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CHAPITRE III

Photographie sur papier. — M. Talbot. — M. Blanquart-Evrard. — Description des procédés de la photographie sur papier. — Photographie sur verre. — Papiers albuminés. — Papiers cirés — Gélatine. — Collodion. — Reproduction des couleurs par le daguerréotype.

Ce n’est pas seulement sur des plaques métalliques que l’on obtient des images par l’action chimique de la lumière, on les

produit encore sur de simples feuilles de papier. Examinons cette nouvelle et importante branche de la photographie.

Lorsqu’un amateur de Lille, M. Blanquart-Èvrard, publia, au commencement de l’année 18^7, la description des procédés de la photographie sur papier, cette communication fut accueillie par les amateurs et les artistes avec un véritable enthousiasme, car elle répondait à un vœu depuis longtemps formé et resté jusque-là à peu près stérile. On devine sans peine les nombreux avantages que présentent les épreuves photographiques obtenues sur papier. Elles n’ont rien de ce miroitage désagréable qu’il est si difficile de bannir complètement dans les épreuves sur métal, et qui a l’inconvénient de rompre toutes les habitudes artistiques; elles présentent l’apparence ordinaire d’un dessin : une bonne épreuve sur papier ressemble à une sépia faite par un habile artiste. L’image n’est pas simplement déposée à la surface comme dans les épreuves sur argent, elle se trouve formée jusqu’à une certaine profondeur dans la substance du papier, ce qui lui assure une durée indéfinie et une résistance complète au frottement ; le trait n’est point renversé comme dans les dessins du daguerréotype, il est au contraire parfaitement correct pour la ligne, c’est-à-dire que l’objet est reproduit dans sa situation absolue au moment de la pose. En outre, un dessin-type une fois obtenu, on peut en tirer un nombre indéfini de copies. Enfin, l’avantage extraordinaire de pouvoir substituer une feuille de papier aux plaques métalliques, d’un prix élevé, d’une détérioration facile, d’un poids considérable, d’un transport incommode ; l’absence de tout ce matériel embarrassant, si bien nommé bagage dagucrrien , qui rend difficiles aux voyageurs les opérations photographiques ; la simplicité du procédé , le bas prix des substances chimiques dont on fait usage, tout se réunit pour assurer à la photographie sur papier une utilité pratique véritablement sans limites.

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11 est doue facile de comprendre l’intérêt avec lequel le monde des savants et des artistes accueillit les premiers résullats de la photographie sur papier. Le nom de M. Blanquart- Evrard, qui n’était, si nous ne nous trompons, qu’un marchand de drap de Lille, conquit rapidement les honneurs de la célébrité. Cependant, il faut le dire, il se passait là un fait étrange, et peut-être sans exemple dans la science. Les pro cédés publiés par M. Blanquart n’étaient, à cela près de quelques modifications utiles dans le manuel opératoire, que la reproduction de la méthode publiée six années auparavant par un riche amateur anglais, M. Talbot. Or, dans son mémoire, M. Blanquart n’avait pas même prononcé le nom du premier inventeur, et cet oubli singulier ne provoqua , au seiii de l’Académie ni ailleurs, aucune réclamation. M. Talbot luimême ne prit pas la peine d’élever la voix pour revendiquer la gloire de l’invention qui lui appartenait. Il se comporta tout à lait en grand seigneur. Il se borna à adresser à quelques amis de Paris deux ou trois de ses dessins photographiques qui faisaient singulièrement pâlir les épreuves de M. Blanquart.

En effet, depuis l’année 1834, alors que l’art photographique était encore à naître, M. Talbot avait essayé de reproduire sur le papier les images de la chambre obscure. Déjà d’ailleurs, et longtemps avant cette époque , d’autres physiciens avaient abordé cette question ; car c’est un fait à remarquer, que les premiers essais de photographie eurent pour objet le dessin sur papier. Niepce, au début de ses travaux, avait dirigé dans ce sens des recherches qu’il fut bientôt forcé d’abandonner. Avant lui, en 1802, Ilumphry Davy s’en était occupé de concert avec AYedgewood. Ces deux savants avaient réussi à obtenir, sur du papier enduit d’azotate d’argent, des reproductions de gravures et d’objets transparents. Ils avaient essayé de fixer également les images de la chambre obscure ; mais la trop faibli* sensibilité lumineuse de l’azotate d’argent leur avait opposé

un obstacle insurmontable. On n’obtenait d’ailleurs de cette manière que des silhouettes ou des images inverses, dans lesquelles les noirs du modèle étaient représentés par des blancs, et vice versa. En outre, l’épreuve obtenue, 'NVedgewood et Davy n’avaient pu réussir à la préserver de l’altération consécutive de la lumière ; abandonnée à la clarté du jour, elle noircissait dans toutes ses parties et ensevelissait le dessin. On ne pouvait donc examiner ces productions éphémères que dans l’obscurité, en s’aidant de la lueur d’une lampe. «La copie d’un dessin, dès qu’elle est obtenue, dit Humphry Davy, doit être conservée dans un lieu obscur. On peut bien l’examiner à l’ombre, mais ce ne doit être que pour peu de temps. Aucun des moyens que nous avons mis en œuvre pour empêcher les

parties incolores de noircir à la lumière n’a pu réussir .

Quant aux images de la chambre obscure, elles se sont trouvées trop faiblement éclairées pour former un dessin avec le nitrate d’argent, même au bout d’un temps assez prolongé. C’était là cependant l’objet principal des expériences. Mais tous les essais ont été inutiles ( l). »

Heureusement M. Talbot n’eut point connaissance des essais de 'NVedgewood et de Davy ; il ignora l’échec que ces grands chimistes avaient éprouvé dans leur tentative; il avoue que devant l’insuccès de tels maîtres, il eût immédiatement abandonné ses recherches comme une poursuite chimérique. Cependant, par un travail de plusieurs années, il parvint à surmonter tous les obstacles. Il résolut complètement la double difficulté de fixer sur le papier les images de la chambre obscure et de les préserver de toute altération consécutive. En 1839, il se disposait à mettre sa découverte au jour, lorsqu’il fut surpris par la publication des travaux de Daguerre. Cependant, quel-

(1) Description d'un procédé pour copier les peintures sur verre et pour faire des silhouettes par faction de la lumière sur le nitrate d' argent ( Journal de l’Institution royale de Londres, 1802, t. I, p. 170).

mOTOGKAPHUi.

«[lies mois après, il lit connaître en Angleterre l'ensemble de sa méthode, et le 7 juin 1841, dans une lettre adressée à M. Biol, et présentée par ce savant à l’ Académie des sciences de Paris, il donna l’analyse de son procédé. Mais l’attention était dirigée d’un autre côté, et l’annonce du physicien anglais ne lit, en France, aucune sensation. Quelques personnes essayèrent d’obtenir des images en suivant les indications fournies par M. Talbot; mais elles ne réussirent qu’imparfaitement , ce qui lit croire que l’inventeur n’avait dit son secret qu’à moitié : la photographie sur papier tomba donc parmi nous dans un complet oubli. Seulement quelques artistes nomades, munis de quelques renseignements plus ou moins précis, parcouraient la province, vendant aux amateurs le secret de cette nouvelle branche des arts photographiques, et dans Paris circulaient un certain nombre d’épreuves très remarquables représentant des modèles inanimés, obtenues par un employé du ministère des finances, Al. Bayard, qui toutefois cachait avec grand soin les procédés dont il faisait usage. C’est dans ces circonstances que M. Blanquart lit paraître son mémoire. Il reproduisait, avec quelques modifications, le procédé de AI. Talbot; seulement, ses descriptions étaient beaucoup plus précises et plus complètes (juc celles du physicien anglais (1).

Tel est l’historique fidèle de la découverte de la photographie sur papier. C’était pour nous un devoir que de bien établir à ce sujet les droits méconnus d’un savant étranger, assez malhett-

I) I.cs changements apportés par M. Blanquart-Evrard au manuel opératoire île M. Talbot consistaient : 1“ à plonger le papier dans les liquides impressionnables, au lieu de déposer les dissolutions sur le papier à l’aide d’un pinceau, comme le faisait M. Talbot; 2'’ à serrer entre deux glaces le papier chimique exposé dans la chambre obscure, au lieu de l’appliquer contre line ardoise. Tout le reste de l’opération : l’emploi de l’iodure d’argent comme agent impressionnable sur le papier positif, et du chlorure d’argent sur le papier négatif, l’action si importante de l'acide gallique pour faire apparaître l’image, l’addition do U. à.

h'2 DÉCOUVERTES -SCIENTIFIQUES,

reux déjà d’avoir été devancé dans sa découverte par Daguerrc, pour que l’on respecte au moins les titres incontestables qui recommandent son nom à la reconnaissance du public.

