‹ Exposition du dogme catholique (volume 5)Chapitre 3 sur 6 · DIVINES · texte numérisé non relu

DIVINES

n'a pas été fils. Enfin Dieu est totalement père de tout son fils, in totum et totius pater ; ce qu'il fait pour les enfai-ts de l'homme dont il complète la génération par l'infusion d'une âme vivante, personne ne le fait pour celui qu'il engendre f. J'ai bien dit, Messieurs, Dieu est le père par excellence, Dieu est la paternité même. 0 Principe inascible! 0 Père admirable ! nous vous louons, nous vous adorons ; maintenant, montrez-nous votre fils.

Le voici, Messieurs, il est aussi réellement fils que son père est réellement père, et pour peindre au vif toute la vérité de sa génération, Dieu lui a dit ces paroles, que le prophète nous a rapportées : Tu es mon fils, je t'ai engendré de mon sein avant la lumière: Filius meus es tu.... ex utero et ante luciferum genui te '. A quoi se reconnaît le fils ? A l'image qu'il porte en lui de ceux qui lui ont donné la vie. Cette image, Messieurs, vous la cherchez avec une

* Tum quia proprio et singulari modo Pater est, non sicut corporu, tum quia solus, non. en::n ex conjunctione, tum quia so îus nernpe unigenili; tum quia solum, non ^niin ipse priusquam Pater esset Filius fuit; tum quia in totum et totiu3 Pater, quod de nobis cène atfirmari non potest. (Greg. Nazianze Qratio XXV, m laudem Ueronis philosaphi, u* 16.)

1 Psaim. u, Ps-im. eu.

476 LES PROCESSIONS DIYINES.

amoureux obstination dans les chères petites créatures qui viennent le soir, sur vos genoux, vous récompenser de vos labeurs par des caresses et des baisers. Ce n'est pas assez pour votre cœur que ces membres frêles, auxquels vous osez à peine toucher, soient votre chair et votre sang ; vous voulez davantage, et votre œil inquiet suit le développement des traits gracieux dans lesquels vous espérez vous retrouver tout entiers. Vous mirez vos yeux dans les yeux limpides qui vous regardent avec amour; vous demandez à ces lèvres candides, qui ne savent pas encore dissimuler, de doux sourires et de tendres paroles; vous étudiez les contours de ce front que les passions n'ont point encore assombri; et quand il vous semble que c'est bien ainsi que vous regardez vousmêmes, bien ainsi que vous souriez et que vous parlez, bien ainsi que votre front couronm votre mâle visage, votre cœur déborde, et ave< un inexprimable ravissement vous pressez contre votre poitrine vos chers petits anges, en vous écriant : Mon fils ! mon fils ! Combien plus vous serez ravis quand ces fils penseront comme vous pensez, aimeront comme vous

LES PROCKSsiUnS DIVINES. 177

aimez , quand vous verrez fleurir dans leur âme, formée par v*>6 leçons, votre foi et vos vertus *.

Mais, Messieurs, que les fragiles images des pères de la terre sont imparfaites en comparaison de l'éternelle image du Père des cicux. Victimes des défaillances de l'acte qui les produit, nos fils peuvent dégénérer, ou bien recevoir du principe de vie qui leur est propre des traits qui s'éloignent de notre ressemblance ; au contraire, le fils de Dieu, issu d'un acte parfait, reproduit d'une manière achevée la ressemblance de son principe. Il ne peut ni dégénérerai subir d'ailleurs aucune retouche. Essence et perfection, tout le bien de Dieu est en lui, on peut l'y voir comme dans un miroir sans tache, miroir vivant et substantiel, et en même temps image animée de celui qu'elle représente. Spéculum suie macula et imago bonilatis.

1 Anvero libi ad honoremamplnm, atque adeo amplissimum eril, quod liliuin halieas, idque co magis, si paire m in omnibus rébus referai, rer unique genitoris >ui siuiulacrum gerat; Libiquc sexcenlis servis itnperare minus jucunduin luturum csl quant unius tilii parenlem esse : Dco auiem quidpiaru niajua ne pra'Si.il.liu^ i'i il quant lilii Pal rem esse, quod quidem gloi .*> aecessiu rsi, non Ueci&siu, qurinadinodura el spiriius pn» lucioiem esse. (Ureg. Naiienx. Oral. XXJil. de P*ce III, y 7.1

Cette image porte en elle tout l'éclat et le relief de la divinité, c'est, selon la forte expression de saint Paul, la splendeur de sa gloire, le caractère, l'empreinte, la figure même de la substance du Père : Splendor gloriœ et figura substantiœ ejus *. Gomme la lumière ressemble au soleil qui la projette, ainsi le Fils de Dieu, lumière de lumière, ressemble à son glorieux Père ; mais non comme un rayon qu'on puisse détacher du Soleil de justice où il subsiste éternellement. Comme la cire prend tous les traits du sceau qui la presse sans lui en ôter un seul, ainsi le Fils prend tous les traits de son Père ; mais non dans une substance autre que la substance même du Père. 11 est image parfaite du Parfait *.

Comment appellerons-nous cette image, Messieurs? Il lui faut évidemment un nom qui convienne à son origine ; or, elle procède, vous le savez, d'une intelligence incorruptible. Eh bien! nous lui donnerons le nom que porte le fils de notre intelligence: Verbum, le Verbe, ^lon verbe, c'est la parole que vous entendez, cette

» Hebr C. 1.3.

* Cf. gamin. Theol. I p. quîest. 35, aa. 1, 2.

suite de sons qui s'échappent de ma poitrine, qui retentissent sous la voûte de mon palais, qui sont moulés par ma langue, mes dents et mes lèvres et portés à vos oreilles attentives par les échos de cet édifice. Mieux encore, mon verbe, c'est la parole que prononce intérieurement mon âme sous les arceaux mystérieux où s'élabore ma pensée, la parole que vous dégagez vous-mêmes des sons pour la faire pénétrer de l'oreille jusqu'à l'imagination, de l'imagination jusqu'à l'intelligence; mais premièrement et principalement, dit saint Thomas, mon verbe c'est ma pensée la plus intime, le concept immédiat de mon esprit, la forme pure de ma connaissance et le dernier extrait qui restera dans vos âmes du travail de la réflexion après que vous m'aurez entendu et compris. Supprimez les sons et les images, Messieurs, Dieu ne connaît pas ce mode de langage. Le seul concept de l'esprit, dans sa plus grande pureté, peut I nous donner quelque idée du Verbe par lequel l'intelligence divine exprime tout ce qu'elle i voit. Je dis quelque idée, car pour deux ou j trois ressemblances entre notre verbe et le Verbe v de Dieu quelle différence 1 Gomme notre verbe,

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le Verbe de Dieu exprime la connaissance ; connue notre verbe, le Verbe de Dieu demeure là où il a clé conçu, quoique distinct de son principe ; comme notre âme est tout entière dans noire verbe, le Père est tout entier dans son Fils. Tota mens in verbo, totus Pater in Filio. Mais, fils de celui qui est son essence même, le Verbe de Dieu est essentiel comme son principe; notre verbe enfanté par une puissance délectible n'a qu'une existence précaire, il est aujourd'hui, il pourrait ne pas être ; — le Verbe de Dieu existe substantiellement; notre verbe n'est que l'accident d'une substance ; — le Verbe de Dieu est toujours engendré et toujours subsistant ; notre verbe a son heure marquée dans les opérations de l'àme sur laquelle il s'appuie, avec elles il naît, comme elles il passe; — le Verbe de Dieu est l'expression parfaite d'une connaissance parfaite; notre verbe est l'expression imparfaite d'une connaissance imparfaite ; — le Verbe de Dieu est unique ; notre verbe se multiplie comme les idées; — le Verbe de Dieu opère par la seule force de sa génération ; notre verbe demeure stérile aux profondeurs de l'àme à moins que

d'autres forces ne viennent à son aide *. Je constate sans plus de développements ces différences pour ne pas étendre démesurément mon discours. Toutefois, Messieurs, arrêtons-nous quelque peu à ces deux choses : l'unité et l'efficacité du Verbe divin; elles vont nous expliquer pourquoi le Fils de Di u est appelé unique et premier-né de toute créature, unigenitus, primogenitus omnis creaturœ.

