorde, nom touchant qui maintes fois a arrêté les cœurs coupables sur les pentes du désespoir. Dans notre nature imparfaite, nous recevons de l'infortune d'autrui comme une blessure qui fait saigner notre cœur; nous souffrons de voir souffrir, nous sommes misérables de la misère qui sollicite notre pitié* Aimable et pieuse faiblesse, me direz-vous» — oui ; mais c'est une faiblesse que l'impassible nature de Dieu ne doit pas connaître. L'attendrissement a pour but de préparer notre àme à l'action qui est le côté fort et efficace de la miséricorde. Combattre la misère, chasser la misère, consoler, soulager,

guérir les misérables; voilà ce qui convient à Dieu. Repetlere miseriam maxime competit Deo \ Dieu ne dédaigne pas de s'abaisser vers toutes sortes de misères ; mais, de préférence, il recherche la misère du péché, car il n'en est pas de plus grande. Lorsque, par un dernier refus du pardon, nous nous en revêtons comme pour braver éternellement la volonté divine, nous tombons sous les coups d'une justice implacable ; mais avant que nous n'arrivions à cette suprême conclusion de l'impénitence, il n'est rien que ne fasse la miséricorde pour chasser le mal du sanctuaire vivant qu'il a profané et remettre à sa place le bien victorieux.

Je ne finirais pas aujourd'hui s'il me fallait chanter le cantique des miséricordes de mon Dieu. Il est père, et voici le pécheur son enfant dépouillé du manteau royal de la grâce, meurtri, souillé, languissant, affamé d'un bonheur qui le fuit, la tête baissée vers la terre comme les bêtes sans raison, le voici qui se précipite vers les abîmes éternels. Quelle misère ! Dieu ne souffrira pas que son fils se perde avant de lui avoir fait entendre le cri de ses entrailles

i Cf. Sumui. Theol. I p. quaest. 21, a. S.

paternelles. 11 va au-devant de lui, il l'appelle, il l'invite, il le prie, il le conjure, il ie presse. Le malheureux s'enfuit, mais il s'attache à ses pas, il le saisit par la frange de son vêtement : M un fils, dit-il, arrête, c'est moi. Pour être mieux entendu, il fait parler toutes les voix : voix de la nature tour à tour joyeuse ou attristée,, voix qui rappellent la paix de l'innocence et la fragilité des plaisirs, voix de l'amour alarmé et de la tendresse confiante, voix des femmes fidèles, des petits enfants et des amis, voix des souvenirs regrettés et des espérances perdues, voix des déceptions et des revers, voix de la maladie et de la mort, voix de la justice devenue la servante de l'amour, voix du matin, voix dans les ombres, toutes voix de la miséricorde qui répètent sans cesse aux oreilles du coupable ce doux reproche : Mon fils, pourquoi m'as-tu abandonné? Reviens au Seigneur ton Dieu : Convertere ad Dominum Deum tmim. Et si le pécheur veut bien écouter un instant, s'il fait un signe, un tout petit signe, imperceptible mouvement d'une àme qui s'ébranle, Dieu s'élance aussitôt, s'empare de la volonté rebelle, la retourne et lui fait crier : Pardon ! Alors le

prodigue tombe dans les bras de son père ; une main bienveillante le relève, soutient et affermit ses pas encore chancelants ; tous les biens qu'il avait perdus reviennent prendre en son àme leur place accoutumée, où le péché avait fait le vide la grâce surabonde, et toute la cour céleste se réjouit avec le bon pasteur du retour de la chère brebis.

Ah ! j'en appelle à ceux d'entre vous qui ont eu le bonhour de se réconcilier avec la vertu après de longues années d'égarement! N'est-ce pas, Messieurs, que, même dans la fièvre du plaisir, vous vous sentiez comme investis par les pieuses importunités de Dieu ? Vous relardiez sans cesse et lui ne vous quittait pas. Rappelezvous cette mélancolique rêverie qui vous a révélé l'abaissement de votre âme, c'était la miséricorde de Dieu; rappelez-vous ce regard éploré d'une femme aimée qui vous disait : serons- nous toujours séparés ? c'était la miséricorde de Dieu ; rappelez - vous ce sourire d'enfant qui vous a convaincus d'ingratitude envers le meilleur des pères, c'était la miséricorde de Dieu ; rappelez-vous ces cercueils qui

emportaient vos amours foudroyées par Ja mort.

vous avez cru d'abord à la justice, c'était la miséricorde de Dieu qui portait un dernier coup à votre endurcissement; rappelez-vous ...; mais puis-je invoquer tous les souvenirs qui vous parlent des miséricordes de mon Dieu ? Elles sont sans nombre, sans mesure, sans fond; c'est un abîme.

0 miséricorde infinie, je vous adore et vous bénis. Qu'importe que le mal ait envahi le monde puisque vous assistiez la sagesse, la puissance et la justice divines à l'origine des choses, si bien que saint Bernard a pu vous appeler, avec une dévote emphase, la cause causalissime de toutes les causes, causa causalissima causarum omnium*. Vous comblez l'amour, vous corrigez la justice ; la justice a épouvanté le ciel, mais vous l'avez rempli d'allégresse ; la justice a laissé par toute la terre les sillons de ses foudres, mais ils ont servi de lit aux torrents de bénédictions tombés de votre sein ; la justice a châtié notre orgueil national, mais vous relèverez notre vertu, ô douce miséricorde.

Messieurs, ne doutez plus, je vous en prie,

* Vide Serm, super. Salve Iiegina.

de la Volonté de Dieu. Elle est sainte, trèssainte, infiniment sainte, car elle vent le bien avec amour; elle le venge, elle le ramène triomphant sur le trône d'où l'ont chassé les revu l tes de nos passions. Non, ne doutez plus ; mais aimez l'amour dont vous avez été éternellemenl l'objet, redoutez la justice qui vous poursuit, jetez-vous dans les bras de la miséricorde qui vous appelle ; enfin soumettez-vous en toutes choses à l'adorable volonté de Dieu. Serezvous moins sages que les philosophes qui ne connaissaient pas comme nous les mystères de la divinité ? Non contents de subordonner toute science à la science divine par cette noble maxime : contemplare Deum, ils disaient à leur volonté : suis Dieu : sequere Deum. Suivez Dieu, Messieurs, et vous sentirez s'apaiser les tourments de votre vie qui ne viennent que de vos résistances à la libre, toute-puissante et très-sainte volonté de votre père des cieux. ï[ n'est pas en mon pouvoir de vous donner la paix, la joie, le bonheur que procure le fier mépris, la parfaite indépendance des choses qui passent, ni de vous initier à l'indéfectible liberté des élus ; mais je vous promets tous ces biens

si vous savez dire résolument et sincèrement : 0 Dieu! je veux tout ce que vous voulez, comme vous le voulez, quand vous le voulez, parce que vous le voulez. Vole quidquid vis, quomodo vis, quando vis et quia vis.

DIXIÈME CONFÉRENCE

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