CHAPITRE VI
Cerf-volant électrique de Franklin aux États-Unis. — Parallèle des expériences de Franklin et de Romas.
Arrivons maintenant à l’expérience faite avec un cerfvolant électrique par Franklin, à Philadelphie, expérience qui eut lieu antérieurement à celle de Romas, mais que l’ordre de notre récit nous a obligé de renvoyer icL
C’est au mois de janvier 1753 que l’Académie des sciences de Paris fut informée, par une lettre de Watson, de l’expérience du cerf-volant électrique, qui venait d’être exécutée par l’électricien des Etats-Unis. A’oici le texte de la lettre de W atson, datée de Londres le 15 janvier 1753, et adressée à l’abbé Nollet :
« M. Franklin, écrit Watson, a remis à la Société royale, il y a quinze jours, une assez belle expérience électrique, pour tirer l’électricité des nuées. Sur deux petits bâtons de bois croisés, d’une longueur convenable, faites étendre à ses angles un mouchoir de soie, dressez-le avec une queue et une corde de chanvre, etc., et vous aurez un cerf-volant des enfants. A l’extrémité d’un de ces petits bâtons, à l’autre duquel on attache la queue, il faut mettre un fil de fer d’un pied de longueur ; on se sert dans cette machine de soie, au lieu de papier, pour la garantir plus sûrement du vent et de la pluie. Quand on attend un orage de tonnerre (qui sont très-fréquents en Amérique), on fait monter, à l’ordinaire, ce cerf-volant moyennant du fil de chanvre, à l’extrémité duquel on attache un ruban de soie, que l’observateur empoigne, se retirant, pendant qu’il fait de la pluie, dans une maison, afin que ce ruban ne se mouille point. On devrait encore garder que le fil de chanvre ne touchât point les murs, ni les bois de la maison. Quand les nuées de tonnerre s’approchent de la machine, ce cerl-volant avec le fil de chanvre s’électrise, et les petits morceaux de
cliainre s’tMendont de tous cOtôs; cl en mettant une petite clef sur ce fil, vous lirez les étincelles ; mais lorsque la machine, le fil, etc., sont pleinement mouillés, rélectricilé se conduit avec plus de facilité, et on peut voir les aigrettes de feu sortir abondamment de la clef, en approchant le doigt. De plus, de celte façon, on peut allumer l’eau-de-vie, et faire l’expérience de I.eyde et toute autre expérience de l’électricité (1).»
Celte lettre est bien laconique, et les éclaircissements qu’elle fournit sont fort incomplets concernant les détails de l’expérience. Pour obtenir une description plus rigoureuse, nous sommes obligé de recourir aux Mémoires de Franklin, ou plutôt à la suite de ses Mémoires, composée par son fils, Guillaume Franklin, qui fut gouverneur de New- Jersey :
« Ce ne fut que dans l’été de 1752, écrit cet auteur, que Franklin put démontrer efficacement sa grande découverte. La méthode qu’il avait d’abord proposée était de placer sur une haute tour, ou sur quelque autre édifice élevé, une guérite audessus de laquelle serait une pointe de fer isolée, c’est-à-dire plantée dans un gâteau de résine. Il pensait que les nuages électriques qui passeraient au-dessus de cette pointe lui communiqueraient une partie de leur électricité, ce qui deviendrait sensible par les étincelles qui en partiraient toutes les fois qu'on en approcherait une clef, la jointure du doigt ou quelque autre conducteur.
« Philadelphie n’offrait alors aucun moyen de faire une pareille expérience ; tandis que Franklin attendait impatiemment qu’on y élevûl une pyramide, il lui vint dans l’idée qu’il pourrait avoir un accès bien plus prompt dans la région des nuages par le moyen d’un cerf-volant ordinaire que par une pyramide. Il en fit un en étendant sur deux bâtons croisés un morceau de soie, qui pouvait mieux résister à la pluie que du papier. 11 garnit d’une pointe de fer le bâton qui était verticalement posé. La corde était de chanvre, comme à l’ordinaire, et Franklin en noua le bout A un cordon de soie qu’il tenait dans sa main. 11 y avait une petite clef attachée à l’endroit où la corde de chanvre se terminait.
