‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (volume 4)Chapitre 9 sur 33 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Première application de l'éleetricité à la transmission des sîgnanx. — Lesage. — Lomond. — Reiser. -— Bélancourt. —Françob Salva« — Retour à la téléfraphio aérienne. — Linguet. — Dupais. — Berg-

Strasser»

La découverte des phénomènes généraux de Télectricité vint bientôt changer la direction des essais entrepris jusqu'à cette époque pour la création ou le perfectionnement de l'art des signaux. ^

Les phénomènes de l'électricité statique ne sont connus que depuis le milieu du siècle dernier. C'est vers l'année 1750 que Grey en Angleterre et Dufay en France , découvrirent les premiers les feits qui devaient servir de base à tout une science nouvelle. L'observation du transport â distance de l'électricité , celle des corps conducteurs et non conducteurs , les curieuses propriétés de Tétincelle électrique , tous ces faits si remarquables et si nouveaux avaient excité au plus haut degré l'attention des savants. Les découvertes arrivaient de tous les côtés. Mussenbroêk construisait la bouteille de Leyde; Lemonnièr observait les singuliers effets de l'électricité statique sur le corps de l'homme et des animaux , Franklin essayait

d'apprécier la vitesse de transmission de Télectricité, et il voyait avec un étonnement profond ce fluide franchir, dans un temps inappréciable, la distance de deux lieues. Peu de temps après, il découvrait au sein de l'atmosphère la présence dé l'électricité libre; préludant à la plus éclatante des découvertes humaines , il s'apprêtait à aller conjurer au sein d^ nuées orageuses les terribles effets de l'électricité météorique. .

Au milieu de cet élan général vers l'étude des phénomènes électriques, il était impossible que l'idée si élémentaire et si siniple d'appliquer l'électricité à I4 transmission des signaux ne vînt pas à se produire. Dès l'année 1750, on avait dit-on conçu , en AngleterrC) l'idée d'un télégraphe rais en action par l'électricité; cependant ce projet resta sans exécution. L'honneur d'avoir réalisé pour la preoiière fois Cette belle application des phénomènes électriques appartient à un savant genevois d'origine françaîise, nommé George-Louis Lesage. C'était (m physicien ha-» bile qui a laissé des travaux estimés ; il vivait à Genève du prodiiit de quelque^ leçons de mathématicpies. C'est vers l'atinée 1760 que Lesage conçut le prcget d'un télégraphe électrique qu'il établit à Genève en 1774. Cet instrument , qui, ne pouvait être qu'un appareil de démonstration et d'essai, se composait de vingirquatre fils métalliques séparés les uns des autres et noyés dans une substance no» conduqtrice. Chaque Ql allait aboutir à un électromètre particulier formé d'une petite balle de sureau suspendue à un fil de soie. En mettant une machine électrique ou un bâton de verre électrisé en contact avec l'un de ces fils.

la balle de rélectromètre qui y correspondait était repoussée, et ce mouvement indiquait la lettre de l'alphabet que l'on voulait désigner d'une station à l'autre.

Lesage était en correspondance suivie avec les savants les plus distingués de l'Europe, et particulièrement avec d'Alembert. C'est ce dernier sans doute qui lui suggéra l'idée de faire hommage de sa découvwte au grand Frédéric qui aurait aisément fait la fortune de l'invention. Lesage se proposait en effet d'offrir sa découverte au roi de Prusse ; il avait même préparé la lettre suivante, qui devait accompagner l'envoi de ses instruments :

« Ma petite fortunées! aon seulement suffiisante pour tous mes besoins personnels, mais elle suffit même à tous mes goûts, excepté un seul, celui de fournir aux besoins et aux goûts des autres hommes. Ce désir là, tous les monarques du monde réunis ne pourraient me ihettre en' état de le satisfaire pleinement. Ce n*est donc point au patron qui peut donner beaucoup, que je prends la liberté d*adresser la découverte suivante, mais au pa> tron qui peut en faire beaucoup d'usage. »

Mais Frédéric se trouvait à cette époque au 'milieu des embarras de la guerre de sept ans ; Lesage aban* donna son projet.

Cependant l'idée de la télégraphie électrique avait déjà si bien pénétré dans tous les esprits , qu'on la trouve quelques années après, réalisée à la fois en France , en Allemagne et en Espagne. En 1787, un physicien, nommé Lomond; avait construit à Paris une petite machine à signaux fondée sur les attractions et les répulsion* des corps électrisés. C'est ce que nous apprend Arthur Young dans son Voyage en. France :

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«M. Iiomond, dit-il, a fait une découverte remarquable dans l'électricité. Vous écrivez deux ou trois mots sur du papier , il les prend avec lui dans une chambre , et tourne une machine dans un étui cylindrique au haut duquel est un électromètre avec une jolie petite balle de moelle de plume ; un fil d'archal est joint à un pareil cylindre placé dans un appartement éloigné, et sa femme, en remarquant les mouvements de la balle qui y correspond , écrit les mots qu'ils inSiquent; d'où il paraît qu'il a formé un alphabet du mouvement. Comme la longueur du fil d'arcbal ne fait aucune différence sur l'effet, on pourrait entretenir une correspondance de fort loin , par exemple , avec une ville assiégée , ou pour des objets beaucoup plus dignes d'attention ou mille fois plus innocents : entre deux amants à qui l'on défendrait des liaisons plus intimes. Quel cpie' soit l'usage qu'on en pourra faire , la découverte est admirable. »

