Carême 1872, Radicalisme contre radicalisme
devient indéterminable, parce qu'il échappe à toute règle universelle et constante. Il n'y a rien d'absolu dans l'homme, si on isole sa nature pour la réduire à ses propres ressources, et les manifestations contingentes de la conscience, c'est-à-dire ses vues, ses appréciations, ses jugements sur la moralité des actes humains, peuvent varier à l'infini. Devenu indéterminable, le devoir est inefficace, c'est-àdire incapable de maintenir la vie humaine dans les hautes et saines régions du bien-faire où elle prend sa dignité ; car, contingence pour contingence, l'intérôtet le plaisir seronttoujours
préférés au devoir. En définitive, l'homme, sans autre règle que lui-môme, est tenté de croire que ce qui lui est dû c'est le respect de ce qu'il appelle les fatalités de sa nature; que ce qu'il se doit à lui-môme, c'est d'obéir à ces fatalités et d'éviter avec soin tout ce qui le gène, le fatigue et le blesse. Et ainsi la morale indépendante verse, sinon par son principe môme, au moins par ses conséquences fatales, dans le matérialisme pratique.
En vain, pour empêcher la conscience d'arriver à cette extrémité, pour déterminer le
I iO AMEN DE r.A VIE MORALE.
devoir, le fixer et réclamer en sa faveur Les efforts d'une lutte généreuse, on fera appel de l'homme à l'humanité. Le principe de respectabilité mutuelle qu'on invoque pour servir d'appui à l'indépendance de la morale peut être très diversement interprété et appliqué; et les appétits humains, fatalement substitués à toute autre force motrice et directrice de la volonté, se divisent contre eux-mêmes et se font la guerre. Il est facile de s'en tenir à cette orgueilleuse affirmation : — « la justice est toute dans l'humanité, » — quand les satisfaits, groupés autour d'un maître, à main ferme, peuvent contenir les appétits d'en bas. Mais, lorsque, dans la société partagée en deux camps, vous verrez d'un côté les repus, de l'autre les faméliques; lorsque les uns diront :
— nous voulons conserver, — et les autres :
— nous voulons avoir ; — lorsque vous entendrez crier par ici : — on nous vole, — par là :
— nous revendiquons; — et cela au milieu du carnage et du sang, où sera la justice, si toute justice vient de l'homme? Où sera le devoir, si, en vertu de ce principe, les uns et les autres cherchent à retenir ou à prendre ce qu'ils
croient leur être dû? — Il n'y a pas deux réponses à ces questions. — « La justice est du côté de la force; le devoir est de faire triompher la force. »
Nous avons vu, Messieurs, l'application pratique de ces sauvages exigences; nous la verrons peut-être encore, et dans des conditions plus cruelles et plus sanglantes. Ce sera notre châtiment d'avoir troublé et violenté le sens moral qui faisait dire aux anciens : — « La conscience, loi et juge de nos actions, nous a été donnée par les dieux immortels et personne ne peut nous la ravir1. — Regarder Dieu et se rendre semblable à lui par la pureté et la sainteté de la vie, c'est la perfection de l'homme et le véritable culte qu'il doit à la divinité2. *
Il est vrai que les dieux, qui avaient institué le tribunal de la conscience et lui dictaient des lois, n'étaient pas des modèles des plus hautes vertus, et que l'homme tenté de quelque infamie
I . Conscientiam a diis immortalibus accepimus, qiue a nobis divelli non potest (Cicér.i 2. Platon.
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pouvait se dire : — « Ce que le maître des dieux a fait, pourquoi ne le lerais-je pas1? » La corruption de roiympe explique l'orgueilleuse prétention des stoïciens, premiers apôl rea de la
morale indépendante : — oc L'homme, disaientils, est égal aux dieux en vertu et en bonheur2. L'homme de bien ne diffère des dieux que par l'ancienneté5. La vertu est le souverain bien; tâche de l'obtenir, alors tu seras le compagnon
1 Impendio magisanimus gaudebat mihi,
Deum sese in hominem convertisse, atque in aliénas
[ tegulas Venisseclanculumper impluvium, fucum factum mulieri. At quem Deum ! qui templa cœli summa sonitu concutit. Ego homuncio hoc non fecerim ? Ego illud vero ita feci
[aclubens.
(Terent. Eunuch., act. III, se. vi I.
