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CHAPITRE III

Travaux de Dufây. — Première étincelle électrique tirée du corps de l'homme. — Expériences des physiciens allemands. — Perfectionnement et formes diverses de la machine électrique : Machine de Boze, de Haûsen, — Winkler, Watson, etc. — Machine de l’abbé Nollet eu France. — Inflammation des substances combustibles par l’étincelle électrique.

L’Angleterre seule avait encore été le théâtre d’expériences importantes sur l’électricité. Les physiciens français

* directement contraire au mouvement des planètes autour du soleil. »

« M. Grey n’a songé à ces expériences que fort peu de temps avant sa dernière maladie, et n’a pas eu celui de les achever; mais la veille de sa mort, il fit part des progrès qu’il y avait déjà faits au docteur Mortimer, alors secrétaire de la Société royale. Il dit que chaque fois qu’il les répétait, elles lui causaient une nouvelle surprise, et qu’il espérait, si Dieu lui conservait encore la vie quelque temps, pouvoir, d’après ce que promettaient ces phénomènes, porter ses expériences électriques à la plus grande perfection. Il ne doutait pas qu’il ne fût en état, dans fort peu de temps, d’étonner le monde avec une nouvelle sorte de planétaire, auquel on n’avait jamais pensé jusqu’alors, et que d’après ces expériences il pourrait établir une théorie certaine pour expliquer les mouvements des corps célestes. Ces expériences, toutes trompeuses qu’elles sont, méritent d’être rapportées, ainsi que celles que Ton fit en conséquence après la mort de M. Grey, Je les rapporterai, dans les propres termes de M. Grey, telles qu’il les donna à M. Mortimer au lit delà mort.

« Placez, dit-il, un petit globe de fer d’un pouce, ou un pouce et demi « de diamètre, fa'iblement électrisé, sur le milieu d’un gâteau circulaire « de résine, de sept ou huit pouces de diamètre, et alors un corps léger « suspendu pur un fil très-fin, de cinq ou six pouces de long, tenu dans « la main au-dessus du centre de la table, commencera de lui-même à « se mouvoir en cercle autour du globe de fer, et constamment d’occi- « dent en orient. Si le globe est placé à quelque distance du centre du « gâteau circulaire, le petit corps décrira une ellipse qui aura pour excen- « tricité la distance du globe au centre du gâteau.

« Si le gâteau de résine est d’une forme elliptique et que le globe de

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entrèrent plus tardivement dans cette carrière; mais leurs premiers essais furent marqués de ce caractère de généra-

« fer soU placé à son centre, le corps léger décrira une orbite elliptique « de la même excentricité que celle de la forme du gâteau.

« Si le globe de fer est placé auprès ou dans un des foyers du gâteau « elliptique, le corps léger aura un mouvement beaucoup plus vite dans « l’apogée que dans le périgée de son orbite.

« Si le globe de fer est fixé sur un piédestal, à un pouce de la table, •< et que l’on place autour de lui un cercle de verre, ou une portion de « cylindre de verre creux électrisé, le corps léger se mouvra comme • dans les circonstances ci-dessus et avec les mêmes variétés. »

« 11 dit de plus, que le corps léger ferait les mêmes révolutions, mais seulement plus petites, autour du globe de fer placé sur la table nue, sans aucun corps électrique pour le soutenir; mais il avoue qu’il n’a pas trouvé que l’expérience réussit, quand le fil était soutenu par autre chose que la main, quoiqu’il imagine qu’elle aurait réussi, s’il eût été soutenu par quelque substance animale vivante ou morte.