En Allemagne , Reiser proposa en 1794 d'éclairer à distance , au moyen d'une décharge électrique , les diverses lettres de l'alphabet , que l'on aurait découpées d'avance sur des carrèatfx de verre recouverts de bandes d'é tain. L'étincelle électrique devait se transmettre par vingt-quatre fils correspondant aux vingtquatre lettres ; on aurait isolé les fils en les enfermant sur tout leur parcours dans des tubes de verre.

En Espagne , Bétancourt avait déjà essayé en 1787

d'appliquer l'électricité à la production des signaux, en

se servant de bouteilles de Leyde, dont il faisait passer

la décharge dans des fils allant de Madrid à Aran-

jiiez. Mais, quelques années plus tard, la télégraphie

électrique était beaiicoup plus avancée dans le même

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pays. Ëfi 1796, François Salva établit à, Madrid un télégraphe électrique. François Salva était un médecin catalan qui s'était acquis dans la Péninsule une grande réputation par le cpurage et la persévérance qu'il av^it montrés comme propagateur des progrès de la vaccine. Il lutta pendant toute sa vie contre, l'ignorance du peuple et l'entêtement des moines. Ce médecin, qui savait, rx)mme on le voit^ reconnaître et servir les découvertes utiles^ présenta à l'Académie des sciences de Madrid un mémoire $ûr l'application de l'éleci^ricité à, la prx>duction des signaux. Le prince de la Paix voulut examiner ses app^eils, el, charmé de la promptitude dejieuit's effets, il les fit fonctionner lui-même en présence du rpi^ A la suite de ces essais , Tintant don Antonio , 0ls de Ferdiniand , fit construire, dit*on, un télégraphe semblable qui embrassait un espace très étendu.

Toutefois , hâtons-nous de le dire, un télégraphe électrique , fondé sur les seuls phénomènes d'électricité q\j^ l'on connais^t à la un du dernier siècle, ne pouvait, dans aucun cas, être considéré comme un appareil sérieux. On pouvait en faire unç curieuse machine de cabioeti un instrument propre à fournir quelques expériences intéressantes, mais il était impossible de penser àl'appliqu^ au dehors à une correspondance télégra^que. A cette époque ^ on ne connaissait en effet , que l'électricité statique , c'est-à-dire celle qui est dégagés par le frottement ou fournie par les machines électriques et la bouteille de Leyde. Or l'électricité provenant de cette source ne réside qu'à la surface des corps qu'elle occupe, et tend continuellement à s en échapper. C'est une électricité ^inimée

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d'une grsuide i^nsioa , comme on le dit eu physique. II résulte de là qu'elle abandonne ses conducteurs sous rinflu^nce des causes les plus indifférâtes ; Tair hur mide , par exemple , suffît pour la dissiper. Un agent aussi difficile è manier et à contenir ne pouvait donc, en aucune façon ^ être utilisé pour le service de 1^ télégrajAie. C'est dire assez que toutes les tentatives faites ju^iqu'à la fin du siècle dernier pour plier l'électricité au besoin de la correspondance durent être frappées d'une impuissance radicale. Après trente ans de travaux et de recherches inutiles, on abandonna cette idée comme impraticable, ont fqt contraint de revenir aux signaux formés dan6 l'espace et visibles à de grandes distances.

C'est à cette époque, c'est à la suite de ces travaux infructueux, que lé télégraphe aérien aujourd'hui en usage en Europe fut découvert en France par là patience et le génie de Claude Chappe ; mais, avant d'en venir à une découverte qui a si dignement marqué dans l'histoire de la civilisation moderne , il convient de signaler quelques recherches intermédiaires qui l'ont précédée, sinon préparée.

Dans ses Mémoires sur la Bastille , le journaliste Linguet revendi(pie l'honneur de la découverte du télégraphe français. Par suite de son humeur agressive et- inquiète, Linguet passa, comme on le sait, plusieurs années de sa vie à la Bastille. Dans les loisirs forcés de la captivité , son ardente imagination continuait de se donner carrière. Çomnie il s'était occupé de tout, Linguet avait fait quelques études sur la lumière ; il a Qième publié quelques pages sur cette question. C'est à la suite Ad ses observations d'optique qu'il fui con-

duit a imaginer un plan de télégraphe aérien. Il proposa au gouvernement d'en révéler le secret en échange de sa liberté; il ne donnait cependant aucune description de sa machine , disant seulement qu'elle avait beaucoup d'analogie avec un outil très employé dans les ateliers. On ne voulut pas écouter le journaliste, et peu de temps après le ministère le laissa sortir sans conditions. Une fois dehors , Linguet oublia sa découverte ; il ne s'en souvint qu'au bout de plusieurs années, pour revendiquer visrà-vis de Claude Chappe la découverte du télégraphe •

En 1788, l'auteur de YOrigine des cultes, François Bupuid, habitait Belleville , tandis que son ami Fortin avait fixé sa résidence à Bayeux. Pour correspondre avec son ami à travers la distance de plusieurs lieues qui les séparait, il imagina et fit placer au-dessus de sa maison une machine télégraphique. Cette machine devait avoir quelque valeur, car elle a subsisté longtemps. Cependant, à l'apparition du télégraphe de Chappe , Dupuis la fit enlever.