Tout ce que Dieu voit nécessairement en lui s'exprime nécessairement par le Verbe : nature et subsistance, essence et perfection, simplicité et plénitude, participation à l'infini de l'être divin, idée de toutes les créatures possibles. « Dieu, dit saint Augustin, ne se parlerait pas d'une manière digne de lui, c'est-à-dire parfaitement et intégralement, s'il y avait dans son Verbe quelque chose de moins que dans sa science ». » Mais remarquez que ce Verbe ne peut pas être un discours, c'est-à-dire une suite d'idées et dépressions comme celles que nous enchaînons pour nous rendre compte à nous-

1 Cf. Summ. Theol. I p. qu«*t. 34, aa. 1,2. * Deus non perfecle et intègre seipsum dixi^set, si aliquid minu» esset in Verbo, quaui in scienlia. (Augusi. Ln>. XV,

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mêmes et rendre compte aux autres de nos connaissances. Les objets que saisit notre esprit sont multiples, l'objet de l'intelligence divine est unique, c'est un seul princip3 de connaissance, une seule idée, un être simple cause de tous les êtres ; donc l'expression de cet objet doit être unique, c'est-à-dire une parole qui abrège l'infini et qui le dit tout entier, une parole qu'on ne prononce qu'une seule fois et toujours. Si vous supposez que Dieu veuille parler encore il dira identiquement la même parole, si vous supposez que cette parole se parle, c'est elle-même qu'elle dira sans produire autre chose qu'elle-même. Dieu ne peut avoir qu'un fils non par impuissance, mais par plénitude ; car sa génération est parfaite, son fils est parfait, et le propre du parfait est d'être unique, il n'y a pas de place près de lui pour un frère.

Cependant j'entends que l'Apôtre appelle le Fils de Dieu premier-né de toute créature, primogenitus omnis creaturœ ; d'où lui vient cette audace, ou plutôt cet oubli, car il nous a dit que le Fils est l'expression de la substance même du Père ? Messieurs, l'Apôtre n'oublie

Les pROCiiSMChNS dim i^'3

rien ; mais il veut nous montrer le lien qui unit toute créature au Verbe de Dieu. En représentant ce que Dieu voit en lui-même, le Verbe, dit saint Thomas, parle nécessairement toute créature \ Il est dans l'essence incréée l'archétype subsistant de tous les mondes réels et possibles, l'idée vivante qui préside à l'architecture sublime de l'univers. Éternellement tout ce qui a été fait était vie en lui, quod factam est in ipso vita erat *, tout ce qui a été fait doit recevoir de sa plénitude, omnes de plenitadine ejus accipimus 3, et, selon la belle parole d'Origène, les causes qui s'enchaînent et produisent sans

1 Pater inlelligendo se, et Pilium et Spiritual sanctum, et omnia alia quae ejus scientia continentur, concipit verbum, ut sic tota Trinitas Verbo dicatur, et etiam omnis creatura. (Suram. Theol. I p. quaest. 34, a. 1 ad 3.)

2 Joan., cap. i, 3, 4.

• Joan., cap. i, 16.

In uno Verbo multa sunt, et in multis unum est. Non est difficile doceri, cum dixerit apostolus, quia ipse est imago Dei invisibilis. primoyenitus omnis creaturx, in quo creata sunt omnia in cœlis et in terra. Unum est igitur Verbum, quod operaturin singulis, et quum in singulis operatur, operatur omnia in omnibus. Hoc Verbum unicum apud Patrem se diffudit in plurima, quia de plenitudine ejus omnes accepimus. Itaque si ridens, singula omnium quae creata sunt in ipso, videbis in singulis unum Verbum esse omnium cujus pro captu nostro participes sumut. (Ambroaius, in Ftalm. GXVLLI. Expos, •erm. III, n' 20.)

fin les genres, les espèces, les individus, n'ont pas d'autre condition de leur existence que son éternelle génération \ Mais non-seulement il eri idée et archétype ; il est encore ouvrier, Verbum creaturarum est expressivum et operativum *. Il est la parole qui commande et dirige les opérations de la science divine dans ce monde ; tout a été fait par lui, omnia per ipsum facta sunt; tout se soutient par sa toute-puis-

* Quid est, omnia p*r ipsum facta sunt niii eo nascentc ante omnia ei Paire, omnia cum ipso et per ipsum facta sunt Nam ipsius ex Pitre generatio ipsa est causarum omnium conditio, omniomque quaB ex causis in gênera et species procedunt operalio et effectua ; per generaticAiem quippe Verbi «x Deo, principio facta sunt omnia. Audi divinum et ineffable paradoxum, irreserabile secrelum, invisibile profundum, incomprehensibile mysierium. Per non factura, sed genitutn, omnia facta, sed non genila Principium ex quo omnia pater est ; principium per quod omnia filius est. Paire loquente suum Verbum, hoc e*i, paire gi&nente sapienliam suam, omnia Êunt. {HomxLia 2, in diversos.)

* Deus cognoscendo se, cognoseit omnem creaturam. Verbum, igitur, in mente concepium, est repraesentaiivum omnis ejus quod aciu intelligitur : et quia ûeus uno actu, et se, et omnia inieiligil, unicum verbum ejus est expressivum non solura pairis, sed eliara crealurarum : el sicut Dei scieniia, Dei quidem est cognosciliva lantum, crealurarum cuiem cognoscitiva el fjcii\a ; iia Verbum Dei ejuj quod in Deo Paire esi, esi expressivum laniuui ; crealurarum veto est ex pif s,s»vuiu ei opeiauvuuj. (bumiu. Theoi. 1, p. qusest. il, a.*g

' «^IPri'^

LES PBOCESSTOîfS DTVT5ES. 185

te vertu; portans omnia Verbo virtutis

Ce n'est donc pas à faux qu'on l'appelle premier-né, primogenitus. S'il ne commence pas vn sa personne l'immense série des causes • î'éées, comme le voulaient les ariens, il est certain que toute cause créée se rattache à son éternelle génération ; le monde est son œ ivre et son domaine. Qu'il descende un jour envoyé par «on Père pour visiter sous une forme humiliée les créatures qui lui doivent la vie, les noms les plus beaux et les plus doux se multiplient et saluent sa bienvenue. Il est l'Emmanuel, le désiré des peuples, l'admiraMe, le conseiller, le fort, le père du siècle futur, le prince de la paix; il est le Christ, pasteur, docteur, maître, roi et juge des vivants et des morts; il est Jésus, médiateur et sauveur des hommes, Jésus qui souffle sur le monde l'Esprit de son Père, l'Esprit d'amour.

Messieurs, nous sommes en présence du troisième et dernier terme des processions divines: l'Esprit-Saint. Remarquez bien ce nom,

i Hebr., cap. i 3.

Cf. Suram. Theol. I, p. quaest. 3S, a. 9,

il nous rappelle ce que nous avons dit tout à l'heure : que la procession intellectuelle est complète, que le Verbe épuise en sa personne toute la force génératrice de son Père, que deux fils ne peuvent pas sortir du sein de Dieu. LTsprit-Saint n'est donc pas engendré, il est donné, dit saint Augustin, c'est ce qui le distingue du Verbe divin *. Mais par qui et à qui est -il donné? Par le Père à son Fils, par le Fils à son Père. Il s'est rencontré des hérétiques assez osés pour mutiler le Fils de Dieu en lui refusant la puissance de respirer comme son Père l'amour substantiel ; mais à l'avance Jésus-Christ avait confondu leur audace: c Tout ce que mon Père possède est à moi, avait-il dit, c'est pour cela que j'affirme que le Paraclet reçoit de moi S; et ailleurs il déclare ouvertement sa qualité de principe à l'égard de l'Esprit-Saint en s'attribuant à lui-même, comme il l'attribue à son Père, le pouvoir de l'envoyer 8. Et du

« Exiit non quomodo natus, sed quomodo datua. (August Lib de Trinit. cap. xiv.)

: Omnia quaecumque habet Pater, mea sunt. Propterea dixi vohis. quia de meo accipiet. (Joan., cap. xvi, 15.)

3 Corn venerit Paracletus, quem ego inittam vobis. (Joan. cap. xvi.)

reste, Messieurs, ne voyez- vous pas qu'il manque quelque chose au Verbe s'il n'a pas la force de respirer infiniment l'amour et que cette image du Père, au lieu de le représenter en toute perfection, dégénère de son principe? Ne voyez-vous pas que si le Fils est parfait nous devons lui accorder toutes les perfections qui conviennent à sa raison d'être ? Il est fils. Estce qu'il ne convient pas à un fils d'aimer son père aussi parfaitement que son père l'aime ? Il est verbe. Est-ce que l'amour ne procède pas du verbe, c'est-à-dire de la connaissance intime de l'àme ?