Avant de faire connaître les procédés pratiques de la photographie sur papier, exposons la théorie générale de l’opération.

Tout le monde sait que les sels d’argent, naturellement incolores, étant exposés à l’action de la lumière solaire ou diffuse, noircissent promptement par suite d’une décomposition chimique provoquée en eux par l’agent lumineux. D’après cela, si l’on place au foyer d’une chambre obscure une feuille de papier imprégnée de la dissolution d’un sel d’argent, l’image formée par l’objectif s’imprimera sur le papier, parce que les parties vivement éclairées noirciront la couche sensible, tandis que les parties obscures, restant sans action, laisseront au papier sa couleur blanche. On obtiendra ainsi une sorte de silhouette dans laquelle les parties éclairées du modèle seront représentées sur l’épreuve par une teinte noire et les ombres par des blancs. C’est ce que l’on nomme une image inverse ou négative , selon l’expression consacrée. Maintenant, si l’on place cette image sur une feuille de papier imprégnée d’un sel d’argent et qu’on expose le tout à l’action directe du soleil, l’épreuve négative laissera passer la lumière à travers les parties transparentes du dessin et lui fermera passage dans les portions opaques. Le rayon solaire, allant ainsi agir sur le papier sensible placé au contact de l’épreuve négative , donnera naissance à une image

l’acide acétique aux liquides photographiques, l’idée capitale de préparer une image négative, et de s’en servir pour obtenir une image directe ; en un mot, tout l’ensemble de l’opération de la photographie sur papier appartient incontestablement au physicien anglais. Pour que le lecteur ne puisse conserver aucun doute sur ce point, nous donnons à la lin du volume (Note V) la description des procédés de M. Talbot présentée par M. Biot, le 7 juin 1841, à l’Académie des sciences de Paris, et (Note VI) le mémoire publié en 1847 par M. Blanquart-Evrard dans les Comptes rendus de la même Académie.

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sur laquelle les clairs et les ombres seront placés dès lors dans leur situation naturelle. On aura donc formé ainsi une image directe ou positive. Tel est le principe général de la photographie sur papier (1).

Le procédé pratique de cette branche nouvelle de l’art photographique se compose, d’après cela, de deux séries distinctes d’opérations : la première ayant pour effet de préparer l’image i morse; la seconde, de former l’épreuve redressée.

On obtient l’épreuve inverse en recevant l’image de la chambre obscure sur un papier enduit d’iodure d’argent mélangé d’une petite quantité d’acide acétique. Comme l’iodure d’argent s’impressionne beaucoup plus promptement à la lumière quand on l’entretient à l’état humide, on place le papier photogénique sur quelques doubles de papier humectés d’eau, et pour lui donner une surface égale et parfaitement unie, ou le presse entre deux glaces. Cependant l’emploi des glaces n’est pas indispensable, et l’on se contente souvent d’appliquer la feuille de papier photogénique humide contre une feuille d’un carton très léger, (pii adhère par son humidité à la vitre d’un châssis. Les choses ainsi disposées, on place ce système au foyer de la chambre noire. Au bout de trente à cinquante secondes, l’effet lumineux est produit; l’iodure d’argent se trouve décomposé dans les parties éclairées, et dans tous les points sur lesquels a porté la lumière l’oxyde d’argent devient libre. Cependant la faible altération chimique (pii vient d’avoir lieu n’est en aucune façon accusée à la surface du papier, (pii n’offre encore aucune trace visible de dessin; mais si on le

(I) Eu appliquant une gravure, une lithographie sur un papier imprégné de chlorure d’argent, et exposant le lent au soleil, on peut reproduire cette gravure, celte lithographie d’une manière très simple et sans appareil optique, ("est une petite opération qui ne manque pas d’intérêt ou qui peut avoir son utilité. On a jugé nécessaire de créer un mot pour la désigner : on l'appelle autophotographie.

hk DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES,

plonge dans une dissolution d’acide gallique, ce composé, formant avec l’oxyde d’argent qui existe à l’état de liberté h la surface du papier, un sel, le gallate d’argent, d’une couleur noir foncé, l’image apparaît subitement. 11 ne reste plus qu’à enlever l’excès du composé d’argent non influencé, afin de préserver le dessin de l’action ultérieure de la lumière. On y parvient en lavant l’épreuve avec une dissolution d’hyposulfite de soude ou de sel marin qui dissout immédiatement l’iodure d’argent non altéré.

Pour obtenir l’image positive, on place l’épreuve négative

obtenue par les moyens qui viennent d’être rapportés, sur un

papier imprégné de chlorure d’argent; on les serre tous les

deux entre deux glaces, l’épreuve négative en dessus, et l’on

expose le tout au soleil ou à la lumière diffuse. La durée de

cette exposition varie depuis une demi-heure jusqu’à quatre ;

heures à la lumière diffuse, et au soleil depuis quinze jusqu’à • • • • il

vingt-cinq minutes. Au reste, comme ou peut suivre de l’œil la

formation du dessin, on est toujours lemaître de s’arrêter quand on juge le trait suffisamment renforcé. Enfin pour fixer l’image, c’est-à-dire pour enlever l’excédant du composé chimique qui, sans celle précaution, continuerait de noircir en présence de la lumière, on place l’épreuve dans une dissolution d’hyposulfite de soude- ou de sel marin qui dissout l’excès de chlorure d’argent non influencé. En prolongeant plus ou moins la durée de son séjour dans le bain d’hyposulfite de soude, on peut communiquer à l’épreuve une couleur qui varie, en parcourant toute l’échelle des tons bruns et dos bistres, jusqu’au violet foncé et au noir intense.

Nous n’avons pas besoin d’ajouter que l’épreuve négative peut servir à donner un très grand nombre d’autres épreuves positives, et qu’une fois obtenu, ce type peut fournir des ; reproductions indéfinies.

En dévoilant au public les procédés de la photographie sur

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/if)

papier avec un désintéressement et une libéralité assez rares parmi ses confrères, M. Blanquart-Évrard rendit aux arts photographiques un immense serv ice. L)e toutes parts on s’empressa de mettre en pratique ces moyens si simples dans leur exécution, si intéressants dans leurs résultats, et la photographie sur papier reçut bientôt une impulsion extraordinaire. Aussi ne fut-il pas difficile de prévoir dès ce moment qu’elle ne tarderait pas à s’enrichir de modifications importantes et à marcher rapidement v ers le degré de perfection qui lui manquait. Obtenus en effet par les procédés décrits en 18ô7 par M. Blanquart- Kvrard, les dessins photographiques étaient encore fort audessous des produits de la plaque daguerrienne. On y cherchait en vain la rigueur, la délicatesse du trait, l’admirable dégradation de teintes qui font le charme des épreuves métalliques. Le motif de cette infériorité était facile à comprendre. La surface plane et polie d’un métal offre, pour l’exécution d’un dessin photographique, des facilités sans pareilles; au contraire, la texture fibreuse du papier, ses aspérités, la communication capillaire qui s’établit entre les diverses parties de sa surface inégalement impressionnées, sont autant d’obstacles qui s’opposent à la rigueur absolue des lignes comme à l’exacte dégradation des lumières et des ombres. Les défauts des images obtenues, par les procédés de AL Talbot ne tenaient donc qu’au papier lui-même. La nature fibreuse du papier, l’inégalité de son grain, l’impureté de sa pâte, son extension variable et irrégulière pendant son immersion dans les différents liquides, telles étaient les causes des difficultés que rencontraient les opérateurs. Le problème du perfectionnement de cette nouvelle branche de la photographie consistait donc à fournir au papier, au lieu de sa surface inégale et rugueuse, une surface homogène et parfaitement plane, imitant en quelque chose le poli si parfait des plaques métalliques. Ce problème capital fut en partie résolu par la découverte de la photographie sur verre. Comme

ce nom de 'photographie sur verre est susceptible d’amener quelque confusion dans l’esprit du lecteur, nous devons préciser avec soin la nature de ce nouveau procédé.

La photographie sur verre n’est, à proprement parler, qu’une modification de la photographie sur papier. Au lieu de former sur le papier l’image négative, on la forme sur une lame de verre ou de glace que l’on a préalablement revêtue d’une couche d’albumine ; le dessin négatif produit sur cette glace sert ensuite à obtenir sur le papier l’image positive.

