‹ Exposition du dogme catholique (volume 5)Chapitre 2 sur 6 · V. II · texte numérisé non relu

V. II

DIXIÈME CONFÉRENCE

LES PROCESSIONS DIVLN

o. vl i 6

Eminenti8sime Seigneur, Messieurs,

Parmi les êtres, nous en voyons qui, purement passifs, attendent et reçoivent indifféremment du dehors toutes sortes de mouvements ; ces êtres existent, ils ne vivent pas. D'autres, au contraire, font appel à leur énergie intime pour agir et tirent le mouvement de leur propre sein ; c'est la vie, car la vie d'un être esf le mouvement qu'il se donne à lui-même, vita est motus ab intrinseco. Dieu est immobile ; sa nature inébranlable ne connaît point les fluctuations qui font passeï toute autre nature d'un terme à un autre terme ; cependant à cette question :

Dieua-t-il la vie? nous ne pouvons pas refuser une réponse affirmative. La vie a plusieurs degrés comme l'être ; se mouvoir spontanément, ce n'est que le commencement de la vie ; se mouvoir librement, c'est une perfection dans la vie; mais agir de soi, être de soi-même un acte sans mouvement, c'est la perfection suprême de la vie. Que cette perfection soit en Dieu, nous n'en pouvons pas douter, Messieurs; toutes les vérités que nous avons développées jusqu'ici sont autant de principes qui nous portent invinciblement à cette conclusion : Dieu est vivant.

Dieu est vivant parce qu'il est la cause première de l'être, et l'être ne peut être arraché aux entrailles du néant que par une activité infinie qui puise au dedans d'elle-même toute sa force créatrice.

Dieu est vivant parce qu'il a répandu tant de vie dans le monde, qu'on ne peut s'expliquer ce précieux don si celui qui Ta fait n'en possède pas la plénitude.

Dieu est vivant parce qu'il est l'intelligence même, et l'intelligence est le plus haut principe d'activité ir\'..~v ^ua <* £fcu*M uooeevoir.

Enfin Dieu est vivant parce que la vie est une perfection. Partout où nous la voyons appa—

itre, elle embellit, réjouit, anime la nature, et fait vibrer les cordes délicates de notre cœur, sensible au toucher de tout ce qui est beau. Le désert sans limites, les pics arides des montagnes nous donnent, à la première vue, comme une sensation de l'immensité ; mais bientôt sur ces surfaces dépouillées la tristesse nous envahit, et notre àme, repliée sur elle-même, s'étonne de vivre seule au milieu de la mort. Nous voulons voir la vie. Au sortir de la solitude inanimée, un brin d'herbe nous fait tressaillir, combien plus les forêts profondes et altières, les sites pleins de vigueur, de mouvements et de voix. L'océan ne nous charme que parce qu'il ressemble à la vaste poitrine d'un géant tantôt endormi, tantôt réveillé par ses colères ; nous lui donnons la vie, c'est ce qui fuit sa beauté. Dans les productions muettes de l'art humain, ce que nous cherchons, c'est la vie ; lorsque nous avons dit d'un ouvrage, il est vivant, nous avons affirmé sa perfection. Bref, Messieurs, la vie est une perfection, et comme toute perfection créée suppose inévitablement

dans sa ligne la perfection incréée, tonte perfection finie la perfection infinie, nous (levons ondre à cette question : Dieu a-t-iî la vie? — Oui, Dieu, principe de la vie, est infiniment vivant «.

Mais une autre question se présente, à laquelle il nous est impossible de répondre, la voici : Comment Dieu vit-il ? Vous croyez peut-être que les opérations d'intelligence et de volonté que nous avons étudiées enscn vous expliquent suffisamment la vie de Dieu, détrompez- vous. Nos inductions, si fortement et sagement qu'elles soient conduites, ne nous révèlent point le mystère d'activité infinie qui féconde l'essence divine. Dieu se l'est réservé ; nous n'en pouvons connaître que ce qu'il lui a plu de nous dire. C'est ici qu'il est juste û pliquer dans toute sa rigueur le principe de la foi : — Il faut croire de l'être premier tout ce que l'être premier a dit de lui-même. — Faites donc taire votre raison, Messieurs, je l'appellerai bientôt et lui donnerai les satisfactions qu'elle & le droit d'attendre, mais pour aujourd'hui

* Cf. Summ Theoi. I. p. quaest. 18, aa. 1, 2, S.