Mais veuillez suivre l'angélique docteur et entrer plus avant avec lui dans le mystère de la vie divine. Comme il faut l'unité à ce mystère, il faut aussi la distinction ; rappelez-vous qu'ils sont trois et que ces trois ne font qu'un. Très sunt... et hi très unum sunt. L'unité tient à la nature indivisible de l'être divin ; la distinction à l'opposition et à l'ordre des relations. Supprimez ces deux choses : l'opposition et l'ordre des relations, les personnes se confondent, la Trinité s'écroule. En effet qu'est-ce qui distinguera le Fils de l'Esprit-Saint s'ils ont

identiquement le même principe ? Je vois hien un fils que son père engendre et que son père aime ; je vois bien que ce fils a deux relations avec son père : une relation d'origine complétée par une relation d'amour ; mais c'est tout. Il m'est impossible d'introduire dans la vie de Dieu une troisième personne à moins qu'elle ne tienne et du père et du fils. Deux secondes personnes, c'est inadmissible, une troisième ne sera la troisième que si elle procède de la seconde. Ah 1 si j'avais à ma disposition les chefs de distinction qui me permettent de concevoir l'ordre parmi les êtres créés : le temps, la quantité, les degrés de perfection, à la bonne heure ; mais quand j'étudie les personnes divines, ces choses me font défaut. Le Père ne peut pas donner la vie à son Esprit après qu'il l'a donnée à son Fils; le Père ne peut pas prendre dans sa nature immatérielle et indivisible la matière de son Fils et la matière de son Esprit ; le Père ne peut pas partager sa perfection simple et infinie entre son Fils et son Esprit. 11 faut donc que je recoure à l'opposition et à l'ordre des relations et que je dise : l'Esprit— Saint est distinct du Fils parce qu'il

LES PROCEDIONS DIVINES. ÎS'J

subsiste en regard du Fils son principe, comme il subsiste en regard du Père ; l'Esprit-Saint est distinct du Fils parce qu'il procède du Père par le Fils *.

Mais laissez de côté la métaphysique divine, Messieurs, et faites appel à vos affections; elles vont vous dire que l'amour subsistant ne peut pas être le fruit de l'amour solitaire. Tout amour a deux termes : celui qui aime et celui qui est aimé; dans l'amour réciproque les deux termes sont réciproques. J'aime et je suis aimé, mais entre moi et ceux qui m'aiment n'y a-t-il rien que le mouvement croisé de deux cœurs qui se cherchent et qui veulent se donner l'un à l'autre ? Non pas, Messieurs, je prétends que entre moi et ceux qui m'aiment il y a quelque chose. Ce n'est pas mon amour, ce n'est pas leur amour ; c'est notre amour, mystérieuse résultante de nos deux affections, doux lien qui nous enchaîne, chaste rendez-vous où nos âmes se donnent le baiser de paix, mutuel erabrassement dans lequel nos cœurs s'enivrent de joie et de félicité *. Notre amour \ Ah ! si nouspou-

t Cf. Summ Theol. I, p. quaest. 36, aa. 1, 2, 3, 4. 1 8piritus Sanctu» ctiaritatis imlissolubile vinculum, et

vions faire subsister cet amour, il subsisterait pour témoigner d'une manière vivante que nous nous sommes donnés.

Fatale impuissance qui laissez toujours planer sur les affections humaines de cruelles incertitudes, vous êtes bannie du sein de Dieu ! Messieurs, ce que nous ne pouvons pas faire Dieu le fait. Le Père aime son Fils, il est si beau ! c'est sa lumière, sa splendeur, sa gloire, son image, sa pensée, son verbe, sa substance, sa vie, tout lui-même. Le Fils aime son Père, il est si bon ! il donne tout, dans sa génération, avec une si admirable plénitude ! il y a tant de perfections dans ce qu'il donne ! Il est si vrai que toute la vie du Fils est totalement et éternellement suspendue au sein du Père ! Ils s'aiment et leur amour s'exprime non par des paroles, des cantiques et des cris passionnés; car arrivée son degrésuprème l'amour ne parle pas, l'amour ne chante pas, l'amourne crie pas, il s'exhale en un souffle brûlant, où l'âme passe tout entière. Spiritu oris nostri, id est anhelifu maxime affectus animi patefaciunt ': L'a-

p*t't* fjavissimum osculum, muluique amoris amplexuni bea- (lafciaium <-si. (S. I.auient. Ju-iinian.. in lib de OUedient.) » P. Abelard., lib. 1. Iniroducl.

aOCESSIONS DIVINES. 191

mour de Dieu est souille, spiritus ; mais à notre souffle d'amour, si chaste qu'il soit, il se mêle toujours quelque chose de notre imperfection native ; le souffle de Dieu est un souffle saint, spiritus sanctus. Notre souffle d'amour passe ; le souffle de Dieu subsiste, vit, est une personne. Vous me demandez comment cela se fait? Messieurs, je vous réponds avec saint Augustin : Nescio, non valeo, non sufficio 4. Je n'en sais rien, je ne puis vous le dire, je ne suffirais pas à une si grande tâche. Cependant je sais et je crois que l'Esprit-Saint subsiste ; je sais et je crois qu'il est amour substantiel et consubstanliel 2; je sais et je crois que le Père et le Fils sont liés par cet amour en même temps qu'ils sont lies par la génération * ; je sais et je crois que Dieu nous aime par son Esprit 4 ; je sais et je crois que cet Esprit s'appelle don parce que l'amour divin le destine éternellement à ceux qu'il a choisis * ; je sais et je crois que ce don

» Tract. VI, de spec, cap. xxvii.

* Cf. feumm Theol. J, p. quaesl. 38, au 1«

3 Spirilus SuncUiS ineffabilis e>l quaedam I'atris Filiiqu* Coimuunio. (S. Augusl., lib. XV, de Tnnit., cap. xix.)

* Cl. S.iuiin. Theol I, [). quHest. 37, a. 2.

* Cf. &UU1U1. JLiieol. i. p. quassl. 3S, aa. i, &

est répandu à profusion dans l'Église où il console et fortifie, où il fait éclore l'intelligence, ia science, legoùtdes choses divines, la prudence, la piété, la force, la crainte de Dieu, la vérité, la charité, la sainte liberté. Enfin je sais et je crois que l'Esprit-Saint est envoyé à chaque instant dans l'àme des justes et qu'il consomme la vie chrétienne ici-bas comme il consomme la vie divine dans les cieux 4.

Maintenant, Messieurs, vous possédez entièrement le sens de ces paroles de l'apôtre saint Jean : t Us sont trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le Fils et l'Esprit— Saint, et ces trois ne sont qu'un. > Il me reste à eon* sidérer l'ensemble des processions divines et à vous dire leurs merveilleuses prérogatives : merveilleuse éternité, merveilleuse unité, merveilleuse pureté, merveilleuse beauté. Ne vous effrayez pas, mon discours est fini, c'est un hymne que je veux chanter avant de vous quitter.

1 Cf. Suiimi. Theol. I p. quant. 43, au &•

0 Trinité sainte î l'ère, Fils et Esprit-Saint, ayez pitié de ma misère ! ne laissez pas mon âme abandonnée dans la patrie des ombres ; mais appelez -moi un instant, rien qu'un instant, vers votre inaccessible lumière, et faites-moi entrevoir de loin les merveilles de votre vie.

Vous êtes fécond, ô mon Dieu, vous l'êtes depuis le siècle des siècles et à jamais ; votre fertile nature ne peut ni se passer, ni se lasser de produire. Toute vie, quand elle n'est pascondamnée par des influences ennemies à une perpétuelle stérilité, toute vie ici-bas hésite avant de porter son fruit. La plante essaye ses forces dans un germe, se développe petit à petit, et n'envoie que des gouttes lentes et timides au bourgeon qui se dégage, s'entr'ouvre et s'épanouit en fleur. La fleur attend les baisers du soleil et les caresses de la brise pour célébrer son mystérieux hyménée. Le fruit patient laisse passer sur lui les saisons. Moins rapide encore, l'homme traverse les nombreuses années de son enfance «t de son adolescence avant de pou-

voir aspirer aux honneurs de la paternité. Qu'il est long à venir, l'enfant de ses désirs ! quelles mortelles angoisses précèdent sa naissance ! Enfin le voici ! une voix joyeuse a chanté au foyer domestique : Un fils nous est né ! Mais ce flls restera-t-il toujours près de ceux qui l'adorent ? ne faudra-t-il pas pleurer bientôt son départ pour un autre monde ? 0 incertaine et passagère fécondité des mortels, vous nous êtes une source de douleurs autant que de joies! Mais votre nécessaire fécondité ne connaît point d'ennemis, ô mon Dieu ! Elle dure toujours et supprime les lenteurs du temps. Avec une admirable promptitude, vos processions saintes s'accomplissent sans que rien de précipité nuise à leur perfection. Toujours anciennes, toujours nouvelles, elles marchent à travers toutes les époques et joignent dans une immuable présence les lointaines extrémités du temps. Au commencement, le Verbe était : In principio erat Verbum. Il était sans commencement, il est aujourd'hui, toujours engendré. Les jours d'une fécondité épuisée ne viennent interrompre ni l'incessante génération de Dieu, ni l'incessante procession de son amour. 11 est

toujours Père, toujours Fils, toujours Esprit- Saint <. — 0 merveilleuse éternité * !