Les moyens pratiques de la photographie sur verre sont d’une exécution fort simple. Sur la glace qui doit recevoir l’image négative on étend une légère couche d’albumine liquide ou blanc d’œuf, dans laquelle on a dissous un peu d’iodure de potassium. Une fois sèche, cette couche d’albumine forme une surface homogène et d’un poli parfait, éminemment propre à donner aux lignes du dessin un contour arrêté. Ainsi recouverte d’albumine, la lame de verre est imbibée avec le composé d’argent employé dans la photographie sur papier, et l’on exécute sur sa surface toutes les opérations que l’on fait sur le papier quand on veut obtenir une image négative. Celle-ci obtenue, constitue un cliché ou une épreuve négative sur verre qui sert à produire l’image directe. Cette dernière image se forme sur une feuille de papier en se servant des moyens habituels. Le verre ne sert donc qu’à préparer l’image négative; c’est là un point qu’il importe de bien faire remarquer pour éviter certaines confusions que beaucoup de personnes commettent à cet égard.

Les épreuves obtenues par l’intermédiaire de la glace albuminée se reconnaissent aisément à la rigueur extraordinaire , à la correction du dessin, à ses contours admirablement arrêtés : elles peuvent presque rivaliser, sous ce rapport, avec les produits de la plaque (1).

(1) La photographie sur verre a été imaginée par M. ISiepce de Saint-

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kl

Cependant la formation d’un cliché négatif avec une lame de verre recouverte d’albumine était une opération assez délicate. Il fallait que l’albumine fût étendue d’avance sur la glace et séchée lentement par l’évaporation dans un lieu tranquille. En outre, l’enduit albumineux mélangé au sel d’argent avait l’inconvénient de diminuer notablement sa sensibilité à l’action de la lumière; de telle sorte que, pour la rapidité d’impression, la glace albuminée restait bien au-dessous de la plaque daguerriemie. On s’efforcait donc de perfectionner ce procédé nouveau, de manière à rendre son emploi plus facile ou à diminuer le temps nécessaire à l’impression lumineuse, lorsqu’une heureuse inspiration vint répondre, sous ce rapport, à tous les désirs des photographes.

Dans une brochure qui parut en janvier 1851, M. G. le Gray annonçait avoir fait usage, sans beaucoup de succès, du collo- /lion, pour remplacer l’albumine dans la photographie sur verre. Pendant la même année, un photographe de Londres, M. Yrcher, publia une description très complète des procédés et movens qui sont nécessaires pour faire usage du collodionen photographie. Les procédés publiés par IL Archer furent aussitôt mis en pratique, et l’on reconnut promptement toutes les ressources que cette matière nouvelle fournit aux opérations photographiques.

Le collodion est, comme on le verra dans le troisième volume de cet ouvrage, le produit de l'évaporation d’une dissolution de coton-poudre dans l’éther sulfurique alcoolisé. En s’évaporant, cette dissolution laisse un enduit visqueux qui s’obtient en

Victor, neveu de Joseph Niepcc, le premier inventeur de la photographie. Comme nous avons tenu à rassembler dans les notes de ce volume tous les mémoires ou pièces qui ont en photographie un intérêt historique, nous reproduisons (Note MI) les deux mémoires publiés en 1 S 1 7 et ISiS par M. Niepce de Saint-Victor, où se trouve émise pour la première fois l idee de la photographie sur verre.

quelques minutes ; or cette pellicule formée à la surface du verre se prête merveilleusement aux opérations photogéniques. Elle s’imprégne très bien du composé d’argent , et elle s’impressionne au contact des rayons lumineux avec une rapidité étonnante. Le collodion active à un tel point l’impression photogénique que M. Archer et d’autres photographes ont pu reproduire, par son emploi, l’image des corps animés d’un mouvement rapide, tels que les vagues de la mer soulevées par le vent, une voiture emportée sur un chemin , un cheval an trot, un navire à vapeur en marche avec son panache de fumée ; noire et l’écume qui jaillit au choc de ses roues.

On comprend sans peine , dès lors, que le collodion ait été accueilli avec une grande faveur par les photographes. Le portrait, qui ne pouvait s’obtenir qu’à grand’peinc sur la glace albuminée, en raison de la lenteur d’impression de la matière sensible, s’exécute par le collodion avec la plus grande facilité, de sorte que cette matière est aujourd’hui partout la seule en usage pour l’exécution des portraits.

L’emploi des glaces recouvertes d’un enduit de collodion ou d’albumine est donc le moyen le plus parfait que l’on possède ! aujourd’hui pour la production des images sur papier. En même temps qu’elle permet de multiplier à volonté les copies d’un cliché primitif, la photographie sur verre a en outre l’avantage de donner des images d’une finesse presque égale à celle des produits de la plaque daguerrienne ; grâce à ces conditions, elle a presque entièrement détrôné la photographie sur plaque, qui ne compte plus aujourd’hui que de bien rares partisans. Cependant, il ne faut pas s’y méprendre, on ne saurait considérer la photographie sur verre comme un procédé définitif dans cet art. Quels que soient les avantages qu’elle procure , on ne doit la considérer que comme une sorte d’expédient temporaire. La photographie sur verre n’a point résolu, on peut dire, les difficultés de la question de la photographie sur papier, elle n’a fait

que tourner l’obstacle. En raison de leur poids considérable , de leur fragilité et de leur prix, les plaques de verre amènent dans la pratique des embarras de tout genre qu’il serait superflu d’énumérer. Pour le voyageur photographe, ce genre de procédé est à peu près sans valeur, et , d’un autre côté , on ne

(peut guère espérer en tirer parti pour les applications futures de la photographie aux arts industriels. Un cliché qu’une simple distraction peut réduire en mille pièces ne pourra jamais devenir un instrument à l’usage de l’industrie. Il faut ajouter, en se plaçant à un autre point de vue, que l’épreuve sur verre est tellement fine, qu’elle en devient dure et sèche. De plus, elle a généralement le défaut de traduire sans vérité les tons de la nature ; de telle sorte que si elle est irréprochable pour la ligne, elle est loin d’avoir le même mérite pour l’exacte valeur des tons du modèle. La ténuité excessive de la couche de collodion ou d’albumine, ou quelque autre cause dépendant du procédé lui-même, rendent compte de ce résultat.

Ce serait donc s’engager dans une voie fâcheuse que de se préoccuper outre mesure de la photographie sur verre. Cette méthode ne peut, selon nous, être acceptée qu’à titre de moyen transitoire. L’importance future et l’avenir de la photographie

Isont tout entiers dans le cliché négatif obtenu sur le papier. Les moyens, si remarquables dans leurs résultats, que l’on applique aujourd’hui au verre, il faudrait pouvoir les transporter sur le papier. Nous ne mettons pas en doute qu’en entrant dans cette voie de recherches, on n’arrive un jour à obtenir sur le papier des épreuves négatives offrant autant de finesse que les images sur verre et qui l’emporteront de beaucoup sur ces dernières au point de vue de l’effet artistique. Un certain nombre de travaux ont été entrepris depuis deux ans dans cette direction ; énumérons-les rapidement.

M. Blanquart-Évrard a essayé de remplacer la lame de verre par une feuille de papier sur laquelle on étendrait l’albumine; u. ■r>

eu d’autres ternies, il a proposé de supprimer le verre et d’opérer directement sur le papier avec la couche d’albumine. Mais la lenteur extrême avec laquelle s’effectue, dans ce cas, l’impression lumineuse, a fait rejeter l’emploi des papiers albuminés.

Une découverte plus importante est celle dont MM. le Gray et Fabre de Romans se disputent la priorité : c’est l’emploi, pour la préparation des images négatives, de papier imbibé de cire. L’interposition de la cire fait disparaître les inconvénients qui résultent de l’inégalité du grain et de la pâte du papier, et sous le rapport de la pureté des lignes, les dessins sur papier ciré atteignent presque à la perfection des images sur verre. Un autre avantage , cl peut-être le plus sérieux que présente le papier ciré, c’est qu’il peut être employé à sec , et permet ainsi au voyageur qui va relever au loin la vue d’un monument ou d’un paysage, d’exécuter sur les lieux et sans la moindre difficulté les opérations photographiques.

Peut-être néanmoins pourrait-on élever contre l’emploi des papiers cirés le reproche de donner trop de ténuité à la couche impressionnable du sel d’argent, circonstance qui a pour résultat d’enlever au dessin une partie de sa vigueur. En sa qualité de corps gras, la cire est difficilement miscible aux liquides, qu’elle semble, pour ainsi dire, repousser; il résulte de là que la quantité de sel d’argent que peut absorber le papier pénétré de cire est sensiblement moindre que quand on opère avec d’autres substances organiques. Cette circonstance nous paraît expliquer la supériorité que présentent sur la cire les substances organiques miscibles à l’eau, et notamment la gélatine, si habilement mise à profit par l’un de nos photographes les plus distingués, M. Baldus. M. Baldus a fait connaître les procédés qu’il met en usage : la gélatine étendue sur le papier pour la préparation de l’image négative , telle est la base de sa méthode opératoire, qui, à cela près de l’addition de la gélatine,

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n’est autre chose que le procédé primitif de photographie sur papier de M. Talbot. C’est en faisant usage de ce procédé si simple pour la reproduction des monuments et des paysages que M. Baldus produit les œuvres remarquables que tout le inonde a admirées (1).

