‹ Exposition du système du mondeChapitre 7 sur 68 · VIII · texte numérisé non relu

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donner aux doctrines mathématiques des principes originaux, et d'une étendue immense, comme Descartes, Newton et Leibnitz; ou, comme Newton, de transporter le premier dans les cieux, et d'étendre à tout l'univers la dynamique terrestre de Galilée : mais Laplace était né pour tout perfectionner pour tout approfondir, pour reculer toutes les limites, pour résoudre ce que l'on aurait pu croire insoluble. Il aurait achevé la science du ciel, si cette science pouvait être achevée.

On retrouve ce même caractère dans ses recherches sur l'analyse des probabilités, science toute moderne, immense, dont l'objet souvent méconnu a donné lieu aux interprétations les plus fausses, mais dont les applications embrasseront un jour tout le champ des connaissances humaines, heureux supplément à l'imperfection de notre nature.

Cet art est né d'un seul trait du génie clair et fécond de Pascal; il a été cultivé, dès son origine, par Fermât et Huygens. Un géomètre philosophe, Jacques Bernouilli, en fut le principal fondateur. Une découverte singulièrement heureuse de Stirling, les recherches d'Euler, et surtout une application ingénieuse et importante due à Lagrange, ont perfectionné cette doctrine: elle a été éclairée par les objections même de D'Alembert et par les vues philosophiques de Condorcet : Laplace en a réuni et fixé les principes. Alors elle est devenue une science nouvelle, soumise à une seule méthode analytique, et d'une étendue prodigieuse. Féconde en applications usuelles, elle éclairera un jour d'une vive lumière toutes les branches de la philosophie naturelle. S'il nous est permis d'exprimer ici une opinion personnelle, nous ajouterons que la solution d'une des questions principales, celle que l'illustre auteur a traitée dans le dixième chapitre de son ouvrage, ne nous paraît point exacte; et toutefois considérée dans son ensemble, cet ouvrage est un des monumens les plus précieux de son génie.

Après avoir cité des découvertes aussi éclatantes, il serait inutile d'ajouter que M. Laplace appartenait à toutes les grandes académies de l'Europe.

Je pourrais aussi, je devais peut-être, rappeler les hautes dignités politiques dont il fut revêtu , mais cette énumération n'appartiendrait qu'indirectement à l'objet de ce discours. C'est le grand géomètre dont nous célébrons la mémoire. Nous avons séparé l'immortel auteur lie la Mécanique céleste de tous les faits accidentels qui n'intéressent

ni sa gloire ni son génie. En effet, Messieurs, qu'importe à la postérité, qui aura tant d'autres détails à oublier, d'apprendre ou non que Laplace fut quelques instans ministre d'un grand état. Ce qui importe, ce sont les vérités éternelles qu'il a découvertes, ce sont les lois immuables de la stabilité du monde, et non le rang qu'il occupa quelques années dans le sénat appelé conservateur. Ce qui importe. Messieurs, et plus encore peut-être que ses découvertes, ce sont les exemples qu'il laisse à tous ceux à qui les sciences sont chères; c'est le souvenir de cette persévérance incomparable qui a soutenu, dirigé, couronné tant de glorieux efforts.

J'omettrai donc des circonstances accidentelles, et, pour ainsi dire, fortuites, des particularités qui n'ont aucun rapj ort avec la perfection de ses ouvrages. Mais je dirai que, dans le premier corps de l'état, la mémoire de Laplace fut célébrée par une voix éloquente et amie, que d'importans services rendus aux sciences historiques, aux lettres et à l'état, avaient depuis long-temps illustrée (i).

Je rappellerai surtout cette solennité littéraire qui attira l'attention de la capitale. L'Académie française, réunissant ses suffrages aux acclamations de la patrie, jugea qu'elle acquerrait une gloire nouvelle . en couronnant les triomphes de l'éloquence et de la vertu politique (a).

En même temps, elle choisit, pour répondre au successeur de Laplace, un académicien illustre à plus d'un titre (3), qui réunit, dans la littérature, dans l'histoire, dans l'administration pubhque , tous les genres de supériorités.

Laplace a joui d'un avantage que la fortune n'accorde pas toujours aux grands hommes. Dès sa première jeunesse, il a été dignement apprécié par des amis illustres. Nous avons sous les yeux des lettres encore inédites , qui nous apprennent tout le zèle que mit D'Alembert à l'introduire à l'École militaire de France, et à lui préparer, si cela eût été nécessaire, un meilleur établissement à Berlin. Le président Bochard de Saron fit imprimer ses premiers ouvrages. Tous les témoignages d'amitié qui lui ont été donnés rappellent de grands tra-

• (i) M. le marquis de Pastorel. • '

(2) M. Royer-Collard

(3) M . k comte Daiu.

vaux et de grandes découvertes ; mais rien ne pouvait contribuer davantage aux progrès de toutes les connaissances physiques, que ses relations avec l'illustre Lavoisier, dont le nom, consacré par l'histoire des sciences, est devenu un éternel objet de respects et de douleur.

