‹ Exposition du dogme catholique (volume 5)Chapitre 4 sur 6 · LA · texte numérisé non relu

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seule personnalité suffit à la nature divine ? Nous écartions naguère toute complication inutile lorsque nous prouvions, contre les adorateurs de l'idéal, que le parfait suprême est un être subsistant en soi et par soi, un principe intelligent, vivant et agissant, une personne \ Arrêtons-nous à cette vérité si simple et si conforme au bon sens. — Nous ne le pouvons pas, Messieurs, la foi nous appelle dans les profondeurs de l'infini. En ne le considérant que par le dehors, c'est-à-dire dans ses opérations extérieures, nous devons conclure qu'il subsiste absolument, sans quoi il ne serait pas parfait *. C'est assez pour réfuter ceux qui

* Voyez Exposition du dogme catholique. Année 1873. Cinquième conférence : La personnalité de Dieu.

8 Natura divina est in se habens esse subsistens. nulla intellecta personarum distinctione. (S. Thom. in I distinct, xxi, quaest. 2,a i.i Dicendum, quod quia in divinis idem est quo est, et quod est, quidquid eorum quae attribuuntur Deo in abstracto, secundum se consideretur, aliis circumscriptis, erit aliquid sub- Eistens. et per consequens persona, cum sit in natura intellectuali. Sicut igitur nunc positis proprietatibus personalibus in Deo, dicimus très personas : ita exclusis per intellectum proprietatibus personalibus, remanebit in consideratione nostra natura divina ut subsistens, et ut persona. (Summ. Theol. III p. quaest. 3, a 3, ad 1.) Omnis res ad seip>am subsistit, quanto magis Deus. 'S. August. Lib. VII, de Trinit. cap. iv.) Una est Dei et sola natura, quae vere est ; id enim quod subsistit, non aliunde habet, sed suum «si. (Hieronymi epist. lv.)

prétendent lui arracher la vie et le réduire à l'état de pure et simple abstraction ; mais nous n'avons alors qu'une connaissance incomplète de ce qu'est la personnalité dans l'essence divine. L'enseignement catholique achève l'œuvre commencée par notre raison et lui découvre la splendide et incomparable fécondité de notre Dieu personnel; c'est fini, nous ne pouvons plus désormais le concevoir que comme subsistant en trois personnes distinctes. Sous cet aspect intime, il répond victorieusement à ceux qui lui reprochent d'être fatalement condamné à des œuvres indignes de sa grandeur, car ce n'est plus dans le monde des créatures, c'est dans le sein même de Dieu qu'il faut chercher les termes parfaits de son activité féconde.

J'aperçois encore d'autres objections, Messieurs, permettez-moi de les négliger. J'ai exposé et réfuté les plus importantes ; elles prouvent suffisamment qu'on ne peut mettre la formule de notre dogme en contradiction avec

Proprielatespcrsqnales hoc solum habenl, quodsuppnsiia divin»! nalur;c ad invîçcm distinguant ; non autcm suni piïncipium sutisislcndi natunu divin»* ; ipsa enim divina natura csi secundum si.- subsistons ; sed c conlra proprirtatcs pcrsonalca Ii:i1kïiii quod subsistant ali esscntia. (S. Tliorn. i|us*sl. 9, ae Paiera., a. 5, ad. lfl.)

aucune loi logique, mathématique ou métaphysique. La raison a reconnu sans doute son impuissance de ce côté. De nos jours, elle insiste moins sur la nécessité de pousser les principes théologiques à l'absurde que sur la possibilité de les transformer en pures conceptions. Écoutons-la. — Comme tous les mystères chrétiens, celui de la Trinité, loin de contredire aux lois de l'esprit humain, est saisi par une loi de progrès qui veut que la foi aveugle et enthousiaste prépare l'avènement de la raison. L'humanité dans l'âge de la spontanéité s'attache comme un enfant aux formules symboliques ; arrivée au terme de son mouvement intellectuel, c'est-àdire à l'âge de la réflexion, elle dégage la vérité du symbole qui l'enveloppe et l'exprime par une formule philosophique. C'est ainsi que le mystère d'un Dieu en trois personnes devient Vidée qui évolue, le monde ou l'idée évoluée, le rapport du monde à l'idée, du devenu au devenir, du concret à l'abstraction transcendantale * ; ou bien encore Vin fini, le fini, le rapport du fini à l'infini ; V unité, la variété, le rapport de la variété à l'unité. « Ces trois idées étant