(1) Bcrtholon, De Véleclricitc, des météores, 'p. 5t.
LE PARATONNERRE
H Aux prcmifrcs approches d’un orage, Franklin se rendit dans les prairies qui sont aux environs de Philadelphie. 11 était avec son fils, à qui seul il avait fait part de son projet, parce qu’il craignait le ridicule qui, trop communément pour l’intérét des sciences, accompagne les expériences qui ne réussissent pas. 11 se mit sous un hangar, pour être à l’abri de la pluie. Son cerf-volant étant en l’air, un nuage orageux passa au-dessus; mais aucun signe d’électricité ne se manifestait encore. Franklin commençait à désespérer du succès de sa tentative, quand tout à coup il observa que quelques brins de la corde de chanvre s’écartaient l’un de l’autre et se roidissaient. 11 présenta aussitôt son doigt fermé à la clef, et il en retira une forte étincelle. Quel dut être alors le plaisir qu’il ressentit! De cette expérience dépendait le sort de sa théorie. Il savait que, s’il réussissait, son nom serait placé parmi les noms de ceux qui avaient agrandi le domaine des sciences ; mais que, s’il échouait, il serait inévitablement exposé au ridicule, ou, ce qui est encore pire, à la pitié qu’on a pour un homme qui, quoique bien intentionné, n’est qu’un faible et inepte fabricateur de projets.
« On peut donc aisément concevoir avec quelle anxiété il attendait le résultat de sa tentative. Le doute, le désespoir, avaient commencé à s’emparer de lui, quand le fait lui fut si bien démontré, que les plus incrédules n’auraient pu résister à l’évidence, l’iusieurs étincelles suivirent la première. La bouteille de l.evde fut cbargée, le choc reçu, et toutes les expériences qu’on a coutume de faire avec l’électricité furent renouvelées. »
D’après ce récit authentique, on voit que l’expérience de Franklin est loin de répondre à l’idée élevée qu’on a l'habitude d’en concevoir, sur la foi des innombrables éloges qu’elle a reçus jusqu’à nos jours. Quand ou examine de près cette expérience, tanlcélébrée en prose et en vers, on s’aperçoit qu’elle donne lieu à bien des remarques; on voit surtout combien, dans la même circonstance, Romas, dont le nom a été à peine prononcé jusqu’à ce jour, fut supérieur au physicien de Philadelphie. Sans porter atteinte au génie de Franklin, il est permis de dire que, dans les préparatifs et
DÉCOUVERTES SCIENTinQüES.
l'exécution de celte expérience, sa sagacité habituelle lui fit défaut ; que, préparée sans les prévisions suffisantes, elle fut conduite avec négligence, et dut au hasard la cause de son succès. Franklin construit avec un mouchoir de soie étalé sur deux bâtons croisés, un cerf-volant, qui devait cire lourd, - difficile à enlever, et qui avait en outre le défaut d’être fait d’une matière qui ne conduit pas l’électricité. Une corde de chanvre est aussi, surtout quand elle est sèche, un assez mauvais conducteur du fluide électrique. Franklin ne se préoccupe pas de ces conditions défavorables, et si la pluie, qui survint fortuitement, n’eût rendu cette corde légèrement conductrice, l’expérience était manquée. Il laisse apparaître la même imprévoyance pour se mettre à l’abri des dangers auxquels pouvait l’exposer la présence, dans la corde du cerf-volant, d’une notable quantité d’électricité empruntée aux nuages. Ne s’étant pas muni d’un excitateur ou d’un instrument analogue, il s’exposait aux plus graves périls en tirant avec le doigt des étincelles de la clef suspendue à la corde du cerf-volant. En un mot. Franklin aurait infailliblement éprouvé un échec, si la pluie, qui n’entrait pas dans ses calculs, n’était arrivée pour faire réussir des dispositions très-vicieuses en fait.
