II. H
Iga DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES.
garnir la corde de chanvre, sur toute sa longueur, d’un 61 de cuivre continu, c’est-à-dire d’un excellent conducteur du fluide électrique. Romas fut aidé, dans la longue opération qui consistait à enrouler le 61 de cuivre autour de la corde, par M. Diitilh, son collaborateur ordinaire dans ses expériences de physique.
Le 7 juin i753, par une journée très-orageuse, le cerfvolant fut lancé à différentes reprises dans les allées qui servent de promenade extérieure à la ville de Nérac. La corde dont il était muni avait une longueur de 260 mètres. L’absence du vent, pendant une partie du jour, empêcha le cerfvolant de se soutenir en l’air ; mais à deux heures et demie, pendant qu’il tonnait du côté de l’ouest, le vent s’étant levé, on réussit mieux, bien qu’on eût lâché toute la corde qui, faisant alors avec l’horizon un angle d’à peu près 45 degrés, maintenait le cerf-volant à une hauteur d’au moins 183 mètres.
Le vent s’étant fortiflé, il devint probable que le cerf-volant ne tomberait pas. Romas attacha donc à la partie inférieure de la corde du cerf-volant, un cordonnet de soie de I mètre 15 centimètres de longueur, et ce cordon lui-même vint se rattacher à une sorte de pendule formé d’une pierre très-lourde, qui fut placé sous l’auvent d’une maison. A la corde et avant le cordonnet de soie, on suspendit un cylindre de fer-blanc de 33 centimètres de longueur et de 3 centimètres de diamètre, qui, communiquant avec le 61 de cuivre du cerfvolant, devaitservirà tirerdesétincellesen casd’électrisation. Pour éviter tout accident, et préserver l’opérateur, Romas avait eu soin de préparer un excitateur, qui consistait en un petit tube de fer-blanc d’un pied de longueur, 6xé à un tube de verre.
Plus de deux cents personnes, sorties de la ville, assistaient, avec une curiosité facile à comprendre, à la belle expérience qui se préparait.
LE PARATONNERRE
Les premières étincelles que Bornas tira avec l’excitateur étaient faibles ; elles provenaient seulement de quelques petites nuées détachées du gros de l’orage, encore éloigné. La médiocre intensité de ces effets électriques l’encouragea à les tirer avec le doigt, sans se servir de l’excitateur ; et, bientôt, à son exemple, tous les assistants s.’approchèrent et se divertirent à faire partir des étincelles du tube de fer-blanc. Chacun s’avançait à tour de rôle, et s’amusait à faire jaillir le feu électrique; les uns l’excitaient simplement avec le doigt, d’autres avec leur épée, avec une canne, un bâton ou une clef.
Ce petit exercice, qui dura vingt minutes, fut interrompu par un défaut d’électricité, dont la cause apparut manifestemept aux yeux des spectateurs. Les petits nuages noirs qui avaient occasionné les premières étincelles, avaient disparu ; on ne voyait à leur place qu’un nuage blanc à travers lequel on apercevait distinctement le bleu du ciel.
Dix minutes après, l’électricité reparut, mais d’abord trèsfaible. Après avoir langui quelques instants, elle reprit avec une certaine force. Tous les spectateurs, se rapprochant alors, recommencèrent leurs amusements. On jouait gaiementavec le tonnerre; au milieu des rires et des propos animés, on s’émerveillait de voir étinceler sous ses doigts le feu descendu des nues. Mais tout à coup, et sans-que rien eût fait présager ce brusque retour offensif de l’électricité, Bornas, en tirant une étincelle, fut frappé d’une conunotiou si violente qu’il en fut à demi renversé. A ses mouvements convulsifs, les assistants reconnurent bien qu’il avait été gravement frappé. Cependant, sept ou huit personnes ne craignirent pas de s’exposer au même coup ; elles se donnèrent la main comme dans l’expérience de Leyde, et la première toucha de son doigt le tube de fer-blanc , aussitôt une forte commotion fut ressentie jusqu’à la cinquième personne.
Bornas, comprenant alors que l’heure des amusements est
passée, éloigne la foule qui l’entoure, et demeure seul auprès de son appareil, tenant l’excitateur à la main.
L’orage s’animait de plus en plus. Quoiqu’une tombât encore aucune goutte de pluie, de gros nuages noirs s’élevaient à l’horizon, et d’autres, placés au-dessus du cerf-volant, faisaient craindre qu’une très-forte électricité n’apparût tout à coup, et n’occasionnât quelque accident tragique.