Ici cependant doit trouver place une remarque générale relative à ces matières organiques que l’on a été conduit à déposer sur le papier, dans le but de modifier sa contexture physique. L’emploi de la cire, de la gélatine et de quelques produits analogues, présente, pour la rigoureuse exécution de l’image photographique, des avantages considérables; mais le mélange de ces corps étrangers avec les sels d’argent que la lumière doit impressionner devient la source d’un inconvénient grave , en ce qu’il diminue notablement la sensibilité de l’agent chimique, de telle sorte que le temps nécessaire pour la production de l’empreinte photographique doit être beaucoup plus long quand on opère avec les papiers recouverts de gélatine ou de cire, que quand on agit avec le papier n’ayant subi aucune préparation. On est ainsi forcé de prolonger beaucoup plus longtemps l’exposition dans la chambre obscure. Aussi l’emploi des papiers recouverts de cire ou de gélatine ne donne-t-il réellement de beaux résultats que pour la reproduction des monuments , du paysage ou de la nature morte. Quant au portrait, qui exige une courte exposition lumineuse, les résultats sont toujours médiocres, et l’on est obligé de recourir au collodion.

Ces observations font comprendre le desideratum capital que laissent aujourd’hui les procédés de la photographie sur papier. Grâce à l’emploi de la gélatine, de la cire et des substances analogues, on peut obtenir des résultats très remarquables, tant sous le rapport de la correction et de la linesse du dessin , que

(I) Nous rapportons à la fin «lu volume (Note VIII) la description technique des procédés de M. Baldus, extraite du mémoire qu’il a publié sur ce sujet.

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pour l’exacte traduction des tons de la nature ; mais ces moyens nécessitent une exposition trop longue dans la chambre obscure. Applicables au monument et à la nature morte, ces moyens ne peuvent réussir dans le portrait et dans la reproduction des scènes animées. Il faut, dans ce dernier cas, recourir à la glace recouverte de collodion ou d’albumine, et l’on se trouve ainsi fâcheusement ramené à cette photographie sur verre, dont il importerait, non de proscrire, mais de bannir les applications, dans l’intérêt bien entendu des arts photographiques. La photographie sur papier se trouve donc aujourd’hui au point où en étaient, en 1841, les procédés du daguerréotype; pour la porter à son dernier degré de perfection, il reste à découvrir des agents accélérateurs qui, en diminuant le temps de l’exposition dans la chambre obscure , permettent d’appliquer dans toutes les circonstances des moyens qui, dans l’état présent des choses, sont forcément limités à un certain nombre de cas, c’est-à-dire permettent d’employer sur une simple feuille de papier, pour la production des clichés négatifs, des substances très rapidement impressionnables à la lumière, comme le collodion, que l’on ne peut aujourd’hui employer que sur la glace.

Nous venons de présenter l’histoire de la photographie, d’exposer ses perfectionnements successifs et d’indiquer son état présent. Est-il nécessaire d’ajouter que, pour clore la série de ces créations remarquables, un dernier pas reste à franchir? Tous nos lecteurs l’ont dit avant nous, car c’est là le problème que l’impatience des gens du monde ne cesse de poser à la sagacité des savants : il reste à reproduire les couleurs. Aux produits déjà si merveilleux de l’appareil de Daguerre, à ces images d’une si admirable délicatesse, d’une fidélité si parfaite, il faut ajouter le charme du coloris ; il faut que le ciel, les eaux, toute la nature inanimée ou vivante, puissent s’imprimer sous nos veux en conservant la richesse, la variété, l’harmonie de

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leurs teintes. L’aetiou de la lumière nous donne aujourd’hui des dessins, il faut que ces dessins deviennent des tableaux. Mais, avant tout, le fait est-il réalisable et la reproduction spontanée des couleurs ne dépassô-t-elle point la limite des moyens dont la science dispose de nos jours?

Si l’on eût, il y a quelques années, adressé cette question à un savant initié aux lois générales de l’optique, il n’eût guère hésité à condamner une telle espérance. « Itien n’autorise, aurait-il dit, rien ne justifie l’espoir de fixer un jour les images de la chambre obscure en conservant leurs teintes naturelles; aucune des notions que nous avons acquises sur les propriétés et les aptitudes de l’agent lumineux ne se trouve liée à un phénomène de cet ordre. On comprend, au point de vue théorique, l’invention de Daguerre et le parti qu’on en a tiré. Il a suffi, pour en venir là, de trouver une substance qui, au contact des rayons lumineux, passât du blanc au noir ou du noir au blanc. Il n’y avait dans cette action rien de très surprenant en (in de compte, rien qui ne fût en harmonie avec les faits que l’optique nous enseigne ; mais de là à l’impression spontanée des couleurs il y a véritablement tout un inonde de difficultés insurmontables. Remarquez, en effet, qu’il s’agit de trouver une substance, une même substance qui, sous la faible action chimique des rayons lumineux, puisse être influencée de telle manière que chaque rayon inégalement coloré provoque en elle une modification chimique particulière, et de plus que cette modification ait pour résultat de donner autant de composés nouveaux reproduisant intégralement la couleur propre au rayon lumineux qui les a frappés. Il v a dans ces deux faits, et surtout dans l’accord de ces deux faits, des conditions tellement en dehors des phénomènes habituels de l’optique, que l’on peut affirmer sans crainte qu’un tel problème est au-dessus de toutes les ressources de l’art. »

Ainsi eût parlé notre physicien, et certes il eût trouvé peu

de contradicteurs. Cependant une observation inattendue est venue changer toute la face de la question. En 1848, 31. Edmond Becquerel a réussi à imprimer sur une plaque d’argent l’image du spectre solaire. On sait ce que les physiciens entendent par spectre solaire. La lumière blanche, la lumière du soleil, résulte de la réunion d’un certain nombre de ravons diversement colorés dont l’impression simultanée sur notre œil produit la sensation du blanc. Si l’on dirige, en effet, un rayon de soleil sur un verre transparent taillé en prisme, les différents rayons composant ce faisceau de lumière sont inégalement réfractés dans l’intérieur du verre; au sortir du prisme, ils se séparent les uns des autres, ils divergent en éventail, et viennent formel-, sur l’écran où on les reçoit, une image oblongue dans laquelle on retrouve isolées toutes les couleurs simples qui composent la lumière blanche; on y voit assez nettement indiqués le rouge, l’orangé, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo et le violet. On donne le nom de spectre solaire à cette bande colorée qui provient de la décomposition de la lumière. C’est là l’image que M. Edmond Becquerel est parvenu à imprimer sur une plaque d’argent préalablement exposée à l’action du chlore. Ce fait démontre que la reproduction photogénée des couleurs est une opération désormais réalisable, car il fait voir qu’il existe des agents chimiques capables de s’impressionner au contact des rayons lumineux, de manière à conserver les teintes des rayons qui les ont frappés.

Il ne faudrait pas cependant s’exagérer la portée de cette expérience. L’observation de 31. Becquerel présente une valeur théorique de premier ordre, mais elle ne fournil encore aucun moyen pratique d’arriver à la reproduction des couleurs. En effet, cette image colorée ne peut être fixée par aucun agent chimique; par conséquent, lorsqu’on l’expose à la clarté du jour, le chlorure d’argent continuant de s’impressionner, la surface entière de la plaque devient noire, et tout s’évanouit;

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.pour l’empêcher de se détruire, il faut la conserver dans une ; obscurité complète. Une autre circonstance défavorable, c’est l’ extrême lenteur avec laquelle s’accomplit l’impression lumii neuse. L’action directe du soleil s’exerçant pendant deux heures ' est indispensable pour obtenir un effet ; aussi les images de la j chambre obscure sont-elles trop faiblement éclairées pour agir 1 ainsi sur la plaque : des journées entières n’y suffiraient pas. 11 i faut mentionner enfin une circonstance plus grave. Les cou- 1 leurs simples, les teintes isolées du spectre sont jusqu’ici les seules que l’on ait pu fixer; les teintes composées, c’est-à-dire j toutes celles qui appartiennent aux objets éclairés par la lumière ordinaire, ne s’impriment jamais sur le chlorure d’argent : les objets blancs, par exemple, au lieu de laisser celte ; couleur sur la plaque, s’y impriment en noir.