Combien l’expérience de Franklin semble pâle quand on la compare à celle du physicien de N'érac ! Quelle différence dans les préparatifs, dans l’exécution, dans les résultats ! Romas prépare son expérience avec le soin, l’habileté, la prudence d’un physicien consommé. Il a compris d’avance les dangers qui vont l’assaillir, et il a pris les plus sages mesures pour préserver sa vie et celles des personnes qui l’environnent. Confiant dans les Mesures qu’il a calculées, au lieu de se cacher pour éviter le ridicule d’un échec, il opère en présence de tous ; il convie de nombreux assistants à venir admirer les merveilles qu’il a prédites. Ainsi, le talent dans la disposition de l’expérience, la sagacité qui préside
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à son exécution, l’éclat admirable de ses résultats, tout est en faveur de notre compatriote, et, sous ce rapport, on peut le dire hardiment, l’expérience du physicien français est mille fois au-dessus de celle de Franklin.
Il nous reste à prouver que le magistrat de Nérac n’avait nullement, comme on l’a toujours dit jusqu’à ce jour, emprunté à Franklin l’idée du cerf-volant électrique. Cette opinion, profondément inexacte, qui fait de Romas l’imitateur, le simple copiste de Franklin dans l’expérience du cerf-volant, a été introduite dans l’histoire par Priestley, le partisan enthousiaste de Franklin, le défenseur, toujours partial, des travaux des physiciens qui appartiennent, dé près ou de loin, à l’Angleterre. Les assertions contenues dans V Histoire de l'électricité de Priestley ont été reproduites, sans contrôle et sans critique, par tous les auteurs qui ont tracé, avec plus ou moins de soin, l’iiistorique de l’électricité. Ainsi s’est établie et s’est propagée l’erreur que nous combattons.
On admet généralement aujourd’hui, et l’on répète uniformément dans tous les ouvrages do physi(]ue et de météorologie, que, tandis que Dalibard expérimentait en France, Franklin, ignorant complètement ce qui venait de sc passer en Europe, et fatigué d’attendre la construction de son clocher, imagina spontanément l’expérience du cerf-volant électrique. On fixe au 22 juin 1752 la date de son expérience du cerf-volant. Ou ajoute, sans autre explication, que la même expérience fut répétée en France en 1753 par Romas, que l’on représente ainsi comme le simple imitateur de Franklin.
Ecoutons, par exemple, M. Becquerel, le physicien le plus en crédit, sur la matière qui nous occupe. Dans son Tj'aité expérimental de l'électricité et du magnétisme , M. Becquerel, après avoir rappelé l'expérience de Dalibard à Marlyla-Ville, s’exprime ainsi :
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« Franklin ignorait qu’on eût fait cette expérience en France ; il attendait, pour la tenter, qu’un clocher qu’on élevait à Philadelphie fût terminé, afin d’y placer à une hauteur convenable la barre isolée qu’il se proposait d’employer ; mais il lui vint dans l’idée qu’un cerf-volant, qui dépasserait les édifices les plus élevés, remplirait bien mieux son but. En conséquence, il attacha, en juin 1752, les quatre coins d’un grand mouchoir de soie aux extrémités de deux baguettes de sapin placées en croix, auquel il ajusta les accessoires convenables, et en outre une pointe de métal. A L’approche d’un orage, il se rendit dans un champ, accompagné de son fils. Ayant lancé le cerf-volant, il attacha une clef à l’extrémité de la ficelle, puis un cordon de soie qu’il assujettit à un poteau, afin d’isoler l’appareil. Le premier signe d’électricité qu’il remarqua fut la divergence des filaments de chanvre qui avaient échappé à la torsion. Un nuage épais ayant passé au-dessus du cerf-volant, il tomba un peu de pluie, qui rendit la corde humide et donna écoulement à l’électricité. Ayant présenté le dos de la main à la clef, il en tira des étincelles brillantes et aiguës avec lesquelles il enflamma l’alcool et chargea des bouteilles de Leyde. C’est ainsi qu’une découverte importante, que Franklin appelait modestement une hypothèse, fut mise au nombre des vérités scientifiques...
