II
tait de près, au fer de cette pique, le fer d’une hallebarde {brandistoco) qui était toujoiu*s placée là pour cette épreuve.
Si le fer de la pique étincelait beaucoup à l’approche de celui de la hallebarde, et qu’il jetât, par sa pointe, une aigrette lumineuse, la sentinelle sonnait aussitôt une cloche, qui se trouvait là. Les gens de la campagne et les pêcheurs en mer se trouvaient ainsi avertis de l’approche du mauvais temps, et sur cet avis chacun pouvait rentrer chez soi. L’ancienneté de cette pratique est prouvée par la tradition du pays, et par une lettre du P. Imperati, bénédictin, datée de 1602, dans laquelle il est dit, en faisant allusion à cet usage des habitants de Duino : Igné et hastâ utuntur, ad imbres, grandines procellasque prœsagiendas, tempore prcesertim æstivo.
Rien de plus curieux, rien de plus remarquable assurément, que cette coutume, qui fut sans doute révélée par quelque hasard heureux aux habitants de cette partie des rives de l’Adriatique.
On a de tout temps observé, pendant les orages, des apparences, desaigrettes, des scintillations lumineuses brillant à l'extrémité des corps pointus qui sont très-élevés dans l’air, comme les mâts des vaisseaux et les clochers des églises. Tous les navigateurs ont signalé ces apparitions de lumière à la pointe des mâts, des vergues ou des cordages des vaisseaux. Dans l’antiquité, ces étincelles ou ces flammes étaient regardées comme des présages. Une seule flamme, qui recevait alors le nom à' Hélène, était un signe menaçant pour la traversée. Deux flammes {Castor et Pollux) prédisaient, au contraire, du beau temps et un voyage heureux. Ce phénomène météorologique a reçu diflêrents noms chez lesmodornes : en France, c’est le feu Saint-Elme, en Italie le feu de Saint-Pierre, de Saint-Nicolas, etc. Persounc n’iguort* que ces aigrettes lumineuses sont de véritables et fortes étiii-. celles électriques, tirées des nuages orageux par la pointe •les mâts.
LE PARATONNBfiRE.
Plutarque cite de nombreux exemples de ces apparitions lumineuses ; nous ne rapporterons que la suivante : « Au « moment, dit Plutarque, où lu flotte de Lysandre sortait du « port de Lampsaque pour attaquer la flotte athénienne,
« les étoiles de Castor et de Pollux allèrent se placer des « deux côtés de la galère de l’amiral lacédémonien. »
Les croyances, les mœurs, changent avec les siècles, mais les superstitions sont de tous les temps, et se transmettent presque sans altération d’âge en âge. Si l’on veut savoir comment les navigateurs contemporains de Christophe Colomb envisageaient le phénomène dont nous parlons, il faut lire, dans l’ouvrage célèbre Historia del Almirante, écrit par le fils de Christophe Colomb, ce curieux passage.
« Dans la nuit du samedi (octobre 1493, pendant le second voyage de Colomb), il tonnait et pleuvait très-fortement. Saint- Elme se montra alors sur le mât de perroquet avec sept cierges, allumés, c’est-à-dire que l’on aperçut ces feux que les matelots croient être le corps du saint. Aussitôt, on entendit chanter sur le bâtiment force litanies et oraisons, car les gens de mer tiennent pour certain que le danger de la tempête est passé dès que Saint-Elme parait. »
Herrera nous apprend que les matelots do Magellan avaient la même superstition.