1 Triaité Hégélienne.

le fond de la raison humaine sont nécessairement le fond de la raison éternelle, c'est une triplicité qui se résout en unité, une unité qui se résout en triplicité ; voilà le Dieu trois fois saint que reconnaît et adore le genre humain ! Voilà le fond même du christianisme '. »

On appelle cela les transformations d'un symbole, et moi, je dis, Messieurs, que ce sont les déformations d'une vérité clairement définie. Aurais-je pu vous exposer comme je l'ai fait le mystère des processions divines, en préciser les termes, en expliquer les propriétés, si ma foi n'avait pour objet que l'embryon d'une conception purement philosophique ? Et à supposer que notre dogme soit un symbole, est-ce le transformer que de le faire passer d'un ordre supérieur à un ordre inférieur? S'il y a un darwinisme intellectuel et dogmatique, qu'il suive au moins une loi de progrès et non une loi de décadence. On nous parle du fini et de l'infini, de la variété et de l'unité, des rapports de l'un à l'autre, mais il n'est nullement question de cela ; la formule de la vie divine exprime les rapports réels de l'infini avec lui-même. Restez

* Cousin. Introducl. à l'hist. de la philosophie. Leçon T.

dans cet ordre d'idées et présentez-moi une formule plus grandiose, dans laquelle nous verrons mieux la vie et la perfection de Dieu, à la bonne heure ; mais descendre de l'infini dans le fini, prendre comme un embryon informe notre dogme si noble, si élevé, si pur de tout alliage, si digne delà majesté de Dieu, et lui faire produire une trilogie vulgaire qui apprend au genre humain ce qu'il sait depuis six mille ans, c'est aussi ridicule que si l'on s'efforçait de tirer du germe de la vie humaine un chêne ou un peuplier '.

Aussi, Messieurs, les transformat ions philosophiques des mystères sont-elles aujourd'hui singulièrement démodées, il en viendra d'autres, c'est possible ; nous les attendons sur les hauteurs sublimes où nous a placés la parole de Dieu, convaincus, en présence de l'immutabilité de notre doctrine, que la raison est aussi impuissante à défigurer les mystères de la foi par ses interprétations, qu'à les détruire au nom de L'évidence*

Pauvre raison ! je l'ai bien maltraitée ; mais

1 Voyez mon lalroductw* iv. dogme catholique^ lotus |, quatrième Coniérenee.

ne vous plaignez pas, Messieurs, vous allez voir ce qu'elle peut lorsqu'elle accepte humblement l'incompréhensible.

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Dieu se doit à lui-même de nous faire comprendre combien son inlinie majesté est élevée au-dessus de tout ce que nous pouvons concevoir ; c'est pourquoi il a répandu dans la nature tant de mystères qui bornent de toutes parts Fhorison de notre intelligence. Mais notre désir de connaître est si violent, la promesse de tout voir, qui fut faite à notre orgueil par l'ennemi du genre humain, a laissé dans nos âmes de si profondes traces, que nous exagérons facilement notre science et nous imaginons tout comprendre dans les affirmations conquises par notre raison. Dieu n'est pas à l'abri de cette insolente prétention. Lors même que, pour arriver jusqu'à lui, nous suivons le droit chemin, nuire esprit, s'il ne sait se contenir et prendre garde à tout ce qui lui échappe, s'enivre de superbe. En présence des conclusions pénibles qu'il a groupées autour de !a vérité fondamen-

la raison et les processions divines. 237

taie de l'existence de Dieu, il croit connaître l'infini, peut-être même le comprendre . 11 ne faut pas, Messieurs, que nous ayons le temps de nous évanouir en cette pensée ; aussi Dieu nous a-t-il préparé une salutaire humiliation.