Armé de son excitateur, Romas s’approche du tube de ferblanc, et il en tire, à la distance de quatre pouces, des étincelles qui avaient plus d’un pouce de longueur et deux lignes de largeur. Il excita ensuite, à une plus grande distance, des étincelles de deux pouces de long et grosses à proportion. Bientôt elles firent place à de véritables lames de feu, qui partaient à la distance de plus d’un pied, et dont l’explosion se faisait entendre à plus de deux cents pas.
Pendant qu’il continuait ainsi, il sentit au visage, bien qu’il se trouvât éloigné de plus de trois pieds de la corde, comme une impression de toile d’araignée: c’était l’émanation électrique du fil du cerf-volant qui, disséminée dans tous les sens, produisait cet effet, que l’on remarque souvent quand on se tient près du conducteur d’une puissante machine électrique en activité. Romas cria de toute sa force aux assistants de se reculer au plus tôt. Il fit lui-même un pas en arrière; mais bientôt cette même sensation de toile d’araignées’étantfaitsentir unesecondefois,ils’écartaun peu plus.
Malgré le péril, croissant do minute en minute, Romas demeura alors seul à son poste d’observation, affrontant stoïquement la mort pour les intérêts de la science et de l’humanité. Dans cette situation émouvante, dramatique et la plus solennelle peut-être qu’aient enregistrée les annales des sciences, il conserva assez de sang-froid et de calme feiTneté pour observer tous les phénomènes qui s’offraient à ses yeux, comme s’il eût procédé, dans le laboratoire, à une expérience ordinaire.
LE PAUATONNERHE.
On entendait un bruissement continu comparable au bruit Aj’un soufflet de forge. Une forte odeur sulfureuse émanait du •conducteur ; elle était analogue à celle des machines électriques. Malgré la lumière du jour, on distinguait autour de la corde du cerf-volant un cylindre lumineux de trois à quatre pouces de diamètre. Il est probable, d’après cela, que si l’on eût opéré pendant la nuit, on eût assisté au spectacle admirable et vraiment unique d’une immense colonne de lumière partant de la terre pour se perdre dans les eieux.
Trois longues pailles, qui se trouvaient par hasard sur le sol, commencèrent une sorte de danse de pantins, qui réjouit beaucoup les spectateurs. Ces pailles, soulevées de terre, circulaient en sautillant, comme des marionnettes, au-dessous • du tuyau de fer-blanc : ce spectacle dura un quart d’heure. Ensuite, quelques gouttes de pluie étant tombées, l’électricité redoubla d’énergie.
Romas cria de nouveau aux assistants de se reculer, et luimême, se tenant plus à l’écart, jugea bon de ne plus tirer d’étincelles, même avec l’excitateur. Cet acte de prudence n’était que trop justifié. Ce ne fut pas, en elfet, sans effroi qu’on entendit une explosion violente, qui provenait de l’électricité du conducteur se déchargeant sur la plus longue des pailles. Le bruit de l’explosion, formée de trois craquements successifs, ne fut pas aussi fort que celui du tonneiTe, mais on l’entendit jusque dans le milieu de la ville. Quelques assistants le comparèrent au bruit que ferait une grosse cruche de terre que l’on jetterait avec violence sur le pavé. La lame de feu qui parut au moment de cette explosion, avait la forme d’un fuseau de quatre à cinq lignes de diamètre. La paille s’éleva le long de la corde du cerf-volant ; on la vit jusqu’à une distance de 100 mètres, tantôt attirée, tantôt repoussée, avec cette circonstance que chaque fois qu’elle était attirée par la corde, il en partait des lames de feu accompagnées d’explosions.
A cette décharge, qui était certainement un petit coup de tonnerre, en succédèrent bientôt deux autres, occasionnées sans doute par quelques menus corps qui se trouvaient sur la terre au-dessous du tuyau de fer-blanc.
Une dernière observation que fit Romas dans le cours de cette expérience, et certainement la plus importante de toutes, c’est qu’à partir du moment où les étincelles tirées du conducteur de fer-blanc furent un peu fortes, jusqu’à la fin de l’expérience, les nuages ne donnèrent plus ni éclairs ni pluie, et qu’à peine entendit-on le tonnerre dans le ciel. Les signes d’orage reprirent après la chute du cerf-volant. Ce fait prouve bien que Romas, dans cette expérience extraordinaire, fit avorter l’orage, déchargea les nuages électrisés, c’est-à-dire les dépouilla de la plus grande quantité de leur fluide, qu’il fit descendre, inoffensif, jusqu’à la terre (1).