écoutez humblement et patiemment l'enseignement catholique. Il nous apprend qu'il y a en Dieu des ions, c'est-à-dire des actes

vivants dont les termes vivent. Dieu, dont nous avons admiré l'unité, n'est pas solitaire en son essence, sa fécondité peuple le ciel d'une famille sacrée. — Ils sont trois qui rendent témoignage là haut : le Père, le Verbe et TEsprit- Saint, et ces trois ne sont qu'un seul et même Dieu. Très sunt qui îestimonium dant in cœlo: Pater, Verbum et Spiritus sanctas et hi ires unutn sunt. — C'est le mystère de la très-sainte adorable et incompréhensible Trinité.

0 mon Dieu, vous nous avez fait dire par un de vos docteurs que rien n'était plus périlleux que l'erreur, rien plus laborieux que les recherches, rien plus fructueux que les découvertes dans ce grand mystère \ Je vous prie de m 'assister et j'espère que vous éloignerez de moi le péril, que vous me faciliterez le travail, que vous me ferez goûter et partager généreusement aves mes frères le fruit de la vérité.

* Kec ptrkvloëiii tîlcubi errata?, nec laboriosius aliquid quant. uns aliquid in^snitur. (August. Lib. I,

de Trinii., cap. iii.)

Étudions, Messieurs, à la lumière de renseignement catholique, la mystérieuse réalité, les termes sublimes et les merveilleuses prérogatives des processions divines.

Le père de l'humanité avait reçu avec l'existence la pleine révélation du mystère de la vie divine. Sa chute ne lui m ;>c:~i c#ufoher les leçons du Ciel, et sans doute il les transmit à sa postérité ; mais les ombres du péché devinrent si épaisses qu'elles obscurcirent jusqu'à la vérité fondamentale de l'existence de Dieu. Proportionnant la lumière au tempérament spirituel de l'humanité dégénérée, la révélation a reconstruit lentement et avec un art admirable l'édifice de la vérité. Il fallait, dit saint Grégoire de Nazianze, que la divinité du premier principe fût bien établie avant qu'il nous fut donné de connaître clairement et de confesser ouvertement sa mystérieuse et éternelle fécondité '. C'est pourquoi le dogme de la Trinité ne

» Sic enim se res habei; vêtus teslamentum, Patrem apei le praedicabal, Filiura obscurius. Noyum atileui nobi& Filium

nous est indiqué dans l'Ancien Testament que par des linéaments assez accusés pour exercer la sagacité des docteurs en Israël et remplir de consolations les patriarches et les prophètes; a^sez obscurs pour ne pas éblouir le faible esprit du peuple et le troubler dans sa croyance h l'unité de Dieu, croyance par laquelle il protestait contre les égarements du polythéisme. Aujourd'hui, les dernières révélations éclairent 'out le passé et la lumière se dégage pour nous ues ténèbres providentielles dont s'enveloppait la vérité. Nous pouvons suivre, à travers les siècles anciens, l'affirmation d'une divine pluralité qui eût offensé l'esprit judaïque si elle lui eût été trop ouvertement présentée.

Dieu nous apparaît seul à l'origine du monde,

perspicue ostendit, et Spiritus divinitatem subobscuro quodara modo indicavit, nunc veroSpiritus ipsenobiscumversalurs.seque nobis apertius déclarât. N^que enim tutum erat Patris diviniiaie nondum confessa, Filium aperte prdedicari ; nec Filii divinitale nondum admissa, Spiritual Sanctum, velut graviorem, si ita loqui tas est, sarcinam nobis ingeri : nec alioqui velut cibis ultra vires grava'i. ac solis radiis hebeies oculos adjicientes iis quoque quibus praediti eramus viribus piriclitareraur; quin tacitis potius accessionibus et, ut David loquitur, ascensionibus, aique ex gloria in gloriam progressionibus et incrementis. Trinitatis lumen splendidioribus illuceret. (8. Greg.Nazianz. OraL XXXI. Theologica y. de Spiriiu Sanef. n. 26.)

154 LES FROCESSTONS DIVINES.

mais il n'achève pas son œuvre sans nous averti!' que ce fruit d'une unique puissance (joit 1ecevùir l'empreinte d'un nombre mystérieux. îl ne dit pas je vais faire l'homme; mais f aise 71 s Vhommeà notre image et ressemblance. — Fai— sons ! C'est la famille éternelle qu'il appelle au travail du temps. Plus expressivement encore, il la prend à témoin, dans une ironie sublime, de la folie du misérable qui a pu croire un instant qu'il deviendrait semblable à Dieu par son orgueilleuse désobéissance. Ecce ! le voici, cet Adam qui est devenu comme l'un de nous. Ecce Adam quasi unus ex nobis factus est. C'est elle encore qu'il convoque par ces paroles: — « Venez, descendons et confondons le langage des hommes qui veulent se mettre à l'abri de nos coups. Venite, descendamus et confundamus linguam eorum f. » — Dans ses longs et fréquents pèlerinages, Abraham rencontre souvent le Seigneur; un jour, il le voit apparaître