Nous avons travaillé comme des géants, et lancé sur cet océan sans limites qu'on appelle l'être divin une jetée immense. Debout à l'ex- "trémité de cette jetée, nous interrogeons le lointain, nous contemplons les flots lumineux, nous spéculons sur les profondeurs, nous écoutons tous les bruits, et, satisfaite d'elle-même, notre raison s'écrie fièrement : 0 Dieu que Ton disait si loin de nous je suis arrivée près de toi; j'ai mesuré ton essence, tes perfections, ton intelligence, ta volonté, ta personne, ta vie ; je ne suis pas une si petite et si infime puissance puisque je t'ai trouvé, je te vois, je sais qui tu es. Mais à cette téméraire provocation une voix mystérieuse répond du fond des abîmes : Très sunt qui tesîimoniam dant in cœlOj Pater, Verbam et Spiritus Sanctus, et lu très unum sunt. Notre raison n'est plus si fière. — Qu'est-ce à dire ? Me suis-je trompé de route ou bien les créatures ont-elles menti ?

2o8 LA RAISON ET LES PROCESSIONS Div

Je cherchais un premier être, je croyais l'avoir trouvé dans l'unité et le tenir tout entier dans cette simple essence à laquelle j'avais si laborieusement ramené toutes les perfections imaginables ; et voilà qu'ils sont trois : le Père, le Fils et l'Esprit-Saint. Un Dieu père de tous les êtres, je comprenais cela ; mais un Dieu fils, un Esprit dont je ne puis m'expliquer l'origine, la vie deux fois reçue dans le principe sans qu'il cesse d'être principe., la trinité qu'il faut adorer dans l'unité, l'unité qu'il faut respecter dans la trinité, un nombre qu'il faut croire sans diviser le Dieu unique, le Dieu unique qu'il faut confesser sans amoindrir ni confondre le nombre, enfin trois personnes, trois vivants, où je ne voyais qu'une personne et qu'une vie, quel mystère ! Rien dans le monde, ni subsistance, ni forme, ni mouvement; rien dans mon âme, ni puissance, ni opération, ni acte terminé, ne pouvait m'apprendre de pareilles choses. Je n'y comprends rien. Faut-il me révolter ? Si je me révolte, j'offense le Dieu qui se révèle à moi, car c'est bien sa voix que j'entends, et repoussé loin de sa face je tombe dans les ténèbres. Humilions-nous

donc. 0 grand Dieu ! nous voudrions que votre majesté s'abandonnât à nos investigations comme ces êtres innocents et infirmes que nos mains déchirent sans pitié, et dont nos yeux avides comptent toutes les fibres et tous les atomes; nous voudrions surprendre le secret de votre vie, et voilà que, après nous avoir attirés à vous par l'irradiation de vos perfections, vous vous couvrez d'un voile impénétrable et vous faites d'autant plus grand et majestueux que vous êtes plus introuvable et plus incompris. Notre orgueilleuse raison a besoin d'être contenue, vous la renversez et la couchez à terre; c'est bien, qu'elle y reste, cette posture lui convient- Elle est humiliée; mais elle n'est pas avilie. Si elle comprenait, elle aurait le droit de se tenir debout ; elle ne comprend pas, il faut qu'elle demeure prosternée. Dans cet abaissement elle reconnaît que vous êtes élevé au-dessus de tout ce que pourrait concevoir la plus parfaite des créatures, dans cet abaissement elle confesse son impuissance, dans cet abaissement elle comprime ses téméraires désirs, dans cet abaissement elle prend des forces pour adorer, dans cet abaissement elle attend

avec patience qu'il lui soit donné de contempler à la lumière de l'éternité ce qu'elle a cru dans les ombres du temps.

Mais quoi, le mystère de la vie divine n'est-il pour nous qu'ombre et humiliation ? Non, Messieurs. La formule dont Dieu se sert, comme d'un coup de foudre, pour écraser notre orgueil, récompense par ses merveilleuses splendeurs l'abaissement consenti de notre raison. Dès que nous la croyons, la nature, tout à l'heure plongée dans la nuit, s'illumine et à cette parole du ciel : — Ils sont trois, — elle répond, par de vives images : — Pourquoi ne seraient-ils pas trois ? Notre raison se relève, regarde, interroge, écoute, et si elle ne peut venir en aide à la foi par une rigoureuse démonstration de la vérité du mystère, elle en constate la vraisemblance, qu'elle oppose victorieusement à ses propres murmures \

