CHAPITRE IV
Accueil fait à Londres aux lettres de Franklin. — BufTon les fait traduire en français. — Expériences exécutées en France sur la présence de l’électricité dans l’atmosphère. — Expériences de Dalibard et de Delor. — Expérience de Buffon à Montbard. — Découverte faite par Lemonnier de la présence de l’électricité dans l’atmosphère par un temps serein. — Répétition, par divers physiciens français, des expérienees faites à Paris. — Le Père Berthier. — De Bornas. — Continuation des expériences sur l’éleclricité des barres métalliques isolées. — Canton et Devis en Angleterre. — Mort de Richmaun à Saint-Pétersbourg. — Verrat. — Tli. Marin. — Expériences en Allemagne et en Italie. — Doze. — Gordon. — Zanotti. — Beccaria.
Les Lettres de Franklin à Pierre Coll inson obtinrent on Europe un prodigieux succès : «On n’a jamais rien écrit sur « l’électricité, dit Priestley, qui ait eu plus de lecteurs et « d’admirateurs que ces lettres, dans toutes les parties de « l’Europe. Il n’y a presque point de langue en Europe, « dans laquelle on ne les ait traduites, et comme si ce n’était « pas encore assez pour les faire bien connaître, on en a fait « depuis peu une traduction en latin. » Toutefois ce que Priestley néglige ici de nous dire, c’est que le succès du livre de Franklin ne dut rien au concours ni aux suffrages des
LE PABATONNErUlE.
savants anglais. Loi-squo Collinson, à qui ces lettres sont adressées, lut devant la Société royale de Londres le manuscrit de Franklin, les idées contenues dans cet écrit n’excitèrent, parmi les membres de la savante compagnie, d’autre sentiment qu’une explosion d’hilarité. L’hypothèse de Franklin concernant la possibilité d’écarter la foudre au moyen d’une simple barre de fer pointue élevée en l’air, parut surtout empreinte d’une parfaite absurdité. Le mémoire de Franklin ne fut pas jugé digne d’être mentionné parmi les communications adressées à la Société royale, et on ne l’inséra point dans ses Transactions philosophiques. Les savants de Londres ne pouvaient admettre qu’une idée de quelque valeur pût leur arriver de cette barbare Amérique, qui n’excitait que des mépris en Angleterre, en attendant qu’elle y excitât des fureurs par le triomphe de ses armes.
Cependant, dans cette réunion de physiciens si bien inspirés, il se trouva un savant, le docteur Fothergill, qui jugea cette production américaine trop importante pour être étouffée. Il conseilla à Colliuson de faire imprimer ces lettres, et ce dernier les remit, dans cette intention, à l’éditeur d’une Revue, nommé Gave, qui publiait le Gentleman's Magazine. Cave préféra les publier en lin volume qui parut à Londres, précédé d’une préface du docteur Fothergill. Le succès de cette publication fut considérable, car elle eut, en peu d’années, cinq éditions.
Sur le bruit de la considération qui fut bientôt accordée par l’Europe entière au livre du physicien d’Amérique, lai^ociété royale de Londres se décida à recevoir la communication d’un extrait de cet ouvrage, dont on donna lecture devant elle le 6 juin 1751 . Mais une particularité digne d’être notée, c’est que, dans cet extrait lu à la Société royale, on passa sous silence la partie du mémoire de Franklin (jiii concernait le paratonnerre. C’était là sans doute le pa.ssagc qui avait excité les rires de la docte assemblée, et l’on jugea
convenable de le supprimer à cette seconde lecture, afin d’éviter le ridicule (1).
Un accueil bien différent attendait, en France, l’œuvre du physicien de Philadelphie. Elle eut la fortune de renconf rerie plus haut et le plus efficace des patronages, celui du Pline motlerne ! Buffon et Franklin, quels beaux noms réunis! Le manuscrit d’une traduction des Lettres de Franklin, due à un simple amateur qui l’avait composée pour son usage, vint à tomber entre les mains de Buffon. Le grand naturaliste comprit immédiatement toute la Valeur de ce livre, qui renfermait à la fois une théorie générale des phénomènes électriques, l’analyse des effets de la bouteille de Leyde, et une hypothèse sur la nature de la foudre avec la description de l’expérience à exécuter pour vérifier la justesse de cette dernière conjecture.