* Dicendo : venite. pares honore exhortando vocat : ne-iue enim si Angelis imperasset, dicere debuit, venite ; *ed iinperando, ite. Vide autem, obaecro, quomodo Patris vox Fiiiutn et Spiritum Sanctum vocet : nara si ad unurn soium id «1. | debebat dicere, veni, el descendamus • quia

autem dixit, Venite, unius est vox ad duos honore squales. (Chrysost. homU. de Trinitate»)

dans la vallée de Mambré. Trois hommes sont debout devant lui ; mais le vieil ami de Dieu, initié au mystère de sa vie, ne divise pas ses hommages ; il voit trois personnes, il adore un seul Dieu : « Seigneur, dit-il, ai-je trouvé grâce devant tes yeux1 ?* — Quel est ce Verbe du Seigneur dont parle David et qui affermit les cieux ? Quel est cet esprit de la bouche de Dieu qui donne au firmament sa gloire et sa puissance "? Quel est cet Adonaï auquel Adonaï a dit : asseyez-vous à ma droite *? Quel est cet esprit créateur qui renouvelle la face de la terre * ? Le prophèie royal sait bien qu'il n'y a qu'un seul Dieu, un seul maître, un seul Seigneur ; mais il sait aussi que Dieu est père, il Ta entendu qui disait à son fils: Tu es mon fils et je t'engendre dans un éternel aujourd'hui. Filins meus es tu: Ego hodie genui te *. — Ce tils

1 Ipsa Trinitas, quae »r ,•? e»i Deuà, intelligi potest, Très viiiii, el non Dotiii:;u«. »ci bominum appeiial ; quoniam Triniius très quidem personae ount, sed uous Dominus Deua. (Aug. Hb. HI, cont Maximin.c 28.)

- Verbo Dotnini coeli limiaii surit et Spiritu orls ejua omni» virlus euruiu . l's. xwu )

3 Dixit bomiiius Domino meo : sedeadexlris meis. (Ps. enc)

* Emilie Spiriium tuuui el creabuntur, et renovabis faclem terra-. (Ps. Ciii.)

• Ps. il. l

156 LES PROCESSIONS D1VINKS.

n'est-il point celui que le Sage appelait lorsqu'il s'écriait : Quel est celui qui est élevé au plus haut des cieux et qui eu descend ? Quel est son nom et quel est le nom de son fils si vous le savez 4 ? N'est-ce point la sagesse de Salomon, la sagesse que Dieu possède en son sein au commencement de ses voies a, la sagesse conçue avant les abîmes, enfantée avant les collines 3, la sagesse qui préparait et ordonnait tous les êtres avant leur création 4, la sagesse qui hante le conseil de Dieu, la sagesse qui connaît les œuvres de Dieu 5, la sagesse qui est le souffle des lèvres du Très-Haut «, la sagesse qui est le pur éclat de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu, l'image de sa bonté7? — Enfin, n'est-ce pas

1 Quis ascendit in cœlum atque descendit?... quod nomen est ejus, et quod nomen filii ejus, si nosti ? (Prov cap. xxx, 4.)

2 Dominus possedit me in initio viarum suarum antequam quidquam faceret a pnncipio. (Prov. cap. vin. 22.)

3 Nondum erant abyssi, et ego jam concepta eram ;

ante colles ego parturiebar. (Ibid. 24, 25.)

* Quando pneparabat cœlos aderam cum eo eram cuncta

componens (Ibid. 27, 30.)

4 Egosapientia habito in consilio, et eruditis intersum cogilationibas. (Ibid. 12.)

6 Ego ex ore Altissimi prodivi primogenila ante omnem crealuram. (Eccli. cap. xxiv, 5.)

7 Candor est enim lucis a*iernaet et spéculum sine macula Dei majesutiA, et imago boniutis illias. (Sap. cap. vu, 2G.)

LES PROCESSIONS DlViiNES. 157

le Dieu trois et un que les séraphins saluent, dans la vision d'Isaïe, par ce cantique qu'ils se renvoient de l'un à l'autre : Saint, saint, saint, est le Seigneur Dieu des armées. Sanctus, sancius, sauctus Dominus Deus exercituum * ? Mais plus de questions, Messieurs, ear il n'y a plus de doute possible quand on entend ce cri de l'aigle : — In principio erat Verbum et Verbum erat apudDeumet Deus erat Verbum *. Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. — Ce Verbe, lumière des hommes, éternel et incorruptible témoin du mystère de la vie divine, a daigné se revêtir de notre chair, et, par ses lèvres de chair, nous apprendre le grand secret des processions qui animent l'essence incréée. [I vient du Père, il est sorti du père, il procède du Père*, il est envoyé par le Père, il nous apporte la doctrine de son Père * , il converse avec Dieu comme un fils converse avec son père, il est un avec son Père *, il est en son

1 Isaï. cap. vi, 3.

3 Joan. cap. I, 1.

* Ego exivi a Pâtre et veni in raundum. (Joan. cap. xvi, 18.