Nous avons vu la vie dans la nature, et, parce que la vie est une perfection, nous avons affirmé que Dieu est vivant. Mais ne remarquez-vous pas, Messieurs, que la fécondité est le couronnement de toute vie ici-bas ? La na-

1 Cf. £um:;,. Th.ol. I p. quasi. 32, u. 1, ad 2.

LA RÀISOH ET LES PROCESSIONS DIV1W1 . -ii

ture vivante est douée d'une force par laquelle elle conserve et accroît son propre bien ; près de cette force égoïste il en est une autre généreuse et expansive en vertu de laquelle tout vivant répand le bien qui est en lui. Répandre le bien est la plus haute manifestation du mouvement vital; un être est d'autant plus noble et glorieux qu'il donne plus largement; mais la diffusion la plus parfaite du bien consiste à se reproduire selon sa propre nature, à engendrer son semblable. Voilà pourquoi Dieu a achevé dans le principe tous les êtres vivants par cette bénédiction qui leur donnait la fécondité : « Que « toutes les plantes, que tous les animaux du ciel, <c de la terre et de la mer produisent des êtres qui c leur ressemblent, »età l'homme il dit: « Croisc sez et multipliez. Crescite et multiplie amini. » Nous attendons des êtres soumis à notre royal empire l'effet de la bénédiction divine et nous les estimons en raison de leur fécondité. Produire beaucoup, c'est la gloire de nos champs, de nos vergers et de nos troupeaux. Si nous sommes fiers de cette gloire parce qu'elle récompense nos labeurs : croyez bien que notre servante, la nature, si elle pouvait

T. II

242 LA. RAISON ET LES fROCESSIONS DIVIMES.

penser et parler, n'en serait pas moins fière que nous. Parfois au déclin des beaux jours, je me suis surpris à écouter la voix mystérieuse des arbres que tourmentait le vent d'automne. Ils se plaignaient sans doute de voir s'en aller leur parure; mais ne se réjouissaient-ils pas aussi de voir tourbillonne; autour d'eux les semences aux ailes légères, qui emportaient avec elles une espérance d'immortalité. — « Partez, disaient-ils, partez, enfants de nos chastes amours. Tombez dans la terre fertile d'où vous ressortirez bientôt. Vous direz à d'autres générations que nous avons vécu, et notre vieux tronc, en s'écroulant sous le poids des années ou sous la hache du bûcheron, pourra se consoler de ne pas mourir tout entier. » — Revivre dans un être qui nous doit de vivre et de nous ressembler, c'est, dit saint Grégoire de Nazianze, le plus grand des honneurs. Il est beau d'être maître, et l'orgueil est satisfait de sentir plier sous ses ordres une foule empressée de servi* leurs ; mais rien n'égale la légitime fierté et l'immense joie d'un père qui se contemple dans son fils '.

» TiUi sexcenus servis impurare minus jucunduœ futuruui

JJk RAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES. 243

Évidemment, Messieurs, la fécondité est une perfection. Cette perfection vous l'avez reçue de Celui qui donne son nom à toute paternité au ciel et sur la terre ; pourquoi en serait-il privé ? Je dis plus, comment comrnuniquerait-il aux créatures une gloire qui lui manque, une vertu qu'il n'a pas? Ce n'est pas moi, c'est Dieu lui-même qui pose cette question par la bouche de son prophète. Eh quoi ! dit-il, je ferai enfanter les autres et je n'enfanterai pas ? Numquid ego quvalios parère facio, ipse non pariam ? Je donnerai aux autres le pouvoir d'engendrer et je serai stérile ? Et ego qui generationem cœteris tribuo sterilis ero \

Non, mon Dieu, non, vous n'êtes pas stérile. L'univers est le fruit de votre fécondité et vous portez dans votre sein une infinité de mondes qui demain, si vous le vouliez, pourraient éclore. Chaque jour, nous saluons votre sainte paternité. — Prenons garde, Messieurs, de nous laisser choir dans une erreur grossièrequele grand Pla-

estquamnnittffiliiparentenï ey»e.(Greg.Nazianz, Orat. XXIII, de Face, 3, n°7.)