Buffon comptait panni ses admirateurs et ses amis un physicien d’un certain mérite, nommé Dalibard; il le chargea de
(I) C’est d’après le témoignage exprès d’un écrivain anglais que nous consignons ces faits qui font peu d’honneur à la sagacité des membres de la Société royale. Dans un ouvrage estimé, A Manual of Electricity, Magnetism and Meteorohgy, publié en 1844, le docteur Lardner écrit ce qui suit ;
« When this and other papers by Franklin, illustrating similar views, « were sent to London, and read before tbe Royal Society, they are said ■ to hâve been considered so xvild and absurd that they were received « with laughter, and were not considered worthy of so inuch notice as « to be admiited to a place in the Pkilosophical Tramactiona.
• They were, however, shown toDr. Fothergill, who considered them of « too much value to be thus stifled; and he wrote a préfacé to them, and « published them in London.
« They subsequently went through flve éditions.
« After the publication of these remarkable letters, and when public opi- « nion in ail parts of Europe had beerie xpressed upon them, an abridg- « mentor abstract of them was read to the Society|on the6thofJune7611.
» it isa remarkable circumsiance t hat.in this notice, no mention wha- « lever occurs of Franklin’sproject of drawing lightning from theclouds.
« Püssibly this was the part w'hich had before excited laughter, ami « was omitted to avoid ridicule. »
LE PARATONNERRE
composer une traduction fidèle de l’ouvrage de Franklin , qu’il prit soin lui-même de revoir et de corriger. Cette traduction parut en H52, en im volume in-12, sous ce titre : Expériences et observations sur i électricité, faites à Philadelphie en Amérique par M. Benjamin Franklin, et communiquées dans plusieurs lettres à M. P. Collinson de la Société royale de Londres ; traduites de l’anglais. L’ouvrage est précédé d’un avertissement et d’un court historique de l’électricité, écrit en partie par Dalibard, et emprunté, pour le reste, à une petite dissertation faite en 1748, pour l’Académie de Bordeaux, parM. de Secondât, fils de Montesquieu. La publication de ce livre répandit promptement en France les idées de Franklin sur l’électricité.
Mais Buffon ne se borna pas à servir, parce premier moyen, les progrès de la physique. Il voulut exécuter lui-même l’expérience proposée par Franklin comme devant résoudre le problème de la présence de l’électricité dans l’atmosphère. En conséquence, il fit élever sur la tour de son château de Montbard une longue tige de fer, pointue à son extrémité supérieure, et isolée à sa partie inférieure au moyen d’une épaisse couche de résine. Il comprit d’ailleurs qu’il importait de prendre des mêmes dispositions en d’autres lieux, afin d’être en mesure de profiter des orages qui pourraient se manifester sur différents points. Il engagea donc son ami Dalibard à élever, de son côté, une pareille tige isolée dans le jardin de sa maison de campagne, située à Marly, près de Versailles. Un physicien nommé Delor possédait, place de l’Estrapade, un beau cabinet de machines, où l’on démontrait publiquement et à prix d’argent les nouvelles expériences sur l’électricité. Sur l’invitation de Buffon et de Dalibard, ce physicien consentit à dresser une barre de fer isolée sur le faîte de sa maison.
Tout se trouvant ainsi préparé, et les dispositions parfaitement prises pour être en mesure de constater la présence
ICO DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES.
(le lY'locIricili* au sein de ratmosphiTe, on attendit l’occasion favorable, c’est-à-dire un orage sur Paris ou ses environs.
Ce fut l’appareil de Marly qui se trouva favorisé ; à Marly fut reconnue, pour la première fois, la présence de l’électricité dans l’atmosphère, c’est-à-dire l’un des faits les plus considérables dont la physique se soit enrichie. Aussi la grande expérience que nous allons rapporter reçut-elle le nom à' expérience de Marly, de même que l’on avait désigné sous le nom dl expérience de Leyde, celle de la bouteille de Mussenbroek.