4 Doctrina mea non est mea, sed ejus qui misit me Patrie. (Joan. cap. vu. 16.)

* Ego et Pater unum sumus. (Joan., cap. x, 30.)

Père et 3ûn Père est en lui ', il aime qu'on l'appelle Christ fils du Dieu vivant J, en face de ses juges qui l'accusent, il revendique ce titre », avant de quitter le monde, il promet à son Église un autre consolateur, l'Esprit- Saint, qui procède du Père et auquel il donne lui-même de sa propre vie 4. Enfin il déclare le mystère tout entier dans ce commandement: — a Baptisez les nations au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Baptisantes ii nomme Patris et Filii et Spiritus saneti \ »

Jésus-Christ disparaît de ce monde, mais sa révélation subsiste, la vie divine est connue. Les écrits apostoliques nous la rappellent à chaque page, et Jean, le chantre inspiré de la génération du Verbe, laisse tomber au déclin de ses jours la formule sacrée que commenteront désormais tous les docteurs et les théologiens : — c Ils sont trois qui rendenttémoignage dans le ciel à l'admirable fécondité de l'essence diviûs: le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint, et ces

* T* Ptter in me, et ego in te. (Joan., cap. xvn, 21.)

* H k»L, cap. xvi, 16 et seq.

* Malt., cap. xxvi. 63, 64,

* Joan., cap. xvi

* MaU., cap. xxviii, lfc

LES PROCESSIONS PIVINES. 159

troi tt qu'un. Très sunt qui testimonium

dunt in cœio Pz!~, Verbum et Spiritus sanctus, ethitresunumsunt*.* — Tout renseignement catholique touchant la mystérieuse réalité des processions divines est résumé dans ces quelques paroles : — Ils sont trois, et ces trois ne sont qu'un.

Ils sont trois ! Oubliez un instant, Messieurs, que vous êtes mortels ; laissez-vous porter sur les ailes de la parc le sainte par-dessus le firmament, par-dessus les chœurs des anges ; voici devant vous l'essence divine, arbre fertile qui produit trois fleurs de gloire et de beauté ; mais regardez bien, elle ne les produit pas sur trois rameaux comme trois accidents qui se rapportent séparément à la même substance ; en Dieu il n'y a pas d'accidents. Son essence évolue sans sortir d'elle-même par la voie sublime et inénarrable des processions. Nous l'avons vu, Dieu est nécessairement toute action au dedans de lui-même, or, je ne conçois pas cette action sans un principe agissant, je ne conçois pas ce principe agissant sans un terme de son action.

»I Joan. cap. ▼, 7.

i60 LES PROCESSIONS DIVINES.

Intelligence infiniment agissante, il faut que Dieu soit père ; car nécessairement il s'exprime \ et se manifeste à lui-même ; mais comment son intelligence s'exprime-t-elle et se manifestet-elle à elle - même autrement que par un Verbe ? Il y a donc un Verbe en Dieu, un Verbe qui égale son principe, un Verbe qui est en toutes choses la ressemblance de son principe, sans quoi il ne pourrait ni l'exprimer, ni le manifester, et, parce qu'il égale son principe et lui ressemble parfaitement en toutes choses, ce Verbe est fils. Us sont donc deux, le Père et le Fiis. Le Père ravi du Fils qu'il engendre, le Fils ravi du Père qui l'a engendré ; ils se contemplent, ils s'admirent, ils s'aiment, ils respirent l'amour, ils se donnent et s'unissent dans l'amour, mais un amour si puissant et si parfait qu'il forme entre eux un lien vivant, terme subsistant d'une seconde procession.

Ainsi il y a en Dieu deux processions : la procession d'intelligence et de lumière par laquelle le Père s'exprime et se manifeste en son Fils, la procession d'amour par laquelle le Père et le Fils s'aiment ea leur Esprit, et ils

|iml trois : le Père, le Fils et L'Esprit-Saint *.