Vous êtes fécond, ô mon Dieu, et les fruits bénis de votre vie aëxhesrsiit ru *oiis? 'es vicissitudes du mouvement ne peuvent ni les séparer de votre ^ein, ni les emporter loin de vous. L'eau du fleuve fuit sa source, le rayon du soleil s'égare dans les espaces, le fruit de l'arbre tombe à terre, 1 enfant quitte le soin qui l'a conçu, sa mère pourra encore le prendre entre ses bras et le presser sur son cœur, mais il n'habitera plus le sanctuaire protecteur où il fut tant aimé, mon verbe est en moi, mais il se voile, mon amour est en moi, mais il languit. Au contraire, les processions immanentes de Dieu se pénètrent pour ne jamais rompre l'unité de l'Être divin. Et pourtant cette unité n'est pas la solitude, et pourtant la société des personnes subsiste sans composition ni division. La même et inséparable nature appartient au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ils y demeurent sans être confondus, ni mêlés, ni rapprochés, ni con-

* Ajmc yip iopti 6toç xat aaa naTïjo. (Cyril. Dialog. 2.) » Cf. Sumai. Theol. I p. quaesl. 42, a. 2.

teaus, ils y sont distincts sans différence, ils la possèdent parfaitement sans se la partager1. Le Père garde en lui le Verbe qu'il prononce ; le Verbe contient en lui le Père qui s'est parlé; le Père et le Verbe gardent en eux le souffle sacré qui procède de leur amour; l'Esprit-Saint unit en lui les souffles d'amour dont il procède *. Le Père est dans son Fils et dans son Esprit ; le Fils est dans son Esprit et dans son Père ; l'Esprit est dans le Père et dans le Fils 3 ; et cependant ils sont trois. — 0 merveilleuse unité !

Chante encore, 6 mon âme, chante la fécondité de ton Dieu; dis à toutes les créatures qu'elles se voilent la face devant l'incomparable pureté des processions divines. Fleurs charmantes qui ne pouvez porter de fruit sans perdre votre virginité, femmes pudiques qui sacrifiez un saint privilège aux honneurs de la

* Pater in filio et filius in pâtre per inseparabilis Raturas unilatem : non eon fusain sed indiscrelam, non perrnixlani sed imli.loicntem ; neque coherentem sed existenlem ; ncque inconsummaiarn sed perfeciam. (S ililar. Lib. VIII, de Irinit.}.

8 Cf. Sumiii. Tlieol. I p. quwsi 42. a. 5.

3 Est Pater in Filio et Sanclo Spirilu, simililer quoipie Filiua et Spirilu* in Pâtre et in se uiuiuo. (Cyrillus, de IrimL Dialog. VU.

uité, infortunées filles d'Eve qui concevez clans ie péché et enfantez dans la douleur ; cachez-vous, car même les plus chastes mystères de mon àme sont impurs en présence du mystère divin. J'ai besoin pour penser de l'immatériel toucher des formes intelligibles d'où me viennent mes idées; j'ai besoin pour aimer que le souffle d'un autre cœur émeuve mon cœur. Je ne puis penser sans fatigue, je ne puis aimer sans inquiétude ; et si je veux beaucoup penser, ma fatigue est de la fièvre, et si je veux beaucoup aimer, mon inquiétude est deTangoisse. Mais la vie immaculée de mon Dieu prend en elle-nième le pouvoir de se féconder; rien ne lui vient en aide, rien ne la déflore ; elle conçoit sans mouvement, elle enfante sans labeur, elle aime sans trouble; ses processions tranquilles consomment sa béatitude sans altérer son repos. C'est la plus belle et la première des vierges. Prima virgo Trias est1. — 0 merveilleuse pureté !

Chante toujours, ô mon àme î chante la parfaite beauté des processions divines, et si tu veux ia connaître demande aux artistes ce qu'ils

1 S. Greg. Nazianj.

pensent des chefs-d'œuvre qui si longtemps ont tourmenté leur fertile génie. Ils les admiraient, ils les aimaient lorsqu'ils n'étaient encore qu'un rêve. Ils croyaient avoir saisi l'idéal et pouvoir le fixer sur une toile ou dans un marbre immortel ; mais souvent, hélas, leur œil sincère ne reconnaît plus dans la réalité qu'ils ont créée la perfection qu'ils contemplaient au dedans d'eux-mêmes, et, pendant que le monde célèbre leur gloire, eux racontent aux amis dignes de les comprendre leurs espérances et leurs déceptions. Que de fois j'ai cru te voir, fille de mon âme, ô ma pensée, parée du vêtement qui convient à ta chaste beauté ! Que de fois, en présence de ma parole sans éclat, je me suis écrié avec découragement : — Ce n'est pas cela! 11 ne connaît ni ces déceptions, ni ces dégoûts, l'être sublime dont le génie enfante une parole si vivante qu'elle peut lui rendre en un souffle vivant amour pour amour. Dans ce qui procède de lui il voit et il aime une beauté égale à lui-même, une beauté infinie, splendeur suprême de l'ordre dans la suprême égalité des perfections. Ne craignons pas d'exalter la gloire du Fils, elle rejaillit sur son Père ;

ne craignons pas d'exalter la gloire de l'Esprit-Saint, elle revient tout entière à ses principes. Père, Fils, Esprit-Saint sont égaux en toutes choses *. Aucun d'eux ne précède les autres dans l'éternité, aucun d'eux ne surpasse les autres en grandeur et en puissance *. Cependant c'est une hiérarchie où les origines sont subordonnées aux principes, les missions aux origines3. Égalité sans confusion, hiérarchie sans dépendance, le plus bel ordre qui se puisse concevoir dans une société, la plus belle société qui se puisse concevoir dans l'unité *. — 0 merveilleuse beauté!

Chantez avec moi, Messieurs, chantez: 0 merveilleuse éternité ! 6 merveilleuse unité ! ô merveilleuse pureté ! ô merveilleuse beauté î — Mais ai-je bien le droit de vous associer ainsi à l'enthousiasme de ma foi? En voulant vous raconter le mystère de la vie divine, n'aije pas démontré mon impuissance et ma témé-

i Cf. Summ. Theol. I p quaest. 42, aa. 1,?, 4, 6.

2 jEqualilas intelligitur in Pâtre et Filio et Spiritu Sancto in quantum nullus horum alium aut praeoedit aeternitate, aut excedii magnitudine, aut superat potestate. (Fulgent. Lib. de fuie ad Pet., cap. î.)

» Cf. Suinm. Theol. I p. quaest. 43, a. 8.

4 Ci. Summ. Theol. I p. quaest. 42, a. 1,

200 LES PHOCESSIONS DIVINES.

rite? Pardonnez-moi, mon Dieu, pardonnez* moi si. je n'ai pas suivi le conseil des saints qui veulent qu'on honore vos processions éternelles par un respectueux silence \ Aussi bien ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est vous, c'est votre Église, ce sont vos docteurs. Je me défiais de mes forces et j'ai bêlé de ma faible voix les âmes éminentes qui ont su vaincre, grâce à vous, les aspérités d'un si grand sujet, et, tout en respectant leurs conseils, j'ai obéi à leurs encouragements. Ne faut-il pas qu'on sache que la fécondité est votre plus belle gloire et que nier votre vie intime est un blasphème plus odieux que nier votre acte créateur 2? Ne faut-il pas que l'impiété apprenne qu'il est facile de se moquer des mystères quand on n'en connaît que le nom, quand on n'en voit que la superficie ; mais que si Ton entre dans leurs profondeurs sacrées le mépris est étoufïé par la gran-

4 8soû yémwcç amcti Ttjxàgto. (S. Greg. Nazianz. Orat. 35.

2 Si quis negarel Deurn créasse mundum non esi dubium juin imoierabililer blaspliemarei. Cum igilur incomparabiliier tiiajor sil gioria ipse filius genitori suo quain mundus ereaiori, et lanto utique major quanio ipse filins major est mumlo ; a parle incomparabilitaiis nequius blasphémai, qui negai Dean pairem genuisse filium, quain <j u i negal eimi créasse mundutn. Gudlelmu» Pariaiensit. Lib. de Fide, cap. m.)

i.... lc)xs invi iià.

deur et la majesté ? Ne faut-il pas expliquer à ce peuple chrétien ce qu'il fait lorsqu'il se signe au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ? Que de fois il a proclamé le mystère de la vie divine sans le bien connaître, puisse-t-il n'en oublier jamais maintenant les sublimes beautés! Si j'ai mal dit, redressez vous-même les torts de .ma parole ; manifestez votre gloire à ceux qui m'écoutent, afin que, éclairés par votre grâce plus que par mes discours, ils puissent chanter avec l'Église : — « 0 Dieu 1 Père sans naissance, Fils unique du Père, Esprit consolateur, sainte et unique Trinité, de toute la ferveur de notre cœur, de touie la force de notre voix, nous vous confessons, nous vous louons, nous vous bénissons. Gloire à vous ù:uis les siècles des siècles. Amen ! Amen ! Amen * / »

1 Te Deura Patrem ingeniîum, te Filium unigenitura, le Spiritura Sanetum paraclitum, ?anctam et individuani Trinitaiem. loto corde, m nr»- confiteu:ur, latni-imiis atqup bpn.'dicmius : lil'i plnria m ^aecuia. (UtLc Triait, aua. JUuynif. 11 Vesp. ru. ûumtn.)