L’ajjpareil que Dalibard avait fait élever dans son jardin, à Marly, consistait en une verge de fer, d’un pouce environ de diamètre, de quarante pieds de longueur, et terminée en pointe à son extrémité supérieure. Elle était soutenue en l’air par trois grosses perches munies de cordons de soie. Pour l’isoler, on avait divisé son extrémité inférieure en deux branches qui étaient fixées dans un tabouret isolant à pieds de verre (1).
(I) Voici la description de cet appareil, donnée par Dalibard dans le mémoire qu’il lut à ce sujet à l’.\cadémie des sciences :
« 10 J’ai fait faire, dit Dalibard, ù Maily-la-Viile, située à six lieues (le Paris, dans une belle plaine, dont le sol est fort élevé, une verçe de fer ronde, d’environ un pouce de diamètre, longue de quarante pieds et fort pointue par son extrémité supérieure. Pour lui ménager une pointe plus fine, je l’ai fait armer d’acier trempé, ensuite brunir, au défaut de dorure, pour la préserver de la rouille. Outre cela, cette verge de fer était courltée vers son extrémité inférieure de deux coudes à angles aigus, quoique arrondis. Le premier coude était éloigné de deux pieds du bout inférieur, et le second en sens contraire, à trois pieds du premier.
« 2o J'ai fait planter dans un jardin trois grosses perches de vingt-huit il vingt-neuf pieds, disposées en triangle et éloignées les unes des autres à environ huit pieds ; deux de ces perches contre les murs, et la troisième au dedans du jardin. Pour les ail'ermir toutes ensemble, on a élevé sur chacune des entretoises à vingt pieds de hauteur ; et comme le grand vent agitait encore cette espèce d’édifice, on a attaché au haut de chaque perche de longs cordages, qui tenaient lieu de haubans, répondant par le bas à de bons piquets enfoncés en terre à plus de vingt pieds des perches. « 3» J’ai fait construire entre les deux perches voisines du mur, et
LE PARATONNERRE
Le 10 mai 1752, un orage vint à éclater sur Marly. Dalibard était alors absent, il se trouvait à Paris ; mais il avait, au moment de son départ, confié le soin de surveiller la machine à un menuisier nommé Coiffîer, ancien dragon, homme sur l’intelligence et l’intrépidité duquel on pouvait compter. Dalibard avait d’avance donné à ce gardien fidèle toutes les instructions et les avis nécessaires, tant pour faire les observations durant son absence, que pour se garantir, le cas échéant, des dangers de l’expérience. Il lui avait remis, pour tirer des étincelles de la barre, une tige de fer emmanchée dans une bouteille de verre, c’est-à-dire le petit appareil que l’on désigne aujourd’hui sous le nom 6!excitateur, et qui permet d’obtenir des étincelles d’un corps électrisé sans inconvénient pour l’opérateur. Il lui avait d’ailleurs expressément recommandé de s’entourer de quelques personnes, et surtout d’envoyer chercher le curé de Marly, M. Raulet, dès qu’il se présenterait quelque apparence d’orage. Le moment désiré arriva enfin.
adosser contre ce mur, une petite guérite de bois capable de contenir un homme et une table.
« 4° J’ai fait placer au milieu de la guérite une petite table d’environ un pied de hauteur, et sur cette table j’ai fait dresser et affermir un tabouret électrique. Ce tabouret n’est autre chose qu'une petite planche carrée, portée sur trois bouteiiles à vin pour suppléer au défaut d’un gâteau de résine qui me manquait.
« 6“ Tout étant ainsi préparé, j’ai fait élever perpendiculairement la verge de fer au milieu des trois perches, et je l’ai affermie en rattachant à chacune de ces perches avec des cordons de soie, par deux endroits seulement. Le bout inférieur de cette verge était solidement appuyé sur le tabouret électrique, où j’ai fait creuser un trou propre à le recevoir.