Ils sont trois ! Ne les diminuez pas, Messieurs, ne cherchez pas à les réduire comme l'ont fait les hérétiques pour mieux comprendre leur existence, il ne s'agit pas ici de comprendre mais de croire et d'adorer. Je vous défends donc au nom de la foi de dire que le Père, le Fils et l'Esprit-Saint sont des êtres de raison, des noms vides de réalité que l'on donne à l'essence divine pour nous rendre plus accessihle l'intelligence de ses opérations intimes, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint sont des personnes vivantes et subsistantes. Sancta Triniîas numera- Mis facla est personalibus subsistentiis \ Chacun peut revendiquer le moi : — moi le Père, moi le Fils, moi l'Esprit-Saint. — Moi et le Père nous ne sommes qu'un, dit Jésus-Christ. Ego si Pater unum sumus. Et cela doit être, Messieurs, car, dans la procession de lumière comme dans la procession d'amour, Dieu se donne tout entier; voudriez- vous qu'il retranchât de ses dons la vie, la subsistance, le moi, et qu'il rendit imparfait

* Cf. Su mm. Theol. I p. quasi., 27.

» VI. Concil. gênerai., aci. II.

un acte dont la perfection tend nécessairement

1 à l'infini ' ?

I ils sont trois ! Mais leurs personnalités ne répondent ni à trois quantités, ni à trois substances déterminées ; elles sont constituées par des relations réelles et subsistantes, infiniment distinctes parleurs propriétés incommunicables, parfaitement reconnaissantes à l'opposition de leur origine et de leurs rapports *. La paternité sans principe subsiste en regard de la filiation, la filiation en regard de la paternité, la procession d'amour en regard du souffle commun des deux personnes dont elle émane. Il y a donc cinq signes de reconnaissance : l'inascibilité, la génération active et la génération passive, la spiralion active et la spiration passive ; quatre relations: la paternité, la filiation, le souffle commun du Père et du Fils, la procession de l'Esprit-Saint ; trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Très sunt, Pater, Filius et Spiritus sanctus 8.

Ils sont trois ! Quelle merveille, Messieurs,

* Cf. Summ. Theol I p. quwst. 29 et 30.

* Ibid. qusest. 40,

* ibid. quijesL i&, — quassi. 32, aa. 2 tt

ce ré ne rompt pas l'unité, car il

n'apporte pas la quantité en Dieu; mais corn me il convient aux choses immatérielles il est transçendental et exclut la solitude 4. Lés trois sont lussi infiniment mêmes par la nature et lus perfections absolues, qu'ils sont, infiniment autres par leurs relations incommunicables et leurs propriétés personnelles *. Ils sont trois, et ces trois ne sont qu'un seul et même Dieu. Très sunt elhi très unum sunt.

Vous me demandez si le Père est Dieu ? oui; si le Fils est Dieu? oui ; si le Saint Esprit est Dieu ? oui. Le Père est Dieu; qui pourrait en douter puisqu'il est le principe ? Le Fils est Dieu; il nous l'a dit lui-même : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un ; personne ne connaît le Père comme il se connaît si ce n'est le F ls *, lout ce que Tait le Père, le Fils le peut faire \ tout ce que possède mon Père, jele pos-

* Cf. Sumin. Theol. 1 p , qusest. 30, a. 4.

d., qu est. 3t.

* Nemo novil Filiura, nisi Paler, neque P.itrem qui? novit, Oist Films kM.iU , cap. xi, 27 ) Sicut novit nie Paler, et ego agno eu Pain i (Joan., cap. x, 15)

* Quaecumque Paler feeerit, uaec eC Filius simililer lacit. (Joan., cap. v, 10.)

sède1. Qui rae voit, voit mon Père », je suis dans mon Père et mon Père est en moi 3. » Témoignage sincère autant que sublime dont les apôtres se sont faits l'écho, c Le Verbe est Dieu, disent-ils, le Christ n'a pas cru que ce fût un vol fait à la majesté infinie de se croire et de se dire égal à Dieu \ Il est vrai Dieu et donne la vie éternelle 5, la plénitude de la divinité habite corporellement en lui •, tous doivent honorer le Fils comme ils honorent le Père 7. • Le Saint-Esprit est Dieu ; « il tient le même rang que le Père et le Fils dans la formule sainte qui régénère les âmes ; il connaît tout, même les profondeurs de la divinité 8 ; il distribue en

1 Omnia quaecumquC habet Pater measunt. (Joan., cap. xvi, 15.)

2 Qui videt me videt et Patrem. (Joan , cap. xiv, 9.)

* Vide sup.

* Non rapinam arbitrâtes «st esse se aequalem Deo. (Philip, cap. h, 6.)

» IJic est vérin Dew§ tt rita aeterna. (I Joan., cap v, 20.)

* In Chrigto ibibitat omnis pisnitado divinitatis corporai 1er. (Colo*»., sop. n, 9.)

