II
Richmann, membre de l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg, et professeur de physique d'un grand renom, périt dans cette ville frappé d'un véritable coup de foudre. Richmann avait élevé, sur le faîte de sa maison, le même appareil qui était alors employé par tous les physiciens sur plusieurs points de l’Europe ; mais il avait porté un soin tout particulier à l’isolement de la barre de fer. La chambre dans laquelle il opérait n’avait d’autre plafond que le toit de la maison. Le trou qui fut pratiqué à ce plafond pour laisser passer la tige métallique fut garni d’un tube de verre pour l’isoler complètement dans ce point. La partie extérieure de la tige de fer, qui s’élevait de quelques pieds au-dessus du toit, était dorée pour la préserver de la rouille. La tige se terminait dans l'intérieur de la chambre ; elle était portée sur un tube de verre et soutenue par une masse de poix. Richmann pouvait ainsi observer tout à son aise les effets électriques (1). Il avait même disposé un carillon électrique, pour être averti à distance de la présence du fluide.
Richmann se proposait de procéder, dans un moment d’orage, à la mesure de l’intensité du fluide électrique soutiré de l’atmosphère extérieure ; il espérait obtenir ainsi quelques renseignements sur la force comparative de l’électricité dans les nuages orageux. Pour mesurer l’intensité de ces effets, il avait imaginé une sorte d’électromètre, qu’il désignait sous le nom de gnomon électrique^ et qui, peu différent de notre électroscope actuel, consistait en un corps léger repoussé par l’action électrique, et dont l’angle d’écartement servait de mesure à l’intensité du fluide (2).
(1) La Phi/\-i(fue ù ht jiortée de tout le monde, par le Père Paulian, t. H.p. 357.
(Sj Dans son Précis historique et expérime7ital des phénomènes électriques, Sigaud de Ja Fond, qui a donné, d’après la lettre du graveur Solokow, adressée à la Société royale de Londres, et le témoignage du comte de StrogonolT, la relation la plus exacte et la plus complèle de la mort
LE PARATONNERRE
Le 6 août 1753, tandis que Richmann assistait à une réunion de l’Académie do Saint-Pétersbourg, un faible coup de tonnerre retentit dans le lointain. Aussitôt Richmann quitte sa place et se hâte de rentrer chez lui, pour observer sur son appareil les effets de l’orage qui s’approche. En même temps, il dépêche un employé de l’Académie chez le graveur Solokow, qui était chargé de dessiner et de graver une planche représentant son gnomon électrique destinée à accompagner le mémoire qu’il préparait sur ce sujet. Pour que le graveur fût mieux en état de bien représenter cet appareil, Richmann désirait le faire assistera ses expériences.
Lorsque Solokow se rendit dans la maison de Richmann, l’orage grondait avec violence sur Saint-Pétersbourg. En entrant dans le cabinet du physicien, il trouva ce dernier debout près du conducteur, son électromètre à la main, mais se tenant à une certaine distance, en raison de l’intensité de l’orage et de la force des étincelles qui partaient de la barre électrisée. Après l’entrée du graveur, Richmann lit, par mégarde, quelques pas en avant, et se trouva placé à un pied seulement du conducteur. Aussitôt un éclair, « sous la forme d’un globe de feu bleuâtre, gros comme le poing, » dit Solokow, s’élança du conducteur, et vint frapper au front l’infortuné Richmann, qui tomba roide mort. La chambre se remplit en même temps d’une vapeur sulfureuse ; Solokow lui-même fut renversé par la violence du coup de foudre, mais il ne tarda pas à reprendre ses sens,
de Richmann, décrit ainsi l’espèce d’électromètre dont Richmann voulait faire usage :
« Ce gnomon était fait d’une baguette de métal, qui aboutissait à un petit vase de verre, dans lequel M. Riclimaim mettait, sans qu'on puisse en deviner la raison, un peu de limaille de cuivre. Au haut de cette baguette était attaclié un fl! qui pendait le long de la baguette quand elle n'était point électrisée ; mais dès qu'elle l était, il s'en éloignait à une certaine distance, et formait conséquemment un angle à l'endroit où il était attaché. Pour mesurer cet angle, il avait un quart de cercle attaché au bout de la baguette de fer. * (P. 355.)
sans pouvoir toutefois se rappeler avoir entendu le bruit de l’explosion.
Le petit conducteur métallique qui servait à transmettre le fluide à l’électromètre fut brisé en mille pièces ; on en trouva les morceaux dispersés sur les habits de Solokow. Le vase de verre qui faisait partie de l’électromètre ne fut brisé qu’à moitié, et la limaille de cuivre dispersée dans tout l’appartement. La porte était brisée et jetée dans l’intérieur ; le chambranle de cette porte était fendu.
Quand la femme du professeur, accourant à cette détonation, entra dans le cabinet, elle vit le malheureux martyr de l’électricité renversé sur une caisse qui se trouvait là, et tenant encore à la main les débris de l’appareil avec lequel il avait cru pouvoir estimer la force du météore électrique. Terrible et majestueuse ironie de la nature, qui frappait d’un coup mortel le savant qui s’était flatté de mesurer sa puissance !