« Pendant les grandes tempêtes, dit-il, Saint-Elme se montrait au sommet du mât de perroquet, tantôt avec un cierge allumé, et tantôt avec deux. Ces apparitions étaient saluées par des acclamations et des larmes de joie. »
Le passage suivant, emprunté aux Mémov'es de Forbin^ présente un exemple du même phénomène, avec des proportions extraordinaires :
« Pendant la nuit (en 1696, par le travers des Baléares), il se forma tout à coup un temps très-noir, accompagné d’éclairs
et de tonnerres épouvantables. Dans la crainte d’une grande tourmente dont nous étions menacés, je fis serrer toutes les voiles. Nous vîmes sur le vaisseau plus de trente feux Saint- Elme. 11 y en avait un, entre autres, sur le haut de la girouette du grand mâl, qui avait plus d’un pied et demi (0“,50) de hauteur. J’envoyai un matelot pour le descendre. Quand cet homme fut en haut, il cria que ce feu faisait un bruit semblable à celui de la poudre qu’on allume, après l’avoir mouillée. Je lui ordonnai d’enlever la girouette et de venir ; mais il peine l’eut-il Otée de place, que le feu la quitta et alla se poser sur le bout du mât, sans qu’il fût possible de l’en retirer. Il y resta assez longtemps, jusqu’à ce qu’il se consuma peu à peu. n
En parlant du feu Saint-Elme, dans sa Notice sur le tonnerre, Arago fait connaître sur ce sujet deux autres faits intéressants.
Fynes Moryson, secrétaire de lord Montjoy, rapporte, dit Arago, qu’au siège de Kingsale, le 23 décembre 1601, le ciel était .sillonné par des éclairs sans tonnerre, les cavaliers ou sentinelles virent des lampes brûler à la pointe de leui’s lances et de leurs épées.
Le 25 janvier 1822, M. de Thielaw, se rendant à Frcyberg, pendant une averse de neige, remarqua sur la route que les extrémités des branches de tous les arbres étaient lumineuses.
En Allemagne, la tour de Naumbourg était citée comme présentant souvent des feux Saint-Elme à son sommet. Au mois d’août 1768, Lichtenberg aperçut une flamme pareille sur le clocher de la tour Saint-Jacques à Gœttingue. L(> 22 janvier 1728, pendant un violent orage accompagné de pluie et de grêle, M. Mongez remarqua des aigrettes lumineuses sur plusieurs des sommités les plus élevées de la ville de Rouen.
En 1783, Sauvan publia que le 22 juillet, par une nuit orageuse, il avait aperçu, pendant trois quarts d’heure, une
LE PARATONNEKÏIE.
couronne de lumière autour de la voûte du clocher des ürands-Augustins à Avignon (1).
Deux naturalistes célèbres du xv* siècle, Aldrovande, do Bologne, et Hermolaus Barbarus, de Venise, disent avoir vu quelquefois, à des hauteurs considérables, des corbeaux dont le bec jetait une vive lumière par les temps d’orage. C’est peut-être , ajoute Gueneau (de Montbéliard), quelque observation de ce genre qui a valu à l’aigle le titre de ministre de la foudre.
M. Binon, curé de Plquzet, assurait qiie pendant vingtsept ans qu’il résida dans cette paroisse, les trois pointes de la croix du clocher paraissaient environnées d’un corps de flamme dans les grandes tempêtes : quand ce phénomène s’était montré, la tempête n’était plus à craindre, car le calme succédait aussitôt (2).
Pacard, secrétaire de la paroisse du prieuré de la montagne de Breven, vis-à-vis le mont Blanc, faisant creuser les fondements d’un chalet qu’il voulait construire dans les prairies de Plianpra, un violent orage se déclara. Il se réfugia alors sous un rocher peu éloigné, et vit le feu électrique tomber à plusieurs reprises sur la tête d’un grand levier de fer planté en terre, qu’il avait laissé en se retirant (3).
Si l’on monte sur la cime d’une montagne, on pourra être électrisé par une nuée orageuse, comme le sont les pointes des girouettes et des mâts. C’est ce qu’ont éprouvé, en 1767, Pictet, de Saussure et Jallabert fils, sur la cime du Breven. Le premier de ces savants, à mesure qu’il marquait sur son plan la position de quelque montagne, en demandait le nom aux guides qu’on avait pris ; et pour la leur désigner, il la montrait du doigt en élevant la main. « Il s’aperçut que cha-
(1) Arago, Notice sur le tonnerre. Notices scientifiques, tome I, pages IS3-I54.
(2) Transactions philosophiques, t. XLVIII, part. I,p.. 2l0.
(3) De Saussure, Voyage dans les Alpes, f. II, p. 6C.