' Ul omw , honorificent Fiiium, sicut honorificant Patrem, ^oan , cap /, 23.)

» f firitu» omnia scrutatur, etiam profunda Dei. (I Cor» c&£ J, 10.)

Les processions divines. 163

maître les dons du Ciel ', il révèle l'avenir \ Il remet les péchés, il sanctifie, il répand la justice et la charité clans les cœurs, œuvres divines 3. Il confère le pouvoir de gouverner l'Église de Dieu \ il est le gage de notre éternel héritage : la vision et la possession de Dieu*; l'avoir en soi, c'est être le temple de Dieu, c'est glorifier et porter Dieu dans son corps mortel 6; lui mentir, c'est mentira Dieu7. » Le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu parce que leur principe est Dieu et qu'ils demeurent en Dieu. La fécondité d'une nature finie peut être trahie par les forces occultes qui attendent

* Haec omnia operatur unus alque idem Spiritus, dividens Bingulis prout vult. (I Cor., cap. xu. II.)

1 Qui locutus est per prophetns. (Symb. Nie.)

* Justiticati estis in nomine Domini noslri Jesu Cbristi, et in Spiritu Dei nostri. (I Cor., cap. vi, 11 ) Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum. (Rom., cap. v, 5.)

* Attendite vobis et universo gregi, in quo vos Spiritus Banctus posuit episcopos, regere Ecclesiam Dei.(Act., cap. xx, 28.)

* Signati estis Spiritu promissions sancto, qui est pignus haereditatis nostraj. (Ephes., cap. i, 13, 14.)

« Nescilis quia membra vestra templum sunt Spiritus

Sancti gloriâcate et portaie Deum in corpore Testro.

(1 Cor , cap, ▼!, 1», 20.)

7 Cur tentavit Satanas cor tuum, mentiri te Spintui

Pancto ? Non e# mentitu» hominibus sed ûeo. (Act.,

cap. v, 3, 4.)

tous les êtres aux portes de la vie, et les plus beaux germes, tourmentés dans leur dévelopj ment, peuvent se convertir en monstruosités qui arrachent des larmes à l'amour trompé d'un père ; mais qui donc pourrait porter atteinte à la fécondité du maître de toutes les forces, tromper son amour et faire éclore un monstre au sein même de la suprême perfection '? Tout ce qui procède de Dieu en Dieu doit être Dieu; donc le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint- Esprit est Dieu.

Mais l'unité, me direz-vous, que devientelle? Ces trois personnes Dieu ne font-elles pas trois Dieux ? Non, Messieurs, pas plus que la longueur, la largeur, la profondeur d'un corps ne font trois corps; pas plus que le mouvement, la limpidité, la fluidité des eaux ne font trois fleuves ; pas plus que la force propulsive, la lumière et la chaleur du soleil ne font trois soleils ; pas plus que la racine, le tronc et les rameaux d'un arbre ne font trois arbres * ; pa&

* Si ergo Films alterius sulistantiae est quam Pater, otonstrum j,'eneravit Pater. (Augugt. seriu. 56. de Vérins Domini.)

2 Radix lignum, et robur lignum, et rami lignura; née (amen tria ligna dicamur eed uoum. (August., de fide etsyw* boto, cap. ix, D.17.)

plus que la forme gracieuse, le coloris et le parfum d'une fleur ne font trois fleurs ; pas plus que la conscience, le connaître et le vouloir d'une âme ne font trois âmes ; pas pi s que la mémoire, l'intelligence, la volonté d'une substance spirituelle ne font trois substances. Considérées en elles-mêmes et dans le fond de l'être, dit saint Augustin, la mémoire, l'intelligence, la volonté sont âme, vie et substance, ce sont leurs relations qui les déterminent et les distinguent 4. Portez en Dieu la distinction et l'unité jusqu'à l'infinie perfection, et vous verrez que trois peuvent être Dieu sans qu'il y ait plus d'un seul Dieu.

En effet, qu'est-ce qui multiplierait la divinité? La quantité? 11 n'y en a pas en Dieu.