ONZIÈME CONFÉRENCE

ONZIÈME CONFÉRENCE

Eminentissime Seigneur, Messieurs,

L'enseignement catholique a parlé, et vous l'avez écouté avec une religieuse attention, dont je vous remercie. Voici en résumé ce qu'il nous dit : La vie intime de Dieu est le mystère d'une activité infinie qui fait subsister trois personnes distinctes dans une seule et même nature sans la diviser. Ils sont trois : le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, tous trois Dieu et cependant il n'y a qu'un Dieu. L'unité respecte le nombre, le nombre ne détruit pas l'unité. Le Père sans naissance est le principe de toute la Trinité, plus père en son essence qu'il ne l'est dans la nature créée. Le Fils est aussi réellement fils

que son Père est réellement père, il est image substantielle de la perfection infinie, Verbe parfait, Verbe unique, et cependant premier-né de toute créature parce que, sans appartenir au monde, il en est l'archétype et l'ouvrier. L'Esprit-Saint est le souffle pur et sacré du Père et du Fils, leur amour substantiel et consubstantiel, le don inénarrable qu'ils se font l'un à l'autre et qu'ils destinent aux âmes justes pour consommer ici-bas la vie chrétienne. Le Fils procède du Père, l'Esprit-Saint procède du Père et du Fils, et l'éternité, l'unité, la pureté, la beauté de ces processions sont les plus grandes merveilles qui se puissent concevoir. Vous croyez toutes ces choses, Messieurs, si vous êtes chrétiens ; vous les croyez parce que Dieu les a révélées. Pour incompréhensibles qu'elles soient, elles ne vous révoltent pas ; car la parole de Dieu nous est une sûre garantie de leur vérité. A la rigueur, je pourrais vous laisser sous l'impression de cette parole ; j'aurais fait honneur à l'engagement que j'ai pris d'exposer le dogme catholique. Mais j'ai promis de mettre votre raison en présence du mystère de la vie divine et de lui demander ce

qu'elle en pense. Je viens accomplir aujourd'hui cette promesse.

Si votre raison prétend s'élever par ses propres forces jusqu'à la connaissance du mystère des mystères, je lui répondrai qu'elle se trompe. Si, indignée de ne pouvoir comprendre, elle cherche à détruire au nom de l'évidence la vérité du dogme ou à la défigurer par des interprétations, je lui montrerai son impuissance. Si, consentante à l'humiliation de l'ombre, elle désire profiter de la lumière qui jaillit de la révélation, je l'aiderai de tout mon pouvoir. Eu quelques mots, Messieurs, je veux dans cette conférence vous dire ce que ne peut pas et ce que peut la raison relativement au mystère des processions divines.

Si mon enseignement est encore présent à votre mémoire, vous devez vous rappeler que nous ne possédons aucun principe qui nous permette de connaître Dieu antécédemment à toute connaissance des créatures, aucun principe dont nous puissions conclure à priori qu^

Dieu est, et qu'il est de telle ou telle manière. C'est par ses effets que nous atteignons la cause suprême. Le monde et ses merveilles nous disent avec certitude qu'il existe un merveilleux ouvrier. Cet ouvrier possède éminemment tout le bien qu'il a mis dans son œuvre, c'est évident; mais définir ce bien de manière à ce que notre définition soit adéquate à sa perfection, nous ne le pouvons pas, nous ne le pourrons jamais. Nous dirons que Dieu est au-dessus de tout être, de toute grandeur, de toute beauté, de toute bonté ; qu'il est infiniment intelligent, aimant, puissant et vivant, et puis... qu'est-ce en soi que cet être, cette grandeur, cette beauté, cette bonté, cette intelligence, cet amour, cette puissance, cette vie ? nous n'en savons rien. Si telle est notre ignorance à l'égard de ce que Dieu nous montre de lui-même par des vestiges et des images, que sera-ce donc s'il s'agit du plus profond secret de son être, des opérations intimes qu'il garde en son essence etauxquelb s rien ne ressemble dans la nature?

L'acte créateur a sa raison dans l'unité de l'essence divine, et la toute-puissance, cause prochaine des existences finies, est commune

aux trois personnes de la Trinité. Toutes les perfections que reflète l'œuvre de Dieu sont des perfections absolues qui conviennent au Père, au Fils et à l'Espril-Saint et qui, par conséquent, ne nous donnent point la raison propre de leur distinction personnelle. Nous pouvons donc, dit saint Thomas, nous élever, par la raison naturelle, à la connaissance des choses qui appartiennent à l'unité de l'essence divine et non point à la connaissance des relations intimes et réelles sur lesquelles est fondée la distinction des personnes \ Le Père des créatures nous apparaît dans l'ouvrage de ses mains et la munificence de ses dons; mais ce vrai Père qui engendre un Verbe parfait, image substantielle et vivante de sa substance et de sa vie, personne ne le connaît que son Fils et ceux à qui ce Fils a bien voulu révéler son existence. Nemà novii Patrem nisi Filins et cai voluerit Filins revelurp*. Ce mystère, dit l'Apôtre, est enseigné aux parfaits ; la sagesse de ce siècle,

i Per rntionnii igitur naluralem cognosci po^suni de Dt-o e;i f|ii;e peiiinrnl .cl iinilaiein essenihe, non uiflcm <a i|u;h (HTiiiR-iu ad ilisiiuciiuilL'Ui persunaium. [Sumiii. Theol. i p. quaesl. Si, a. t .)

* Mail»., cap. xi. 27.

même celle des princes de la pensée, ne le peut découvrir tant il est caché 4. Que dis-je ? tes anges eux-mêmes ignoreraient le secret de Dieu s'ils étaient condamnés à ne le chercher que dans leur nature, pourtant si pure et si lumineuse. Secretum Trinitatis nec ulla visibilium, nec invisibilium creaturarum yotuit investi gare natura \

Il y a plus, Messieurs, le mystère des processions divines échappe non-seulement à la force inventive ; mais, même après la révélation, il échappe à la force démonstrative de notre raison ; car, après comme avan* la révélation, les principes évidents nous font défaut pour établir une argumentation d'où ressort la pleine certitude. La formule sacrée du dogme qui éclaire la nature, comme je vous le ferai voir, n'y change pas Tordre <ie la procession des êtres, et n'y introduit aucun vestige apparent et indiscutable de la

1 Sapientiam autfm loquimur inter perfectos : sapientiana vero non hujus saeculi : neque priori pum hujus saeculi, qui destriiuntur : s<-d loquimur Dei sapientiam, quae abscondita

est quam nemo principum hujus saeculi cognovit. (I Cor.,

cap. ir, 6, 7, 8.)

2 Hormisdas papa. Epist. ad Julian. imp., cap. L

LA RAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES. 2 il

vie intime de Dieu. Nous pouvons, à l'aide de la révélation, découvrir des probabilités lumineuses qui consolent notre foi et la soutiennent dans sa lutte contre les improbabilités que lui oppose la raison. C'est tout. La certitude rationnelle nous manque, et, quelque envie que nous ayons d'expliquer les mystères, il faut courber devant celui-là la dictature de notre raison. La Trinité des personnes divines est un secret qu'on ne cherche pas à pénétrer ; mais qu'on adore *. Quiconque s'efforce de le prouver à lamanière des vérités de l'ordre naturel déroge dans la foi, dit l'angélique docteur, car il attente à l'inviolable dignité des choses invisibles qui, par leur nature, surpassent toute conception de la raison humaine ;il livre les mystères divins à la risée de l'incrédulité, peu touchée des faibles arguments que l'on met en œuvre et toute prête à nous accuser de croire sans raison suffisante. C'est sur l'autorité de Dieu qu'il faut appuyer les vérités indémontrables de la

1 Sacramentum hoc magnum est, et qnidem venerandum, non scruiandum. Quomodo pluralilas in uniiate, aul ipsa in pluraliste? Scrutari hoc temerits.8 est; credere pietns est, nossevia et vita ajterna est. (S. Bernard. Lib. V, de Considérât., 0*0. VIII.)

foi ; à ceux qui repoussent cette autorité, nous ne devons qu'une réfutation victorieuse des sophismes dont ils se servent pour nous convaincre d'absurdité '.