Ces deux hommes célèbres réunirent leurs efforts. Ils entreprirent et achevèrent des recherches fort étendues pour mesurer l'un des élémens les plus importans de la théorie physique de la chaleur. Ils firent aussi, vers ce même temps, une longue série d'expériences sur les dilatations des substances solides. Les ouvrages de Newton font assez connaître tout le prix que ce grand géomètre attachait à l'étude spéciale des sciences physiques. Laplace est de tous ses successeurs celui qui a fait le plus d'usage de sa méthode expérimentale; il fut presque aussi grand physicien que grand géomètre. Ses recherches sur les réfractions, sur les effets capillaires, les mesures barométriques, les propriétés statiques de l'électricité, la vitesse du son, les actions moléculaires, les propriétés des gaz, attestent que rien, dans l'investigation de la nature , ne pouvait lui être étranger. Il désirait surtout la perfection des instrumens ; il fit construire à ses frais, par un célèbre artiste, un instrument d'astronomie très précieux, et le donna à l'observatoire de France.

Tous les genres de phénomènes lui étaient parfaitement connus. Il était lié par une ancienne amitié avec deux physiciens célèbres, dont les découvertes ont éclairé tous les arts et toutes les théories chimiques. L'histoire unira les noms de BerthoUet et de Chaptal à celui de Laplace. Il se plaisait à les réunir, et leurs entretiens ont toujours eu pour but et pour résultat l'accroissement des connaissances les plus importantes et les plus difficiles à acquérir.

Les jardins de BerthoUet à sa maison d'Arcueil n'étaient point séparés de ceux de Laplace. De grands souvenirs , de grands regrets , ont illustré cette enceinte. C'est là que Laplace recevait des étrangers célèbres, des hommes puissans, dont la science avait reçu ou espérait quelques bienfaits, mais surtout ceux qu'un zèle sincère attachait au sanctuaire des sciences. Les uns commençaient leur carrière, les autres devaient bientôt la finir. Il les entretenait tous avec une extrême politesse. 11 la portait même si loin , qu'il aurait donné lieu de croire à ceux qui ne connaissaient point encore toute l'étenducde son

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génie, qu'il pouvait lui-même retirer quelque fruit de leurs entretiens.

En citant les ouvrages mathématiques de Laplace, nous avons dû surtout faire remarquer la profondeur des recherches et l'importance des découvertes. Ses ouvrages se distinguent encore par un autre caractère que tous les lecteurs ont apprécié. Je veux parler du mérite littéraire de ses compositions. Celle qui porte le litre de Système du monde est remarquable par l'élégante simplicité du discours et la pureté du langage. Il n'y avait point encore d'exemple de ce genre de productions; mais on s'en formerait une idée bien inexacte, si Ton pensait que l'on peut acquérir la connaissance des phénomènes du ciel dans de semblables écrits. La suppression des signes propres à la langue du calcul ne peut pas contribuer à la clarté, et rendre la lecture plus facile. L'ouvrage est une exposition parfaitement légulière des résultats d'un étude approfondie . c'est un résumé ingénieux des découvertes principales. La précision du style, le choix des méthodes, la grandeur du sujet, donnent un intérêt singulier à ce vaste tableau; mais son utilité réelle est de rappeler aux géomètres les théorèmes dont la démonstration leur était déjà connue. C'est, à proprement parler, une table de matières d'un traité mathématique.

Les ouvrages purement historiques de Laplace ont un autre objet.

Tl y présente aux géomètres avec un talent admirable la marche de l'esprit humain dans l'invention des sciences.

Les théories les plus abstraites ont , en effet , une beauté d'expression qui leur est propre : c'est ce que l'on remarque dans plusieurs traités de Descartes, dansquelquespagesdeGalilée, deNewton etde Lagrauge. La nouveauté des vues, l'élévation des pensées, leurs rapports avec les grands objets de la nature attachent et remplissent l'esprit. Il suffit que le style soit pur et d'une noble simplicité : c'est ce genre de httérature que Laplace a choisi; et \\ est certain qu'il s'y est placé dans les premiers rangs. S'il écrit l'histoire des grandes découvertes astronomiques, il devient un modèle d'élégance et de précision. Aucun trait principal ne lui échappe; l'expression n'est jamais ni obscure ni ambitieuse. Tout ce qu'il appelle grand est grand en effet; tout ce qu'il omet ne méritait point d'être cité.