« M. Grey continua de faire part à M. Mortimer d’autres expériences encore plus erronées que je me dispenserai de citer par égard pour sa mémoire. Que les chimères de ce grand électricien apprennent à ceux qui le suivent dans la même carrière, qu’il faut être bien circonspect dans les conséquences que l’on lire. Il ne faut pourtant pas que l’exemple décourage personne d’essayer ce qui pourrait ne pas paraitre probable ; mais il doit engager du moins à différer la publication des découvertes, jusqu’à ce qu’elles aient été bien confirmées, et que les expériences aient été faites en présence d’autres personnes. Dans des expériences délicates une imagination forte influera beaucoup même sur les sens extérieurs; nous en verrons des exemples fréquents dans le cours de cette histoire.

« Le docteur Mortimer semble avoir été trompé lui-même par ces expériences de M.Grey; il dit qu’en les essayant après sa mort, il trouvaque le corps léger faisait des révolutions autour des corps de différentes figures et de différentes substances, aussi bien qu’autour du globe de fer, et qu’il avait récemment essayé l’expérience avec un globe de marbre noir, une écritoire d argent, un petit copeau de bois et un gros bouchon de liège.

« Ces expériences de M. Grey furent essayées par M. Wehler et d’autres personnes, dans la maison où s’assemble la Société royale, et avec une grande variété de circonstances; mais on ne put tirer aucune conséquence de ce qu’ils observèrent pour lors. M. Wehler, se donnant lul-méme bien des peines pour les vérifier, eut des résultats différents ; et à la fin, il dit que son opinion était que, le désir de produire le mouvement d’occident en orient était la cause secrète qui avait déterminé le corps suspendu à se mouvoir dans celte direction, au moyen de quelque impression qui venait de la main de M. Grey, aussi bien que de la sienne, quoiqu’il ne se fût point aperçu lui-même qu’il donnàtaucun mouvement â sa main. «

lisation et de méthode qui distingue à un si haut degré l’esprit scientifique de notre nation. Los faits observés jusque-là étaient déjà nombreux, mais leur multiplicité même portait la confusion dans la science naissante. Un système général d’explication pour l’ensemble des phénomènes électriques fut bientôt imaginé en France. Cette théorie remplissait si heureusement son objet, qu’elle a suffi jusqu’à notre époque pour l’explication et la systématisation des phénomènes électriques. C’est à Dufay, naturaliste et physicien, membre de l’Académie des sciences, intendant du jardin du Roi, et prédécesseur de Bufîon dans cette charge, qu’appartient la (création de cette théorie.

Depuis l’année 1733 jusqu’en 1745, Dufay publia une série de mémoires sur l’électricité. Il prouva quq tous les corps, sans exception, peuvent s’électriser par le frottement, à la condition d’être tenus par un manche de verre ou de résine, c’est-à-dire isolés. Ce résultat général effaçait la distinction que Grey avait établie entre les corps éleclrisables et les corps non éleclrisables par le frottement. Bien que mal fondée, cette distinction avait simplifié les faits et jeté sur eux une clarté incontestable. Après avoir rendu un service réel et joué son rôle dans la science, cette théorie, devenue inutile, fut donc supprimée, ainsi qu’il arrive si souvent dans toutes les branches de nos connaissances positives en voie do création ou de perfectionnement.

Dufay démontra encore que la conductibilité électrique des substances organiques tient à la présence de l’eau quelles renferment toujours. Il fit voir, par exemple, que, dans la célèbre expérience de Grey et Wehler dont nous avons rapporté les détails, la conductibilité des substances organiques employées par ces expérimentateurs, c’est-à-<lire des baguettes de bois, des roseaux et des cordes de chanvre, provenait d’une petite quantité d’humidité que retiennent toujoui’s ces matières. En effet, en mouillant une corde de

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chanvre, il augmenta considérablement sa conductibilité; en répétant avec une corde mouillée l’expérience de Grey et "Webler, il transmit les effets électriques jusqu’à une distance de douze cents pieds.