En Allemagne, un savant dellanau, nommé Berstrasser, a consacré sa vie presque entière à l'étude de la télégraphie. Il a écrit sur ce sujet quelques ouvrages estimés et a construit un très grand nombre d'appareils télégraphiques. Le mérite principal de ses travaux se trouve dans les perfectionnements qu'il a apportés au vocabulaire de la correspondance. Il représentait les mots par des chiffres ; seulement , comme le système ordinaire dé numération aurait exigé un trop grand nombre de caractères, il faisait usage de l'arithmétique binaire ou quaternaire , qui n'emploie que deux ou quatre signet pour représenter tous les

nombres. (Test le système qu'ont adopté plus tard les ingénieurs anglais pour leur télégraphe aérien.

Cependant Bergstrasser se proposait moins de construire im télégraphe que d'expérimenter les divers moyens de transmettre au loin la pensée. H avait étudié dans cette vue tous les procédés de correspondance imaginés avant lui. Il employait le feu, la fumée, les feux réfléchis sur les nuages, Tartillerie , les fusées , les explosions de poudre , les flambeaux, les vases remplis d'eau, signaux des anciens Grecs, le son des cloches, celui des trompettes et des instruments de musique, les cadrans, les drapeaux mobiles, les fanaux, les pavillons et les miroirs. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer tout ce qu'avait d'impraticable la combinaison de tant de moyens. L'arithmétique binaire exige que l'on répète un très grand nombre de fois les deux signes qui représententles diflcren ts nombres, lorsque ces nombres sont un peu élevés ;il résultait de là que, pour transmettre une phrase de quelques lignes, il fallait reproduire à l'infipi le même signal. Si l'on faisait usage du canon ou defusées, pour une phrase Composée d'une vingtaine de mots , Bergstrasser faisait tirer vingt mille coups de canon ou vingt mille fusées. L'excentricité allemande ne perd pas ses droits} Bergstrasser fut un moment sur le point de voir adopter ses vingt mille coups de canon.

H ne manquait à sa gloire que d*avoir composé un télégraphe vivant. €'est ce qu'il fit en 1787, en dressant un régiment prussien à transmettre des signaux. Les soldats exécutaient les manœuvres télégraphiques par les divers mouvements de leurs brds. Le bras droit

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étendu horizontalement indiquait le numéro un ; le gauche placé de la même manière, le numéro deux ; les deux bras ensemble, le numéro trois; le bras droit élevéverticalement, lenuméro quatre, et le bras gauche en Tair, le numéro cinq. Ces télégraphes animés ont manœuvré en présence du prince de Hesse-Cassel. Le régiment obtint un succès dp fou rire.

A part ces ^bizarreries , Bergstrasser a re^du à la télégraphie des services sérieux. Ses calculs pour la combinaison des chiffres représentatifs des-mots étaient d'une rare justesse. Sa prévoyance n'était jamais en défaut. Il ejribrassait m&me le cas où les interlocu* teurs ne pourraient s'apercevoir entre eux, bien qu'ils fussent assez près pour se toucher. Alors il armait leurs mains d'un miroir avec lequel ils dirigeaient les reflets du soleil sur un objet plaeé à l'ombre; la répétition de ce signal à intervalles fi^^es était, dans ce cas, la base de l'alphabet.

Un autre original, le baron Boucherœder, parait avoir été jaloux de l'une des inventions de Bergstrasser , c'est-à-dire de ses télégraphes animés. Il était colonel d'un régiment de chasseurs hollandais , et en 1795 il dressa ses soldats à des manœuvres télégraphiques* La moitié du régiment déserta , l'autre moitié entra à l'infirmerie. Au sortir de l'hôpital , les soldats refusèrent de recommencer les exercices; le colonel, furieux , alla se plaindre à l'empereur François qui lui rit au nez, ce quioccasionna, dit-on, au savant guerrier uno telle colère, qu'il en mourut.

C'est ce même Bouch^œder qui, dans son traité de l'iir^ des signaux imprimé àflanauen 1795, prétend que Id tour de Babel n'avait d'autre objet que d'établir

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tin point central de communications télégraphiques entre les différentes contrées habitées par les hommes.

Ainsi jusqu'à la fin du siècle dernier, Tari télégraphique ne présentait que des principes confus et vagues, entièrement privés de la sanction d'une pratique sérieuse. Toutes ces idées, dont laplupart sont restées sans application, n'enlèvent donc rien à Toriginalité des travaux de Chappe , qu'il est juste de considérer comme le seul inventeur de la télégraphia moderne.

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