138 DÉCOUVERTES SCIENTIFIOÜES.
« que fois qu’il faisait ce geste, il sentait au bout de son doigt « une espèce de frémissement ou de picotement, semblable à O celui qu’on éprouve lorsque l’on s’approche d’un globe de « verre fortement électrisé. » L’électricité d’un nuage orageux, qui était vis-à-vis, fut la cause de cette sensation. L’effet fut le même sur les compagnons et les guides du voyage, et la force de l’électricité augmentant bientôt, la sensation produite par l’électricité devint à chaque instant plus vive ; elle était même accompagnée d’une espèce de sifflement. Jallabert, qui avait un galon à son chapeau, entendait autour de sa tête un bourdonnement effrayant, que les autres personnes entendirent aussi quand elles le mirent à leur tour sur leur tête. On tirait des étincelles du bouton d’or de ce chapeau, de môme que de la virole de métal d’un grand bâton. L’orage pouvant devenir dangereux, on descendit à dix ou douze toises plus bas, où l’on ne sentit plus d’électricité. Bientôt après il survint une petite pluie, l’orage se dissipa, et l’on remonta au sommet, où l’on ne trouva plus aucun signe d’électricité (1).
Ainsi, à toutes les époques on a vu se manifesterdes phénomènes météoriques qui avaient l’électricité pour cause ; mais en l’absence de connaissances positives sur ce grand agent de la nature, ces phénomènes ne pouvaient être qu’un objet de curiosité. Un étonnement stérile était le seul sentiment que ce spectacle pût exciter, lorsqu’une idée superstitieuse ne venait pas couper court à toute tentative d’explicatjon. Bien que connus et depuis longtemps enregistrés dans les annales historiques, ces faits restèrent donc, pendant des siècles, isolés et inutiles pour la science. Cette mine précieuse, qui devait être un jour si féconde en découvertes, apparaissait par intervalles et se dévoilait aux yeux des hommes par quelque filon brillant, par quelque lumineuse échappée ;
(I) Voyage dans les Alpes, etc., t. II, p. 165. — Histoire de l’Académie des sciences de Paris pour 1767, p. 33.
LE PARATONNERRE
mais cet appel à l’investigation scientifique demeurait sans résultat. Nui ne pouvait encore essayer de remonter jusqu’à la source où se cachaient tant de merveilles. Un travail de ce genre ne put être entrepris qu’après qu’une physique plus avancée eut soumis à ses études les phénomènes électriques. Alors, seulement, tous les accidents météorologiques qui constituent des manifestations de l’électricité naturelle, apparurent sous leur véritable jour et purent être rapportés à leur origine exacte.
L’analogie des effets de la foudre avec ceux de l’électricité est tellement saisissante, tellement naturelle, qu’elle fut aperçue par les physiciens dès les premiers temps de la connaissance des phénomènes électriques. Ce que l’on observe en petit sur le conducteur d’une machine électrique, c’est-àdire l’éclat et le bruit de l’étincelle, la lumière de l’éclair et la détonation de la foudre, le reproduisent en grand. Cette comparaison, ce rapprochement, sont si simples, si naturels, que l’idée en est venue à tous les physiciens, et cela, on peut le dire, dès le moment même où l’on a eu connaissance de l’étincelle électrique.
Le docteur Wall était un physicien anglais contemporain d’Otto de Guericke. xAvant même que le célèbre consul de Magdebourg eût construit .son globe de soufre, c’est-à-dire la première machine électrique que la science ait possédée, Wall, qui n’était pourtant (ju’un observateur d’un mince mérite, apercevant pour la première fois l’étincelle tirée d’un gros morceau d’ambre, exprima tout aussitôt l’idée de la ressemblance de cette étincelle avec l’éclair. Cette remarque de Wall est assez curieuse pour mériter d’être rapportée textuellement.
Comme nous l’avons vu dans l’histoire de la machine électrique, Otto de Guericke n’avait obtenu qu’une faible lueur en frottant son globe de soufre ; Wall parvint à produire
une lumière plus marquée en frictionnant doucement avec la main bien sèche, ou une étoffe de laine, un gros morceau d’ambre auquel il avait donné la forme d’un cône. En présentant le doigt à une petite distance de l’ambre ainsi frotté, Wall entendit un petit craquement suivi d’une forte étincelle.