« Dalibard et Franklin ne furent pas les seuls qui cherchèrent à soutirer la foudre des nuages. En L’cance, le 26 mars 1756, Romas obtint des résultats étonnants. Il avait construit un cerf-volant de sept pieds de haut, sur trois de large, qui fut élevé à la hauteur de cinq cent cinquante pieds avec une corde dans laquelle il avait entrelacé un fil de métal. 11 s’établit entre la corde et la terre un courant d’électricité qui parut avoir trois ou quatre pouces de diamètre et dix pieds de long; ce phénomène se passait pendant le jour ; M. de Romas ne douta pas que s’il eût eu lieu pendant la nuit, l’atmosphère électrique aurait eu quatre ou cinq pieds de diamètre. On sentit en même temps une odeur de soufre fort approchante de celle des écoulements électriques qui sortent d’une barre de métal électrisée. On découvrit un trou dans la terre, à l’endroit où la décharge avait eu lieu, d'un pouce de diamètre et d’un demi-pouce de largeur (1). »
(1) Traité expérimental de l'électricité et du mafjnétisme, en 9 vol. in-8, 1834, t. I, p. 42-43.
LE PARATONNERRE
Ainsi, M. Becquerel, <]iii commet d’ailleurs une erreur matérielle en -fixant à raniiée 1756 l’expérience de Bornas, qui eut lieu en 1753, nous représente le physicien de Nérac comme ayant simplement reproduit et perfectionné l’expérience de Franklin.
On est allé plus loin encore dans cette appréciation inexacte de ce point important de l’histoire de l’électricité. Dans sa notice sur Franklin, imprimée dans la Biog7'ophie unioersellede Michaud, M. Biot va jusqu’à supprimer tous les travaux des physiciens français sur l’électricité atmosphérique. Il passe sous silence les expériences de Dalibard, de Delor, de Buffon, de l’abbé Mazéas, etc., pour faire honneur au seul Franklin de toutes les découvertes sur l’électricité.
« Franklin, nous dit M. Biot, reconnut aussi le pouvoir que possèdent les pointes de déterminer lentement et à distance l’écoulement de l’électricité; et tout de suite, comme son yénie le portait aux applications, il conçut le projet de faire descendre sur la terre l’électricité des nuages, si toutefois les éclairs et la foudre étaient des effets de l’électricité.
« Un simple jeu d’enfant lui ser\it à résoudre ce hardi problème. 11 éleva un cerf-volant par un temps d’orage, suspendit une clef au bas de la corde, et essaya d’en tirer des étincelles. D’abord, ses tentatives furent inutiles; enfin, une petite pluie étant survenue, mouilla la corde, lui donna ainsi un faible degré de conductibilité, et, à la grande joie de Franklin, le phénomène eut lieu comme il l’avait espéré. Si la corde avait été plus humide ou le nuage plus intense, il aurait été tué, et sa découverte périssait probablement avec lui. »
Ce récit contient beaucoup d’inexactitudes. Franklin ne demanda pas tout de suite à l’expérience, comme le dit M. Biot, la confirmation de scs conjectures sur l’origine électrique de la foudre. Après avoir exposé cette idée théorique, il laissa à d’autres le soin de la vérifier expérimentalement. Après avoir mis en avant cette pensée, il demeura pendant près de trois années indifférent, inactif, laissant
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aux physiciens de l’Europe le soin d’expérimenter à sa place, ne daignant pas même applaudir leurs tentatives ou lesencourager, et, plus tard, dans ses écrits, en parlant le moins possible. Ce n’est qu’après avoir reçu la nouvelle des belles expériences sur l’électricité atmosphérique faites par Dalibard à Marly, que Franklin se mit à l’œuvre, et qu’il entreprit l’expérience du cerf-volant, qu’il conduisit (l’ailleui-s assez maladroitement, comme nous l’avons déjà fait remarquer.