Ainsi, le fait découvert par M. Becquerel est loin de justifier toutes les espérances que l’on a pu concevoir à ce sujet. Il démontre seulement, contrairement à tout ce que l’on avait |iensé jusqu’ici, que le problème de la reproduction photogénée des couleurs pourra recevoir un jour quelque solution,

: et «pie les personnes qui s’adonneront à ce genre de recherches ne trouveront plus, comme autrefois, dans les principes de la science, la condamnation anticipée de leurs tentatives. Quelque limitée qu’elle soit dans ses conséquences actuelles, cette observation n’en conserve pas moins son importance. On peut espérer, en effet, que des travaux bien dirigés feront découvrir d’autres agents chimiques jouissant des propriétés du chlorure d’argent et répondant mieux que ce composé aux exigences de l’application pratique.

Déjà M. Niepce de Saint- Victor, se vouant avec persévérance à ces difficiles recherches, a été conduit à quelques résultats intéressants. M. Edmond Becquerel a découvert, avons-nous dit, qu’une lame de plaqué d’argent immergée dans une dissolution de chlore, acquiert la propriété extraordi-

naire de reproduire les couleurs du spectre. Poursuivant l’exa- ; nieu de ce phénomène, M. Niepce de Saint-Victor a reconnu que la coloration du chlorure d’argent en diverses teintes, sous l'influence de la lumière, dépend de la proportion de chlore J qui existe dans les bains où l’on plonge la lame d’argent, de telle manière que l’on peut voir apparaître telle ou telle couleur, selon la quantité de chlore contenue dans le bain. Ainsi, selon M. Niepce, lorsque la quantité de chlore est la plus petite possible, la couleur dominante est le jaune; à mesure que le chlore devient plus abondant, la couleur dominante est tour à tour le vert, le bleu, l’indigo, le violet, le rouge, l’orangé : ces deux dernières couleurs n’apparaissent que lorsque la solution est entièrement saturée de chlore. M. Niepce a encore reconnu que certains chlorures métalliques, et particulièrement le chlorure de cuivre et le deutochlorure de fer, donnent ! beaucoup plus facilement naissance à des images colorées que ! la simple dissolution aqueuse de chlore employée par M. Becquerel. Partant de ces remarques, M. Niepce de Saint-Victor a pu reproduire sur une plaque chlorurée certaines couleurs * naturelles. Pour obtenir telle ou telle couleur, le jaune pari] exemple, M. Niepce prend une dissolution de chlorure de fer ou de chlorure de cuivre, contenant à peu près la quantité de chlore nécessaire pour faire apparaître la teinte jaune dans le spectre solaire; pour donner naissance, sur une même plaque, à toutes les couleurs à la fois, il se sert d’une dissolution de chlorure contenant à peu près la quantité de chlore qui correspond aux rayons jaunes ou verts, c’est-à-dire aux rayons moyens du spectre.

Voici comment opère M. Niepce pour obtenir les repro- i ductions de gravures coloriées qu’il a soumises à l’examen de l’Académie des sciences. Il prépare, avec une quantité ; convenable de chlorure de fer ou de cuivre, une dissolution dans laquelle il immerge, pendant huit à dix minutes, une I

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plaque de cuivre argenté; cette plaque se recouvre de chlorure d’argent par suite de la réaction du chlorure sur le métal. Chauffée légèrement au sortir du bain , à la flamme d’une lampe à esprit-de-vin, elle est propre à recevoir l’image colorée. Si l’on applique, en effet, contre celte lame métallique, une de ces gravures sur buis grossièrement enluminées que le commerce fournit à bas prix, et qu’on expose le tout k l’action directe du soleil, au bout d’un quart d’heure la gravure se trouve reproduite sur le métal avec des teintes colorées qui ne s’éloignent pas trop de celles du modèle.

Le fait découvert par M. Niepce, de la reproduction spontanée de certaines couleurs, offre beaucoup d’intérêt ; cependant il ne faudrait pas vouloir en pousser trop loin les conséquences, ni prétendre qu’il doit bientôt conduire à la reproduction phologénée des couleurs. De graves considérations, empruntées aux principes les mieux établis de la physique, démontreraient sans peine la proposition contraire. Ces considérations nous les reproduirons en peu de mots.

L’image colorée que l’on obtient sur le chlorure d’argent n’est point le résultat final de l’action chimique de la lumière, ce n’est qu’une période, qu’un degré transitoire de cette action ; si l’influence des rayons lumineux continue de s’exercer, les couleurs primitivement obtenues ne tardent pas k disparaître, et la plaque revêt dans toutes ses parties une teinte uniforme. Aussi, pour conserver intacte cette impression colorée, faut-il en quelque sorte la saisir au passage, arrêter k un certain moment l’exposition k la lumière, et conserver ensuite dans un lieu obscur la plaque ainsi modifiée. Si on l’abandonnait plus longtemps k l’action des rayons lumineux, le chlorure d’argent continuerait de s’altérer, et tout disparaîtrait. Pour rendre permanente l’impression colorée, il faudrait donc posséder un moyen de la fixer, comme on fixe l’image ordinaire du daguerréotype sur plaque. Mais ici les difficultés naissent en

foule. En effet, la matière à laquelle on pourrait recourir pour fixer les couleurs formerait, à la surface de la plaque, une i couche qui serait ou translucide, ou opaque. Si la couche était translucide, la lumière, la traversant, irait agir sur l’image, et, ( par son action chimique, détruirait en quelques instants ses couleurs. Si la couche fixante était opaque , elle ne pourrait reproduire les teintes de l’image primitive, qu’à la condition de revêtir, aux différents points de la plaque, des tons correspondants aux parties de l’image photogénée qu’elle recouvrirait. On voit par là à quelle série d’impossibilités on se trouve con- ; duit. Il ne faut point oublier, en effet, que dans les images: obtenues sur plaque par les procédés de Daguerre, rien ne subsiste de la substance primitive qui a reçu l’impression de la lumière; les différents composés dont on a fait usage, l’iodure, le bromure d’argent que la lumière a modifiés, sont remplacés par un dépôt de mercure , de telle manière que les sels d’argent n’ont servi que d’intermédiaire, et qu’en fin de compte et toutes les manipulations terminées, il ne reste plus sur la plaque daguerrienne que du mercure et de l’argent. Ce sont des opérations du même genre qu’il faudrait pouvoir accomplir pour rendre permanentes les images colorées de M. INiepce. Mais rien jusqu’à ce moment n’a donné l’espoir d’atteindre un tel résultat.

Une seconde considération concourt à enlever beaucoup de leur valeur pratique aux faits observés parM. Niepcede Saint- Victor. On démontre en physique que la lumière colorée (pii émane des différents objets est toujours mêlée d’une certaine quantité de lumière blanche. Le rouge le plus vif, le bleu le plus intense émettent , en même temps que les rayons colorés e qui leur sont propres, une quantité notable de lumière blanche. > Par conséquent, toutes les fois que l’on essaiera de reproduire i par le daguerréotype les couleurs naturelles , cette lumière blanche venant se mêler aux rayons colorés qui émanent de

chaque objet, introduira, dans les résultats de l’actioh chimique, des effets complexes et dont il sera impossible de tenir compte par avance. Celle circonstance, si grave, explique ce fait, que jusqu’à ce moment M. Nliepce ait toujours échoué, lorsque, au lieu de reproduire simplement des gravures coloriées par l’action de la lumière solaire, il a essayé de fixer une image prise dans la chambre obscure. Dans ce cas, l’impression, iau lieu d’être revêtue de diverses couleurs, présente une teinte uniforme.

Poursuivies dans leurs dernières conséquences, ces réflexions

! amèneraient à rejeter tout espoir de fixer par un agent photographique l’image colorée des objets extérieurs ; elles conduiraient à regarder pour ainsi dire ce genre de recherches comme la pierre, philosophale de la photographie . Cependant l’habile et persévérant auteur des travaux que nous venons d’analyser Ipourrail ne pas laisser ces objections sans réponse; il pourrait à bon droit nous dire que l’étude chimique de la lumière est féconde en surprises, que la lumière est encore aujourd’hui le moins connu de tous les agents physiques, et que l’on a vu depuis quelques années se succéder, dans les phénomènes de j cet ordre, tant de faits extraordinaires, qu’il se pourrait bien que quelque observation soudaine vint renverser du premier coup tout l’échafaudage de "nos raisonnements théoriques. Cette réplique aurait sa justesse, et nous la laissons subsister comme un encouragement pour M. Niepce à poursuivre l’examen des faits curieux qu’il étudie.

Nous voudrions d’autant moins contribuer à détourner de ses travaux cet ingénieux physicien, qu’il est peu de personnes aussi dignes que lui delà sympathie publique. Le récit des circonstances qui ont amené M. Niepce à s’occuper de recherches scientifiques permettra de juger de l’intérêt que sa situation peut inspirer.