« 6° Comme il était important de garantir de la pluie le tabouret et les cordons de soie, j’ai pris les précautions nécessaires à cet effet. J’ai mis mon tabouret sous la guérite, et j’ai couder ma verge de fer à angles aigus, afin que l’eau qui pourrait couler le long de cette verge ne pût arriver sur son tabouret. C’est aussi dans le même dessein que j’ai fait clouer vers le haut et au milieu de mes perches, à trois pouces au-dessus des cordons de soie, des espèces de boites formées de trois petites planches d’environ quinze pouces de long, qui couvrent par-dessus et par tes côtés une pareille longueur de cordons de soie, sans les toucher. »
Le dO mai, à deux heures de l’après-midi, Coiffier entend retentir un coup de tonnerre assez fort. Aussitôt il court à l’appareil, et prenant la petite tige de fer emmanchée dans la bouteille, il la présente à la barre métallique, et à une faible distance il en volt sortir une petite étincelle qui pétille avec bruit. Une seconde étincelle part bientôt, plus forte que la précédente. Coiffier se hâte alors d’appeler ses voisins et d’envoyer chercher le curé de Marly. Dès qu’il est averti, le bon prieur, malgré une pluie battante mêlée de grêle, accourt de toute la vitesse de ses jambes. Témoins de l’empressement inusité et de l’émotion de leur pasteur, beaucoup d’habitants du village se hâtent de le suivre, s’imaginant d’abord que Coiffier a été tué d’un coup de tonnerre. Le jardin de Dalibard se remplit ainsi de spectateurs. Au milieu de cette foule étonnée, le curé s’approche de la machine, et voyant qu’il n’y a point de danger, il met lui-même la main à l’œuvre. Il prend l’excitateur, et tire de la barre plusieui’s étincelles. On n’entendit pas d’autre coup de tonnerre ; mais la nuée orageuse resta pendant plus d’un quart d’heure audessus de la verge métallique, qui, pendant tout ce temps, fournit des étincelles d’une nature évidemment électrique. Elles partaient à un pouce et demi environ de la barre de fer, sous la forme d’une petite aigrette bleue, avec une odeur manifestement sulfureuse, et faisaient entendre un bruit semblable à celui qu’aurait produit une clef frappant sur la barre. Leprieur de Marly répéta l’expérience au moins six foisdans l’intervalle d’environ quatre minutes, et, dit-il, « chaque expérience dura l’espace d’un Pater et d’un Ave. » Mais bientôt l’intensité du feu électrique se ralentit; en approchant iilus près, on ne tira plus que quelques étincelles ; enfin tout disparut.
Le bon prieur était si absorbé au moment de l’expérience, et si étonné du spectacle qui s’offrait à lui, qu’il fut frappé, sans qu’il y fît grande attention, ou sans qu’il s’en plaignît alors.
LE PARATONNERRE
d’un coup violent au bras, sans doute par une «‘tincelle partie de la barre électrisée. De retour chez lui, comme la douleur continuait, il découvrit son bras en présence de Goiffier, et l’on aperçut au-dessus du coude, une meurtrissure tournant autour du bras, comme celle qu’aurait pu occasionner un coup de fouet. Les personnes qui entouraient le curé reconnurent qu’il répandait une odeur de soufre, qui persistait encore quand il fut de retour chez lui. Un ecclésiastique sentant le soufre ! le fait était extraordinaire, aussi fut-il remarqué.
Dès qu’il fut remis des émotions de l’événement, le prieur de Marly s’empressa d’écrire à Dalibard une lettre qui contenait les détails de cette expérience ; Goiffier partit pour la remettre à Paris. Le prieur annonçait, dans cette lettre, le succès de la belle expérience préparée par Dalibard. Les détails qu’elle renfermait firent la matière d’un mémoire que ce physicien lut le 1 3 mai 1752 à l’Académie des sciences, où il produisit la plus vive sensation. On imagine sans peine, en effet, avec quel sentiment de joie fut reçue par les savants de la capitale cette démonstration éclatante de l’un des faits les plus importants de l’ordre naturel.
Huit joure après l’expérience de Marly, l’appareil élevé par le physicien Delor sur le toit de sa maison de la place de l’Estrapade donna des signes manifestes d’électricité, bien qu’il n’y eût pas en ce moment d’orage proprement dit.