L’expérience se termina par la chute du cerf-volant. Le vent ayant tourné à l’est, la pluie devint plus abondante et il tomba un peu de grêle ; dès lors le cerf-volant ne put plus se soutenir en l’air.
Pendant qu’il tombait, la corde ayant touché à un toit, on crut pouvoir la manier sans danger. On en pelota environ 40 mètres ; mais le cerf-volant s’étant par hasard un peu soulevé parl’effbrtdu vent, le conducteur ne toucha plus au toit, et celui qui le tenait sentit dans les mains un craquement si fort, et dans le corps une commotion si violente, qu’il fut obligé de tout lâcher. La corde qu’il abandonna tomba sur le pied de l’un des assistants, qui éprouva une forte secousse.
Le mémoire dans lequel Romas décrit l’expérience admi-
(I) L’expérience de Romas fait concevoir la possibilité d’un projet qui a été mis en avant par Arago et qui consisterait à transformer les nuages orageux en nuages ordinaires, à l’aide de cerfs-volants ou d’aérostats munis de conducteurs convenables. En empêchant les orages, ce moyen pourrait aussi probablement prévenir la formation de la grêle, qui semble liée à la présence, dans les nuages, d’une grande quantité de fluide électrique.
LE PARATONNERRE
rabie que nous venons de rapporter, se termine par des conseils aux personnes qui, selon son expression, « ayant un courage mâle, » voudraient faire la même tentative. Cesconseils, donnés avec une précision rigoureuse, sont en harmonie avec les faits les mieux établis en électricité, et la science moderne ne trouverait aucun changement à y apporter. Les indications données par Romas pour se mettre à l’abri des dangers de l’électricité soutirée des nuages par le cerf-volant sont applicables aux barres métalliques. Si elles avaient été connues plus tôt, l’infortuné Richmann, à Saint-Pétersbourg, ne serait pas mort foudroyé.
Le mémoire de Romas, racontant les détails de l’expérience du cerf-volant, fut lu dans une séance publique de rentrée de l’Académie des sciences de Bordeaux, où il excita un véritable enthousiasme. L’Académie des sciences de Paris, sur le désir de l’abbé Nollet, en ordonna l’insertion dans les Mémoires des sava7its éti'ongers : il parut dans ce recueil en 1755(1).
Romas continua pendant plusieurs années ses expériences sur l’électricité atmosphérique, soit avec des barres, soit avec des cerfs-volants. Selon M. Mergey, professeur de physique au lycée de Bordeaux, auteur d’une excellente Étude sur les travaux de Romas, couronnée en 1853 par l’Académie de Bordeaux, et à laquelle nous avons emprunté divers renseignements, « Romas consigna les nombreux résultats de ses « observations dans un journal d’expériences qui n’a pas été « conservé. Quelques extraits de ce journal, relatifs à l’élcc- (I tricité de l’air en temps ordinaire et en l’absence de tout « nuage orageux, lui fournirent la matière d’un Mémoire « présenté à l’Académie de Bordeaux (avril 1753), et qui « existe encore en manuscrit. »
(1) Mémoires de mathématique et de physique présentés ù V Académie, royale des sciences par divers savants et lus dans les assemblées, 1. 11,
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Romas crut avoir constaté le premier la présence de l’électricité dans l’atmosphère par un ciel serein ; mais sa mauvaise fortune voulut que Lemonnier, comme nous l’avons dit plus haut, eût fait avant lui la même découverte, dont il donna communication à l’Académie des sciences de Paris, en novembre 1752. Nous devons dire pourtant que les expériences de Nérac, si elles vinrent après celles de Paris, furent faites sur une bien plus large échelle, et que les conclusions en furent plus nettement formulées.
Aucun physicien n’a jamais déployé, dans un cas semblable, l’audace dont Romas donna les preuves dans toutes ses expériences avec le cerf-volant électrique. Les résultats qu’il obtint sont vraiment prodigieux et n’ont jamais été égalés. Le physicien Charles, qui, à l’exemple de Pilaire de Rozier, exécuta plus tard des expériences avec le cerf-volant électrique, fut loin de reproduire les phénomènes obsen és par Romas. Plusieurs fois la vie du physicien de Nérac fut en danger. Le 21 juin 1756, il reçut une commotion si forte, qu’il fut jeté parterre. Les effets qu’il obtint en 1757 furent d’une intensité effrayante. Ce n’étaient plus des étincelles électriques qu’il excitait du fil du cerf-volant, mais des lames de feu de neuf à dix pieds de longueur, et d’un pouce de large, qui éclataient avec le bruit d’un coup de pistolet.
