‹ Exposition du dogme catholiqueChapitre 23 sur 65 · Cf. Lamenais, De Vart et du beau, chap. iv · texte numérisé non relu

Cf. Lamenais, De Vart et du beau, chap. iv

cette nature humaine toute resplendissante de la divinité qui l'habite! A quelqu'âge de la vie, dans quelque condition de son existence terrestre ou céleste que le Christ nous apparaisse, il ne cesse jamais d'être homme et il est toujours Dieu. Il est Dieu dans sa crèche, Dieu dans son humble condition d'ouvrier, Dieu dans sa carrière d'apôtre, Dieu dans les humiliations et les opprobres de sa passion, Dieu sur la croix où il expire, Dieu dans le tombeau où on le descend ; pareillement il est homme dans son triomphe sur la mort, homme dans son ascension glorieuse à travers le firmament, homme sur le trône où il siège à la droite de son Père, homme dans la dernière apparition en laquelle il viendra juger les vivants et les morts.

Quel travail, Messieurs, pour l'art humain, que de marier ensemble et de fixer dans une seule physionomie tous les puissants attraits de l'Homme-Dieu ! — Artistes, contemplez dans la lumière du dogme catholique ce type unique en sa perfection, et efforcez-vous d'exprimer, sur son front, le rayonnement de la sagesse éternelle qui illumine sa belle et Vaste

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intelligence; dans ses yeux, la pénétration du prophète, l'autorité du Souverai 1 t Maître, la ten«

dresse du plus parfait des amis ; sur ses lèvri la fermeté d'une volonté inébranlable en sefl desseins, la bonté d'une âme humble et douce, la générosité d'un cœur prodigue à tous de bienfaits, de consolations et de pardons; dans ses traits, dans son attitude, dans l'expression de sa personne, la plénitude des vertus et des dons divins : la force du thaumaturge et la charitable compassion du Sauveur, la puissance du roi divin et la faiblesse de l'homme abandonné et persécuté, les douleurs résignées de la victime volontaire et la sereine majesté du prêtre éternel, le vaincu de l'amour et le vainqueur de la mort, l'Homme-Dieu, enfin. — Ah ! l'œuvre est difficile, car, comme l'a fort bien dit Dante, « la forme ne s'accorde pas toujours avec les intentions de l'art, parce que la matière est sourde à répondre. » Angelico de Fiesole a versé plus d'une fois des larmes, Léonard de Vinci a brisé ses pinceaux, de grands artistes se sont sentis envahis par la tristesse chaque fois qu'ils ont essayé de représenter la divine beauté du Christ, et sur

les chefs-d'œuvre que nous admirons aujourd'hui, ils osaient à peine jeter leurs regards découragés.

Mais, Messieurs, dans le rayonnement de la suprême beauté qui ne convient qu'au Fils do Dieu, le dogme catholique offre à notre admiration d'autres types qui, pour être moins parlaits, ont cependant un caractère marqué do sublime transcendance sur tous les types dont peut s'inspirer Fart humain.

C'est une femme, semblable par la nature à toutes les filles de l'homme, mais douée do grâces si extraordinaires et de privilèges si admirables qu'elle efface par sa beauté toutes les beautés de la nature. Jamais aucune souillure n'a flétri ni son corps ni son âme sainte. Elle est pure, de la plus grande pureté qui se puisse concevoir après celle de Dieu. Préparée par une grâce sans exemple, elle unit en sa personne deux honneurs inconciliables : la virginité et la maternité. Contrairement à la loi, l'honneur maternel ne détruit point en elle l'intégrité virginale, et l'intégrité virginale rehausse l'honneur maternel d'un éclat que lui refuse la nature. Elle est mère d'autant plus

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admirable qu'elle est vierge, el vierge d'autant

plus étonnante qu'elle est more. Comment rendre cette merveille, Messieurs ? — Uno vierge qui contemple son fils, une vierge qui presse son fils sur son cœur : la fleur chargée de son fruit sans rien perdre de ses charme- ! Marie est le plus parfait modèle de la candeur, de l'innocence, de la pureté, de la céleste grâce des vierges, et en même temps le plus parfait modèle de la douce majesté, de l'amour. de la tendresse, du dévouement des mères. Admirablement belle dans la chambre virginale où elle prie en attendant l'heure des grands mystères, elle est plus belle encore près du berceau de l'Enfant-Dieu, plus belle au pied de la croix où, debout et le visage baigné de larmes, elle se résigne héroïquement aux maux affreux qu'elle endure, pour prendre part à la rédemption du monde, et enfanter avec son Fils la race des élus; plus belle enfin dans les pompes de son couronnement céleste, dont le pur Angelico de Fiesole nous a laissé un extatique souvenir.