La barre de fer disposée par Delor avait le double de la hauteur de celle de Marly. Elle était de quatre-vingt-dixneuf pieds de haut, et i‘eix)sait, à sa partie inférieure, sur un gâteau de résine de deux pieds carrés et de trois pouces d’épaisseur. Le 18 mai, entre quatre et cinq heures du soir, une nuée orageuse se montra au-dessus de cet appareil, et mit environ une demi-heure à passer. Pendant ce temps, Delor tira de la barre des étincelles toutes semblables à celles des machines électriques : les plus fortes furent tirées à la distance
de neuf lignes. Delor observa que là barre continuait encore H fournir des étincelles, lorsque le nuage orageux avait été poussé par le vent jusqu’au-dessus de la Seine, c’est-à-dire à deux heures environ du lieu de l’observation (1). Comme la quantité d’électricité tirée du nuage dans cette première expérience n’avait pas été très-considérable, Delor ajouta à son appareil ce qu’il appela un magasin d’électricité, qui consistait en plusieurs tiges de fer isolées communiquant avec la barre principale. Avec cette adjonction, l’appareil de Delor donna des étincelles plus fortes.
Le lendemain de l’expérience faite à Paris par le physicien de la place de l’Estrapade, c’est-à-dire le 19 mai 17.o2, DutVon, qui se trouvait à Montbard, eut la satisfaction de voir son appareil s’électriser. Une nuée orageuse ayant passé au zénith de la verge de fer qu’il avait élevée sur la tour de son château, Buffon, armé d’un excitateur, tira de la verge métallique un grand nombre d’étincelles.
L’abbé Mazéas, à Paris, plaça en haut de sa maison un appareil fort simple pour répéter la môme expérience. Il fit passer en dehors de sa fenêtre une longue perche de bois terminée par une baguette de fer pointue, de douze pieds de longueur; il avait ajouté à cet appareil le magasin d'électricité imaginé par Delor, et il tira, en approchant le doigt, d’assez fortes étincelles de la tige de fer (2).
Les expériences que nous venons de rapporter ayant produit une grande impression dans la capitale, le roi voulut en être témoin. Sur ce désir, le duc d’Ayen offrit à Louis XV sa maison de campagne de Saint-Germain, et Delor fut chargé d’y répéter ces expériences (3). Ce n’était
(I) Lettre de Delor, imprimée dans le.s Transactions philosophiques, t. XLVIII, p. 370.
(?) Histoire de l’électricité, II, p. 164.
(3) Lettre de l'ahhé Mazéas au docteur Haies, du 20 mai 1752.
LE l’AlUTONNERRE.
pas d’ailleurs la première fois que les courtisans chargés du soin de distraire sa royale personne avaient eu recours à l’électricité. En <740, c’est devant Louis XV que Nollet, comme nous l’avons vu, fit passer la commotion de la bouteille de Leyde à travers une chaîne formée par deux cents hommes des gardes françaises.
Quand les physiciens du reste de la France eurent connaissance des expériences sur l’électricité atmosphérique faites dans la capitale, les mêmes tentatives furent i-eproduites partout, et partout couronnées du môme succès.
C’est en répétant ces expériences à Saint-Gennain que Lemonnier, dont nous avons déjà cité les belles recherches sur la vitesse de transport de l’électricité, fit l’importante découverte de la présence de l’électricité dans l’air, par un ciel serein. On avait pensé jusque-là que l’électricité atmosphérique exigeait nécessaii’ement la présence d’un nuage orageux. Lemonnier reconnut, et cc fut là le plus important résultat de ses observations, qu’il existe de l’électricité dans l’atmosphère par les temps les plus calmes (1).
L’appareil dressé par Lemonnier à Saint-Germain consistait en une perche de trente-deux pieds de hauteur, plantée au milieu d’une pièce de gazon. A peu de distance de l’extrémité supérieure de cette perche, était fixé un gros tube de verre, qui supportait un tube de fer-blanc terminé en pointe très-aiguë. De ce tuyau de fer-blanc partait un fil de fer de cinquante toises de longueur qui venait aboutir dans un pavillon où se tenait l’expérimentateur pour y faire ses observations. L’électricité enlevée à l’atmosphère par la pointe métallique était transmise tout entière dans l’intérieur du pavillon, par ce long conducteur qui venait s’attacher à un cordon de soie tendu horizontalement, et servant à l’isoler.
(I) Mémoiren lie l' Académie îles scieacet pour 1752, p. 233 et isuiv.