Vous me direz que la philosophie n'a poii.t connu cette domination jalouse de l'autorité invoquée par la foi, et que, de son propre vol, elle s'est élevée jusqu'à la connaissance du secret de la vie divine. Platon a parlé de la Trinité dans ses Dialogues et dans ses Lettres. Je vous attendais là, Messieurs; qui ne sait que Platon a parlé de la Trinité? Pour l'honneur de la raison, il y a tels esprits hardis qui n'hésitent pas à dire que le philosophe grec a inventé

i Qui autem probare nititur Trinitatem personarum naturali ralione, fidei dupliciter dérobât. Primo qui«:«iu quantum ad dignilatem ips.us tidci. quae est m su de rehus invisibilihus, quae rationem bumanam excedunt-.. Secundo quantum ad utililatem trahendi alios ad fidem. Cura enim aliquis ad probandam fidem inducit rationes, qua3 non sunl cogentes. cedit in irrisionem infidelium. Creduntenim quod hujusmodi rationihus innitamur, et propier eas credamus Qufe igilur fidei sunt non sunt lentanda probare nisi per auciontaies his qui aucioritates suscipiunt. Apud alios vero suificit defendere non esse impossibile quod praedicat fides. Unde Dionys. dicit cap. u, de divin, nomin : Si aliquis est qui totaliler eloquiis resisiit. lonj?e erit a nostri philosophia. Si autem ad veritatem eloquioruin, scilicet sacorum respicit, hoc et nos canone utimur. (buuau. Tùeoi. I p. quaest. M, a. 1.)

notre mystère et que nous sommes ses plagiaires. Vo^ns cela.

Dans le Philcbe, il est question de Yâme royale et de Y esprit royal, tous deux enfants de celui qu'on appelle la cause universelle. « Rappelons-nous, dit le philosophe, que l'esprit de la cause est de même genre qu'elle *. » Dans le Timée : « Dieu créateur suit un exemplaire qu'il a lui-même produit. » Dans la République : « Le fils du bon est semblable à son père. > Écrivant à Êraste, Platon l'exhorte h jurer par Dieu même, cause de toutes choses et père du chef et du principe. Si vous savez philosopher, ajoule-t-il, vous me comprendrez. Dans sa seconde lettre à Denis de Syracuse, il parle en énigmes : « Voici le vrai, dit-il. Toutes choses sont autour du roi de tout et tout est pour lui. Il est cause de tout ce qui est beau ; les secondes sont autour du second, les troisièmes autour du troisième '. > Enfin Platon

1 Bxvù.tY.vrj tyjyrrj, icartXaÀ* vovv vov; pb* ocirix; rjv

£v/7£v>j; y.y.i toutou v/tàov tov yéjovç.

- $ft*>j£ov ïr\ crou et sccvcypMM wSî yxo *~/}1- nlsi tov

vrôvra» yxTÙict. jrâvr lari, y.y.i nesntou hv/.y. raura,xac i/.ïijo OEtTCOV â~âvTWV T&* Xa/CÔV, Ô«VTJ|50V ci 7rê^t rà Ss-jTeoa, id T/5ÎT0V -£^î T« TjOÎT«.

appelle logos, verbe, la raison éternelle, principe des œuvres extérieures de la divinité.

Je cherche notre dogme dans ces données confuses et je vous avoue qu'il m'est impossible de le trouver. Saint Cyrille a pensé que Platon connaissait le mystère de la Trini té dans sa chaste splendeur; mais qu'il le voila par peur des accusateurs de Socrate *. Un philosophe pythagoricien, Numénius, a appelé Platon le Moïse de l'Attique. Saint Augustin croyait avoir rencontré dans les livres platoniciens de frappantes analogies avec la doctrine chrétienne du Verbe *. Des catholiques enthousiastes se sont efforcés de concilier ensemble le platonisme et l'enseignement de l'Église. Mais, d'autre part, des auteurs graves jugent que cette admiration sans motif est aussi contraire à la vérité des faits que pré-

* Contra Julianum lib. I.

2 Piocurasti mini quosdam Platonicorum libros ex graeca Jingua in laiinum versos. Et ibi legi, non quidem his verbis, sed hoc idem omnino inultis et multiplicibus 6uaderi rationibus quod : In principio ».rat verbum... et viia erat lux hominum, .-le. Sed quia verbum caro factum est non ibi legi... quod anie omnia lempora, et supra oinnia lempora încommutabiliier uianel unigenilus hlius luus coaeternus libi, el quia de pliMiiiudnie ejus accipiunt an i nue ut béalae sint et quia parlibipaliorie rnaneniis in se sajûenliae renovaniur ut sapienles Sun, usiibi. (S. August. Confes. lib. Vil, cap. ix.)

tA RAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES. 215

judiciable à la foi *, et que les sociniens ont rêvé quand ils prétendaient que les premiers pères de l'Église empruntaient au philosophe grec leur doctrine de la Trinité.

Je suis de ce dernier avis, Messieurs. Quelques courtes observations suffiront, je pense, pour vous mettre d'accord avec moi. Notre dogme est précis ; interrogez un enfant, sa bouche naïve vous le définira en ce peu demots : La Trinité est le mystère d'un seul Dieu en trois personnes égales en toutes choses; ces trois personnes s'appellent le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Avez-vous remarqué rien de semblable dans les textes que j'ai cités tout à l'heure ? Platon a raison de dire qu'il s'exprime par énigmes; car sa doctrine a été de tout temps le thème des interprétations les plus diverses, et, dans la dernière école qui se para de son nom, il y eut autant de trinités que de philo- |

1 Ac Jongius sane disputando Plato provectus, ejusque discipuli, specieiu quamdam Trinitatis informarunt : quo eùam Domine nostrorura aliqui supra modum illos admirantur, ac praedicant. Sed profecto majore flagitio, ac dispendio veritatis, quani opéras praetio istud illorum dogma prodiisse mini \ tur ; neque ulla ex alia re gravior cliristianae 6dei noxa, et pénuries importata fuisse. (Petav., Dogm. theolog. tom. II, de Irinii., lib. I, t.)

sophes. Trois idées cousues tant bien que mal ne font pas notre dogme. L'unité d'essence, la distinction et la consubslantialité des personnes, l'ordre et l'éternité des processions ; voilà ce qu'il faudrait trouver dans Platon, voilà ce qui n'y est pas. Platon confesse l'existence d'un Dieu éternel, intelligent, tout-puissant et bon par nature, en face de la matière éternelle et confuse. Ce Dieu possède un Verbe, raison de toutes choses, mais ce Verbe semblable au verbe humain, quoique plus parfait, n'est point un être subsistant; ce qui subsiste, c'est^e plan de l'univers, l'archétype du monde, l'idée exemplaire des qualités, proportions et perfections que Dieu a mises en son ouvrage, mais cette idée ne doit point être confondue avec le logos. Si Dieu est père, c'est parce que le monde est son fils, le dieu engendré, l'image de l'intelligence, clairementdistinctdu verbe et de l'archétype. Enfin une àme universelle est répandue dans tous les êtres. Cette àme est-elle une émanation de Dieu ou un extrait de la matière? On n'en sait rien tant elle est contradicdoirement définie dans le Timée. En récapitulant cette doctrine, on y compte cinq termes ;

Dieu, \elogos, l'archétype, le monde et ['âme du monde, ce qui me paraît excessif pour faire une trinité. Dussions-nous confondre,, comme l'ont fait certains commentateurs, le logos avec l'archétype et supprimer le monde pour ne faire entrer que son âme dans la trinité platonicienne, cette réduction nous donnerait une conception philosophique parfaitement contestable, mais non pas notre mystère : c'est-à-dire un seul Dieu, trois personnes distinctes et consubstantielles, un Père qui engendre un Fils en tout semblable à lui-même, un Esprit qui procède par voie d'égalité du Père et du Fils.

Que Ton voie dans la trinité de Platon, si jamais il a conçu et voulu une trinité, l'ombre ou plutôt la déformation d'un dogme traditionnel, je ne m'y oppose pas. De savants orientalistes ont découvert chez les Égyptiens, les Indiens, les Chinois et les Persans, des traces de ce dogme dans des formules mystérieuses qui, par leur ressemblance entre elles, paraissent manifestement se rattacher à une commune origine. Ces formules viennent-elles de la terre des esprits où florissaient les écoles juives ? Sont -elles l'expression d'une croyance primi-

218 La MAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES.

tive emportée dans la dispersion avec les restes défigurés des révélations de l'Éden * ? J'aban-

* Dans le rituel funéraire des Égyptiens, on trouve l'indication d'une Trinité, trinité fondée sur la croyance panthéistique et qui ne peut être qu'une dégradation de la vérité. Cependant il est à remarquer que Chons, la plus haute manifestation de l'esprit, provenant de l'union d'Ârrimon et de South, est appelé Chons Toth, c'est-à-dire parole. La forme ternaire était encore employée par les Égyptiens pour désigner les manifestations corporelles de Dieu dans les personnes d'Osiris, Isis et Horus. (Voy. Chateaubriand, Études historiques, deuxième discours, tom. II.)