* Isai, cap. ixn, 8.

tonlui-même n'a pas su éviter, puisqu'il a appelé l'univers le Dieu engendré, l'image visible de l'invisible. Le panthéisme est recueil de ions ceux qui veulent appliquer à Dieu, en dehors de la foi, la loi de la reproduction. Au lieu de considérer le monde comme l'œuvre d'une bonté infinie, ils y voient une émanation de la substance divine, et la fécondité qui devrait être la gloire de Dieu, comme elle est la gloire des créatures, devient ainsi l'instrument de son éternel déshonneur.

Le monde issu de la bonté de Dieu n'est point l'enfant de sa nature. Or, s'il doit y avoir une paternité dans l'essence divine, principe de toute paternité, il faut qu'elle soit vraie, c'està-dire que le fils procédant par voie de génération soit substantiellement ce qu'est son père. a Telle est la loi universelle, s'écrie saint Augustin, et il serait impie de prétendre que l'Éternel ait moins de vertu que l'être qui passe. » C'est vrai qu'il n'y a pas en Dieu de matière où il puisse prendre un germe auquel il communique sa vie et sa perfection ; mais qu'à cela ne tienne, puisqu'il est pur esprit, il sera fécond à la manière des esprits.

Étouffons la voix de la chair et du sang, Messieurs, et transportons dans une sphère incorruptible toute la puissance de nos inductions. La substance indivisible qui habite les profondeurs de notre corps n'a pas pour unique fonction de présider aux mouvements de notre organisme ; sous les arceaux immobiles qui la cachent à tous les regards, elle est féconde, elle produit, elle engendre sa pensée exprimée par un verbe, dans lequel elle se contemple, elle et tous les objets de sa connaissance. Le verbe ne divise pas la substance de l'àme, cependant il est distinct de l'activité qui l'engendre, il la sollicite, il l'attire à lui par l'attrait des objets dont il met les charmes en lumière et lui fait produire un second acte, l'amour ; acte distinct de la puissance dont il provient, distinct du verbe qui a sollicité cette puissance et cependant uni avec eux dans la même substance ; et ainsi ils sont trois : l'àme active, son verbe, son amour, et ces trois ne sont qu'un. Très sunt et ht très unum sunt.

J'avoue que cette fécondité de l'àme est imparfaite, puisque ce ne sont pas des êtres qu'elle

produit, mais des manières d'être qui appa-

246 LA RAISON ET Lfcà PROCESSIONS DIVINES.

raissent et s'effacent dans la substance pendant que la substance demeure. Notre verbe s'éclipse et s'enfuit parfois dans un lointain où la mémoire ne peut plus l'atteindre ; inconstant et mobile, comme la plupart des objets qu'il embrasse, notre amour après avoir jeté ses premiers feux n'exhale plus qu'un souffle attiédi. Qu'il y a loin de ces modes transitoires et défectibles aux personnes vivantes dont nous voulons constater en Dieu les éternelles processions ! Mais aussi, Messieurs, je ne vous ai point dit que notre âme fût l'image achevée de l'infini, et que vous n'eussiez qu'à la regarder pour savoir ce qui se passe dans l'essence divine. Notre vie intime est le simple point de départ d'une induction analogue à celles qui nous ont transportés jusqu'ici de l'être contin* gent à l'être nécessaire, des perfections bornées à la perfection sans limites. Suivez cette induction, poussez à l'infini les indications que vous donne votre âme, peut-être arriverezvous enfin en présence du mystère de la vie divine.

Vous engendrez un verbe, vous produise» un amour, mais votre verbe et votre amour ne

subsistent pas ; savez-vous pourquoi, Messieurs ? C'est parée qu'ils sont, dans un être fini, les termes finis d'actes finis. Si vous étiez infinis, vous feriez nécessairement passer dans vos actes essentiels d'intelligence et de volonté toute votre perfection, et la personnalité étant ce qu'il y a de plus parfait dans une nature \ la perfection princesse, comme disaient les anciens, la racine même des opérations intimes; elle passerait, elle aussi, avec toutes vos perfections dans les termes de vos actes, ou plutôt c'est elle qui ferait passer toutes vos perfections. Votre verbe substantiellement engendré ne serait plus un mode mais une personne vivante ; votre verbe vivant vous rendrait un amour égal au vôtre, et dans la conjonction de ces deux amours vous verriez éclore encore une personne vivante, un souffle, un esprit, et vous seriez trois : vous père du verbe, votre verbe, votre amour subsistant, et ces trois ne seraient qu'un : Vous, Yinfini !

