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Exposition universelle de 1855

L'exposition des beaux arts est assurément la plus complète et la plus splendide que l'on puisse réaliser, puisqu'en invitant les artistes français et étrangers à réunir aux œuvres nouvelles celles qui , depuis cinquante ans, se sont partagé les succès, elle présente le triple caractère d'une exposition universelle, actuelle et rétrospective.

D’où vient cependant que l'attente du public est loin d’être satisfaite , et qu'au lieu de s’enthousiasmer à la vue de cette exhibition gigantesque, on surmonte péniblement la difficulté qui se présente pour trouver et reconnaître dans cette foule ce qu'on y vient chercher ? En présence de tant d'objets divers et qui n’ont souvent aucun rapport les uns avec les autres , la curiosité la plus avide ne tarde pas à être rassasiée; l'attention se lasse, et bientôt elle ne peut se fixer que sur les choses qui lui déplaisent, car elle n’est plus assez maîtresse

d’elle-même pour suivre une mélodie dans ce bruyant concert où chacun fait un solo.

On peut, tant qu’on voudra , accumuler des chefsd’œuvre : si une grande et même pensée n’a pas présidé à leur réunion, cet entassement ne s’effectuera qu’au détriment des œuvres elles-mêmes et ne produira que désordre et confusion dans l’esprit des spectateurs. L’ordre, l’unité étant les caractères essentiels du beau , des matériaux entassés confusément ne peuvent le produire, quelque grande que soit leur valeur intrinsèque : l’Exposition de 1855 offre la plus éclatante démonstration de cette vérité.

Mettons-nous en présence de quelqu’une de ces grandes merveilles qui, dans leur majesté permanente , attendent et recueillent depuis des siècles l’admiration de ceux qui en possèdent l’héritage , ou qui viennent de loin pour apporter le tribut des âges et puiser à la source des grandes inspirations; entrons au Vatican, plaçonsnous sous le portique d’une cathédrale ou d’un palais , contentons-nous même d’un monument beaucoup moins important, pourvu toutefois que l’art lui ait donné le caractère et l’empreinte de son unité : à peine avonsnous touché le seuil que déjà notre âme est en accord avec les harmonies de l'édifice, nous l’avons salué de son nom, son enceinte nous a fait pressentir toutes les richesses qu’il contient. Les tours, les tympans ou les frontons sont comme la préface d’un livre bien fait ou le prélude qui donne le ton de la symphonie , sans cependant révéler d’un seul coup la variété et les secrets ravissants de ses mélodies. C’est ainsi qu’on est initié et introduit par d’heureuses transitions jusque dans le sanctuaire. On conçoit alors la disposition parfaite où l’on

est pour reconnaître si tout est à sa place, si chaque chose est bien appropriée à son but, et l'admiration résulte naturellement de la satisfaction qu'on éprouve. La critique elle-même y trouve son compte, en ce sens qu’au lieu d’être troublée par des surprises et de se prononcer arbitrairement, elle a une base fixe. Elle voit si le monument répond convenablement à sa destination. Si une partie a quelque défaut, l’harmonie générale le lui indique , et cette défectuosité même contribue quelquefois à faire ressortir la perfection de tout le reste. Les tableaux , les sculptures , la décoration , le mobilier, toutes ces choses ont leur raison d'être, et sont comme autant de voix qui, formant un concert, laissent cependant distinguer celles qui ont la mission et la puissance nécessaires pour élever au-dessus des autres leurs vibrations émouvantes.

