Apoc , cap
Dans les extrêmes lointains où l'histoire commence, l'esprit humain s'agite au milieu clés ombres, et, malgré les explications qu'il demande à la nature et aux plus vieilles traditions, il ne parvient pas à se fixer sur des notions certaines. Il suppose, il imagine, il invente; ses hypothèses, ses systèmes, ses récits divers ne nous donnent qu'une histoire décousue et souvent inintelligible de nos commencements . S'agit-il, par exemple, de la genèse du monde où doit apparaître l'humanité? Ceux-ci le font sortir de la matière éternelle, ceux-là d'une émanation de l'infini; et parmi ceux qui y reconnaissent l'effet d'un acte créateur, les uns veulent des milliards de siècles pour expliquer sa complète formation, d'autres se contentent de quelques millions d'années. Quant à la race humaine elle-même, on ne sait trop d'où elle vient : peut-être d'une série d'évolu-
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tions et clc transformations qui l'ont fait passer d'une espèce à une au Ire opèce; peut-être de divers centres de création qui nous expliquent la variété drs types et des langages; peu! -être aussi d'un seul couple dont l'origine se perd dans la nuii des siècles et dont la première condition fui 1,'état sauvage. — Rien de certain.
Mais, si l'esprit humain veut bien suivre du regard les projections lumineuses du dogme catholique, il peut voir, avant tous les temps, l'histoire du monde et de l'humanité dans le plan clc Celui qui doit la commencer et la conduire à sa fin.
Elle esl (ont entière dans l'ineffable mystère que Dieu a conçu et voulu de toute éternité. Du moment qu'il a décrété de donner au monde son Verbe incarné, c'est par lui qu'il fait le monde. Écoutez, sur ce sujet, la belle doctrine de l'apôtre saint Paul. — « Le Verbe, image du Dieu invisible, est, selon les desseins éternels, le premier-né clc toute créature, parce qu'en son incarnation la Sagesse divine voit l'unité de tout. A ce titre, il lui appartient d'être le fondement même de l'univers. Dans
le ciel et sur la terre, les choses visibles cl les invisibles, les principautés et les puissances, tout est établi sur lui. Tout est créé par lui et en lui, tout s'appuie, tout repose sur lui, tout se tient en lui, parce qu'il a plu à Dieu do lui donner toute plénitude : Quia in ipso complacuit omnem plenitudinom inhabitare1. »
Voilà l'alpha, Messieurs ! Il est lui-même la parole vivante et féconde qui fait sortir le monde, non pas cle la matière éternelle, ni des entrailles de la divinité, mais de la nuit du néant. Il en produit d'un seul coup tous les éléments ; il l'ordonne en six jours dont la foi ne détermine pas la durée, mais qu'elle ne nous permet pas d'exagérer à plaisir, enfin, il y prépare une demeure digne de l'humanité dont il doit se revêtir un jour. — Cette humanité, c'est lui-même qui la crée, non pas rucli-
1. Qui est imago Dei invisibilis, primogenitus omnis creaturse : quoniam in ipso condita sunt universa in cœlis et in terra; visibilia et invisibilia, sive throni, sive dominationes, sive principatus, sive potestates : orania per ipsum et in ipso creata sunt. Et ipse est ante omnes et omnia in ipso constant.... Quia in ipso, etc. (Coloss., cap. i, 15-19.)
mcntairc et sauvage, mais belle, innocente, pure, heureuse, à l'image et ressemblance de son auteur, ouverte par l'intelligence aux illuminations de la sagesse divine, maitresse par sa volonté de tous les appétits, remplie de grâce, faisant admirer dans la virginale beauté de son corps le double épanouissement de la vie divine et d'une nature parfaite, investie d'un souverain empire sur les créatures qui subissent le charme de sa présence, de son regard, de sa voix, dédoublée, en quelque sorte, clans un couple ravissant, dont le plus pur et le plus parfait des amours fait l'union, et d'où doivent sortir d'innombrables générations.
C'est dans ce couple, Messieurs, que commence l'histoire humaine. — Eh quoi, cette multitude de races, si différente d'aspect, de physionomie et de langages, dont se compose l'humanité, serait issue de cette unique souche ? Le noir, le rouge, le jaune, le blanc? Le sauvage repoussant qui s'affaisse tout entier vers Tanimal et semble n'avoir que des instincts, et le noble civilisé dont le front s'illumine des clartés de la pensée? L'abrutissement natif et
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l'activité intelligente ? Encore, si tous oea kyj parlaient la même langue! Mais que de langages divers : non pas simples dialectes dont les désinences variées ne peuvent cacher la langue mère qui lésa produits, mais idiomes tellement irréductibles et indépendants qu'ils n'ont évidemment pas pu jaillir de la même source. Et puis, s'il nous a fallu tant de génie, de force, de courage, de patience, pour découvrir les lointaines contrées déjà envahies par le genre humain, comment expliquer cet envahissement par clés races dépourvues des moyens perfectionnés dont nous disposons pour dompter les éléments et vaincre les distances? Ces faits constatés par la science protestent contre le fait divin d'un couple unique, par lequel on prétend commencer l'histoire humaine.