Dans l'Oupnekhai, compilation persanne des Védas, nous lisons : — « Le Verbe du créateur est lui-même le créateur, et

* le grand fils du créateur » — et ailleurs — a Sat (c'est-à-dire

* la vérité) est le nom de Dieu, et Dieu est Trabrat, c'eat-à- « dire trois ne faisant qu'Un. » (Journal asiatique, Paris 1823, tom. III, p. 15-83.)

On voit dans les livres Zends une parole qui vient du premier principe, a Je la prononce continuellement et dans toute « son étendue, dit Ormuzd, et l'abondance se multiplie... c'est a moi qui, par cette parole, augmente le Behescht (le ciel). u C'est en regardant cette parole avec respect, en faisant des « vœux avec cette parole, que tu auras la vie et le bonheur, a Ahriman, maître de la mauvaise loi. Le nom de cette parole u est : Je suis, a (Anquetil du Perron, Mémoire de l'Acad. des Inscrip., tom. LXIX, pag. 176, 177, 192, 193.)

Il est écrit dans le Vendidad (forg. xix, liv. II, p. 375), que les Parïs ou Dev's (démons; seront vaincus par Sosiosh, celui qui est né de la source. M. Abel Rémusat, dans son Mémoire sur la vie et les opinions de Lao-lseu, rapporte ces paroles du célèbre philosophe chinois, a Celui que vous re- «t gardez et que vous ne voyez pas se nomme I ; celui que u vous écoulez et que vous n'entendez pas, se nomme HI; « celui que votre main cherche et qu'elle ne peut saisir se « nomme WEI. Ce sont trois êtres qu'on ne peut comprendre,

* et qui, confondus, n'en font qu'un. Celui qui est au-dessus

LA RAISON ET LEb PROCESSIONS DIVINES. 219

donne la solution de ces questions à la patience des érudits ainsi que l'explication des monu-

• n'est pas plus brillant ; celui qui est au-dessous n'est pas t plus obscur. CVst une chaîne sans interruption qu'on ne peut

• nommer. »

Les caractères employés pour former les mots I-HI-WEI n'ont aucun sens, dit M. A. Rémusat, ce sont les sign sons étrangers à la langue chinoise ; et il ai rive a démontrer que I-HI-WEI ou I-H-V est identiquement le nom de h, nom sacré que les Juifs donnent à Dieu.

Comment expliquer ces formules mystérieuses des Égyptiens, des Persans, des Chinois? Sont-ce les restes défigurés d'une croyance primitive? C'est fort possible; mais il n'est [>as improbable que Lao-tseu ait puisé sa doctrine dans la terre des esprits ; c'est-à-dire, dans la terre sainte. Une tradition constante des lamas, grands et petits, dit le père Hue dans une de ses Lettres sur la Tartarie chinoise (annales de la Propagation de la foi, juillet 1847) indique l'Occident comme la patrie de la vraie doctrine. Ils sont unanimes sur ce point. «« Plus vous avancerez vers l'occident, disent-ils, plus la doc-

• tnne se manifestera pure et lumineuse. Un lama quelconque

• qui a fait un voyage dans ce pays est regardé comme un » homme supérieur, comme un voyant aux yeux duquel ont m été dévoilés tous les mystères des vies passées et futures,

• au sein même de l'éternel sanctuaire et dans la terre des

• esprits. »

Quant aux Grecs, l'origine judaïque de leurs traditions phiosophico-religieuses touchant le d'jgme de la Trinité n'est pas moins probable. Dans mon Introduction au do>;mc catholique (tom. I, appendice ir, n° 4, des écoles prophétiques) j'ai traité des rapports qui ont pu exister entre Ézêchiel et Pythagore, je renvoie le lecteur à ce document. Pythayore lut un des pères de la philosophie grecque, Êxéchiel était un des derniers représentants» peut-être le dernier maître des écoles prophétiques. Or, dans ces écoles on enseignait une doctrine mystérieuse que la peuple grossier ne devait connaître que d'une igur, p^rce qu'ftUe eût pu troubler sa croyance à

-220 LA RAISON ET LES rnUcESSIONS DIVINES.

ments : temples, autels, statues, pyramides où f% l'on a cru reconnaître des symboles et des re- ; présentations de la Trinité. Quelles que soient les conclusions de la paléographie et de l'archéologie sacrées, elles confirmeront, j'en suis sûr, plutôt qu'elles ne l'affaibliront, cette proposition : La Trinité est le dogme surnaturel par excellence, le mystère absolu que la raison ne peut ni découvrir ni démontrer.

l'unité de Dieu. Les écoles rabbiniques ont conservé en partie cette doctrine. Les dominicains José ph Ciantes dans son opuscule contre les Juifs, Raymond Martin dans son Pugin fidci, rapportent une multitude de témoignages de la croyance des écoles rabbiniques au dogme de la Trinité. Je n'en citerai que deux. Dans ie Fardes Rimonim de Cordover, il est dit: « Très sublimes luces, lucem intrinsecam antiquam, lucem clarificalam, lucem claram, tria nomina significare eamdem rem, quia hse très luces sunt in radice omnium radicum : in hoc firmantur omnia arcana fidei. » Mair Gabbai dans son livre Gavodai Achodesch, ch. 3, dit: « Occulta sunt indu sa in numéro ternario et vocantur lux antiqua, lux clarificata, lu* clara. »

De nos jours M. Drach, rabbin converti, a rassemblé un grand nombre de passages du Zohar et du Medrasht m où le dogme de la Trinité est exprimé avec la plus grande précision. On lit dans le Zohar cts paroles : ■ Il est deux et il s'y réunit un, et ils font trois, et quand ils sont trois ils ne sont qu'un. Les deux sont désignés ineffables Jehovah, Jehovah du verset schemagne (De ut cap. vi, 4). Le mot Elvhénou (notre Di<Mi) s'y joint, et c'est le cachet du sceau (Khotura degouschpanka) de Dieu qui est vérité : et ces trois étant joints sont un de l'unité la plus parfaite. »

LA RAl-ON ET LES PROCESSIOHS DIVINES. 22!

A cette première impuissance de la raison il faut immédiatement en opposer une autre qui nous assure l'inviolable possession de la vérité, la voici : La raison ne peut ni détruire au nom de l'évidence1, ni défigurer impunément par des interprétations le dogme de la Trinité.

Passons rapidement, Messieurs, sur les objections qui visent dans leur ensemble tous les mystères de la foi *. Notre orgueil repousse ces mystères parce qu'ils sont incompréhensibles ; mais il oublie que ses dédains se retournent contre lui-même ; car, sous peine de réduire les connaissances humaines à des notions vulgaires qui nous retiennent aux confins de l'animalité,, 30HS peine de nous interdire toute espèce de progrès intellectuel, il est impossible de ne pas soumettre sa raison à l'incompréhensible. On vous l'a dit mille fois, et mille fois vous avez pu vous en rendre compte vous-mêmes, Tin-

1 Ex quo, inquit, evidenter colligitur, quaecumque argumenta contra fidei documenta ponantur, ex principiis naturse per se notis non procedere, unde nec démonstrations vim babent, sed vel sunt rationes probabiles, vel sophisticae ; et sic ad ea solvenda locus relinquitur. (S. Thom. Summ. cont. Cent., lib. I, cap. vu.)

2 Yoy. mon Introduction au dogme catholique, tom. I, quatrième conf. Des erreurs du rationalisme touchant les mystères de la foi.

compréhensible est partout ; il est dans la matière et dans l'esprit, dans les espaces du firmament et dans les profondeurs de notre nature. A chaque instant, après avoir constaté des faits, nous formulons des lois que nous acceptons comme autant de points de départ pour de nouvelles découvertes, sans que nous puissions jamais répondre à cette question : Comment cela se fait-il ? Toute substance se tient sous ses accidents ; comment cela se fait-il ? Une force simple préside au mouvement universel et à ses combinaisons infinies ; comment cela se fait-il ? Les fluides s'attirent par leurs pôles opposés ; comment cela se fait-il ? Les plantes et les animaux vivent et reproduisent leurs semblables quelquefois jusqu'au centuple ; comment cela se fait -il ? Mon àme intelligente anime un corps de chair ; comment cela se fait-il ? Gomment ? Ce mot redoutable nous attend au terme de nos investigations naturelles, pourquoi vouloir le supprimer quand nous sommes en présence de l'être divin et de ses mystères ? Prétend rea-voue que les mystères de la nature diffèrent des mystères de la surnature, en ce que ces derniers échappent à toute expé-

rience, tandis que les premiers sont la conclusion légitime de faits expérimentés. Mais alors de deux choses l'une : ou bien vous exigez de tous ceux qui veulent connaître la nature qu'ils reprennent pour leur propre compte les expériences de leurs devanciers, ce qui est inadmissible; ou bien vous accordez que Ton peut sans offenser la raison croire la science sur parole. Si vous accordez cela, Messieurs, vous avez prononcé votre condamnation, car c'est le propre de la foi de croire la science sur parole, puisque la foi adhère aux vérités que Dieu luimême a révélées. Eh quoi ! il me suffira d'estimer votre science et d'être sûr que vous avez parlé pour accepter, sans imprudence, les mystères de la nature, et vous me refuseriez d'accepter les mystères de l'Être divin si je suis certain que la science suprême a parlé ? D'où vous vient cette audace de faire pencher ainsi la balance du vrai de votre côté ? Vous répondrez à cela que je puis faire moi-même la vérification expérimentale de vos données scientifiques, et que les données de la science divine sont invérifiables. Oui ; mais aussi vous avez pu vous tromper et je puis me tromper moi-même en

expérimentant; au contraire, Dieu ne peut ni se tromper, ni me tromper en révélant, ce qui, vous l'avouerez, compense avantageusement l'impuissance où je suis de vérifier les données de sa science. Arrière donc cette fin générale de non-recevoir que Ton oppose aux mystères : l'incompréhensible. Bien loin que le mystère de la vie divine en reçoive aucune atteinte, il est d'autant plus digne et glorieux que nous sommes plus incapables de le pénétrer.