Messieurs, je n'ai pas besoin de vous indiquer la portée de cette supposition. Elle réveilla en vous, j'en suis persuadé, le souvenir de ce

1 Nomen personae sigrnificat id quod perfectissimum est in natura. (Sunam. Theol. I quaest. 29, a. 3.)

que nous avons dit dernièrement des admirables processions de Dieu : le Père sans principe, le Verbe image du Père, caractère de sa substance, fils unique de son intelligence, le Saint- Esprit, souffle vivant, lien personnel, don subsistant de l'amour du Père et du Fils. Ces trois qui ne font qu'un ne peuvent plus révolter votre raison quand elle a suivi cette induction à la fois si simple et si pressante : La fécondité est i'bonneur de la vie, donc Dieu à qui appartient tout honneur doit être fécond ; l'honneur de la fécondité est d'autant plus parfait que L'être produit est plus semblable à son principe, donc Dieu, perfection suprême, doit produire son ^^mblable. Là où il n'y a pas de matière la fécondité est toute spirituelle, donc Dieu, pur esprit, ne peut être fécond qu'à la manière des esprits; un esprit infini doit faire passer toute sa perfection dans les termes de ses actes essentiels, la personnalité est ce qu'il y a de plus parfait dans une nature soit finie, soït infinie, donc Dieu fait passer sa personnalité dans ses actes essentiels d'intelligence et d'amour, donc ces actes subsistent, donc ils sont trois et ces trois ne sont qu'un.

Ai-je démontré la vérité du mystère de la Trinilé? Je n'ai pas cette prétention, encore moins celle de vous faire comprendre comment de pures relations sont des réalités vivantes, comment elles subsistent dans la même nature, comment leur subsistance propre s'accorde avec la subsistance absolue de l'essence divine, comment leur perfection n'ajoute rien à la perfection essentielle de Dieu ; mais, le mystère persévérant, je crois vous avoir prouvé sa vraisemblance. C'est assez pour relever la raison humiliée et lui donner le droit de mépriser les invraisemblances dont elle s'embarrasse. Toute balance faite entre les ombres et la lumière, l'avantage me paraît être du côté de cette dernière; d'autant, Messieurs, que le dogme de la vie divine accepté par la foi devient pour l'àme chrétienne un flambeau radieux qui illumine le monde divin, le monde de la nature et le monde de la grâce.

Qu'est-ce que le Dieu de l'a raison ? Un être premier et nécessaire, orné de toutes les perfections, se suffisant pleinement à lui-même, donnant tout à des êtres dont la nature n'a rien de commun avec la sienne et ne recevant rien

qui soit digne de lui; monade silencieuse, solitaire et stérile, éternellement condamnée dans son intimitéà une vie égoïste. Pour elle, pas de famille, pas de société, pas d'épanchement, pas de voix qui chantent sa gloire et sa béatitude. Ah ! que ce Dieu est ténébreux et froid pour mon cœur qui a ses raisons que la raison ne comprend pas. Mais si je sais qu'ils sont trois : le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, la lumière se fait ; je vois circuler la vie et s'épancher l'amour, je retrouve dans le principe et l'objet suprême de toute félicité la félicité que je cherche ici-bas. Il faut des amis à mon cœur, des amis qui soient plus que la moitié de mon âme, des amis qui soient d'autres moi-même. Eh bien ! Yalter ego que j'ai tant de peine à rencontrer sur le chemin de mes affections, tant depeine à conserver dans mon intimité, Dieu le possède éternellement en son essence, il le possède sans crainte de le perdre jamais, il le possède deux fois dans la lumière et dans l'amour. Personne ne pouvait le lui donner, il le tire de sa fécondiié infinie et se fait lui-même Valter ego des personnes sacrées dans lesquelles il s'épanche sans se diminuer. AUer ego ! Nulle

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