Le principal titre de gloire de Dufay fut la découverte d;i grand principe théorique qu’il posa pour expliquer et régir l’ensemble des actions électriques. Ces règles importantes, le physicien français les dut moins à ses propres expériences qu’à la sagacité avec laquelle il sut généraliser les observations de ses prédécesseur. La loi qu’il en fit sortir exerça la plus haute influence sur les progrès ultérieurs de la science. Dufay expose lui-même en ces teimes la théorie dont il proposa l’adoption :

« J’ai découvert, nous dit-il dans un de ses mémoires, un principe fort simple qui explique une grande partie des irrégularités, et, si je puis me servir du terme, des caprices qui semblent accompagner la plupart des expériences en électricité.

« Ce principe est que les corps électriques attirent tous ceux qui ne le sont pas, et les repoussent sitôt qu’ils sont devenus électriques par le voisinage ou par le contact du corps électriques. Ainsi la feuille d’or est d’abord attirée par le tube, acquiert de l’électricité en en approchant, et conséquemment en est aussitôt repoussée ; elle ne l’est point de nouveau tant qu’elle conserve sa qualité électrique; mais si, tandis qu’elle est ainsi soutenue en l’air, il arrive qu’elle touche quelque autre corps, elle perd à l’instant son électricité, et conséquemment est attirée de nouveau par le tube, lequel , après lui avoir donné une nouvelle électricité, la repousse une seconde fois, et cette répulsion continue aussi longtemps que le tube conserve sa puissance. En appliquant ce principe aux différentes expériences d’électricité, on sera surpris du nombre de faits obscui’s et embarrassants qu’il éclaircit (1). »

Un principe beaucoup plus général fut établi par Dufay : nous voulons parler de la distinction des deux espèces d’é-

(1) Otto de Guericke avait déjà noté ce fait, mais on ne l’avait pas encore élevé à l’état de principe général.

lectricitôs, l’électricité résineuse et l’électricité vitrée, ou, si l’on veut, positive et négative.

« Le hasard, continue Dufay, m’a présenté un autre principe plus universel et plus remarquable que le précédent, et qui jette un nouveau jour sur la matière de l’électricité.

« Ce principe est qu’il y a deux sortes d’électricités fort différentes l’une de l’autre : l’une que j’appelle électricité vitrée, et l’autre électricité résineuse. La première est celle du verre, du cristal de roche, des pierres précieuses, du poli des animaux, de la laine et de beaucoup d’autres corps. La seconde est celle de l’ambre, de la gomme copale, de la gomme laque, de la soie, du

fil, du papier et d’un grand nombre d’autres substances.

« Le caractère de ces deux électricités est de se repousser elles-mêmes et de s’attirer.l’une l’autre. Ainsi, un corps de l’électricité vitrée, repousse tous les autres corps qui possèdent l*électricilé vitrée, et au contraire il attire tous ceux de l’électricité résineuse. Les résineux pareillement repoussent les résineux et attirent les vitrés. On peut aisément déduire de ce principe l’explication d’un grand nombre d’autres phénomènes, et il est probable que cette vérité nous conduira à la découverte de beaucoup d’autres choses. »

Dans le passage que nous venons de citer, Dufay établit avec une grande lucidité l’existence de deux espèces d’électricités : l’une, qu’il appelle électricité vitrée, appartient au verre, au cristal de roche, aux pierres précieuses, à la laine, aux poils des animaux, etc. ; l’autre, qu’il nomme électricité résineuse, est celle de l’ambre, de la soie, du fil, du papier,

etc. Le caractère distinctif de ces deux électricités est de se repousser elles-mêmes et de s’attirer l’une l’autre. Un corps qu’anime l’électricité vitrée repousse tous les corps qui jouissent de la même électricité ; il attire, au contraire, ceux qui possèdent l’électricité résineuse.