1 Haec igitur tria, memoria, intelligenlia, voluntas, quoniam non sunt très vitae sed una vita ; nec très mentes sed una mens ; consequenier nec très substantiae sunt sed una iubstantia. Memoria quippe, quae vita et mens et substantif dicitur, ad seipsam dicilur ; quod vero memoria dieitur ad aliquid relative dicitur. Hoc de imeliigeniia quoque et de voluntaie dixeriui ; et intelligentia quippe ei voluntas ad

aliquid,dicuniur neque enim tantum a singulis singula ve-

rum etiam a singulis omnia capiuntur. Memini enim me ha— bere memoriam et inlelligentiam et voluniatem ; el inlelligo me inielligere el velle el meminisse; et volo me vtile et meminisse et inielligere ; loLjni'jue meam memoriam et inlelligentiam et voluniatem simul meuiiai. (Augusi. ue Irinit., Lih.X,cap.xO

L'intervention d'un autre principe ? Dieu est principe unique. L'homme qui enfante se divise parce qu'il agit sur quelque chose de préexistant; mais Dieu, principe, engendre tout seul et tout entier, et il ne peut que se donner tout entier tant il est un. Sa nature incréée ne ressemble pas aux natures créées qui s'ajoutent l'une à l'autre parce qu'elles sont reçues et par celui-ci et par celui-là ; Dieu ne reçoit pas sa nature, il est sa nature. Une nature reçue ne peut produire que la similitude, un être qui est sa nature produit l'identité. Non, Messieurs, la nature divine en se multipliant par elle-même ne sort pas de l'unité ; la nature divine est le grand Un; lxlxl n'égale pas 3 mais !, ce que saint Grégoire de Nazianze exprime par ces belles et énergiques paroles : — «L'opulence de la nature dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit est identité ; c'est un seul jet d'une même splendeur \ Et cependant, dit-il ailleurs, il y a une trinité parfaite de trois

* In Pâtre et Filio et Spiriiu sancto opulentia nature ideo* titas est atque una eademque splendoris prosultatio ; —

Nazianz., Orat. XL, in sanclum Baptisma, n* 5.)

LLS PROCESSIONS DIVINES. U>y

parfaits. Trinitas perfecla ex tribus perfectis '.

Ces trois parfaits, qui peuvent dire trois moi en vertu de leur subsistance propre, peuvent tous ensemble dire un seul moi en vertu de la subsistance absolue de la nature divine : 31 oi le Seigneur, ego Dominas ; moi qui suis, ego sum qui sum; moi qui vis et qui fais vivre, ego vivo et vivere facio. A ce moi se rapporte toute perfection absolue. Trois sont immenses et il n'y a qu'un immense, trois sont éternels et il n'y a qu'un éternel, trois sont immuables et il n'y a qu'un immuable, trois sont sages, justes miséricordieux, tout-puissants et il n'y a qu'un seul sage, un seul juste, un seul miséricordieux, un seul tout-puissant, trois sont infinis et il n'y a qu'un infini *. Enfin ils sont trois et ces trois ne sont qu'un seul et même Dieu. Très sunt et hi très unum sunt.

J'ai dit l'essentiel, Messieurs, voulez-vous que j'arrête ici l'exposition du mystère de la vie divine et que je fasse immédiatement appel à votre raison? Non; car il me semble entendre

jTpix; -g/sîa ix xùaim toiûv. Ureg. Nutianx. Oral. XXIII,

de Face 111. n° 8.)

* Vovta symbole de saisi Albaruse.

sortir des profondeurs de vos âmes ce cri plaintif de l'intelligence luttant encore contre les ombres: Lumière! Lumière! Vous voulez la lumière ? £h bien ! ouvrez les yeux ; je vais promener le flambeau de la science sacrée sur les termes sublimes des processions dont nous venons de constater la mystérieuse réalité.

Très sunt, Pater, Verbum et Spiritus sanctus: Ils sont trois le Père, le Verbe et l'Esprit- Saint.

Le Père ne naît pas, le Père n'est pas engendré, le Père ne reçoit de personne, le Père ne s'engendre pas, il est. Ne cherchez pas, Messieurs, d'autre raison de son existence que celle-ci : Il est parce qu'il est1 ; sans source, sans origine, sans principe ; source, origine et principe lui-même de toute la Divinité *. C'est

1 Saint Grégoire de Nazianze dit du Père qu'il est sans principe, ivctpy.oç qu'il ne reçoit l'être ni d'ailleurs, ni de lu: même. Où yàp hio^at aùrù oùoè nup îavToû to «ï»ae. (Orut XX, de Doi,..iale et consul, episcoporum, n° 7.)

* Credimus Palreni ingenilum, increalum, fonlem, et originem loftius divinilalts. (In concil. Toi et. VI.)

U. Sumai. Theoi. 1, p. qtfiest. 33, a. 4.)

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de lui que part sans commencement, c'est à lui que revient sans Un l'acte qui fait éclore la famille divine. Il engendre, et bien que la procession de l'Esprit-Saint ne soit pas un simple prolongement de sa fécondité à travers le Verbe engendré, il donne à celui-ci la puissance de respirer l'amour \ Supprimez son action, le triple flambeau de la perfection infinie s'éteint dans l'ombre infinie du néant.