Les écrivains des deux hémisphères qui, depuis un siècle, répètent uniformément cette assertion, ont donc eu tort d’affirmer que l’idée du cerf-volant électrique se présenta à l’esprit de Franklin, avant qu’il eût reçu communication des expériences faites par Dalibard, en France, sur l’électrisation des barres isolées. Franklin a autorisé cette erreur en gardant toujours le silence sur cette question, ou en laissant parler ses partisans qui voulaient lui atti'ibuer la gloire tout entière des découvertes relatives à l’électricité atmosphérique. Mais il n’en e.st pas moins certain qu’il ne procéda à ses expériences sur l’électricité des nuages, et à l’essai du cerf-volant, qu’après avoir reçu la nouvelle de la réussite de Dalibard à Marly. Tout nous porte à croire, en effet, que l’expérience du cerf-volant électrique par Franklin, n’eut pas lieu comme on l’admet généralement, en juin 1752, mais seulement dans le courant de septembre. La lettre par laquelle Franklin annonce à Collinson les résultats de l’expérience du cerf-volant, est écrite de Philadelphie à la date du i9 octobre 1752, et Franklin y parle constamment de cette expérience comme si elle était toute récente (1).
(I) Cette lettre de Franklin fut lue aux membres de la Société royale de Londres dans les premiers jours de janvier I7â3;le du meme mois, Watson la traduisit et la fit parvenir à l’abbé Nollet, qui s’empressa d’en donner communication à l’Académie des sciences de Paris. Nous avons^
LE PARATONNERRE
Nous avons établi que Romas avait eu dès l’année 1752 l’idée d’employer le cerf-volant pour soutirer l’électricité des nuages, et que, dans sa lettre du 12juillet 1752, il conununiqua son projet à l’Académie de Bordeaux en des termes un peu détournés, mais qui se rapportaient manifestement à cet objet; — que le 9 juillet 1752, il faisait confidence de ce projet, sans périphrase et sans restriction, à son ami M. Dutilh, — et que, le 19 août de 1a même année, expérimentant au château de Clairac devant le chevalier de Vivens et le baron'de Secondât, il renouvela cette confidence au chevalier de Vivens, etàM. Bégué,curé du village d’Asquets. On voit donc bien positivement que Romas n’avait emprunté à personne l’idée du cerf-volant électrique. C’est au mois de juillet 1752 qu’il en conçut le projet. S’il ne mit pas alors cette pensée à exécution, et s’il ne fit qu’au mois de juin 1753 l’admirable expérience dont nous avons rapporté les détails, et s’il fut, par conséquent, devancé par Franklin qui lançait son cerf-volant électrique en septembre 1752, c’est-à-dire huit mois auparavant, il n’en est pas moins certain, et c’est là le point historique que nous voulions établir, que Romas ne fut le copiste ni l’imitateur de personne, et qu’il réemprunta pas à Franklin l’idée de cette expérience immortelle.
L’opinion que nous nous' efforçons ici de combattre, et qui enlève à Romas le mérite, l’initiative de son expérience du cerf-volant, existait, il faut le dire, du temps même de ce physicien : elle fit le tourment de ses derniers jours, et il mourut sans avoir la satisfaction d’avoir obtenujiistice.il n’avait pourtant rien négligé pour atteindre un but si légitime .
Pour bien établir ses droits de priorité dans l’expérience du cerf-volant, Romas avait écrit en Amérique à Franklin
cité, au commencement de ce cliapitre, le texte de cetle lettre de Watâon, d’après l’ouvrage de Bertholon, l’ Électricité des météores.
lui-même, le 19 octobre 1753, en lui envoyant deux mémoires dans lesijuels il exprimait très-nettement ses prétentions, et où l’expérience du cerf-volant électrique, racontée dans tous ses détails, était présentée comme lui appartenant en propre. A cette invitation directe de s’expliquer sur le sujet du débat Franklin se contenta de répondre, le 29 juillet 175-4, par une lettre évasive, dans laquelle il ne fait aucune allusion, pour la repousser ni pour l’admettre, à la prétention de Romas concernant la première idée de l’emploi du cerf-volant. Voici cette lettre ou plutôt ce billet de Franklin :
« Monsieur, la très-obligeante lettre dont vous m’avez favo- « risé le 19 octobre, et vos deux excellents mémoires sur le « sujet de l’électricité, ne m’ont été rendus qu’hier par un « vaisseau qui est sur le point do partir pour Londres. Je ne « puis que vous en accuser la réception, et vous assurer que « la correspondance que vous m’oflrez d’une manière si polie « me sera extrêmement agréable. Je suis obligé de différer « une plus particulière réponse à la plus prochaine commo- <( dilé. Je vous envoie en même temps un de mes nouveaux « mémoires sur la foudre, qui ne sera peut-être pas imprimé « avant de parvenir jusqu’à vous.