En lHà’2. l’administration de l’armée manifesta l’intention

de changer en couleur aurore la couleur distinctive rose des premiers régiments de dragons : on désirait n’être pas obligé de défaire les uniformes confectionnés. La question des moyens à employer pour remplir cet objet assez délicat, 11e laissait pas d’embarrasser l’administration, lorsqu’on apprit qu’un lieutenant de dragons de la garnison de Montauban s’offrait à remplir cette condition difficile. Le lieutenant fut mandé à Paris par le ministre de la guerre; on soumit à une commission le moyen qu’il proposait, et qui consistait à passer avec une brosse un certain liquide qui opérait la réforme désirée, sans qu’il fût même nécessaire de découdre les fracs. L’exécution de ce procédé expéditif épargna au trésor un déboursé de plus de cent mille francs. Après avoir reçu, avec les compliments de ses chefs, une gratification de cinq cents francs du maréchal Soult, i le lieutenant reprit le chemin de Montauban. Ce lieutenant ; s’appelait Niepce de Saint-Victor; il était neveu de Joseph 1 Niepce, le Christophe Colomb de la photographie.

Pendant son séjour à Paris, 31. Niepce avait pris le goût des manipulations scientifiques. La découverte de son oncle avait jeté sur le nom qu’il portait une gloire impérissable, et comme par une sorte de piété de famille, il se sentait instinctivement poussé dans les voies de la science. Il commença donc à s’occuper de questions dont il n’avait pas eu jusque-là la moindre idée, et s’attacha particulièrement à l’étude des phénomènes daguerriens. Mais une ville de province offre peu de ressources à une personne placée dans la situation où se trouvait 31. Niepce. Convaincu que la capitale lui offrirait plus d’avantages pour continuer ses recherches, il demanda à entrer dans la garde municipale de Paris. Il y fut admis en 18A5 avec le grade de lieutenant, et fut caserné avec sa brigade au faubourg Saint- Martin. C’est alors que 31. Niepce découvrit les curieux phénomènes auxquels donne naissance la vapeur d’iode quand elle se condense sur les corps solides. II démontra, en 1 847, que

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l’inégale absorption de la vapeur d’iode par les différents corps qui la reçoivent se trouve liée à la couleur des corps absorbants , phénomène étonnant, dont l’explication physique soulève beaucoup de difficultés, et qui mériterait d’être étudié d’une manière approfondie. A la suite de ce premier travail , qui commença à attirer sur lui l’attention , M. Niepce imagina la photographie sur verre, découverte qui sera pour lui un titre de gloire durable.

Ces intéressantes recherches, qui apportaient aux progrès de la photographie un si puissant secours, M. Niepce les exécutait dans le plus étrange des laboratoires. Il y avait à la caserne Saint-Martin une salle toujours vide : la salle de police des sous-officiers; c’est là qu’il avait installé son officine. Le lit de camp formait sa table de travail, et sur les étagères qui garnissaient les murs, se trouvaient disposés les appareils, les réactifs et tout le matériel indispensable à ses travaux. C’était un spectacle assez curieux que ce laboratoire installé en pleine caserne; c’était surtout une situation bien digne d’intérêt que celle de cet officier poursuivant avec persévérance des travaux scientifiques malgré les continuelles exigences de sa profession. Nos savants sont plus à l’aise d’ordinaire; ils ont, pour s’adonner à leurs recherches, toute une série de conditions favorables entretenues et préparées de longue main par un budget clairvoyant. Ils ont de vastes laboratoires où tout est calculé pour faciliter leurs travaux; après avoir eu des maîtres pour les initier, ils ont des disciples auxquels ils transmettent avec bonheur les connaissances qu’ils ont acquises; quand le succès a couronné leurs efforts, ils ont le public qui applaudit à leurs découvertes, l’Académie qui les récompense, et au loin la gloire qui leur sourit. M. Niepce était seul; comme il avait été sans maître, il était sans disciples; sa solde de lieutenant formait tout son budget, une salle de police lui servait de laboratoire. Le jour,

dans tout l’attirail du savant , il se livrait à des recherches de

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laboratoire entrecoupées des mille diversions de son état; la nuit, il s’en allait par la ville, le casque en tète et le sabre au côté, veillant en silence à la tranquillité de nos rues, et s’efforçant de chasser de son esprit le souvenir inopportun des travaux de la journée.

En dépit des obstacles d’une position si exceptionnelle, M. Niepce avançait avec bonheur dans la \oie scientifique, et tout faisait espérer qu’une réussite brillante viendrait couronner ses efforts. Mais il avait compté sans la révolution de février. Les révolutions sont impitoyables ; elles n’épargnent pas plus l’asile du savant que le palais des rois. Le 2ô février, l’insurrection triomphante entra dans la caserne du faubourg Saint- Martin; elle commença par la saccager, puis elle y mit le feu. Ce laboratoire élevé avec tant de soins et de sollicitude , les produits, les spécimens précieux de ses travaux, le modeste mobilier du lieutenant, tout périt dans ce désastre irréparable. J’eus occasion de voir M. Niepce après cette triste journée. 11 s’était retiré dans le haut du faubourg Saint Martin, chlS un de ses parents, ecclésiastique : peu de jours auparavant, sur la place de l’ Hôtel-de-Ville , quelques gardes municipaux, reconnus, avaient manqué être victimes de la fureur d’un peuple égaré. Il vivait donc chez son parent, attendant des jours meilleurs; et c’était, je vous l’assure, un spectacle pénible que cet homme de cœur contraint de suspendre à son chevet son épée devenue inutile à la défense des lois, que ce savant réduit à pleurer la perte de son sanctuaire dévasté. Cependant, comme à la fin tout devait reprendre sa place, M. Niepce fut incorporé dans la garde républicaine de Paris, au moment de son organisation. Il y reçut le grade de capitaine. Tant bien que mal, il s’est composé un nouveau laboratoire, et si la curiosité vous portait un jour à entrer dans la caserne de la rue Mouffetard, vous apercevriez au fond de la grande cour des exercices un pavillon à deux étages, bâti au-devant d’un jardin. Dans ce

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pavillou est le logement du capitaine Niepce. La première pièce, aux murs froids et nus, sans autres meubles qu’une table, une fontaine et quelques planches chargées de flacons, forme le laboratoire. Un sabre à brillante poignée suspendu au-dessus de la porte, et quelques gravures coloriées tapissant le mur, traduisent suffisamment la situation et le noble but que s’est imposé le modeste habitant de ce lieu, qui, par sa patience tenace et réfléchie à la poursuite d’une même idée, par les sacrifices qu’il s’impose, parles ressources de son esprit pénétrant, rappelle en certains côtés notre Bernard Palissy.

Nous avons été amené à entrer dans les détails qui précèdent, en considérant combien la conduite de M. Niepce contraste avec celle d’un personnage qui, aux États-Unis, s’est occupé, à l’exemple de notre compatriote, du problème de la reproduction des couleurs. Il est peu de nos lecteurs qui n’aient entendu parler de M. Hill, de New-York, et de sa découverte d’images colorées obtenues au daguerréotype. Tout le bruit que l'on a fait «à propos de cette affaire n’était autre chose que ce qu’on nomme en Angleterre un puff , et en Amérique un attrape penny. Cette mystification qui, hardiment conduite, a valu h son auteur un bénéfice net de deux cent mille francs, \aut la peine d’être racontée.

Les litats-Upis sont sans aucun doute le pays de la terre où les arts photographiques ont aujourd’hui le plus d’adeptes : on y compte environ dix mille photographes (1). De ce nombre

(1) Nous trouvons dans le journal la Lumière les détails suivants concernant l’état présent de la photographie à New-York : « L’héliograplne, dit ce journal, est devenue une véritable passion aux États- Unis. Celte nation de nations, toute pleine de jeunesse, de vigueur, d’ambition, ne veut pas rester en arrière du vieux monde de la civilisation et des arts. Elle aime surtout le nouveau, et elle n’a pas tout à fait tort. Elle est avide d’inventions utiles et de grandes découvertes... Il y a à New-York 71 ateliers uniquement consacrés à l’art photographique, indépendamment des manufactures où se fabriquent et se vendent les

était M. Hill, pasteur retraité à New-York. Le problème de la reproduction des couleurs par les agents photographiques avait séduit l'imagination du révérend; il s’occupa quelque temps avec zèle et conscience de recherches sur ce sujet. Mais comme tant d’autres, notre expérimentateur échoua dans cette entreprise. Seulement xM. Hill, qui paraît connaître le prix du temps, ne voulut pas avoir perdu son année en essais inutiles, et ne pouvant, avec les résultats de son travail, s’élever à la gloire, il résolut de s’en servir pour arriver à la fortune. On va voir comment il y parvint.