Le principe posé par Dufay était d’un ordre tout à fait supérieur ; il ouvrait un champ immense aux progrès de la science électrique. A l’époque où il fut pour la première lois formulé par son auteur, il rendit déjà un service inestimable en ré-

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pandant la clarté sur le plus grand nombre des phénomènes observés jusque-là, et permettant de les grouper d’une manière systématique. C’est grâce à ce principe et aux lois de l’attraction électrique découvertes plus tard par Coulomb, que l’on a pu concevoir une idée rigoureuse des phénomènes si complexes de l’électricité, et les soumettre au calcul. Enfin, la théorie de Dufay a permis, jusqu’à notre époque, d’expliquer commodément et avec simplicité tous les phénomènes électriques. La découverte du physicien français se recommande donc sous bien des aspects à la reconnaissance des savants.

Le principe établi par Dufay n’eut pas seulement une importance théorique, il eut encore son utilité pratique : il donna le moyen de reconnaître facilement, par expérience, à laquelle des deux électricités appartient un corps quelconque, animé d’un état électrique inconnu. Il suffit, pour s’assurer immédiatement de l’espèce d’électricité que renferme ce corps, d’en approcher un fil de soie électrisé résincusement. Si le fil est repoussé, le corps et le fil ont la même électricité, c’est-à-dire la résineuse. Si le fil est attiré par le corps, celui-ci est doué de l’électricité vitrée. On aperçoit ici la première trace de V électromètre, instrument précieux qui sert à la fois à dévoiler la présence de l’électricité, à en déterminer l’espèce et à en mesurer la force.

Mais ce qui contribua surtout à rendre le nom de Dufay célèbre paimi les physiciens et à le populariser dans le gros du public, ce fut l’expérience dans laquelle il montra pour la première fois que l’on peut tirer des étincelles électriques du corps humain. Grey, en Angleterre, avait déjà prouvé que le corps de l’homme peut devenir électrique. Comme nous l’avons dit, le physicien anglais avait suspendu sur des cordons de soie un jeune garçon, et, le touchant avec un tube électrisé par le frottement, c’est-à-dire avec la machine électrique de cette époque, il avait constaté que le corps de la

personne ainsi isolée avait acquis la vertu électrique, car il attirait les corps légers. Il avait même cru reconnaître que les pieds n’agissaient pas dans cette circonstance avec autant d’intensité que la tête. Mais Grey, en raison de l’insuffisance de l’appareil électrique qu’il avait à sa disposition, n’était pas allé jusqu’à tirer une étincelle du corps humain. Dufay obtint ce dernier résultat, qui causa une vive impression sur l’esprit de ses contemporains.

Ayant attaché au plafond deux cordons de soie destinés à produire l’isolement électrique, Dufay se coucha sur une petite plate-forme supportée en l’air par ses cordons, et il se fit électriser par le contact d’un gros tube de verre frotté. L’abbé Nollet, qui débutait alors dans la carrière des sciences, lui servait d’aide dans cette tentative intéressante. Lorsque Nollet vint à approcher son doigt à une petite distance de la jambe de Dufay, il en partit aussitôt une vive étincelle : c’était le fluide électrique, qui, pour la première fois, s’élançait entre les corps de deux philosophes.

Ce résultat causa aux expérimentateurs une douce surprise. Nollet nous dit, dans un de Ses ouvrages, qu’il n’oubliera jamais l’étonnement qu’il éprouva en voyant la première étincelle électrique émanée du corps humain (I). Cette étincelle occasionnait une impression de douleur très-légère, semblable à celle d’une piqûre d’épingle, et qui se faisait sentir à la main qui tirait l’étincelle aussi bien qu’à la personne d’où s’élançait le fluide. Quand on opérait dans l’obscurité, le corps de l’individu électrisé répandait une émanation lumineuse qui étonnait beaucoup les assistants. Aussi cette expérience occasionna-t-elle une grande sensation dans le public : on s’empressait d’accourir dans le cabinet de Dufay pour être témoin d’un phénomène qui ouvrait une carrière inépuisable aux discussions de la philosophie et de la phy-

(\) Leçons de physique expérimentale, t, VI, p. 452.

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