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il a percé les apparences ; « des yeux il est allé jusque au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans ». Il a découvert l'identité des sentiments et des formes que modifie cependant la diversité des tempéraments; et cette variété dans l'unité, c’est son parallélisme. Mais il ne le limite pas à l’homme; son instinct de généralisation va s'étendre et comme des ondes, gagner et contenir toute cette nature au centre de laquelle il vit. La loi qu’il a surprise, il va la rechercher partout — et va la découvrir. La terre et le ciel, les pierres et les arbres, les nuages, les vagues et jusqu'aux moindres frémissements de l'eau vont s’ordonner en rythmes. Vastes paysages ceux-là, inhumains encore, mais qui saisissent l'âme et la laissent bouleversée comme si elle avait approché un dieu, — le dieu des forces élémentaires. Ce fut, sembla-t-il, le point culminant de sa vie d'artiste, le temps des grandes et significatives constructions. C’est le moment où derrière lui se groupe toute la jeune école, où il semble qu'un art renouvelé et rafraïchi aux sources éternelles va enfin s'épanouir. Il n’en fut rien. On approcha Hodler, on l'imita; on ne l’a pas compris ; on lui a emprunté un langage dont on ne saisit point le sens. Tandis que Hodlier disait des choses essentielles, les autres parlaient vainement.
Il avait vu la vérité des faits; les autres n’en avaient même pas saisi l’apparence qui peut être conçue comme réalité. Faits généraux d’ailleurs, vérités éternelles, instinctives: Amour, Effroi, Désir, Mélancolie, Désespérance, tout cela s’ordonne en vastes architectures plastiques dont la vivante immobilité fait songer aux Temples dont les frontons étaient peints de ces couleurs violentes, arbitraires et rudes, qui parent les Femmes de «l’Emotion », de « l'Heure Sacrée » ou du « Regard dans l’Infini ». Art sévère, austère et dur, art viril et si géométrique encore qu'il atteint surtout les esprits sensibles à l’aride beauté des nombres, et qui savent goûter dans l’ondulation d’un profil, dans les rapports des volumes, dans le contraste des accents
longs ou brefs, dans l’accentuation ou la hiérarchie des éléments l'équivalent d’une phrase musicale et d’une symphonie.
C’est le temps où l’on décore édifices, lieux publics et maisons de figures ternes et plates. On « stylise », mot affreux ! On confond une fois de plus le shéma et la synthèse; on compose de vastes décorations symétriques, et l’on ne sait plus peindre un « morceau ». Hodiler n’a cessé de peindre des « morceaux ». Il construit rigoureusement ces femmes osseuses ou musclées dont le vêtement bleu accuse plus qu’il ne dissimule le corps élancé ou trapu. Elles sont bien les filles, les sœurs, les femmes des héros de Marignan, de Morgarten et de Morat. La structure intérieure livre son mécanisme; l'os soulève la peau et inscrit ses accents brefs et durs comme un rocher soulève et perce enfin la terre. Mêmes lois ici et là. La montagne qui surgit dans le ciel est sœur par la grandeur de ces femmes monumentales ; l’arbre tient au sol comme la femme y tient; ils s’élèvent tous trois dans l’espace selon un rythme qui est au fond le même, et leur épanouissement est pareil. Cependant tout est défini, tout est réalisé : la femme, le rocher, l’arbre, et le nuage et l’eau. Il connaît leur nature première; il sait la place que chacun occupe dans l’espace — dans l’espace qu'il leur a rigoureusement assigné.
Comme les dieux antiques, il unit en lui des forces antagonistes, et en les harmonisant il crée un nouvel équilibre. Il s'apparente aux mosaistes de Saint Marc; il se rapproche de Giotto ; mais les primitifs allemands ont le droit de reconnaître en lui l’héritier de Dürer et d'Holbein.
La matière et l'esprit qui la meut lui sont obéissants. Il est maître d’un univers dont il ordonne le rythme, il y dicte ses lois; il est dieu. Et voici que le miracle s’accomplit : ce dieu va devenir un homme.