Au mois de janvier 1851, un journal spécialement consacré à la photographie, le Photographie art journal, qui paraît à New- York, sous la direction de M. Snelling, annonça que, par de longues et minutieuses recherches, un photographe américain venait de découvrir le moyen tant cherché de reproduire avec leurs couleurs naturelles les images de la chambre obscure : cet heureux inventeur, c’était M. Hill qui affirmait avoir

en sa possession un grand nombre d’épreuves colorées obte-

produits chimiques, les appareils, les plaques, etc. Ces ateliers, en comptant les propriétaires et les personnes qu’ils emploient, renferment 127 opérateurs, plus 11 femmes et 46 enfants. Le montant des loyers payés annuellement par ces artistes est de 25,550 dollars, ou 137,970 francs... Les Américains font d’énormes dépenses pour leurs ateliers. Ce sont de véritables palais dignes d’entrer en comparaison avec les demeures enchantées que les Orientaux prêtent aux héros les mieux doués de leurs contes. Marbres taillés eu colonnes, ou animés sous l’habile ciseau du sculpteur; tentures richement brodées, encadrant des tableaux de prix ; tapis moelleux où le pied repose sans bruit; volières pleines d’oiseaux de toutes les contrées qui chantent derrière un rideau de plantes rares, dont les fleurs parfument l’air en s’épanouissant à la lumière adoucie du soleil : voilà ce que le photographe américain appelle son atelier. Tout y est réuni pour distraire l’àme du visiteur de ses préoccupations pénibles et donner à son visage une expression de calme et de bonheur. Le manufacturier, le médecin, l’avocat, le marchand, l’homme politique même, y oublient le tracas des affaires. Le moyen, après cela, de marchander son portrait à de pareils enchanteurs? »

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nues par le daguerréotype. L’auteur de cet article du journal n’avait pu obtenir encore la faveur d’examiner les épreuves, mais un gentleman honorablement connu dans la vide et dont il citait le nom, les avait tenues entre les mains et se portail garant de la découverte.

Cette annonce ayant produit tout l’effet qu’il en attendait, M. llill expédia à tous les photographes des États-Unis une circulaire dans laquelle il promettait de publier prochainement un ouvrage qui fournirait quelques éclaircissements sur sa découverte. L’auteur ajoutait qu’un exemplaire de ce livre serait envoyé à toutes les personnes qui lui feraient parvenir, avec leur adresse, la somme de cinq dollars (25 francs). Au bas de la circulaire, se trouvait un certificat signé de plusieurs noms, attestant que M. Hiil était un respectable ecclésiastique à (pii toute confiance pouvait être accordée.

Le volume annoncé 11e tarda pas à paraître :il contenait cent pages d’impression, et pouvait a\oir coûté à l’auteur trente centimes l’exemplaire. 11 y a, avons-nous dit, aux Etats-Unis, dix mille photographes ; trois mille au moins achetèrent le livre; M. llill retira donc de sa spéculation environ quatorze mille dollars. Il est bien entendu que l’ouvrage 11e disait pas un mot de la reproduction des couleurs; il 11e renfermait que quelques descriptions banales des procédés ordinaires du daguerréotype.

Peu de temps après, M. llill adressait au Photographie art journal une lettre pour expliquer les motifs qui l’avaient détourné de donner, dans sa brochure, la description de son procédé. Ces raisons étaient sans réplique. Il lui restait à découvrir le moyen de fixer la couleur jaune, et dans l’intérêt de sa découverte, il 11e voulait rien publier avant d’avoir terminé son œuvre. Une maladie avait interrompu ses travaux, mais il allait avant peu les reprendre, et publier une nouvelle brochure où ses procédés seraient fidèlement décrits. Voici d’ailleurs les 11, 0*

principaux: passages de celte lettre qui mérite d’être conservée.

Lettre de M. Hill à M. Snelling.

« Il y a quelques mois, j’annonçai en peu de mots sur la couverture de ma dernière publication relative à la photographie, que j’avais résolu le grand problème de la chromotypie . C’est la seule chose que j’aie encore publiée à ce sujet; mais comme vous avez eu la bonté de parler de ma découverte dans votre estimable journal, et comme je suis assuré par ce que me disent mes amis et par le grand nombre de lettres que je reçois constamment, que la phalange daquerrienne commence à prendre intérêt à cette découverte, je rendrai compte des faits qui y sont relatifs.

» 11 y a environ deux ans, je commençai des expériences dans le but de combler ce grand vide de l’art photographique, mais avec peu de foi dans la réussite. Je pensais que certaines circonstances pourraient naître, certaines juxtapositions s’arranger d’elles - mêmes , par lesquelles une image colorée s’imprimerait, au moyen de la chambre noire, sur une surface sensible préparée i1 à cet effet, et que la vapeur du mercure n’étant pas la seule qui possédât une puissance développante, quelque autre vapeur ou substance pourrait être trouvée qui, en la développant, conserverait les couleurs de ladite image. Je trouvai un grand nombre de substances qui développent les images dans la lumière et dans V ombre. Après des expériences presque innombrables , dans lesquelles je ne produisis rien autre chose que de la lumière et de [ l’ombre (à l’exception d’une fois où j’obtins le rouge d’un vêtement de couleur), j’étais sur le point d’abandonner mes recherches , quand je formai tout à fait inopinément un singulier composé que j’appliquai à mon expérience, et à l’aide duquel j’obtins une magnétique épreuve colorée. Cette peinture est tout à fait égale à celles quej’ai obtenues depuis.

» Le composé dont j’ai parlé plus haut est encore pour moi sans explication, quoique j’aie fait de la chimie l’étude de longues années. Je suis convaincu que c’est une nouvelle substance , ou une combinaison nouvelle de substances, et c’est tout ce que je sais. Il est simple et facile à produire , mais par aucune des lois inscrites dans le grand nombre d’ouvrages de chimie qui me sont familiers. Sans doute pourtant une analyse habile et attentive déterminerait sa nature.

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» Mon procédé ne ressemble en rien à ceux de M. Becquerel et, de sir John Herschel , et il diffère essentiellement de celui de Daguerre. Je dois mon succès à des sources beaucoup plus humbles , comme on va le voir. Tout en est parfaitement simple , et un habile daguerréotypiste le posséderait à fond en un jour. Beaucoup d’artistes éminents m’ont assuré que cette découverte aurait une prééminence complète sur le simple daguerréotype ; aucune épreuve sur la plaque 11e pourrait être mise en comparaison avec ce merveilleux travail des rayons colorés.

» Parmi mes quarante-cinq spécimens, je citerai les suivants :

» 1° Une VUE, Maison rouge, herbe et feuillages verts , troncs et branches d'arbres, vaches de différentes couleurs , vêlements divers étendus sur une corde , ciel bleu. Le bleu pâle et limpide de l’atmosphère qui s’étendait entre la chambre noire et les montagnes éloignées, est répandu délicatement sur la peinture comme par la main d’un grand artiste.

# 2° Scène de soleil couchant , dans laquelle le jeu des couleurs sur les images est rendu avec une vérité et une splendeur que je ne saurais décrire.

» 3° Plusieurs portraits, dans lesquels j’ai obtenu le ton véritable de la peau, le rosé des joues et des lèvres , les yeux bleus on bruns, les cheveux bruns, blonds ou roux, et toutes les couleurs <le la draperie. La soie changeante est rendue avec toute la finesse de ses tons mélangés et toute la richesse de ses couleurs. J’obtiens non-seulement le rouge, le bleu , Vorangé , le violet, etc., mais aussi leurs teintes variées. Je sais que c’est dire beaucoup, car j’ai été à même de voir un grand nombre de belles épreuves de daguerréotype dans les mains d’artistes tels que Boot, Brady, Haas, Lewis, Meade frères, A. Morand, Gurney, Thompson, Garit, Walker, Burgess et beaucoup d’autres...

» Je suis tout à fait décidé à pousser mon procédé aussi loin gue possible avant de le rendre public. Jusque-là le secret le plus strict sera gardé. Ma femme et moi le connaissons seuls, et personne 11’en saura le premier mot avant (pie je sois parfaitement sùr d’une indemnité convenable en échange. J’en ai besoin, car je suis pauvre; et si je ne puis obtenir un brevet sans courir les risques auxquels les premiers inventeurs sont généralement sou-

6b DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES.

mis, j’ai un plan par lequel je puis assurer mes droits. Le procédé ne sera point monopolisé par quelques-uns : mais j’ai l’intention de donner des facilités à tous les artistes de mérite qui s’occupent de daguerréotype, et cela à des conditions favorables. Ce que je viens de dire, c’est afin que mes confrères en héliographie qui jugeront convenable de communiquer avec moi puissent connaître ma résolution et ne me forcent point à agir autrement, car je désire préserver autant que possible mon esprit de toute préoccupation étrangère à l’art.

» En souhaitant à votre importante publication tout le succès qu'elle mérite, je suis, monsieur le rédacteur, etc.

» S.-L. Hill.