II compara alors cette lumière à l’éclair, et le craquement au tonnerre.
« En frottant rapidement, dit Wall, le morceau d’ambre avec du di ap, et en le serrant assez fortement avec ma main, on entendit un nombre prodigieux de petits craquements, et chacun d’eux produisit un petit éclat de lumière ; mais lorsqu’on frotta l’ambre doucement et légèrement avec le drap, il produisit seulement de la lumière et point de craquement. Si quelqu’un présentait le doigt à une petite distance de l’ambre, on entendait un grand craquement, suivi d’un grand éclat de lumière. Ce qui me surprend beaucoup en cette éruption, c’est qu’elle frappe le doigt très-sensiblement et y cause une impression de vent, à quelque endroit qu’on le présente. Le craquement est aussi fort que celui d’un charbon sur le feu, et une seule friction produit cinq ou six craquements, ou plus, suivant la promptitude avec laquelle on place le doigt, dont chacun est toujours suivi de lumière. Maintenant je ne doute pas qu’en se servant d’un morceau d’ambre plus long et plus gros, les craquements et la lumière ne fussent l’un et l’autre beaucoup plus grands. Celte lumière et ce craquement paraissent en quelque façon représenter le tonnerre et l’éclair (1). »
Il est bien curieux et bien décisif de voir cette analogie entre le tonnerre et l’électricité, reconnue dès l’observation des premiers phénomènes électriques.
En 1735, le physicien Grey, dont les travaux appartiennent à l’enfance de la science électrique, exprimait la même analogie dans les termes les plus formels :
« Quoique ces effets jusqu’à présent n’aient été produits que
(I) Vriefüey , Histoire de l’électricité, tome I, page 18-19.
LE PARATONNERRE
Irès en petit, nous dit Grey, il est probable qu’on pourra, avec le temps, trouver une façon de rassembler une plus grande quantité de feu électrique, et par conséquent d’augmenter la force de ce feu qui, d’après plusieurs expériences {si licet parvis componere parva) semble être de la même nature que celle du tonnerre et de l’éclair (1). »
Jean Freke, membre de la Société royale de Londres, et Benjamin Martin, lecteur de physique, ont également dans leurs mémoires signalé clairement la même analogie (2).
En France, l’abbé Xollet mit en avant cette pensée sous la forme d’une probabilité séduisante. Le passage, bien souvent cité, dans lequel ce physicien parle de l’analogiede l’électricité et de la foudre, se trouve au quatrième volume de ses Leçons de physique expérimentale, qui parut en 1748.
« Si quelqu’un, par exemple, dit l’abbé Nollet, entreprenait de prouver par une comparaison bien suivie des phénomènes, que le tonnerre est entre les mains de la nature, ce que l’électricité est entre les nôtres, que ces merveilles dont nous disposons maintenant il notre gré, sont de petites imitations de ces grands effets qui nous effrayent, et que tout dépend du même mécanisme; si l’on faisait voir qu’une nuée préparée par l’action des vents, par la chaleur, par le mélange des exhalaisons, etc., est, vis-à-vis d’un objet terrestre, ce qu’est le corps électrisé en présence et à une certaine proximité de celui qui ne l'est pas, j’avoue que cette idée, si elle était bien soutenue, me plairait beaucoup. Et pour la soutenir, combien de raisons spécieuses ne se présentent pas à un homme qui est au fait de l’électricité î L’universalité de la matière électrique, la promptitude de son action, son inflammabilité et son activité à en-
(1) Lettre adressée par Grey, en 1735, à Cromwell Mortimer, secrétaire de la Société royale de Londres, et publiée, peu de temps après, dans les Transactions philosophiques.