« Je suis respectueusement. Monsieur,
« Votre Uès-humble et très-reconnaissant serviteur,
« B. Fhanklix. i>
Mais la réponse promise n’arriva jamais, et Romas dut se contenter, en attendant mieux, de ces protestations de politesse banale.
« On dirait, dit à ce sujet M. Mergey, dans son Élude sur les travaux de Romas, que Franklin, auquel l’opinion publique, trop prévenue, attribuait si libéralement le double mérite d’avoir conçu et réalisé l’expérience qui démontre la présence de l’électricité dans les nuages orageux, ne persista dans son silence obstiné que pour entretenir une méprise, fort profitable
LE PARATONNERRE
sans doute à sa réputation, mais très-nuisible à la réputation de ses émules scientifiques. 11 semble envier à ces derniers, expérimentateurs plus aclU's et plus habiles, l’honneur de l’avoir devancé et surpassé dans leurs hardies expériences; il lui en coûte d’avouer qu’il a eu des collaborateurs dans cette grande découverte qui a immortalisé son nom; aussi, pour éviter cet aveu, pénible à son amour-propre, fait-il de la diplomatie, et s’il ne ment pas pour le triomphe égoïste de sa cause, du moins il ne défend pas à ses amis de mentir quand il y trouve son profit (i). »
Ajoutons que ce ne fut pas seulement envere Romas que Franklin se montra injuste. 11 ne traita pas avec plus de générosité Dalibard, dont il n’a pas prononcé une seule fois le nom dans sa volumineuse correspondance scientifique. Ainsi, pendant que l’Europe entière donne à la belle expérience de Dalibard le nom à’ expérience de Marly^ Franklin seul l’appelle \ expérience de Philadelphie (lettre du 18 octobre 1732), et quand il résume, dans une lettre adressée à Gollinson (septembre 1733), l’ordre historique de ses recherches sur l'électricité atmosphérique, après la description de quelques expériences infructueuses sur l’électnsation de l’air par le frottement, il ajoute, sans faire la plus légère allusion à Dalibard : « En septembre 1732, j’élevai une « verge de fer pour tirer l’éclair dans ma maison, afin de « faire quelques expériences dessus, ayant disposé deux <1 timbres pour m’avertir quand la verge serait électrisée. « Cette pratique est familière à tout électricien. » Le nom de Dalibard, le premier auteur de cette expérience, n’est pas mênie prononcé.
Sans prétendre accuser Franklin d’avoir mis un calcul dans son silence, on doit pourtant faire remarquer que ce
(i) Étude sur les travaux de Romas, par M. Mergey, professeur de physique au lycée impérial de Bordeaux, imprimée dans le Recueil des actes de l'Académie des sciences, belles -lettres et arts de Bordeaux. 1853, 2« trimestre, p. 492.
silence, avec lequel s’accordaient si bien les assertions de Pi'iestley, donna le change à l’opinion publique, et accrédita •l’erreur que nous essayons de dissiper.
Mais Romas porta sa réclamation devant l’Académie des sciencesde Paris, qui lui rendit pleinement justice. En 1764, notre Académie des sciences fut appelée à prononcer entre Franklin et lui. Les commissaires nommés par l’.Vcadémie. Duhamel et l’abbé Nollet, ouvrirent une sorte d’enquête où furent appelées et entendues les personnes dont Romas invoquait le témoignage. Leurs souvenirs, et les preuves irrécusables qui furent promptement fournies, établirent, sans contestation possible, l’originalité des recherches du physicien de Nérac. C’est grâce à ces déclarations, et après un examen approfondi de la question, que Nollet et Duhamel arrivèrent, le 4 février 1764, à formuler comme il suit les conclusions de leur rapport :
« Ayant égard à toutes ces preuves, nous croyons que (i .M. de Romas n’a emprunté à personne l’idée d’appliquer « le cerf-volant aux expériences électriques, et qu’on doit le « regarder comme le premier auteur de cette invention, jus- (I qu’à ce que M. Franklin ou quelque autre fasse connaître « par des preuves suffisantes qu’il y a pensé avant lui. » .Vvec sa prudence ordinaire. Franklin se garda bien de réclamer contre cette décision de l’Académie des sciences de Paris ; il resta bouche close, commes’il reconnaissait pour sa part l’équité de ce jugement. « Mais, dit M. Mergey, cette « résignation sournoise ne l’empêcha pas, trois ans après, « en 1767, de laisser son ami Priestley parler de Romas en « termes cavaliers. On peut alléguer, il est vrai, pour sa « justification, qu’il ignorait la déclaration des commissaires (( de l’.Académie, ce qui est très-possible, sans être aucune- « ment probable (1). »
(I) Étude sur les travaux de Romas, p. 491.
