Renan
fait mieux que de mépriser. Tirant les conséquences pratiques des mutilations qu'elle fai«
sait subir à la doctrine catholique, elle a, d'une main barbare, détruit quantité de merveilles inspirées par cette doctrine, et s'est bien gardée de les remplacer dans ses temples froids et nus. Mais il en reste encore assez pour témoigner de la puissance du dogme catholique sur le sens esthétique, et pour arrêter, sur la pente de la décadence, l'art aujourd'hui trop appliqué à ce qu'il appelle la reproduction du réel, trop admirateur de la forme pour la forme, et comme envahi par l'abondance de la vie organique ; l'art qui ne devient sensuel que pour déchoir en des œuvres de pure animalité.
Qu'il jette un regard sincère sur les œuvres des religieuses générations qui ont exprimé leur foi par de si éloquentes merveilles ! Peutêtre comprendra-t-il que, pour s'élever dans les plus hautes et plus pures régions de l'idéal, le sens esthétique doit dire Amen au dogme divin qui nous révèle le vrai et unique principe de toute beauté, et le rapproche de nous, dans un ordre supérieur, par les manifestations les
plus émouvantes, et sous les formes les plus capables de nous ravir ; à \ me a à la vigoureuse et féconde influence que ce dogme exerce sur les facultés créatrices de l'âme humaine par la perfection des types qu'il nous montre, et par l'affirmation de la présence réelle, substantielle, personnelle de l'Homme- Dieu au milieu de nous; Amen d'admiration et d'action; Amen!
CENT SIXIÈME CONFÉRENCE
CENT SIXIEME CONFERENCE
e:\1ixe.\tissime seigneub ,
Monseigneur1,
Messieurs,
Le vrai et le beau, contemplés dans la lumière du dogme catholique, ont provoqué Y Amen de l'intelligence, du sens religieux et du sens esthétique. Mais là ne se borne pas l'action de notre divine doctrine, car l'homme n'est pas seulement un adorateur et un contemplateur du vrai et du beau. Il est en lui une
I . Etaient présents : Son Emmenée le cardinal Richard , archevêque de Paris et Mgr Bouvier, évoque de Tarentaise.
faculté dont le propre est de vouloir le bien et de le faire librement. S'adressant à cette.' faculté, pour la diriger et la conduire à sa lin, le dogme catholique doit exercer sur notre vie morale, comme sur notre vie intellectuelle, une souveraine influence. C'est ce que je me propose de démontrer aujourd'hui.
Sans plus de préliminaires, je vous prie d'appliquer votre attention au développement de ces deux propositions.
Premièrement : mieux que toute autre doctrine, le dogme catholique établit les solides fondements de la vie morale;
Secondement : il l'appelle à une perfection transcendante, lui indique les moyens d'atteindre cette perfection, et obtient d'elle, clans les splendeurs surnaturelles de la sainteté, un triomphant Amen.
Vous avez entendu parler, Messieurs, d'une moralcindépendantc, c'est-à-dire d'une morale qui prétend ne pas sortir de la nature humaine et trouver en elle la règle unique et primordiale de nos actions. Elle est diversement comprise.
Pour les uns, ce n'est autre chose que la souveraineté des penchants. Du moment que la nature nous les donne, ils sont sacrés ; nous n'avons point à les réformer, mais à les suivre ; notre droit est de les satisfaire, jusqu'à concurrence des oppositions qu'ils rencontrent, et qui pourraient nous être dommageables. — Je ne m'arrêterai pas à réfuter cette doctrine immonde de la morale libre, dont on pourrait dire ce qu'Averrhoès disait de la religion de Mahomet : « C'est une morale de pourceaux. »
Il est une autre manière d'entendre Tindé-
pcndanco de la morale. Elle consiste à chercher dans le fond môme de notre nature les premiers principes du juste et de l'honnête, en
dehors de toute idée d'un être supérieur à l'homme. Voici les maximes de ceux qui nous la proposent : — « La science des mœurs doit être indépendante de toute autorité divine1. — La morale n'a pas besoin d'une divine sanction2. — La raison humaine, sans aucun égard à Dieu, est l'unique arbitre du bien et du mal ; elle est à elle-même sa loi5. — Là où le droit est quelque chose de sérieux, on n'a besoin d'aucune inspiration, d'aucune sanction d'en haut... Ce qu'il nous faut, c'est un droit raisonnable et humain. Le bien, le vrai, le juste, ont dans leur qualité le principe même de leur sanctification... Si la morale n'a pas en ellemême son fondement, il n'y a pas de nécessité
1. Morum scientiapotest et débet a divina auctoritate declinare (Prop. 57, condamnée par le Syllabus.)
2. Morum leges divina haud egent sanctione. (Ibid., prop. 56.)
3. Humana ratio, nullo prorsus Dei respectu habito, unicus est boni et mali arbiter; sibi ipsi lex. [Ibid., prop. 3.)
intime qu'elle existe; elle est dès lors en proie à l'insondable arbitraire de la religion1. »
Outre son titre d'indépendante, cette morale s'appelle encore civique, positive et concrète. Elleases commandements de justice, de bonté, d'indulgence, de douceur, de reconnaissance, de modestie, de pardon, de bienfaisance, de tempérance, de civisme, de patriotisme, qui tous n'ont pas d'autres sanctions que les vulgaires intérêts de la vie présente*.