» Post-scriptum . Permettez -moi de dire, en terminant, que je suis extrêmement reconnaissant à plusieurs artistes de Philadelphie et d’ailleurs , qui m’ont visité et ont correspondu avec moi, du vif intérêt qu’ils ont accordé à mou entreprise. Tous ont des droits à ma reconnaissance pour la manière dont ils ont patronné mes publications sur l’art, et probablement avant peu je publierai un autre volume dans lequel je donnerai d’autres détails sur ma découverte. »

Selon l’usage consacré, M. Hill plaçait dans le post-scriptum de sa lettre ce qui l’intéressait le plus, c’est-à-dire l’annonce de son nouvel ouvrage. De toutes ses promesses , cette dernière fut la seule à se réaliser, car l’ouvrage parut au bout d’un mois. Ce n’était d’ailleurs qu’une seconde édition de la première brochure avec une addition de quelques pages. Elle coûtait trois dollars et rapporta à l’auteur la moitié de ce que la première édition avait produit, 35,000 francs environ.

Cependant ce n’était pas tout encore, car bientôt un nouveau livre fut promis, qui devait dévoiler «les quatre grands secrets de l’art photographique. » Prix, 25 francs. Cette brochure fut aussi discrète que ses aînées sur les procédés chromotypiques de 51. Hill. Seulement on lisait l’avis suivant sur la couverture :

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Plusieurs aimées d’expérience et d’études nous ont amené à la découverte de quelques laits remarquables qui touchent à l’obllention des couleurs naturelles dans la photographie : par exemple,

Inous pouvons produire le bleu, le rouge, le violet et l'orangé ensemble sur une même plaque. Nous pouvons aussi reproduire un paysage avec ses couleurs parfaitement développées , et cela dans un espace de temps trois fois moindre que pour obtenir une image ordinaire : le grand problème est résolu ; bientôt le résultat en sera confié à tous ceux qui voudront payer un prix modéré. »

En même temps, le Dagucrrian journal , recueil consacré aux arts photographiques, se répandait* en éloges sur la décou- \erle de M. Hill. L’éditeur de ce journal se présentait comme le confident secret de l’inventeur et fatiguait sa plume de dcs- Icriptions enthousiastes. Il écriv ait dans son numéro de mai

11851 : « Si Raphaël avait vu une seule de ces épreuves avant de terminer la Transfiguration, il eût jeté sa palette et pour jamais renoncé à peindre. » Il baptisait du nom de Hillotype un instrument que personne n’avait vu, et publiait le portrait de M. Hill, qu’il considérait comme « l’un des plus grands hommes qui aient vécu. »

Le résultat de ces manœuvres était facile à deviner. Un enthousiasme sans exemple éclata dans les États-Unis pour le nouveau révélateur. Au milieu des élans de l’admiration générale, on ne remarquait aucune des contradictions qui éclataient à chaque assertion nouvelle émise par l’inventeur. Sa maison était assiégée de personnes qui venaient lui offrir une association ou lui proposer d’acheter son brevet. A toutes ces offres, M. Hill répondait avec beaucoup de calme que, pour bieu s’entendre, il fallait commencer par étudier avec lui les éléments de la photographie; il recueillait ainsi des élèves au prix de cinquante dollars pour quelques leçons.

Bientôt le nombre des visiteurs et des élèves devint si grand, que M. Ilill lit annoncer qu’à dater de ce jour il fermait sa porto à tout le monde.

Cependant quelques personnes douées de pénétration n’hésitèrent pas h prédire que le révérend trouverait quelque autre moyen d’exploiter l’enthousiasme public, et qu’une nouvelle brochure ne tarderait pas à voir le jour. On ne se trompait pas. Les photographes reçurent le prospectus d’un quatrième ouvrage du prix de trois dollars. Ce prospectus reproduisait les articles pleins d’éloges publiés jusque-là par les différents journaux, et citait les noms de plusieurs personnes honorables qui avaient visité l’auteur, ce qui semblait placer l’invention sous leur patronage. En meme temps le lecteur était informé que le meilleur moyen de prendre place dans les souvenirs de M. Hill, était de lui adresser la demande d’un exemplaire au prix indiqué.

Cette quatrième publication parut au mois de mai, avec les fleurs et les beaux jours. Comme la précédente, elle procura un bénéfice considérable à son heureux auteur.

Mais les plus belles choses ont leur terme en ce monde, et, si bien ourdie qu’elle fût, cette mystification 11e pouvait pas toujours durer. Elle se termina par la circonstance même qui l’avait produite: née de l’intérêt particulier, elle s’évanouit par la résistance des intérêts qu’elle menaçait. Les fabuleuses annonces du révérend apportaient un immense préjudice aux photographes de New-York et des provinces environnantes. Partout leurs travaux étaient suspendus : chacun voulait attendre la mise en pratique du nouveau système et traitait fort cavalièrement les anciens procédés. L’inventeur se trouva donc assailli de réclamations et sommé, sous toutes les formes, de s’expliquer sans plus de détours sur la réalité de sa découverte. Le Photographie art journal , qui avait plus particulièrement prôné et patronné M. Hill, fatigué de ses réponses évasives, voulut le mettre en demeure de s’expliquer d’une manière catégorique. Le directeur de ce journal lui proposa donc de désigner dix à douze photographes auxquels il se contenterait de

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nontrer ses épreuves, avec toutes les précautions qu’il jugerait îécessaires, et en exigeant d’eux toutes les garanties de discréion qu’il pourrait imaginer. Cette proposition si modérée, >uisquc tout se bornait à constater le fait de la découverte, \I. Ilill la rejeta sous cet ingénieux prétexte qu’il avait conracté avec sa femme l’engagement solennel de ne montrer ses pécimens à personne, de peur que la vue d’une seule épreuve îe fit découvrir son procédé.

Le rédacteur du Photographie art journal fut donc conraint de renoncer à l’espoir de contempler les œuvres mereilleuses de M. Hill. Rien ne lui fui montré, pas même ces i vaches de différentes couleurs» dont il avait publié lui-même le si engageantes descriptions.

Comme l’inventeur ne paraissait arrêté que par la crainte le perdre le bénéfice qu’il attendait de ses travaux, un photographe de New-York résolut de lui enlever ce dernier genre le scrupules. Le Photographie journal publia une lettre d’un '1. Anthony, qui proposait d’ouvrir dans toutes les villes des *’tats-Unis une souscription dont le chiffre serait fixé par M. Hill ui-même. Une fois ce chiffre atteint, la somme demandée par 'inventeur lui serait remise, après constatation, par un jury ompétent, de la réalité de sa découverte. Eu acceptant cette imposition, M. Hill pouvait tout à la fois s’assurer une grande ortune et contribuer au progrès de son art. Or voici la réponse |u’il adressa à M. Anthony, par l’intermédiaire du Photographie journal.

A M. Anthony.

« Comme je vous ai promis de vous écrire , je choisis cette ccasion de le faire. Depuis que je suis revenu chez moi, j’ai été rès souffrant; mon ancienne affection des bronches ayant été xcitée de nouveau par un fort rhume. Je n ai pu travailler un cul jour, et c’est un véritable chagrin pour moi. Pourtant je suis

mieux maintenant, et j’espère pouvoir reprendre mes travail; d’ici à quelque temps.

» Je me suis fait cette question : Comment pourrai-je cont nuer! Je suis pauvre, et il faut que j’aie les moyens de souteni ma famille sans embarras; or je ne puis travailler. Des offri| d’argent m’ont été faites à New-York ; j’ai reçu d’ailleurs de sen blables propositions. Mais ce que j’ai craint de faire jusqu’à pr sent, je suis décidé plus que jamais maintenant à ne point I faire, c’est-à-dire à ne recevoir aucune avance sur un procédé ([ la disposition duquel je veux rester complètement libre. Dans (j telles circonstances, que pourrais-je faire, sinon de continuer m’aider moi-même , comme je l’ai fait jusqu’à présent? Auss1 après mûre réflexion, je me suis décidé à publier un autre livr Il renfermera mon premier ouvrage plus abrégé, et quelqu notions nouvelles sur mon procédé.

» Vous recevrez une circulaire plus explicite, et j’espère qij vous coopérerez à la vente de ce volume.

» Agréez, etc. S.-L. Hjll. »

En reproduisant son éternelle réponse : Prenez mon livre M. Hill avouait implicitement qu’il était à bout de bonnes ra sons. A dater de ce moment, les photographes des États-Un se sont tenus pour rassurés , et s’applaudissant d’avoir échapj au danger qui avait paru un moment menacer leur industrit ils ont repris le chemin de leurs ateliers en répétant entre ei le titre de la pièce de Shakspeare : Much ado about nothh j (, Beaucoup de bruit pour rien). Ainsi a fini la comédie, et si récit n’a pas ennuyé le lecteur, on me pardonnera, je l’espèr la longueur de la digression.

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