‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (volume 4)Chapitre 3 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Essais photographiques de Niepce. - Travaux de Daguerre. -Commun.cahon de la découverte de Dagucrre à l'Académie des science».

La création de la photographie appartient à deuK hommes dont les travaux et le rôle respectifs.danscette grande découverte, sont très nettement cUblis ; Joseph- Nicephore Niepce a, le premier, trouvé le moyen de lixer, par 1 action cliimique de la lumière , l'image des objets extérieurs; Louis-Mandé Daguerre a perfectionne les procédés photographiques de Niepce , et imagine dans son ensemble la méthode générale actuellement en usage.

Joseph Niepce était un simple propriétaire de Châ- '• 1

décidé à vous adresser cet envoi, c'est uniquement pour répoudre au désir que vous avez bien voulu me témoigner. Je crois, malgré cela, que ce genre d'application nVst point k dédaigner, puisque j'ai pu, quoique étranger à l'art du dessin et de la gravure, obtenir un semblable résultat. Je vous prie, monsieur, de me dire ce que vous en pensez. Ce résultat n'est pas même récent, il date du printemps passé; depuis lors j'ai été détourné de mes recherches par d'autres occupations. Je vais les reprendre aujourd'hui, que la campagne est dans tout l'éclat de sa parure, et me livrer exclusivemept à la copie des points de vue d'après nature. C'est sans doute ce que cet objet peut offrir de plus intéressant; mais je ne me dissimule point non plus les difficultés qu'il présente au travail de la gravure. L'entreprise est donc bien au-dessus de mes forces ; aussi toute mon ambition se borne-t-elle à pouvoir démontrer par des résultats plus ou moins satisfaisants la possibilité d'une réussite xîomplète, si une main habile et exercée aux procédés de Vaqua-tinta coopérait par la suite à ce travail. Vous me demanderez probablement, monsieur, pourquoi je grave sur étain au lieu de graver sur cuivre. Je me suis bien servi également de ce dernier métal, mais pour mes premiers essais j'ai dû préférer l'étain, dont je m'étais d*ailleurs procuré quelques planches destinées à mes expériences d^ns la chambre noire, la blancheur éclatante de ce métal le rendant bien plus propre à réfléchir l'image des objets représentés.

» Je pense, monsieur, que vous aurez donné suite à vos premiers essais; vous étiez en trop beau chemin pour en rester là ! Nous occupant du même objet, nous devons trouver un égal intérêt dans la réciprocité de nos efforts pour atteindre le but. J'apprendrai donc avec btcn de la satisfaction que la nouvelle expérience que vous avez faite à l'aide de Motre chambre noire perfectionnée a eu un succès conforme ii votre' attente. Dans ce cas, monsiieur, et s'il n'y a pas d'indiscrétion de ma part, je serais aussi désireux d'en connaître le résultat que je serais flatté de pouvoir vous offrir celui de mes recherches du même genre, qui vont m' occuper. »>

En adressant à M. Dagiierre un échantillon de ses

produits, Niepce manifestait le désir assez naturel de connaître le résultat des travaux de son correspondant sur le môme sujet ; mais rien ne lui fut envoyé. Deux mois après, il fut obligé de se rendre en Angleterre, et, à son passage à Paris/ il vit M* Daguerre pour la première fois. On s'entretint longtemps de l'intéressante découverte, mais M. Daguerre ne montra rien qui parût se rattacher à des essais photographiques.

Arrivé à Londres , Niepcè présenta à quelques uns des membres de la Société royale divers échantillons de ses produits, et, sur leur invitation, il écrivit à ce sujet un Mémoii^e qui fut adressé à la Société royale, le 8 décembre 1827. M. Bauer, qui nous a révélé ce fait , affirme que « les spécimens apportés par » M. Niepce, et exposés en Angleterre en 1827, et » dont quelques uns sont encore entre ses mains, » étaient tout aussi parfaits que, les produits de » M. Daguerre, décrits dans les papiers français de » 1839 (1). » Cependant, comme Tinventeur se refusait à rendre ses procédés publics, le Mémoire et les échantillons lui furent rendus, et la Société royale ne s'occupa plus de cet objet.

A San retour de Londres, Niepce se présenta de nouveau chez M. Daguerre, mais il n'emporta que le regret de ne rien avoir acquis sur ses travaux. Cependant la correspondance ne fut pas interrompue ♦ entre eux. M. Daguerre assurait avoir découvert de son côté un procédé pour la fixation des images de la chambre obscure, procédé tout différent de celui

(1) Lettre adressée le 27 février 4839 au rédacteur de la Gazette de littérature de Londres^ far M, F, Bauh^j membre de la Société royale» I **

de M. Niepce et qui avait même sur lui un degré de supériorité. Il parlait aussi d'un perfectionnement qu'il avait apporté à la construction de la chambre noire.