LE PARATONNERRE
En 1768, le Journal encyclopédique^ dans une analyse de l’ouvrage de Priestley qui venait de paraître à Londres, avait reproduit les assertions inexaetes de l’écrivain anglais concernant Romas, et dit à propos de l’expérience du cerf-volant de Franklin : « M. de Romas, voulant s’assurer par lui- « même de ce qu’il entendait raconter à ce sujet, la répéta « en France, mais avec beaucoup plus d’appareil. » Pour rectifier cette injuste affirmation, Romas adressa au rédacteurdu Journal encyclopédique, nommé Lutton, une longue lettre dans laquelle l’histoire de cette question se trouvait soigneusement exposée. Mais, par la mauvaise volonté du journaliste, cette lettre rie parut point dans le recueil auquel elle était adressée.
N’ayant pu obtenir justice de ce côté, Romas, après une attente de plusieurs années, se résolut à faire, d’une autre manière, appel à la publicité, fl travaillait depuis longtemps à un Mémoire sur les moyens de se garantir de la foudre dans les maisons. Il livra ce mémoire à l’impression et mit à la suite sa Lettre à M. Lutton, que le journaliste avait refusé d’accueillir, en l’accompagnant de pièces et certificats à l’appui des faits avancés. Mais toujours poursuivi par la desdinée, Romas ne devait point jouir de la satisfaction tardive qu’il espérait retirer de cette publication. Il mourut en 1776, pendant l’impression même d è son ouvrage, à l’âge de 70 ans. Son livre, imprimé à Bordeaux, ne parut qu’après sa mort, et grâce au zèle pieux et aux soins de ses amis du château de Clairac(l).
L’intrépide physicien de Nerac est donc mort, attristé ’à ses dernière moments par la pensée de l’injustice dont ses
(l) Mémoire sur les moyens de se garantir de la foudre dans les maisons; suivi d'une Lettre sur l’invention du cerf-volant électrique, avec les pièces justificatives de cette même lettre; par M. de Romas, lieutenant assesseur au présidial de Nérac, de l’Académie royale des sciences de Bordeaux, correspondant de celle de Paris. I vol. in-12. A Bordeaux, chez Bergeret, et à Paris, chez Pissot, 177C.
DÉCOUVERTES SCtENTlFIQUES.
contemporains le rendaient victime ; mais il léguait à la pos térité les pièces du procès. Grâce à elles, l’impartialité de la critique peut rendre, un siècle après lui, toute justice à sa mémoire. Ce n’est que par une suite de malentendus, volontaires ou non, que l’on a attribué à Franklin la part du lion dans les expériences sur l’électricité atmosphérique, et accordé à son seul génie la gloire d’avoir tout fait dans ce champ de découvertes destinées à vivre d’un éternel souvenir-. Nous avons rendu au physicien de Philadelphie tous les hommages qui lui reviennent pour sa découverte incontestable de l’analyse de la bouteille de Leyde, et pour celle du pouvoir des pointes. Mais nous avons'dü apporter des restrictions à ce qui concerne ses recherches sur l’électricité atmosphérique. Il importe d’autant plus de fixer rigoureusement ce point d’histoire, que pour ajouter à la part scientifique du physicien de Philadelphie, il faudrait dépouiller des savants de notre patrie, les Buffon, les Dalibard, les Lemonuier, les Bornas, etc., de l’honneur qui leur revient dans les grandes découvertes que nous essayons de raconter.