M. Laplace a conservé dans un âge très avancé cette mémoire ex-

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traordinaire qui l'avait fait remarquer dès ses premières années ; don précieux qui n'est pas le génie, mais qui lui sert pour acquérir et pour conserver. Il n'a point cultivé les beaux-arts; mais il les appréciait. Il aimait la musique de l'Italie et les vers de Racine , et il se plaisait souvent à citer de mémoire divers passages de ce grand poète. Les compositions de Raphaël ornaient ses appartemens. On les trouvait à côté des portraits de Descartes, de François Viète, de Newton, de Galilée et d'Euler.

Laplace avait toujours eu l'habitude d'une nourriture 1res légère : il en diminua de plus en plus et excessivement la quantité. Sa vue très délicate exigeait des précautions continuelles; il parvint à la conserver sans aucune altération. Ces soins de lui-même n'ont jamais eu qu'un seul but, celui de réserver tout son temps et toutes ses forces pour les travaux de l'esprit. Il a vécu pour les sciences : les sciences ont rendu sa mémoire éternelle.

Il avait contracté l'habitude d'une excessive contention d'esprit, si luiisible à la santé, si nécessaire aux études profondes; et cependant il n'éprouva quelque affaiblissement sensible que dans ses deux dernières années.

Au commencement de la maladie à laquelle il a succombé, on remarqua avec effroi un instant de délire. Les sciences l'occupaient encore. Il parlait avec une ardeur inaccoutumée du mouvement des astres, et ensuite d'une expériencede physique qu'il disait être capitale, annonçant aux personnes qu'il croyait présentes qu'il irait bientôt entretenir l'Académie de ces questions. Ses forces l'abandonnèrent de plus en plus. Son médecin (i), qui méritait toute sa confiance par des talens supérieurs et par des soins que l'amitié seule peut inspirer, veillait auprès de son lit. M. Bouvard, son collaborateur et son ami, ne l'a pas quitté un seul instant.

Entouré d'une famille chérie , sous les yeux d'une épouse tient la tendresse l'avait aidé à supporter les peines inséparables de la vie, dont I aménité et les grâces lui avait fait connaître le prix du bonheur domestique, il a reçu de M. le marquis de Laplace son fils les témoignages empressés de la piété la plus touchante.

(i) M. Magendie.

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Il se montra pénétré de reconnaissance pour les marques réitérées d'intérêt que lui donnèrent le Roi et Monsieur le Dauphin.

Les personnes qui ont assisté à ses derniers instans lui rappelaient les titres de sa gloire, et ses plus éclatantes découvertes. Il répondit : « Ce que nous connaissons est peu de chose, ce que nous ignorons est immense. » C'est du moins, autant qu'on l'a pu saisir, le sens de ses dernières paroles à peine articulées. Au reste, nous l'avons entendu souvent exprimer cette pensée , et presque dans les mêmes termes. Il s'éteignit sans douleur.

Son heure suprême était arrivée : le génie puissant qui l'avait longtemps animé, se sépara de l'enveloppe mortelle, et retourna vers les cieux.

Le nom de Laplace honore une de nos provinces déjà si féconde en grands hommes, l'ancienne Normandie. Il est né le aS mars 1749 ; il ^ succombé, dans la 78" année de son âge, le 5 mai iSa^, à neuf heures du matin.

Vous rappellerai-je , Messieurs, la sombre tristesse qui se répandit tians ce palais comme un nuage, lorsque la nouvelle fatale vous fut annoncée. C'était le jour et l'heure même de vos séances accoutumées. Chacun de vous gardait un morne silence; chacim ressentait le coup funeste dont les sciences venaient d'être frappées. Tous les regards se portaient sur cette place qu'il avait si long-temps occupée parmi vous. Une seule pensée vous était présente; toute autre méditation était devenue impossible. Vous vous séparâtes par l'effet d'une résolution unanime, et cette seule fois vos travaux habituels furent interrompus.

Il est beau sans doute , il est glorieux il est digne d'une nation puissante de décerner des honneurs èclatans à la mémoire de ses hommes célèbres. Dans la partie de Newton , les chefs de l'état ont voulu que les restes mortels de ce grand homme fussent solennellement déposés parmi les tombes royales. La France et l'Europe ont offert ;( la mémoire de Laplace une expression de leius regrets moins fastueuse sans doute, mais peut-être plus touchante et plus vraie.

11 a reçu un hommage inaccoutumé; il l'a reçu des siens dans le sein d'une compagnie savante qui pouvait seule ajjprécier tout son génie. La voix des sciences éplorccs s'est fait entendre dans tous les lieux du monde où la philosophie a pénétré. Nous avons sous les yeux des

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