Les expériences de Leraoiinier commencèrentlc 7 juin i 752, Ce jour-là Lemonnier, ayant entendu un coup de tonnerre, qui sortit d’un gros nuage peu éloigné, tira aussitôt une étincelle très-vive du fil de fer, et ressentit une secousse semblable à celle que donne la bouteille de Leyde. Cette expérience fut répétée plusieurs fois avec le même succès, pendant cinq heures que dura l’orage, soit par notre académicien, soit par plusieurs autres personnes. On ne pouvait mettre en doute que la matière électrique dont le fil de fer s’était chargé ne fût de la même nature que celle que fournissent nos machines, « car, dit Lemonnier, ce fil at- « tirait et repoussait très-vivement les corps légers ; la ma- « tière sortait en étincelant avec éclat ; elle excitait dans le « bras de plusieurs personnes qui se tenaient par la main « une commotion considérable ; elle sortait par les pointes, « sous la forme d’une aigrette; elle enflammait l’esprit- « de -vin et les liqueurs spiritueuses ; elle exhalait l’odeur « particulière à la matière électrique ; en un mot, elle pa- « raissait avoir tout le caractère de la matière électrique que 0 nous excitons avec nos instruments, et qui la différencie « de tous les autres fluides. »
Lemonnier fit plusieurs autres observations sur l’électricité atmosphérique. Nous ne les reproduirons point, car elles sont loin d’égaler en importance la découverte capitale qu’il fit dans cette occasion, c’est-à-dire la démonstration de l’électricité libre dans un ciel serein.
Les physiciens se refusèrent pendant quelque temps à admettre ce dernier fait, dont l’explication théorique offrait des difficultés. On avait cru jusqu’alors que la présence des nuages dans le ciel était indispensable pour communiquer l’électricité à l’atmosphère. Peu de temps auparavant, Cassini, à l’Observatoire de Paris, ayant reconnu des signes de l’électricité dans une tige de fer disposée comme 1a un'cédeiite, ([uoiqu’il n’existât alors aucun nuage orageux.
LE PARATONNERRE
avait cru devoir admettre que rélectricité provenait, dans ce cas, de quelque nuée très- voisine de l’horizon, et que l’on ne pouvait apercevoir (1). Les recherches de Lemonnier rectifièrent cette opinion ; il fut admis, dès ce moment, que l’électricité peut exister par tous les temps dans l’atmosphère .
Le père Berthier, religieux de l’Oratoire, répéta à Montmorency l’expérience de Dalibard. Il obtint un très-grand nombre d’étincelles électriques, et s’étant sans doute imprudemment exposé, il reçut une commotion tellement forte, qu’il en fut renversé par terre.
De Romas, dont nous avons déjà rappelé des recherches, et qui, l’un des premiers, avait émis, en France, l’opinion, fondée sur l’observation, de l’origine électrique de la foudre, fut aussi l’un des premiers à répéter l’expérience de Marly (2). 11 éleva à Nérac des barres de fer isolées, et reconnut leur état électrique. Il varia beaucoup ses moyens d’expérimentation ; il imagina des dispositions nouvelles pour isoler complètement les barres métalliques et les rendre plus propres à résister à l’efibrt du vent. Pour ne pas être assujetti à une observation continuelle, il terminait le conducteur par un carillon électrique, dont les tintements répétés l’avertissaient en temps opportun. C’est ainsi qu’il put noter quelques faits importants d’électricité atmosphérique, tels que l’électrisation des barres en temps serein, leur électrisation par la pluie sans qu’il y eût d’orage, l’apparition des étincelles longtemps avant l’audition du bruit du tonnerre ; enfin, l’existence d’atmosphères électriques très-étendues autour des nuages orageux.
(1) Histoire de l'Académie des sciences pour 175?, p. 10.
(2) L'exposé des recherches de Romas sur les barres métalliques isolées est consigné dans six lettres adressées à l’Académie des sciences de Bordeaux, du 12 juillet 1752 au 14 juin 1753. Elles n’ont pas été imprimées, mais elles sont conservées, avec d’autres manuscrits de ce physicien, dans les archives de l’Académie de Bordeaux.