La description de ces derniers résultats est contenue dans une lettre écrite par Romas à l’abbé Nollet, le 26 août 1757. et qui a été reproduite dans les Mémoire des savants étrangers :
« Vous jugeâtes, Monsieur, écrit Romas à l’abbé Nollet, que ma première expérience électrique du cerf-volant, où j’eus le plaisir de voir des lames do feu de sept à huit pouces de longueur, méritait d’élre connue du public, puisque vous m’avez fait l’honneur de l’insérer dans le second volume des mémoires fournis par les étrangers à votre académie; mais les effets électriques du même cerf-volant ont été bien autre chose dans une expérience que je fis le IG de ce mois, pendant un orage que j’ose dire n’avoir été que médiocre, puisqu’il ne tonna presque point et
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que la pluie fut fort menue. Imaginez-vous de voir. Monsieur, des lames de feu de neuf à dix pieds de longueur et d’un pouce de grosseur, qui faisaient autant ou plus de bruit que des coups de pistolet; en moins d’une heure j’eus certainement trente lames de cette dimension, sans compter mille autres de sept pieds et au-dessous. Mais ce qui me donna le plus de satisfaction dans ce nouveau spectacle, c’est que les plus grandes lames furent spontanées, et que, malgré l’abondance du feu qui les formait, elles tombèrent constamment sur le corps non électrique le plus voisin. Cette constance me donna tant de sécurité, que je ne craignis pas d’exciter ce feu avec mon excitateur, dans le temps même que l’orage était assez animé, et il arriva que, lorsque le verre dont cet instrument est construit n’eut que deux pieds de long, je conduisis où je voulus, sans sentirà ma main la plus petite commotion, des lames de feu de six à sept pieds avec la même facilité que je conduisais des lames qui n’avaient que sept à huit pouces (t). »
On voit, d’après cela, que, dans cette expérience, Romas déchargeait un nuage orageux, et donnait l’exemple extraordinaire d’un homme osant, de ses propres mains, détourner et diriger la foudre. L’intensité des phénomènes électriques produits dans cotte dernière circonstance tenait à l’excessive longueur de la corde du cerf-volant, qui n’avait pas moins de 520 mètres de longueur.
Pour manœuvrer plus commodément un cerf-volant muni d’une telle longueur de corde, Romas avait imaginé une petite machine portée sur un chariot mobile, à l’aide de laquelle il déroulait la cordc sans avoir besoin d’y toucher. 11 remplaça aussi, à la même époque, Vexcitaieur à manche de verre par un instrument d’un nouveau genre, consistant en un fil métallique attaché à la corde du cerf-volant, et que l’on manœuvrait de loin à l’aide d’un cordon de soie ; mais il revint ensuite à ses premières dispositions.
Ces expériences étonnantes sur l’électricité atmosphéri-
(1) Mémoires de mathématique et de physique présentés à l’Académie royale des sciences par divers savants, t. iV, p. 5i i.
que, Romas les exécutait presque toujours en présence des curieux et aux portes de la ville. La population de Nérac, qu’impi'essionnaient Ibrtememt ces effrayantes scènes, avait fini par éprouver une sorte de terreur superstitieuse en présence de l’homme qui osait jouer ainsi avec le plus terrible des météores, cit grâce aux préjugés du temps, l’assesseur au présidial passait à Nérac pour un sorcier.
Ce fâcheux renom s’était étendu jusqu’à Bordeaux, et Romas faillit un jour en être victime. En 1759, il s’était rendu dans cette ville pour répéter son expérience du cerfvolant électrique, en présence de M. de Tourny, intendant de la province. Le jardin public fut choisi comme le lieu le plus convenable pour lancer le cerf-volant, qui fut déposé provisoirement, et en attendant un jour d’orage, chez un cafetier logédqns les bâtiments de la (errasse du jardin. Par malheur, la foudre vint inopinément à tomber sur ces bâtiments. La clameur publique ne manqua pas dès lors d’accuser le cerf-volant du physicien de Nérac d’avoir attiré le tonnerre. Le peuple se rassembla en tumulte devant le café, menaçant de tout saccager. Le maître de la maison, pour donner satisfaction aux mécontents, se hâta de jeter hors de chez lui l’innocente machine, que la multitude eut bientôt mise en pièces. L’expérience projetée ne put avoir lieu. Depuis ce jour, lorsque Romas passait dans les rues de Bordeaux, on s’écartait à son approche, et on se montrait au doigt le magistrat impie qui tenait d’une puissance infernale le secret de faire tomber la foudre.
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