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Exposition Ferdinand Hodler

Ferdinand Hodiler vient d'être nommé bourgeois d'honneur de la République et canton de Genève. Et voici s'ouvrir une vaste exposition de ses œuvres! Heureuse coïncidence et qui semble faite pour illustrer l’une par l’autre, les deux manifestations !

Certes, Ferdinand Hodler ne saurait passer pour un peintre « genevois ». Sa sphère dépasse trop manifestement les bornes du lieu. Il est doué d’un esprit ouvert au monde entier, aux choses de l'univers. Ce sera précisément cet élan merveilleux et inlassable vers le sens de la vie, cette «communion avec l’Infini», ce «Dialogue intime avec la Nature», poursuivi pendant toute son activité, qui l'élève et le distingue à nos yeux, et qui marquera sa place au-dessus des préoccupations passagères et limitées à telle formule et à telle place. À ce caractère élevé de l'artiste nous rendrons hommage quand nous aurons à parler de la totalité des œuvres qui nous sont présentées ici et qui nous concernent tous, à quelque nation ou religion que nous appartenions.

Il n’en reste pas moins que Hodler appartient à Genève, ainsi que Genève lui appartient. On n’aura qu’à parcourir l'exposition pour voir cette double assertion affirmée par cent traits probants, discrets les uns, saillants les autres. On reverra cette Genève

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qui a attiré le jeune chercheur, qui l’a éduqué et tour à tour meurtri et fasciné. On la retrouvera qui, par certains côtés de sa personnalité urbaine, a rétréci son ardeur, aigri son tempérament, mais qui avait aussi de quoi ranimer son essor, rallumer son courage et éclairer son esprit, plus et mieux, probablement, que n'importe quelle autre cité suisse, à la période de ses débuts et des premières manifestations de sa maturité artistique, n'aurait été susceptible de le faire.

Il ne saurait s'agir ici de mettre le doigt sur tel portrait d'une personnalité genevoise d'antan ou d'aujourd'hui, sur quelque site, sur quelque scène de la vie locale: l’ensemble de tous ces souvenirs n’impliquerait pas nécessairement une unité profonde, des rapportsfertiles entre l’artiste et sa ville. Il y a autre chose, et ilya mieux. Le lien existe. Toute une face de l'exposition révèlera l’histoire réciproque de cet homme, de cette ville, depuis près de cinquante ans. On pourra assister au lent avènement de la double adoption. On sentira l’assimilation se faire, par un esprit alémanique fruste et frais, de la mentalité, de l’art latino-romands. On verra s’accomplir cette pénétration mutuelle. On se rendra compte que ce métèque d’autrefois, ce robuste Bernoiïs, a apporté ici une force primitive destinée, de par sa nature fougueuse et volontaire, à courir à la gloire par sauts et par bonds. On s’apercevra en même temps de quelle manière profonde l'enseignement, le milieu, le caractère genevois l'ont dompté, lui ont communiqué une part de leur mesure et lui ont fait comprendre tout le prix de la méditation subtile, du choix judicieux des moyens susceptibles de conduire à l’œuvre durable. On remarquera bien des traces qu'ont laissées ici et là les résistances rencontrées dans la marche en avant; on se souviendra des crises que suscita le moment, précisément, où le génie local fut forcé de céder la place au génie — tout court. On remerciera Île destin qui lui a permis, à cet «habitant», de franchir la zone dangereuse des années critiques et de les remplir de témoignages

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sans nombre de son ardeur, de son ambition, de son amour, quand même, pour la terre choisie. De cette époque périlleuse de son existence, où Genève commençant à comprendre l’œuvre réalisée mais rebelle à l’œuvre en formation, menaçait l'artiste de le laisser sombrer, il reste des symboles saisissants. Je n’en cite qu’un, le terrible « Las de vivre», assis sur le banc des solitaires, désespéré et désespérant, et pourtant d’une réalisation picturale à la fois pénétrante et subtile. La terreur d’une vie en péril suprême — Ia finesse de la culture artistique reçue: quel souvenir fascinant de la Genève, du Hodler d’alors!

Vraiment, Genève l’a bien serré entre ses bras, son enfant adoptif. Elle a failli l’étouffer…

Mais il a résisté, il a persévéré et vaincu, obligeant sa cité à le reconnaître et à admettre sa personnalité victorieuse. Elle a boudé bien longtemps. Enfin souriante, elle lui a donné gain de cause, libéralement.…

A tout prendre, elle a été d’un grand bien pour Hodler. En plus de l'éducation artistique et humaine qu’elle lui a donnée, en plus des résistances qu’elle lui a opposées pour permettre à son génie de s'épanouir, elle l’a fait jouir de ses vertus et qualités incontestables, qui sont une compréhension large de l’existence individuelle et une beauté inépuisable de sites et de souvenirs évocateurs. De tout cela nous retrouverons ici une ample moisson.