(î) Essai sur la nature de l'électricité, traduit de Tanç/lais de M.Jean Freke, dans le Recueil de traités sur l’électricité, traduit de l’allemand et de l’anglais, 3' partie, page 24. — Essai sur l’électricité, traduit de l’anglais, de M. Benj. Martin, lecteur de physique. Ibidem, 3' partie, pages7f-7C.
flamnier d’aulres matières ; la propriété qu’elle a de frapper les corps extérieurement et intérieurement jusque dans leurs moindres parties; l'exemple singulier que nous avons de cet effet dans l’expérience de Leyde, l’idée qu’on peut légitimement s’en faire, en supposant un plus grand degré de vertu électrique, etc. ; tous ces points d’analogie que je médite depuis quelque temps commencent à me faire croire qu’on pourrait, en prenant l’électricité pour modèle, se former, touchant le tonnerre et les éclairs, des idées plus saines et plus vraisemblables que tout ce qu’on a imaginé jusqu’à présent (1). »
Le même soupçon de l’analogie des effets du tonnerre avec ceux de l’électricité a été émis, après Nollet, par divers autres physiciens, parmi lesquels nous citerons Winckler en Allemagne, et Haies en Angleterre.
Déjà, en 1726, l’Académie des sciences de Bordeaux avait décerné son prix annuel à un mémoire du révérend Père de Lozeran du Fecli, natif de Perpignan, sur la cause du tonnerre et des éclairs. Dans ce mémoire, la cause du tonnerre était rapportée à l'embrasement des exhalaisons terrestres, selon la doctrine alors en vogue. Mais les phénomènes électriques qui furent signalés sur ces entrefaites, déterminèrent, en 1749, l’Académie de Bordeaux à remettre la même question au concours. Le prix fut accordé en 1750, à un médecin de Dijon, nommé Barberet, qui admettait l’analogie, de la foudre avec l’électricité, sans invoquer toutefois au cune expérience, et ne traitait la matière que par de simples considérations générales dans le goût des dissertations académiques de cette époque.
Cette décision de l’Académie de Bordeaux couronnant de scs palmes la doctrine de l’analogie de la foudre avec l’électricité montre bien, selon nous, à quel point cette opinion était alors dans le courant des idées générales. Les Académies ne sont pas novatrices par leur nature. L’histoire et les
(I) Lfiçom de physique expérimentale, tome IV, page 314.
LE PABATONNERRE.
exemples conlcniporains montrent suffisamment qu’elles représentent, dans les sciences, l’esprit du passé et le maintien rigoureux des opinions reçues. S’attachant surtout à conserver le dogme scientifique le plus généralement accepté, elles ne peuvent représenter l’idée de l’avenir, ni celle du progrès. Or, puisque en France, une Académie prenait sous son patronage l’idée de l’origine électrique du tonnerre, on peut en conclure, en toute sécurité, que c’était là une doctrine en harmonie avec les opinions scientifiques du temps.
La distinction accordée par l’Académie de Bordeaux au mémoire de Barberet, de Dijon, dans lequel on posait nettement leprincipe dé l’analogie de la foudre avec l’électricité, imprima une impulsion nouvelle aux recherches déjà entreprises sur ce sujet. Parmi les physiciens qui embrassèrent cette idée avec le plus d’ardeur, il faut citer surtout de Romas, l’un des membres les plus actifs de l’Académie de Bordeaux.
Né dans la petite ville de Nérac, qui fut aussi le bei’ceau des Montesquieu, appartenant à une famille noble de la province de Guyenne, de Romas n’était pas un savant do profession ; il était lieutenant assesseur au présidial de Nérac, c’est-à-dire simple juge au tribunal civil de cette ville. Il était entré dans la carrière de la magistrature ; et, une fois en possession de la place modeste d’assesseur au présidial de sa ville natale, il put se livrer à la vocation bien décidée qui le portait vers l’étude des sciences. R possédait en physique des connaissances variées et solides. Si l’on consulte ses nombreux écrits, et en particulier ses recherches sur le magnétisme des corps, on voit (|u’il avait abordé les parties les plus élevées et les plus difficiles de la physique. Gomme s’il eût trouvé trop étroit pour ses facultés le champ de cette dernière science, il s’occu[)ait encore de mécanique, de géogra|)hie, de navigation, d’agriculture,
DÉCOUVERTES SGIENTIFIOUES.
d élève des bestiaux, et sur ces divers sujets, il a laissé en manuscrits ou imprimés, trois gros volumes de mémoires.