2. L'homme, selon Chrysippe, n'est pas inférieur aux dieux ; en vertu, et même en bonheur, il ne leur cède pas : Asysi Se Xpuaruntoç ! A-pSTY) ;xy] à::QA£i7:ou£VQv àvOcio-ov. ouozv dbtocd'v £u$ai[xov(aç.
(Plut., De commun., notitiis XXXIII. Paris, Didot, 1850.)
3. Inter bonos viros acDeum amicitia est, conciliante virtute: amicitiamdico? iuio etiamnecessitudo etsimilitudo: quoniam quidem bonus ipse tempore tantum a Deo differt, (Senec. De providentia, cap. i.)
Deus non vincit sapientem felicitate, etiamsi vincit œtate; non est virtus major qure longior. [Id. Epist. LXXIII.)
des dieux et tu pourras te dispenser de Les adorer1. — Le sage a même l'avantage sur le maître des dieux, car il dédaigne les biens temporels que Jupiter ne peut dédaigner, parce qu'ils ne le concernent pas*, » — Mais les hésitations de la conscience et les prétentions de l'orgueil n'ont plus de prétexte ni d'excuse, dès qu'une doctrine divine fait appel au sens moral, et lui montre, dans la perfection d'un Dieu saint, les éternels et immuables fondements du juste et de l'honnête.
Or, vous savez, Messieurs, que le dogme catholique nous enseigne, comme vérité première, l'existence d'un Dieu Créateur et Providence de tous les êtres. L'acte généreux et libre par lequel il produit lui donne sur les fruits de sa paternité tous les droits d'un maître absolu. Il les tient sous sa souveraine dépen-
1. Quid votis opus est? Fac et teipsumfelicem : facics autem, si intellexeris bona esse, quibus admixta est virtus.... Hoc est summum bonum; quod si occupas, incipis deorum esse socius non supplex. [Id. Epist. XXXI.)
î. Sapiens tam ajquo animo omnia apud alios videt contemnitque quam Jupiter. Et hoc se magis suscipit quod Jupiter uti illis non potest, sapiens non vult. (Senec, Epist., LXXIII.)
danco, donne à chacun sa mesure d'être et de perfection, et à tous la règle de leurs actes et de leurs rapports. Cette règle c'est sa loi : loi éternelle, immuable et sainte, ordonnant tout en lui-même avant de descendre aux rivages de la création.
Unité parfaite et nombre parfait, il engendre et produit sans multiplier sa nature. Une loi empêche en lui l'unité de se diviser et le nombre de se confondre ; une loi maintient dans une seule nature trois personnes distinctement subsistantes et donne intégralement la même nature à ces trois personnes ; une loi règle les rapports de cet être unique et de cette famille sacrée. Et dans cet être unique, dans cette famille sacrée, où il y a tout un monde de perfections qui semblent se contrarier, une loi fait demeurer ensemble et se produire, sans heurt et sans trouble, toutes ces perfections, les unissant dans un seul et même acte : une loi éternelle, infinie, immanente, vivante, une loi qu'on ne peut distinguer de Dieu lui-même que par une fiction métaphysique.
Dieu est sa loi, comment ne serait-il pas la loi des êtres qu'il crée, puisqu'ils tiennent de
lui tout ce qui convient à leur nature? — Avant qu'ils soient, il les porte dans son concept éternel. Là ils reçoivent leur règle et leur mesure : cette règle, cette mesure, c'est la loi éternelle, c'est-à-dire, selon saint Thomas, ce la raison même de la divine sagesse dirigeant à l'avance les actions et les mouvements de tout ce qui peut être l. » Le concept divin, type de toutes les existences et règle de leurs mouvements , éclate sous la pression d'un amour infini. Dieu produit l'espace, le temps, l'armée innombrable des créatures, et voilà que des lois savantes en dirigent les harmonieux bataillons. Les astres qui tracent leur route clans le firmament, les atomes dont se composent les corps, les germes qui travaillent silencieusement dans une terre féconde, s'épanouissent et couvrent les montagnes et les plaines d'un manteau de verdure, de fleurs et de fruits, ranimai qui va et vient, s'accouple et se multiplie; tout est, tout se meut, tout vit comme
1. Lex reterna est ratio divime sapientkr sceundum quod est directiva omnium actionum et motionum. [Summ. TIk'oL, I« II* P., qiuL'st. 03, al.)
une note de cette harmonie universelle dont
nous ne connaîtrons bien la marche savante que lorsque nous serons élevés, un jour, audessus du temps et des espaces créés. Enfin, tout est soumis à des lois qui ne sont que des manifestations de la raison divine, et de la loi éternelle.