Ils sont bien genevois, ces vieux messieurs des anciens portraits sombres, et puis ce « Vibert » (vraie incarnation du sculpteur), ce « Morhardt » aux pensées larges; genevoises, cette « Femme attachant sa jarretière » et celle qui, d'un geste si délicatement simple, tient la petite fleur jaune à la main ; genevois ce « Las de

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vivre » que nous venons d'évoquer et dont l’image nous fait palpiter d'angoisse et d’admiration, ce « Juif errant » ; genevois enfin et surtout ces paysages où la douce France côtoie la fraîche Helvétie. Mais ne sont-ils pas tous bien autre chose encore que genevois purement et simplement ? En est-il un seul, en vérité, de ces anciens tableaux et tableautins qui soit exclusivement genevois et dont l'intérêt s’éteigne une fois que le soleil de notre cité ne lui luirait plus ? Aucun.

Toutes ces créations en effet, les plus modestes, les plus lointaines déjà, sont animées d’un souffle autre que celui qui inspire d'ordinaire les auteurs de portraits de magistrats ou de vues connues. Mieux que d’autres, l'esprit scrutateur de Hodler s’est rendu compte de la vraie et haute mission de l’art. Pour lui, l’art est l'effigie non pas de tel objet, de quelque sujet traditionnel, 1l est appelé à nous donner l'effigie du monde. L'art, pour lui, est constructeur, essentiellement. Après avoir acquis la science nécessaire que n'importe quel ouvrier doit posséder, un artiste réalisera le monde tel qu’il le sent être dans la réalité, un autre, tel qu'il l’entrevoit révélé à lui seul, à lui le premier. Hodler, grâce à sa nature riche et primesautière, grâce aussi à son éducation profonde et à ses attaches naturelles avec les formes primordiales de l’art de tous les temps, réunit en un seul faisceau les tendances réaliste et idéaliste, suivant les seules lois de sa personnalité droite et directe, que tout porte à la vérité et à la visibilité intégrale. Maître de toutes les techniques, il laisse loin de lui toute préoccupation partielle ; il supprime les charmes accessoires qui déroutent l’œil et font dévier la pensée du but où il veut nous conduire ; il peut les supprimer parce qu'il les possède et qu'il les transpose, et il élève toutes choses à une souveraine clarté. Il crée de l’essentiel et il l'entoure d’une lumière plus claire que le jour. Allez au Musée voir son « Marignan »; vous serez étrangement saisi de voir cette évocation du passé vous éblouir d’une atmosphère de futur, d’éternel.. Tout

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se transfigure dès qu'il y touche. Les choses genevoises même dont nous venons de parler, toutes genevoises qu’elles sont, ne le restent qu'un instant. Il y a dans toutes quelque chose de mystérieux, un principe supérieur, qui les relève dans une sphère à la fois proche et sublime.

Il est satisfaisant de retrouver dans l’œuvre d’un artiste «le visage aimé de la patrie ». Il est d’une fascination plus haute de toucher, sans d'abord s’en douter, à cette région étrange et désirée où agit le génie créateur. Hodler nous familiarise avec cette sensation, sans devenir familier avec nous. Nous le trouvons qui s'exprime pleinement dans telle œuvre ou telle autre. Nous nous croyons tout près de lui, nous nous imaginons saisir sa voix, nous osons formuler son secret chuchoté. Mais, à jeter un seul regard à gauche ou à droite pour renforcer notre jugement par le sens entrevu d’autres œuvres semblables, nous nous étonnons de l’'étroitesse de notre entendement et nous le voyons, grandi de notre erreur même, loin de nous, au-dessus de nous, insaisissable, et quand même si simple, voire si tendre et fraternel.

Jamais jusqu’à ce jour il n’a été ainsi donné aux Genevois de voir cette vie ardente de recherches et riche de découvertes. Ils n’ont point encore pu goûter la joie profonde, la « multiple splendeur » que communique et suscite cet artiste de chez eux. Maintenant, cette grande lacune dans leur vie artistique pourra être comblée. Ils auront dès maintenant la merveilleuse occasion d’éprouver la proximité, la rayonnance d’un monde qui est à la fois réel et lointain, serein et angoissant, et toujours grand. Et bien que la présente exposition, aussi vaste et choisie qu'elle soïit, ne comprenne qu’une partie restreinte de l’œuvre de Hodier, ils

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