Le cadavre ayant été examiné par les gens de l’art, on trouva au front les traces d’une profonde brûlure; deux • autres apparaissaient au côté droit de la poitrine. Plusieui*s taches, rouges et bleues, se montraient au côté gauche, comme si la peau eût été grillée. L’un des souliers présentait un large trou, ce qui semblait indiquer que le coup de foudre, entré par la tête, était sorti par les pieds. Le cœur était en bon état; mais la partie postérieure du poumon était noirâtre et gorgée de sang; le duodénum, l’intestin grêle et le pancréas étaient également le siège d’une forte congestion sanguine. Quant à Solokow, il se remit promptement, et ne conserva pas de trace de cet accident terrible ; seulement on remarquait sur le dos de son habit de longues raies étroites, comme si des fils de fer rouges en eussent grillé l’étoffe (1).
(1) Histoire de l’Académie des sciences pour (753; p. 78.
LE PARATONNERRE
L’événement funeste dont Richmann fut victime s’explique par les dispositions mêmes de son appareil, (îe physicien fut foudroyé, parce qu’au lieu d’établir une communication entre son conducteur et la terre, de manière à disséminer dans la masse du sol l’électricité tirée des nuages, il chercha, au contraire, à l’isoler avec tout le soin possible. Dès lors, la matière de la foudre, accumulée dans la partie du conducteur qu’il avait introduite dans son cabinet, ne trouvant aucune issue pour s’échapper, s’élança vers sa tête, qui ne se trouvait qu’à un pied de distance de l’appareil. Si, au contraire, il avait eu soin de ménager au conducteur une communication avec la terre, la matière de la foudre eût suivi inoffensivement cette route.
Il importe cependant de faire remarquer que l’appareil de Richmann n’était qu’une reproduction de celui que Dalibard avait employé à Marly, conformément aux indications de Franklin, et le même que tous les autres physiciens de l’Europe avaient fait construire pour recueillir l’électricité des nuages orageux. Il ne présentait d’autre différence que dans la manière plus efficace d’assurer l’isolement du conducteur. Il faut conclure de là que Franklin n’avait pas suffisamment raisonné l’expérience qu’il proposait aux physiciens, et qu’en construisant un appareil sur le plan qu’il avait donné, il exposait les expérimentoteurs à de graves dangers.
La mort de Richmann, éclairant les observateurs sur les périls attachés à ces expériences, les rendit plus circonspects dans ces tentatives audacieuses où l’on osait braver le plus terrible des météores. Mais elle n’arrêta pas l’élan des physiciens, qui continuèrent de suivre avec ardeur cette voie intéressante de recherches, en s’entourant toutefois des mesures commandées par la prudence.
Roze et le père Gordon furent les premiei’s à répeîter en
Allemagne l’expérience de Marly. Lomonozow, en 1753, so livra, en Russie, aux mêmes essais (1).
Les physiciens de l’Italie se distinguèrent par leur ardeur à étudier l’électricité atmosphériijue. Zanotti répéta le premier dans ce pays l’expérience de la barre isolée.
Verrat fit plusieurs recherches à l’observatoire de Bologne, avec une très-longue barre de fer posée sur une masse de soufre ; il obtint des signes électriques par tous les temps (2). Th. Marin, de la même ville, se livra à des expériences sur ce sujet au moyen d’une barre élevée sur le toit de sa maison. Il essaya de rechercher des relations entre la pluie et l’électricité atmosphérique (3).
A Florence, divers physiciens élevèrent, dans les derniers mois de l’année 1732, des barres de fer isolées pour recueillir l’électricité aérienne. En tirant des étincelles d’une barre de fer électrisée parle tonnerre, on essuya des coups violents. L’un de ces physiciens. M. de la Garde, écrivait de Florence à l’abbé Nollet : « qu’un jour, voulant attacher « une petite chaîne, garnie par un bout d’une boule de « cuivre, à une grande chaîne qui communiquait avec une « barre placée au haut d’un bâtiment afin d’en tirer des « étincelles par le moyen des oscillations de cette boule, il (t y vint une traînée de feu qu’il ne vit pas, mais qui fit sur « la chaîne un bruit semblable à celui d’un feu follet. Dans « cet instant, l’électricité se communiqua à la chaîne qui « portait la boule de cuivre, et donna à l’observateur une (I commotion si violente, que la boule lui tomba des mains « et qu’il fut repoussé de quatre ou cinq pas en arrière. Il « n’avait jamais été frappé si fort par l’expérience de « Leyde (4). »
(1) Transactions philosophiques, t. XLVIII, part. 2, p. 272.
(2) Cours de physique de Mimenhroek, t. I, p. 397.
(3) Ibidem, t. 1, p. 397.
(4) Journal des savants, oct. 1753, p. 222. — Musscnbroek, t. 1, p. 397.
LE PARATONNERKE.
Le père Beccaria surpassa de beaucoup tous les expérimenlateurs de l’Italie dans ses recherches sur l’électricité atmosphérique. C’est grâce aux expériences de cet observateur éminent, que l’élude de l’électricité atmosphérique put s’élever plus tard sur des bases solides, et former une branche importante de la physique. Un grand nombre d’observations faites de nos jours, et qui ont beaucoup servi pour les éludes de la météorologie actuelle, ne sont que la reproduction des faits observés antérieurement par le physicien de Turin.