Marie est incontestablement la plus parfaite expression de la beauté du Christ. Toutefois,

cette beauté sollicite encore le sens esthétique dans tous les saints, on qui elle est diffuse selon la mesure des grâces qu'ils reçoivent. Dans tous les états de perfection surnaturelle, depuis l'état initial où ils se montrent courbés sous le faix sacré de la pénitence, jusqu'à l'extase où, enivrés de la lumière de Dieu, ils oublient la terre, s'oubliant eux-mêmes, absorbés, perdus dans les jouissances anticipées de l'éternelle béatitude, les saints ne sont que des modifications vivantes du type môme du Christ. Mais quelle immense variété dans ces modifications, et que de beautés à cultiver pour l'art religieux, avec moins de crainte de rester audessous du modèle!

Je n'ai pas à vous demander, Messieurs, si le génie chrétien a profité des excitations qu'il reçoit de la perfection des types que le dogme catholique propose à notre admiration; les chefs-d'œuvre qu'il a produits remplissent le monde civilisé. Mais je ne crains pas de dire qu'il eût été moins enlevé, moins courageux, moins hardi, et partant moins fécond, s'il n'eût reçu l'impulsion du dogme de la présence réelle, substantielle et personnelle de

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l'IIommc-Dicu parmi nous. En effet, la doctrine catholique nous enseigne que le Clin , sans se refuser aux vœux du ciel qui le rappelait, a voulu perpétuer son séjour en ce monde.

II y est, dans un sacrement adorable où se cache sa divine beauté, mais en l'honneur duquel il ne peut y avoir rien de trop beau. — a Emmanuel! — Emmanuel! — Dieu est avec nous! — s'écrie l'humanité chrétienne. Il n'y peut être qu'anéanti; eh bien, compensons ses anéantissements par des honneurs sans pareils, montrons-lui que nous croyons à sa beauté voilée, en prodiguant autour d'elle toutes les merveilles de l'art. »

Et voilà que la terre s'entr 'ouvre et que, dans ses flancs tourmentés, germent les plus beaux édifices qu'on ait jamais imaginés et construits depuis que l'homme bâtit. Au dehors comme au dedans la pierre s'épanouit, fleurit et s'anime. Au dehors, les tours majestueuses, les flèches élancées symbolisent la foi et les espérances de l'humanité chrétienne; mais à l'intérieur les colonnes, pressées et vigoureuses comme les arbres des forêts, se dressent, lancent et entrecroisent leurs rameaux en voûtes

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élégantes et fières, pour étendre sur l'hôte divin comme un dais protecteur. Les murs, les chapiteaux et les frises se couvrent de feuillages, de fleurs et de mille figures, pour représenter l'hommage de la création au Verbe par qui tout a été fait. Les nefs et les transepts s'allongent en croix, pour honorer le Rédempteur présent au milieu de ceux qu'il a sauvés. Les symboles, les mystères, les souvenirs bibliques des préparations divines, les scènes historiques de l'Evangile, les grands événements do l'histoire chrétienne sortent du métal, du marbre, de la pierre, du bois et do l'ivoire, s'étalent en expressives peintures sur les vastes murailles, flamboient dans les fenêtres et les rosaces, comme pour dire au peuple chrétien : ce Celui que les peuples antiques ont ligure et attendaient, celui que la plus bello des créatures a conçu et enfanté, celui que tu adores dans sa crèche, celui dont tu entends encore la sainte parole sur les lèvres de l'Eglise, celui dont tu pleures les douleurs et à qui tu demandes des pardons, celui qui te tend les bras sur la croix, celui dont la glorieuse résurrection te fait chanter Alléluia I

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il est là, vivant dans le tabernacle, et c'esl pour rendre hommage à sa beauté cachée que l'art religieux a rassemblé dans les temples tant de beautés. »