Il est principe ; ce nom glorieux lui appartient en propre dans le monde créé puisqu'on remontant le courant de toute vie, en se repliant sur la ligne de tout mouvement, en pénétrant jusqu'à la racine de tout être, la raison ne peut s'expliquer sans lui ni l'être, ni le mouvement, ai la vie; mais plus exactement plus proprement encore, il est principe dans l'infini ; car c'est là qu'il déploie toute l'énergie de sa nature. Les créatures nous disent qu'il existe et, à la faible et vacillante lumière de leur perfection,1 elles nous font entrevoir sa perfection sans mesure et sans ombre ; mais chacune des per- '

1 Spirilug Sanctus simul de Patre et Filio procedit quamvi» hoc Pater Filio dederit. ut quemadmodura de se, ita de illo quoque procédât. (August. Tract, in Jean. XCIX.)

Cf. Summ. Tbeol. I, p. quawU 36, a. 3.

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sonnes divines nous le révèle tout entier, si bien que nous ne pourrions voir ni le Verbe, ni l'Esprit-Saint, sans le voir, Lui, clans toute sa splendeur. Jésus- Christ a dit : Qui me voit, voit mon Père, qui videt me, videt et Patrem, parole profonde qui ne peut être définitivement commentée que par la vision bienheureuse du ciel dans laquelle le Verbe en se montrant à nous nous montrera son principe, son Père *.

Père ! ce nom si doux, il nous plaît de l'adresser à Dieu quand notre cœur sent le besoin d'épancher sa tristesse et sa joie, sa reconnaissance et son amour, et Dieu ne se refuse pas à entendre ses trop indignes créatures l'appeler Père. Que dis-jc? il nous invite, parla bouche adorable de son Fils, à bannir cette religieuse terreur qui étouffait jadis, dans les entrailles de l'humanité, les cris de la tendresse filiale. Ce n'est plus Seigneur ! Domine ! Adonaï ! qu'il faut dire au commencement de notre prière quotidienne ; ma\s Pater noster quies in cœlis, notre Père qui êtes aux cieux. 0 Père des deux, que bénie soit mille fois la toute-puissante bonté avec laquelle vous avez répandu partout le bien

l (X bumra. Theol. I, p. quaesi. 33, a- 1.

et la beauté, l'être et la vie ! Etoiles du soir et du matin, montagnes, forêts, vallées fécondes, mer sublime, fleuves, ruisseaux et ro?<" monstres de l'abîme, légers habitants de l'air, hôtes sauvages ^*» désert, troupeaux timide dociles de nos plaines, chantez par la boui de l'homme, enfant de Dieu: Pater noster: Notre Père ! Merci, 6 Père ! Merci de cet amour immérité qui vous a fait nous adopter entre toutes les créatures. Chantez, mou cœur, chantez, mes lèvres, chantez la nuit et le jour, chantez à toute heure le doux nom de Père : Pater nester.

Mais ce nom, Messieurs, il ne nous appartient de le prononcer qu'après celui dans lei Dieu se donne éternellement à lui-même les vrais honneurs de la paternité. Dieu crée notre nature, cette nature n'est pas h sienne ; Dieu nous adopte, il ne nous engendre pas ; bref, Dieu n'est vrai père que dans le mystère de la Trinité. Car que faut-il pour être vrai père ? Être vivant et communiquer immédiatement sa propre vie par voie de similitude. — Or, Messieurs., le grand vivant commurkiue immédiatement sa propre vie à son Verf^e, en tout

semblable à lui par la vertu même de sa géné-

îo.

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ration. Dieu est vrai père ; il est plus père que tous les pères *.

Écoutez saint Grégoire de Nazianze : t Dieu, dit-il, est père d'une manière propre et singulière qu'on ne voit nulle part, proprio et singu— lari modo pater est. Au sein des vivants et jusque dans la coupe embaumée des fleurs l'acle générateur doit rencontrer un germe qu'il fécomie; mais Dieu, tout esprit, est luimême le germe que sa paternité vivifie. Dieu est père tout seul, soins pater ; il n'a pas besoin d'un aide qui lui ressemble pour recevoir et transmettre secrètement au fils de son intelligence les flots de vie qui doivent enfanter un antre lui-même. Dieu est père d'un seul, solins pater ; toute sa force génératrice passe en son fruit et la ressemblance qu'elle produit est si exacte, si expressive, si parfaite, qu'on ne peut pas concevoir qu'il y en ait jamais une autre. Dieu est seulement père, soîum pater. Source de la famille divine il n'est point engagé comme les autres vivants dans un mouvement de générations qui se succèdent; avant d'être père, il

* Cf. Summ. Tbeol. I, p. quuest. 33, a*. 2, 8.

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