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Conférences de Notre-Dame, trente - cinquième conférence

place qui lui convient, et comprend qu'il peu! y avoir au-dessus d'elle des pouvoirs spirituels dont elle ne peut, sans impiété et sans dommage pour son propre prestige, violer les droits sacrés et mépriser les saintes lois. Elle s'applique à imiter la Providence dont elle est le ministre et l'instrument, ayant comme elle le bien pour but de toutes ses actions. Sachant que le Dieu qu'elle représente traite l'homme avec égards, elle veut être, comme lui, pleine de révérence pour toutes les saintes libertés qui concourent à l'enfantement du bien social ; pleine de compassion et de miséricorde pour les faiblesses humaines , mais, aussi, impitoyable pour les corrupteurs de la morale publique, qui est le premier bien public. Elle suit les traces de Dieu sur les chemins de la justice et de la sainteté, afin que, se montrant constamment digne de sa haute origine et de sa mission, elle rende à tous aimable et facile le commandement de la loi : « Honorez le pouvoir : Regem honorificate. »

D'autre part, Messieurs, mieux les membres du corps social voient Dieu dans la tête qui les gouverne, plus profondément ils la respectent.

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Éclairé par la divine doctrine qui grandit son intelligence ot s'impose, ,;i sa foi, le chrétien contemple et respecte, à bravera les apparitions

changeantes des pouvoirs humains, l'immuable

et infinie majesté qui les consacre. Il sait faire la part des infirmités humaines et des fautes que le prestige du rang suprême et les difficultés du gouvernement rendent trop facile- <l quelquefois inévitables. Il s'interdit les révélations indiscrètes qui, en déconsidérant les hommes, déflorent le caractère sacré de l'autorité. Il ne juge que les injustices et les immoralités flagrantes; mais, en cela même, il ne se croit permises ni turbulentes improbations, ni récriminations amères. Il gémit en son coeur, et, s'il se peut, il fait entendre, avec fermeté, quoique sans arrogance, ses représentations et ses conseils.

L'épanouissement naturel, la manifestation pratique de son respect, c'est l'obéissance ; non pas, dit l'Apôtre, l'obéissance servile qui craint la surveillance et le châtiment, et convoite les faveurs humaines, mais l'obéissance de conscience qui veut plaire à Dieu, accomplir sa sainte volonté et consacrer ses services au

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Seigneur et à son ( îhrlst1; l'obéissance prête à tout bien* mais aussi décidée de répondre à tout ce qui offense la religion, la justice, le devoir, la conscience, par ce cri traditionnel du chrétien opprimé : Non possumu* : nous ne pouvons pas.

A l'obéissance s'ajoute la prière3; seule capable d'obtenir au pouvoir les grâces de conseil et de force, sans lesquelles toute prudence s'égare, toute énergie chancelle, tout gouvernement devient impossible ou malheureux.

Ainsi donc, d'un côté, une grandeur deux fois divine; de l'autre, des respects qui parlent de la conscience et s'adressent à Dieu Provi-

1. Subditl estote, non solum propter iram, sed propter conscientiam. (Rom., cap. xm, 5.)

Obedite.... non ad oculum servientes, non quasi hominibus plaçantes, sed ut servi Christi, facientes volunfcatem Deiex animo. (Ephcs., cap. vi, 5, G.)

I. Admone illos principibus et potestatibus subditos esse, dicto obedire, et ad omne opus bonum paratos esse. (I Tim., cap. ni, 1).

3. Obsecro igitur primum omnium ilcri obsecrationes, orationes, postulatinnes, gratiarum actiones.... pro regtbus et omnibus qui in sublimitatc sunt. (I Tim., cap. il, 1.)

clcnce, et au Christ Sauveur et maître des peuples; d'un côté, une autorité tellement

sûre de son prestige qu'elle aspire à servir plutôt qu'à commander; de l'autre, des volontés libres, tellement prêtes et disposées à tout bien qu'elles n'attendent que l'expression d'un désir; d'un côté et de l'autre, tant de vraie3 vertus que le pouvoir peut détendre tous les liens qui compriment les libertés, parce qu'alors les libertés elles-mêmes concourent à la grandeur du pouvoir. Je vous le demande : est-ce que l'ordre, la prospérité, la gloire d'une société ne sont pas plus assurés dans ces conditions que lorsque l'homme, dépouillé de tout prestige, ne laisse voir que ses petitesses et ses passions, et n'a pas d'autre ressource que la ruse et les brutalités de l'arbitraire pour contenir une société habituée au mépris, à la résistance ou aux lâchetés d'une servile soumission ?

Et voilà, Messieurs, comment l'influence du dogme catholique perfectionne la vie du corps social dans les rapports de la tête aux membres, des membres à la tête. Les rapports des

membres entre eux n'échappent pas à cette divine influence.