Séduit par cette assurance et estimant que ses procédés en étaient parvenus à un point tel qu'il lui serait difficile, en restant livré à ses seules ressources, de les faire beaucoup avancer, Niepce proposa à M. Daguerre de s'associer à lui pour s'occuper en commun des perfectionnements que réclamait son invention. Un traité fut conclu entre eux à Chàlôn, le 14 décembre 1829, et après la signature de l'acte, Niepce communiqua à M. Daguerre tous les faits relatifs à ses procédés photographiques (1).

Une fois initié au secret de la découverte de Niepce ^ M. Daguerre s'appliqua sans relâche à la perfectionner. Il remplaça le bitume de Judée par la résine que l'on obtient en distillant l'essence de lavande , matière qui jouit d'une certaine sensibilité lumineuse. Au lieu de laver la plaque dans une huile essentielle, il l'exposait à l'action de la vapeur fournie par cette essence à la température ordinaire. La» vapeur laissait intactes les parties de l'enduit résineux frappées par la lumière, elle se condensait sur les parties restées dans l'ombre. Ainsi le métal n'était nulle part mis à nu ; les clairs étaient représentés par la résine blanchie, les ombres par la résine qu'avait dissoute l'huile essentielle, et qui formait à la surface du métal une couche transparente. L'opposition de teintes entre le mat des particules blanchies et la diaphanéité des autres parties de la

(i) On trouvera à la fin du volume (note II) le texte original de ce traitét

plaque produisait seule les effets du dessin. Toutefois cette modification du procédé de Niepce ne diminua que faiblement la durée de l'exposition dans la chambre noire : sept à huit heures étaient encore nécessaires pour obtenir line vue. Cette méthode avait d'ailleurs un inconvénient fort grave : au bout d'un certain temps, l'image s'effaçait en partie (1).

Heureusement, le hasard amena les inventeurs sur la voie véritable. On a vu qu'avant son association avec M. Daguerre, Niepce avait essayé de donner plus de vigueur à ses dessins en renforçant les noirs à l'aide des émanations sulfureuses ou des vapeurs de l'iode. Or il arriva un jour qu'une cuiller laissée par mégarde sur une plaque d'argent iodée y marqua son empreinte sous l'influence de la lumière ambiante. Cet enseignement ne fut pas perdu. Aux substances résineuses on substitua l'iode, qui donne aux plaques d'argent une sensibilité lumineuse exquise. Ce fut le premier pas vers l'entière solution d'un problème qui avait déjà coûté vingt ans de recherches assidues..

Mais il n'était pas réservé à l'inventeur de voir s'accomplir le triomphe définitif dans lequel il avait placé toutes les espérances dé sa vie : Niepce, alors âgé de soixante-trois ans, mourut à Chàlon, le 5 juillet 1833. Il mourut pauvre et ignoré. L'auteur de la plus intéressante découverte de notre siècle s'éteignit sans gloire, oublié de ses concitoyens, avec la pensée désolante d'avoir perdu vingt années de sa laborieuse car-

(1] Voir à la Gn du volume (note III) le texte des modificatioDs apportées au procédé original de Niepce pur M.* Daguerre, avant la découverture du daguerréotype.

rière, dissipé son patrimoine et compromis l'avenir de sa famille à la poursuite d'une chimère.

Resté seul, M. Daguerre continua ses recherches avec ardeur. Cinq ans après la mort de Nîepce, il avait imaginé dans tout son ensemble la méfhode admirable qui immortalisera son nom.

La découverte de Niepce et de Daguerre fut connue pour la première fois par l'annonce publique qu'en fit M. Arago dans la séance de l'Académie des sciences, du 7 janvier 1839. Chacun se souvient de l'impression extraordinaire qu'elle produisit en France et bientôt dans toute l'Europe. Le nom de Daguerre acquit en quelques jours une célébrité immense. Toutes les voix de la presse célébrèrent à F envi ce nom presque inconnu la veille ; mais, on le sait, du modeste et infortuné Niepce, pas un mot; dans ce concert d'acclamations enthousiastes, il n'y eut pas un cri de reconnaissance pour le pauvre inventeur mort à la tâche.

Dans sa communication académique, M. Arago s'était borné à faire connaître le principe de la découverte et à présenter les produits de cet art nouveau. Il avait dû se taire sur les procédés employés par l'habile artiste. Cependant une telle découverte ne pouvait rester secrète. Concentrée entre les mains d'un seul, elle serait restée longtemps stationhaire ; devenue publique, elle devait, au contraire, grandir et s'améliorer par le concours de tous. Il était donc nécessaire qu'elle devînt une propriété publique.