Pour détruire sûrement notre dogme d'un seul Dieu en trois personnes il faudrait, Messieurs, faire jouer contre lui cette redoutable machine des guerres intellectuelles que l'on appelle le principe de contradiction, et prouver à l'aide de ce principe que la formule par laquelle s'exprime notre foi est une évidente énonciation de l'absurde. — Or, je défie l'esprit le plus subtil, le plus robuste, le plus patient qui soit au monde, de faire cette démonstration, par la bonne raison que nous n'en avons pas les premiers éléments. Les premiers éléments d'une démonstration dans laquelle il s'agit de conclure sur la nature et la personnalité de Dieu seraient, si je ne me trompe,

LA RAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES. 22i

d'une part, la parfaite connaissance de toutes les propriétés de la nature divine, de la fécondité infinie de ses opérations internes, de la détermination précise de sa personnalité ; d'autre part, la parfaite connaissance de tous les rapports possibles de la nature et de la subsistance en général. Personne ne possède ces connaissances, par conséquent personne ne peut se flatter de raisonner juste contre le mystère de la Trinité, nide pouvoir détruire par l'absurde cette formule dogmatique : Il y a en Dieu une seule nature commune à trois personnes distinctes. Cette formule nous paraît étrange parce que nous ne voyons rien d'analogue en nous et autour de nous, parce que les natures créées ne nous montrent qu'une subsistance ; mais les natures créées ne sont pas la mesure adéquate de l'infini, et Dieu n'a pas épuisé dans le monde actuel toutes les possibilités quant aux rapports de la nature et de la subsistance.

Regardez-y de près et vous reconnaîtrez, Messieurs, que nous sommes nous-mêmes une chose étrange, une chose à laquelle nous ne voudrions peut-être pas croire si notre âme vivait séparée de notre corps. Supposez que

nous sommes de pures intelligences et que l'on nous apprenne qu'il y a, sur une planète lointaine, des êtres singuliers dans lesquels la matière et l'esprit sont tellement unis qu'ils ne forment qu'une seule nature, dont tous les actes se rapportent au même moi; des êtres qui peuvent dire, je pense et je mange, j'aime et je digère, je me meurs et je suis immortel ; assurément nous crierions à l'impossible, si nous jugions ces êtres d'après nous-mêmes et nous nous efforcerions de démontrer, en accordant nos données expérimentales avec les principes de la métaphysique, que la matière et l'esprit ont chacun une subsistance propre, que ces subsistances ne peuvent pas se confondre dans un même moi, que l'esprit peut agir sur la matière, mais qu'il ne peut pas être le support de ses actes, que la nature humaine est une chimère, qu'une personnalité mixte, qui parie à la fois comme un aiunial et comme un ange, est «ne monstrueuse absurdité. Cependant, Messieurs, la nature humaine est un fait, la personnalité humaine existe, c'est vous, c'est moi. Nous sommes cet être étrange qui gravite, végète, vit, pense, aime, se décompose ei sub >iste éternelle-

ment. Ce n'est ipasmonstre qu'il faut écrire sur notre front, mais myrtère. Plus mystérieux que nous estTÊtre divin, etsou mystère est notre force contre les vaines tentatives de l'incrédulité.

Elle veut démontrer l'absurdité de notre distinction des personnes divines parce que, dit-elle,, les choses qui sont mêmes avec une autre chose sont mêmes entre elles ; or, le Père, le Fils et l'Esprit -Saint sont mêmes avec la nature divine, donc ils sont mêmes entre eux. J'accorde, Messieurs, que les trois personnes sont mêmes dans ce en quoi elle? conviennent, c'est-à-dire dans la nature divine; mais que cette nature illimitée, infiniment féconde, ne puisse pas être communiquée tout entière et subsister en trois personnes, que distinguent l'opposition de leur origine et de leurs relations, voilà ce qu'il faudrait prouver contre nous ; voilà ce qu'on ne prouve pas, ce qu'on ne prouvera jamais. On aura beau dire que le propre de la personnalité est de rendre une nature incommunicable, je réponds oui, s'il s'agit d'une nature limitée, non, s'il s'agit d'une nature sans limites ; oui encore, s'il s'agit du mode avec lequel la nature divine est

communiquée, non, s'il s'agit de ia communicabilité pure et simple de cette nature. Il est bien certain que la nature divine ne peut pas être communiquée au Fils avec le mode de la paternité, au Saint-Esprit avec le mode de la filiation puisque alors la distinction de personnes deviendrait impossible ; mais chaque mode subsistant, la nature divine est tout entière au Père, tout entière au Fils, tout entière au Saint-Esprit. Gela confond, me dirat-on, toutes les notions philosophiques de la personnalité ; cela ne confond rien, Messieurs ; la personnalité est en Dieu ce qu'elle doit être : natura intell ectu dis in se subsistens, une nature intellectuelle subsistant en soi ; mais il faut, comme le remarque fort bien saint Thomas, ne pas s'obstiner à calquer l'infini sur le fini, et entendre la personnalité dans la nature divine d'une manière plus élevée qu'on ne l'entend dans les natures créées *.

i Persona significat id quod est perrectissimum in iota natura, scilicet subsistens in rationali natura. Unde, cuin oinnc illud quod est peiiectionis, Deo sit attribuendum eoquod ejus esseniia continet in se omnem perfectionem : convenions est ut hoc nomen, persona, de Deo dicaiur. Non lamen eodem modo quo dicitur de creaiuris, sed eycelleniiori modo; sicul et alia non.ina, qua; creaiuris a nobis imnosila Deo ailribuuutur. (Sumin. Theol. I p. quaest. 29, a. 3.)

Cependant l'infini n'échappe pas à la loi mathématique, or, la loi mathématique est manifestement offensée par le mystère de la Trinité. Trois personnes sont Dieu et il n'y a qu'un seul Dieu, ce qui équivaut à dire absolument : Trois égalent un, un égale trois. Quelle énormité ! — L'énormité serait évidente, j'en conviens, si trois et un avaient absolument la même signification, si nous disions trois personnes égalent une seule personne, une nature indivisible égale trois natures; mais tel n'est pas le sens de notre formule dogmatique : Très sunt et hi très unum sunt. Nous disons trois personnes égalent une seule nature, une seule nature égale trois personnes; comme nous disons trois dimensions, la longueur, la largeur, la profondeur, égalent un seul espace et réciproquement. Il est vrai que cette comparaison n'est pas adéquate puisque chacune des personnes divines possède intégralement la même nature ; mais le Père ne pouvant pas être le Fils, le Tère et le Fils ne pouvant pas être le Saint- Esprit, la diversité des relations fait disparaître toute contradiction entre le nombre et F unité selon l'axiome théologique : Diversitas

relatiomim tollit contra dictionem. Au lieu d'être offensée, la loi mathématique nous apparaît appliquée d'une manière éminente et transcendentale, non pas dans Tordre abstrait, mais dans un être réel et vivant.

J'ai prévu, Messieurs, que vous pouviez vous reporter à ce que nous avons dit de la simplicité divine et me demander comment la multiplicité des personnes s'accorde avec cette simplicité, La réponse est facile; elle découle naturellement d'un principe que vous n'avez pas oublié : — La simplicité divine consiste en ce que Dieu est tout ce qu'il a : Deus est hoc quod habet. Il est son immensité, son éternité, son immutabilité, son infinité, son intelligence, sa volonté, sa vie ; il est aussi sa fécondité; il est toutes ses relations; il est donc sa paternité, sa filiation, sa procession. La subsistance des personnes n'est pas une ombre dans la simplicité divine, c'est une lumière qui nous fait mieux voir comment les actes internes d'intelligence et de volonté en Dieu ne donnent lieu à aucune composition et sont Dieu même.

Mais enfin pourquoi la multiplicité des per-

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