Les membres du corps social, comme les membres de notre corps physique, n'ayant ni la même destination, ni les mômes fonctions à remplir, ne peuvent avoir, dans la vie sociale, ni les mêmes propriétés, ni le même aspect, ni la même importance, ni la même dignité. De là, des inégalités et parfois des contrastes qui choquent et révoltent l'orgueil humain. Et pourtant, impossible de supprimer ces inégalités et ces contrastes ; ils sont dus à des causes indestructibles, qui persistent comme le monde et se renouvellent comme les générations. Les forces de la nature, le talent, le caractère, le tempérament, les passions, et par-dessus tout la liberté humaine combinée avec les autres énergies de l'âme et mise en présence des influences extérieures, n'est-ce pas assez pour faire qu'il y ait dans une société des grands et des petits, des puissants et des faibles, des glorieux et des obscurs, des riches et des pauvres ?

Ces inégalités et ces contrastes entrent dans l'arrangement des choses, dans Tordre uni-

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vcrscl voulu de Dieu et maintenu par laPrOvidcnce. Prétendre les faire disparaître el tout ramener à l'égalité par une liquidation générale de la fortune, du savoir, rie la vertu et de leurs causes, c'est-à-dire du talent, du caractère, des tempéraments, des passions, de la liberté, des forces morales et physiques, de la nature entière, ce n'est pas le rêve généreux d'une vertu qui tend à la perfection sociale, mais le rêve insensé d'un orgueil qui cherche clans le nivellement le moyen de se grandir et qui, s'il réussissait, ne pourrait aboutir qu'à l'enfantement d'une société uniforme, plate, laide, bête et vile. Nous ne supprimerons pas, Messieurs, les inégalités et les contrastes sociaux, mais il est un moyen de les tempérer, de les rendre supportables, de les faire concourir à l'unité et à la beauté de l'ordre voulu par la Providence ; ce moyen c'est la circulation du respect clans la vie sociale.

Or, je vous l'ai dit, le dogme catholique est par excellence la doctrine du respect. Les vérités et les mystères qu'il impose à notre croyance, en nous faisant connaître la véritable grandeur de l'homme, détournent nos

regards de ses infirmités, de ses faiblesses, de

ses misères, de tout ce qui pourrait le rapetisser en notre estime. L'homme est grand d'une grandeur commune à tous par son origine, sa nature, ses destinées.

Il a le droit d'appeler Dieu son père , et quelle que soit sa condition en ce monde, il peut être certain que, dans l'acte créateur qui lui a donné l'existence, Dieu n'a pas mis moins de sagesse, de puissance et de bonté que pour tous ses semblables.

Issu comme eux d'un même principe divin, il possède avec eux la même nature : un corps pétri d'argile, ayant droit au pain de chaque jour que Dieu lui a promis; une âme simple, intelligente, libre, immortelle, ayant droit au plus excellent de tous les biens de nature : la vérité, dont elle a faim et que Dieu veut lui faire connaître pour son salut.

Égaux par l'origine et la nature, tous les hommes s'acheminent par la même route vers le même but. Ce qui est vertu est vertu en tous, ce qui est vice est vice en tous. La justice divine, maîtresse de toutes les justii justice des tribunaux, justice de l'opinion, n'a

pas deux poids et deux mesures. Si les hommes jugent mal, elle les redresse; si certains cri mes s'élèvent au-dessus des lois, ce scandale ne peut avoir qu'un temps. Force et faiblesse, pourpre et haillons, crimes triomphants et vertus humiliées, tout sera appelé au tribunal d'un juge incorruptible. Il déchirera d'une main ferme et assurée les voiles dont sont enveloppées les consciences humaines, il fera rendre compte à chacun du bien et du mal qui sont en lui, et rétablira la suprême égalité du châtiment et de la récompense : du châtiment dans une peine éternelle, de la récompense dans un éternel bonheur.

Même grandeur d'origine, de nature et de destinée, n'est-ce pas assez, Messieurs, pour rendre tous les hommes respectables ? C'est parce que ces vérités fondamentales ont été oubliées qu'on a vu jadis des légions d'hommes impitoyablement séparés du corps social par l'infranchissable abîme du mépris: — l'esclave privé de son nom et de sa personnalité, condamné aux plus dégradants offices, assimilé par les lois et les tarifs douaniers aux bêtes domestiques, traité comme un animal à figure

d'homme l « incapable de bonheur et de libre arbitre '■ » Le travailleur déclaré homme vil et sordide : car, dit Cicéron, « la vertu n'entre par:: et ne peut pas entrer dans un atelier. Les gains des mercenaires et de tous ceux qui louent leur travail sont indignes d'un homme libre. Le salaire n'est autre chose que le prix de la servitude. Le petit commerce est honteux... Le travail des artisans est ignoble. Rien de libre ne peut tenir boutique... Les ouvriers et les boutiquiers forment la lie de la cité \ » La pauvreté, enfin, considérée comme un vice et comme le plus grand des opprobres* ; le pauvre comme un être malsain dont la société peut et doit se débarrasser par tous les moyens*.

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