Dans la séance du 15 juin 1839, le gouvernement présenta à la chambre des députés un projet de loi portant la demande d'une récompense nationale accordée aux inventeurs de la photographie, qui con-

sentaient à rendre leurs procédés publics. A la suite des rapports remarquables de M. Arago à la Chambre des députés, et de M. Gay-Lussac à la Chambre des pairs, la convention provisoire conclue entre le ministre de l'intérieur et MM. Daguerre et Niepce fils fut convertie en loi. On accorda une pension viagère de '6,000 francs à M. Daguerre, et une pension de 4,000 francs à M. Niepce fils. Le chiffre un peu mesquin de cette rémunération s'efftice évidemment devant la pensée qui Ta dictée. Nul, dans le gouvernement ni dans les chambres, n'a prétendu payer la découverte à sa juste valeur. Le titre de récompense nationale témoigne suffisamment que c'était U surtout un hommage solennel de la reconnaissance du pays au désintéressement et au génie des inventeurs.

M. Arago put alors donner connaissance du procédé de M, B^guerre ; il le communiqua à l'Académie des sciences, le 19 août 1839. Ceux qui eurent le bonheur d'assister à cette séance en conserveront longtemps le souvenir. II serait difficile en effet de trouver dans rhistoire des compagnies savantes, une plus belle, une plus solennelle journée. L'Académie des beaux-arts s'était réunie à l'Académie des sciences. Sur les bancs réservés au public, se pressait tout ce que Paris renferme d'hommes éminents dans les sciences , dans les lettres, dans les beaux-arts. Tous les yeux cherchaient l'heureux artiste qui avait conquis si vite une renommée européenne; on espérait l'entendre prononcer lui-môme la révélation si désirée. Lui cependant s'était modestement dérobé à ce triomphe si légitime; il avait déféré cet insigne honneur à M. Arago,

qui avait pris l'invention nouvelle sous son savant et h 2.

bienveillant patronage. Si, au dedans^Ies rangs étaient pressés, au dehors Taffluence était énorme ; le vestibule regorgeait de curieux ; gens malavisés qui n'étaient venus que deux heures avant l'ouverture de la séance. Enfin, tout d'un coup la porte s'ouvre, et l'un des assistants arrive tout empressé de communiquer au dehors le secret si impatiemment attendu. « Le procédé » consiste, dit-il, dans l'emploi du bitume de Judée et de » Tessence de lavande! » Je vous laisse àpenser l'embarras, la surprise etles mille questions. Le bitume de Judée! l'essence de lavande ! Mais que peuvent avoir de commun et le bitume de Judée et l'essence de lavande , avec toutes ces charmantes images que nos yeux ne se lassent pas de contempler! Attendez cependant, voici un autre officieux et mieux renseigné cette fois : « Il est bien question de bitume de Judée ! Il est bien » question d'essence de lavande ! C'est de l'iode et puis » du mercure , et puis de l'hyposulfite de soude ! » Comprenne qui pourra. Cependant le mystère finit par s'éclaircir et la foule se retire peu à peu, encore tout agitée de ces émotions délicieuses, heureuse d'applaudir à des créations nouvelles du génie de la France, fière d'accorder à l'Europe un si magnifique présent.

Quelques heures après , les boutiques des opticiens étaient assiégées ; il n'y avait pas assez de lentilles , pas assez de chambres obscures pour satisfaire le zèle de tant d'amateurs empressés. On suivait d'un œil de regret le soleil déclinant à l'horizon , emportant avec lui la matière première de l'expérience. Mais dès le lendemain , on put voir à leur fenêtre , aux premières heures du jour, un grand nombre d'expérimentateurs s'efforçant, avec toute espèce de précautions craintives,

d'amener sur une plaque préparée l'image de la lucarne voisine , ou la perspective d'une population de cheminées. Quelles joies innocentes, quelles ravissantes angoisses , mais quels désappointements cruels ! Lorsqu'après un quart d'heure de mortelle attente, on retirait la plaque de la chambre obscure , on trouvait un ciel couleur d'encre et des murailles en deuil. Cependant, dans ces tableaux informes, il y avait toujours quelque trait furtif d'une délicatesse achevée ; la masse était noire et confuse, mais on pouvait y saisir quelque détail admirablement venu , qui arrachait un cri de surprise et presque des larmes de plaisir. C'était la balustrade d'une fenêtre qui était superbe ; c'était le grillage voisin qui avait imprimé sur le fidèle écran son image de dentelle. Sur. cette plaque oii tout paraît confus, vous n'apercevez rien , mais regardez mieux , prenez une loupe : là , dans ce petit coin <iu tableau, il y a une mmce ligne ; c'est la tige éloignée de ce paratonnerre que vos yeux aperçoivent à peine ; mais le merveilleux instrument l'a vu, et il vous l'a r(ipporté.

Aubout de quelques jours, sur les places de Paris, on voyait des daguerréotypes braqués contre les monuments. Tous les physiciens, tous les chimistes, tous les savants de la capitale mettaient en pratique, iivec un succès complet , l'es indications de l'inventeur.

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