Peu de jours après la publication du travail de Barberet, de Dijon, c’est-à-dire en août 1750, Bornas présenta à l’Académie de Bordeaux un mémoire qui avait pour objet de signaler les ressemblances physiques entre la foudre et l’électricité. Cet écrit fut composé à l’occasion d’un coup de tonnerre qui, le 30 juillet 1750, frappa le château de Tam- |K)uy, situé près de Nérac, dans la sénéchaussée de Marsan, diocèse d’Aire. Il a pour titre : Observation qui prouve que la foudre a non-seulement deux barres de feu, de même que l'électricité a deux étincelles; mais que, de même que l'électricité, elle a aussi deux attractions. Bornas cherche à prouver dans cet écrit : 1® Que la foudre a, comme l’électricité, deux barres de feu, c’est-à-dire probablement deux pôles opposés; que la foudre exerce, comme l’électricité, une attraction sur les corps environnants. « Ce qui étant bien con- « staté, dit Bornas, on en pourra inférer que la foudre res- « semblant aux phénomènes fondamentaux de l’électricité, (I elle lui est analogue en toutes les dernières particulari- « tés (1). »
Bornas donne, dans ce mémoire, une description minutieuse des effets produits par la chute de la foudre sur le château de Tampouy. Il paraît que deux lames de feu se croisèrent à plusieurs reprises, avec des sifflements très-intenses, et que des corps solides volumineux furent soulevés et transportés au loin. Bornas vit dans ces particularités line ressemblance avec le jihénomène d’attraction et de répulsion des corps légers par le fluide électrique, comme avec la double étincelle qui, selon lui, part entre deux con-
(I) Ce mémoire n’a pas été imprimé, mais il se trouve avec les autres manuscrits de Bornas, dans les archives de i’anclennc Académie de Bordeaux, qui sont déposées aujourd’hui dans la hihliolhéque de celte ville.
LE PARATONNERRE
ducleui*s ail moment de la décharge éleclrique. Ces rapprochements étaient sans doute inexacts, mais ils frappèrent beaucoup l’imâgination de l’observateur, qui termine son travail par les lignes suivantes : « Je me réserve, si ce mé- « moire est bien reçu, de traiter un peu plus amplement, « dans un autre que je me propose de donner sous la forme « d’un ouvrage lié, de toutes les parties qui me paraîtront « les plus propres à faire connaître l’analogie de la foudre et « de l’électricité (1). »
Le mémoire que nous venons de citer prouve avec évidence que, dès l’année 1750, le physicien de Nérac avait pénétré la nature du tonnerre, et qu’il avait poussé fort loin cette idée de l’identité de la foudre et de l’électricité qui commençait à prendre faveur chez les électriciens de l’Europe.
La question historique que nous venons de traiter concernant la découverte du grand fait de l’identité de l’électricité et de la foudre, met encore une fois en évidence une vérité que nous avons déjà essayé de faire ressortir dans cet ouvrage : c’est qu’il est impo.ssible d’accorder à un seul homme l’honneur d’une grande invention scientifique, et que les découvertes importantes naissent presque toujours, non des efforts isolés d’un homme de génie, mais d’un concours lent et successif do travaux dirigés vers un but commun. La science et le temps préparent les éléments divers
(1) A la suite du coup de foudre de Tampouy et des réflexions dont cet événement fut le poinl de départ, Komas conçut le projet d’un instrument destiné A détourner le tonnerre. Cet instrument, qiiM n’a décrit nulle part, mais auquel il fait quelque allusion dans sa Lettre à M. Lutton, dont il sera question plus loin, consistait, autant qu’on peut en juger sur de vagues indications, en un conducteur isolé, terminé par une boule, ce qui aurait composé un fort mauvais paratonnerre. M. de Vivons, qui eut connaissance du nouvel instrument, et lui donna le nom de bronlomètre, comprit sans doute les dangers que son emploi aurait inévitablement entraînés, et il détourna Romas de publier sa description.