Et l'on voudrait que l'homme fût soustrait à toute loi divine ! Cela ne peut pas être, Messieurs. Participant mieux que toutes les créatures à la nature de Dieu, l'homme doit, mieux que toutes les créatures, reproduire les mœurs et les perfections de son auteur, et il ne le peut qu'en recevant pour règle de sa vie morale, comme de sa vie intellectuelle, la loi divine d'une manière plus excellente, excellentiori modo : ainsi parle saint Thomas.
Cette manière plus excellente de recevoir la loi divine consiste à la connaître et à l'accomplir librement. Imprimée dans notre âme à l'instant même où nous commençons à vivre, elle s'appelle la raison, ce règle et mesure des actes humains1. » Dans l'ordre intellectuel,
1. Régula et mensura actuum humanorum est ratio. {Summ. Tlieol, Ia IIœ P.. qusest. 90.)
elle nous conduit au vrai; dans l'ordre moral, elle détermine le devoir et reçoit un nom vénérable que vous avez déjà prononcé au dedans de vous-mêmes : la conscience.
La conscience! Voilà, Messieurs, la première loi de Dieu, promulguée par le fait môme de son insertion au livre incorruptible de notre âme S Loi première, elle est la loi universelle : le plus illettré des mortels peut comprendre ce qu'elle dit. — Loi universelle elle est la loi perpétuelle : nous la voyons, nous l'entendons au dedans de nous-mêmes; tous les peuples Font vue et entendue ; « ceux qui n'avaient pas d'autre code divin que ce code intérieur, dit l'Apôtre, faisaient naturellement les œuvres de la loi ; ils étaient leur propre loi2. » Il est donc juste de dire qu'il faut agir selon sa conscience, suivre la dictée de sa conscience, faire comparaître ses actions au tribunal de la conscience. Loi de Dieu inscrite
1. Lex divina promulgatur eo ipso quod Deus cam mentibus hominum inscruit naturalitcr cognoscendam. [Summ. Tlieol, I« II" P., qusest. 90, a. 1, ad 1.)
2; Gentes quœ legem non habent naturalitcr ca qiuc logis sunt faciunt, ipsi sunt sibi lex. (Rom., cap. n, li.)
KiS AMEN DE LA VIE MORALE.
dans l'âme humaine, la conscience a pour fonction de déterminer et de fixer le devoir. Cela nous suffit, disent les rationalistes, qui
ne veulent pas sortir des rivages de la nature. — Soyons des hommes de conscience. — Je ne contredis pas à cette noble maxime, Messieurs. Eh, oui, la conscience suffirait à l'homme naturel, si elle était incorruptible. Mais, ne savez-vous pas qu'elle est entourée d'ennemis acharnés à faire fléchir sa rectitude et à lui ravir l'honneur de sa virginité? Ne savez-vous pas que, sous les coups de ces ennemis, une conscience succombe, et une autre encore ; que, de proche en proche, les défections se multiplient à ce point que Dieu laisse l'homme se livrer à la perversité de ses appétitsl? Ne savez-vous pas que le ciel de la conscience s'est couvert de ténèbres, que les peuples aveuglés ont appelé bien ce qui était mal, mal ce qui était bien, et qu'on a pu dire, dans l'histoire, de l'immense majorité du genre humain : « Corrupti sunt et abominabiles facti
1. Propter quod tradidit illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam. (Rom., cap. i, 24.)
sunt1 : Ils se sont corrompus et sont devenus abominables. »
N'accusez pas la Providence, Messieurs, elle a voulu donner une leçon à notre orgueil, mais elle n'a pas abandonné l'humanité. Le dogme catholique nous apprend que Dieu est venu sauver la loi éternelle imprimée au cœur de r homme. Comme il a parlé pour redresser l'intelligence et la ramener au vrai, il a parlé pour redresser la conscience et la ramener au bien. Et avec quelle solennité!
C'était au désert : le peuple hébreu attendait impatiemment Moïse que le Seigneur avait appelé ; le tonnerre grondait, les éclairs fendaient la nuit sombre, le Sinaï abreuvé de gloire chancelait comme un homme ivre, les échos de la solitude étaient pleins de bruits mystérieux, et la plume ardente des chérubins traçait sur des tables de pierre les commandements de Jéhovah. Ces commandements étaient un tableau où la conscience pouvait se lire tout entière. Adorer Dieu, n'avoir point d'autre maître suprême que lui, l'aimer, res-