Messieurs, malgré ces protestations, l'enseignement catholique maintient la lumineuse projection du dogme de notre origine sur le couple aclamique, et se contente de dire à l'esprit humain embarrassé cle ses recherches et de ses constatations : — Cherchez mieux. — Et, en cherchant mieux, on découvre que, dans la diversité des types, la nature humaine est par-
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tout semblable à elle-même quanl à sa conformation générale, ses aptitudes et ses tendances ; que les ressemblances fondamentales, qui indiquent si clairement une seule el même induré (Lms l'humanité, doivent peser d'un plus grand poids sur nos jugements que des différences superficielles, infiniment plus nombreuses et plus accusées chez d'autres espèces animales ; que la physionomie et la coloration sont des phénomènes locaux purement accidentels, et à peu près insignifiants pour la détermination de L'espèce. — En cherchant mieux, on découvre que l'étude des langues nous ramène à trois groupes d'idiomes qui semblent indépendants, que les affinités de ces idiomes, examinées avec soin dans des éléments communs appartenant à leur essence, indiquent qu'ils ont dû être originairement réunis en un seul, violemment brisé par quelque catastrophe; qu'il y a, dans L'unité des idées primordiales, la possibilité de traduire l'un par l'autre tous les Langages humains, la faculté que possède tout homme de s'assimiler toutes les langues, des indices certains que la multiplicité des idiomes n'est point un l'ait originel; mais un accident dans
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la vie de l'espèce humaine. — En cherchant mieux, et en tenant compte des modifications qui ont pu se produire dans la topographie du globe, on découvre, dans les attaches des continents, la configuration des archipels, la direction des grands courants marins, les routes qu'ont pu suivre les familles et les races dans leurs lentes migrations à travers les siècles. — En cherchant mieux, on découvre que l'union de l'homme et de la femme, quelle que soit la variété des types, est partout féconde, que cette fécondité est continue, que, par conséquent, l'humanité est une seule espèce, ce à moins que les lois qui régissent l'organisme humain ne soient en contradiction, sur les points importants et véritablement caractéristiques, avec les lois auxquelles obéissent tous les autres organismes vivants1. » Enfin, en cherchant mieux, on s'explique cet ensemble de traditions qui font remonter notre origine à un couple unique, et l'on se convainct que le dogme catholique projette sur les commence-
1. De Quatrefa^es, Histoire naturelle de l'homme, Unité de l'espèce humaine.
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ments de l'histoire humaine un rayon de vérité.
Mais, objectera-t-on , d'après la doctrine catholique, le couple qui commence l'histoire humaine est un couple heureux et parfait. D'où vient que notre misérable race est sujette à tant de maux, à tant d'erreurs, à tant de vices? Si loin que nous remontions dans le cours des siècles, nous y rencontrons la douleur et la mort, l'extravagance et la contradiction, le crime et la barbarie. Affreux mystère, dont il faut conclure que l'aurore fortunée de l'espèce humaine n'est qu'un rêve.
Non, Messieurs, ce n'est pas un rêve. Tout de suite après le dogme de la création libérale et magnifique qui éclaire nos commencements, le dogme de la chute originelle éclaire la suite de notre histoire. L'homme est né heureux et parfait. Ce devait être sa gloire de voir se multiplier en sa postérité son bonheur et sa perfection, mais cette transmission eût été sans honneur, si elle n'eût dépendu que des lois fatales auxquelles sont soumis les êtres sans raison. L'homme devait y mettre toutes ses facultés, entre autres celle qui le rend maître
de ses actions, le libre arbitre. Aussi, Dieu,
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après avoir établi la loi de propagation par c paroles : ce Croissez et multipliez-vous », a-t-il soumis notre premier père, et en sa personne le genre humain tout entier, à l'épreuve d'un commandement dont l'observation devait fixer le cours de ses destinées.
L'homme a transgressé le commandement divin, du môme coup il a perdu son immortalité, son souverain empire sur la nature, la lumière divine qui éclairait sa raison, la grâce de droiture et de fermeté qui le rendait maître de ses appétits, tous les privilèges de l'état de justice. 11 ne pouvait plus transmettre à ses descendants ce qu'il avait perdu ; voilà pourquoi nous les voyons en butte aux trahisons de la nature et de la mort, en proie à l'ignorance et à la corruption. Toutefois, dans la nuit delà souffrance, du mensonge et du crime, ils n'ont pas tout à fait perdu le souvenir du premier état cle l'humanité. « Partout, dit un des plus célèbres représentants cle la philosophie contemporaine, la poésie et la religion placent TEclen au début de l'histoire1. » Partout aussi
1. Cousin, Introduction à l'histoire de la philosophie, VIIe leçon.
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l'on entend les tristes murmures drs vieilles traditions qui pleurent, avec la perte des beaux jours de l'âge d'or, l'invasion de tous les maux sur la terre, et l'on voit les religions imposer aux enfants eux-mômes des rites expiatoires avant qu'Usaient pu être coupables. <r. L'accord sur ce point, dit un de nos grands savants, doit avoir la vérité pour base1. »
Puisque l'humanité est déchue, il n'est pas étonnant qu'il y ait en son histoire l\l^ pages sombres e! qu'elle nous apparaisse malheureuse et criminelle. Mais, pourtant, sa déchéance n'est pas irrémédiable. Dans le rayon révélateur où le dogme catholique nous montre la chute de l'homme, il nous montre aussi le rédempteur. C'est à ce titre que le Verbe de Dieu entre dans notre histoire. Il eût pu nous apparaître aux origines du monde, revêtu de notre nature et prenant la tète de l'humanité pour couronner l'œuvre des six jours. Mais Dieu a pensé et décrété que, dans le plan d'une incarnation réparatrice, son Fils se montrerait plus beau, et (pic Lui ferait mieux entendre