Demeures superbes, pleines de visions dont le sens esthétique est ravi, et aussi, pleines de bruits mystérieux et sacrés dont il. est profondément ému. Du haut des tours, tombe la voix de la cloche dont les timbres fondus ensemble murmurent, autour d'une note principale, comme une infinité de sons ressemblant aux rumeurs qu'on entendrait sortir de la nature, si l'on pouvait se placer à une hauteur d'où on les percevrait comme un seul bruit. Sous les voûtes, l'orgue retentit, instrument multiple, qu'aucun n'égale en ressources, en étendue, en éclat, en puissance. Une multitude de voix sortent, l'une après l'autre ou toutes ensemble, de son vaste sein : voix mystérieuses du lointain ou des hauteurs, voix profondes des abîmes, voix fermes et tremblantes, voix graves et perlées, voix fortes et tendres, voix solennelles et charmantes : c'est toute la musique du monde soumise à nos lois et empri-

sonnée dans cet orchestre sacré dont on peut dire avec le poète :

« Oui mens divinior atquc os magna sonaturum. ...

Là, il y a toujours une âme divine et une bouche qui va dire de grandes choses. »

De concert avec ces voix empruntées à la nature, l'Eglise fait entendre son chant, musique grave et sévère dont la tonalité, les modulations et le rythme se distinguent de la tonalité, des modulations et du rythme de la musique profane comme les temples des édificesvulgaiîvs. Rien n'y secoue les orageuses passions qui troublent l'âme, mais, fortement et suavement, il émeut en nous le sens divin, et nous aide à adorer, à rendre grâces, à supplier, à exprimer l'enthousiasme de la foi, les langueurs de l'espérance, les élans de l'amour, les saintes douleurs d'un cœur pénitent, la mélancolie des misères humaines, la crainte des sombres mystères de la mort et du jugement. Les maîtres de l'art n'ont pas oublié de lui faire des emprunts pour produire leurs plus grands effets. Sa majestueuse beauté convient à la poésie

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des psaumes et des hymnes que l'Eglise met en la bouche des fidèles: poésie à laquelle les accents humains, chantant les splendeurs ef les grâces de la nature, les passions et les sentiments de l'âme, les grands événements de la vie des peuples, n'ont rien de comparable ; poésie qui touche l'âme plus profondément que l'harmonie des formes et des sons, et la prépare aux impressions sublimes qu'elle doit recevoir de l'éloquence, le grand peintre des mystères divins, le grand chantre des vérités éternelles.

A toutes les beautés dont sont remplis les temples de l'Emmanuel, Dieu avec nous, ajoutez, Messieurs, la beauté des mouvements : cette sorte de chorégraphie sacrée des cérémonies liturgiques, si imposantes et si solennelles; tantôt, faisant évoluer gravement les pontifes, les prêtres et les lévites autour du soleil éternel ; tantôt, entraînant le soleil luimême dans une marche triomphale que règle le chant des hymnes, qu'éclairent mille flambeaux, que parfument les fleurs et l'encens, et qui décrit ses lignes d'aller et de retour à travers une foule d'adorateurs prosternés. Devant

do pareils spectacles les fêtes mondaines ne sont que comédies, et ce n'est plus l'attrait du plaisir, ni le rassasiement d'une vaine curiosité, mais quelque chose de divin qui fait dire à l'âme: — que c'est beau!

Messieurs, on a bientôt dit : « L'esthétique manque à l'évangile, et le gracieux au crucifix. — Le Christianisme est le contempteur et l'ennemi de la beauté. Le chrétien ne tient ni à bien peindre, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il confond l'art, cette grande volupté de l'âme, avec le plaisir vulgaire. Il a substitué à la beauté idéale du corps humain la maigre image d'un supplicié tiraillé à quatro clous1. » Mais ces dédaigneuses paroles n'ont aucune vertu magique qui puisse faire disparaître, tout d'un coup, les innombrables chefsd'œuvre créés par l'art chrétien sous l'impulsion du dogme catholique. On sait où les trouver, ces chefs-d'œuvre, quand il s'agit de relover l'éclat de nos expositions universelles, et, entre toutes les productions du génie humain, ils ne sont pas les moins admirés. L'hérésie a

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