Jusqu'ici ce fut le règne orgueilleux de l'Esprit. Nous l’avons vu naître, évoluer, grandir. Ses formes embryonnaires se sont
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développées et puis hypertrophiées. Les êtres nés de lui sont si différents de nous, si gigantesques par le corps, si primaires par l’âme, que de nous à eux il se fait peu d'échange. Hodler émeut encore par des moyens qui n’ont rien de vraiment humain; ils agissent sur nos sens, frappent notre esprit, sollicitent notre raison avec une égale violence. Mais le cœur oublié se ferme et se tait. Les «Las de vivre» et les vieillards de « l'Eurythmie» nous touchent moins par le drame humain qu'ils résument, que par la passion toute plastique qui, après les avoir créés, les unit. Et voici que dans cette œuvre, qui paraissait avoir la fixité et la perfection d’un cristal, apparaît une phase nouvelle. C’est le portrait d’une malade, et avec lui il semble que toute la lumière du monde ait changé. Avec la douleur vue et reçue, la vie, la vraie vie, a pénétré cet art et l’a renouvelé. Une femme est ici qui souffre et meurt en faisant de la vie. Et tout vase transfigurer.
Elle est inoubliable cette « Malade » dans les affres de la douleur, et cette autre qui a la dignité, la grandeur et la beauté de ceux qui savent qu'ils vont mourir et s’y résignent. Toute la douleur du monde est concentrée dans ce visage tordu comme dans ce calme visage où l’amertume elle-même a pris de la douceur.
Ici ce n’est plus la polyphonie des vastes compositions. Tout est silence. L'homme regarde en face le mystère dela mort et se tait; et l’on ne perçoit plus que le bruit intime de son cœur.
L'un pleurerait, l’autre prierait. Il pleure et prie à sa manière: il travaille. Heure après heure, se succèdent les croquis, les portraits, plus beaux, plus effrayants aussi de jour en jour. Certains auraient fui le drame. Il demeure seul spectateur de la lutte entre la vie et la mort et, quand la mort est victorieuse, il peint encore, comme un furieux. |
Les voilà ces témoignages, et au milieu d’eux voici ce buste, œuvre unique où toute la grandeur de ce moment s’est condensée. Nulle théorie, rien que la plus parfaite humilité. Le sculpteur gothique qui modela avec des doigts tremblants le visage de la
Mère de douleurs ne fut pas plus religieux que Hodler lorsqu'il modela ce visage funèbre qui n'appartient ni à la peinture ni à la sculpture et les dépasse toutes deux. La forme demeure strictement définie, les volumes sont justes, si les plans ne le sont pas toujours. Mais le regard, mais les modelés des narines et des lèvres existent-ils plus émouvants et plus évocateurs chez Donatello et Rodin qui ont sondé tous les visages, confessé tous les cœurs et mis des âmes à nu?
Une grandeur nouvelle a succédé à l’autre, une dignité s'inscrit sur une autre dignité, comme sur le monde païen s’édifia le Christianisme. Ce n’est plus Pallas Athéné, déesse de la souveraine Raison, qui inspire le maître bernois, c’est Psyché, c’est l'âme humaine qu’il perçoit sous les formes matérielles et dont il avait pressenti la divinité.
Mais il est une autre grandeur qu’il a découverte un hiver dans une chambre rigoureusement close. Il y a vu naître des aurores et mourir l’un après l’autre les crépuscules. Il a vu le rythme des jours succéder à celui des nuits et il a considéré paisiblement le visage indifférent et magnifique de la nature toujours une sous ses apparences. Un ciel couleur de soufre où vogue un nuage rose, une brume laiteuse au ras des maisons et d’où surgit la chaîne immaculée des Alpes, l’immobilité de la montagne répétée par l’immobilité de l’eau sont les spectacles quotidiens où son âme pacifiée communie.
Le monde n’est plus prétexte à combinaisons décoratives : le mécanisme des forces et des lois fondamentales ne hante plus son esprit. Il a recouvré, par un sens nouveau et plus vrai de la vie, l'innocence et la tendresse des primitifs.
Et il peint encore.
Art religieux, celui-là, art sacré, pénétré de douleur et frémissant d'amour, si pur, si humble, si simple qu'on s'incline devant lui comme devant un tabernacle. Art où s’unit tout ce qui dans l’homme mérite de durer, art noble et délicat, puissant et doux,
accessible à tous et grand par cela même, art où chacun se reconnaît et se rejoint, si bien qu'il n’y a plus là œuvre individuelle mais collective où se fondent toutes les formes de Ia conscience et de la sensibilité.
Au-dessus du passager, au delà de la science, à travers la joie et par la douleur, Hodler atteint la sérénité.