Dans la série de ses expériences, Romas voulut reconnaître si la barre de fer placée horizontalement attirerait aussi bien l’électricité atmosphérique que lorsqu’on la plaçait comme l’avait indiqué Franklin, c’est-à-dire dans la situation verticale. Il constata que la barre placée horizontalement s’électrisait à peine, même par les temps orageux. Pour faire cette expérience, Romas avait rendu mobile la barre de fer isolée. Au moyen d’une corde de soie, tenue dans sa main, il pouvait déranger cette barre mobile de sa position verticale, et l’incliner à volonté sur l’horizon, jus- (|u’à la rendre horizontale. Il reconnut, en opérant ainsi, que la tige perpendiculaire donnait de fortes étincelles, tandis que, disposée horizontalement, elle manifestait à peine des signes d’électricité. Ces dernières obsers'ations furent faites le 12 juillet 1752, et répétées plusieurs fois depuis cette époque.
Ce résultat conduisit Romas à soupçonner que l’intensité des phénomènes électriques pouvait croître en proportion de la hauteur des barres au-dessus du sol. Pour s’assurer de la justesse de cette conjecture, il dressa au-dessus du faîte de sa maison, et en les séparant par une distance de quinze pieds, deux barres, dont l’une était de dix pieds plus haute que l’autre. Il constata alors que, dans les mêmes conditions, c’était la première qui donnait toujours les plus fortes étincelles; et, à partir de ce moment, il n’eut plus qu’une pensée, « celle de porter des conducteurs le plus « haut possible dans la région des nuages, afin d’augmenter « le feu du ciel. » Nous verrons bientôt à quel admirable l’ésultat se trouva conduit par ce désir le physicien de Nérac.
Tous les observateurs de l’Europe s’empressèrent de répéter les expériences qui venaient de jeter tant d’éclat sur la France. Canton, en Angleterre, fit élever des barres de fer isolées, qui lui servirent à constater l’état électrique des nuages. Voici comment le physicien anglais raconte son
LE l’AnATONNERRE.
üXjtôriciice dans une leltre adressée à Wilson, le 21 juillet 1752:
« J’eus hier, sur les cinq heures du soir, dit Canton, l’occasion de tenter l’expérience de M. Franklin, pour tirer le feu électrique des nuages, et j’ai réussi au moyen d’un tube de fer-blanc ' de trois ou quatre pieds de long, attaché au haut d’un tube de verre d’environ dix-huit pouces. A l’extrémité supérieure du tube de fer-blanc, qui était moins élevé que la file des cheminées de la même maison, j’avais attaché trois aiguilles avec un peu de fil d'archal, et j’avais soudé à son extrémité inférieure un couvercle de fer-blanc, afin de garantir de la pluie le tube de verre qui était posé verticalement sur un billot do bois. Je courus à ctt appareil, le plus vile que je pus, dés le commencement du tonnerre, mais je ne le trouvai électrisé qu’entre le troisième et le quatrième coup ; alors appliquant la jointure de mon doigt au bord du cercle, je sentis et entendis une étincelle électrique ; et en approchant une seconde fois, je reçus l’étincelle à la distance d’environ un demi-pouce, et je lavis bien distinctement. Je répétai la même chose quatre ou cinq fois dans l’espace d’une minute ; mais les étincelles devenaient de plus en plus faibles, et en moins de deux minutes le tube de fer-blanc ne donna plus aucun signe d’électricité. Il faisait une pluie conlinuellependant le tonnerre, mais elle était considérablement ralentie dans le temps que je fis l’expérience. »
Lo 12 août suivant, le docteur Bevis observa à peu près les mêmes effets. Le même jour, Wilson répéta cette expérience dans le voisinage de Ohelmsford, dans le comté d’Essex. Son appareil consistait simplement en une li ingle de for dont il introduisait un bout dans une bouteille de verre qu’il tenait à la main ; l’autre extrémité, terminée par trois aiguilles, étant on plein air. Avec un doigt de l’autre main il tira des étincelles, quoiqu’il ne fût point dans un endroit ' élevé, mais seulement dans un jardin ( I ).
C’est en voulant se livrer aux mêmes ex|iéricnces (|ue
(I) Trannaction/t phUosoi>fiirjue.i, t. \l.\U, p. Mi8. — Priesllpy, ///»'tûive fie Vélertricité, t. Il,p. 168 .