Il y a loin d'une telle impression à celle que fait éprouver à toute personne douée du sens artistique le pêle-mêle confus et discordant d’une exposition. Il faut reconnaître néanmoins l'utilité et les avantages de ces grandes collections où viennent s'abriter les précieux débris des civilisations anciennes et même ceux qui , dans les temps modernes, s'y trouvent exilés par le fait du vandalisme des réformateurs et des révolutionnaires. Que l'ancien retable d’une abbaye détruite vienne se placer à côté de la tabagie flamande; que Yan Eyk et Teniers s’abritent sous le même toit que le marbre d’Égine ou la momie d'Égypte, je me l'explique et je m'en console : mais que des artistes vivants travaillent pour le musée , c’est ce qui ne s'est jamais vu avant notre époque, et, sans préjudice des avantages et de la gloire acquis par certains artistes aux Expositions, je maintiens

que leur usage est une invention et une erreur du dixneuvième siècle.

Nous nous serions volontiers dispensé de donner aux lecteurs catholiques de Y Univers une théorie sur l’art, comme il est d’usage de le faire au commencement de tous les comptes rendus de l’Exposition; cependant, comme il se rencontre parmi les catholiques les plus sincères bien des partisans de la séparation de la science et de la foi, il en est aussi un très-grand nombre qui ont en fait d’art les mêmes idées d’indépendance. Ils adoptent certaines lois factices, je ne sais quel beau idéal, qui, sous prétexte d’affranchir l’art, excluent de son domaine Dieu, la morale et le sens commun. Le culte de la forme , le sensualisme brutal ou rêveur, l’usage immodéré du nu, la fantaisie la plus bizarre, au lieu d’être considérés comme la fièvre, l’aliénation mentale ou toute autre maladie qui afflige l’homme sain, leur paraissent un état normal, une manifestation légitime du sentiment artistique, et leur jugement est d’autant plus faussé sur ce point, qu’ils ont étudié davantage les théories admises et propagées par le rationalisme classique, païen ou romantique. C’est pour prévenir tout malentendu dans l’expression de nos doctrines artistiques, que nous prendrons la précaution de nous séparer nettement des théories qui ont cours généralement et que professent la plupart des maîtres de la critique.

Que de fins connaisseurs ou des brocanteurs d’objets d’art fassent des distinctions entre la manière dont un tel peint les chevaux, et tel autre peint les bœufs; pour nous ces classifications artificielles et minutieuses ne doivent pas exister, ou du moins ne peuvent servir de base à notre critique. Nous laisserons donc de côté les

appréciations qui sentent l’atelier ou l'officine du marchand de couleurs, et nous nous abstiendrons de prendre parti pour la palette de Rubens contre celle du Titien, Qu’il s’agisse de l’Italie, de l’Allemagne ou de l’Angleterre, nous retrouvons toujours dans les œuvres d’art la même tendance à reproduire les types immuables de toute conception humaine. Dieu, l’homme, la nature. L’esprit de l’homme ne peut rien trouver hors de là. S’il reconnaît et respecte dans leur hiérarchie l’ordre divin, l’ordre humain et l’ordre naturel, s’il les adopte sans les séparer, il s’élève, selon le génie que Dieu lui a donné, aux plus belles conceptions; s’il les renie, ou seulement les sépare, il se prive de lumière et de fécondité , et sa force s’épuise dans un ordre inférieur ou dans des divagations stériles.

C’est de ces trois principes. Dieu, l’homme, la nature, que dérivent toutes les écoles. C’est par eux qu’on définit et qu’on classe les différents genres sous l’ancienne dénomination de peinture d’histoire, peinture de genre et peinture d’imitation.

Quel que soit le génie particulier des nations ou des individus, il n’apporte dans ces trois divisions que des nuances et une absorption plus ou moins complète de ces trois éléments. Ce sont toujours eux qu’on retrouve et qui forment la base de toutes les conceptions imaginables. Depuis le spiritualisme chrétien, l’idéalisme païen et rationaliste jusqu’au naturalisme le plus abject, tout est contenu entre ces limites où la pensée humaine peut se mouvoir librement, mais comme dans un cercle infranchissable hors duquel il ne saurait y avoir que dissolution et néant, et dont par conséquent l'imagination la plus extravagante n’a jamais pu et ne pourra jamais sortir.

C'est guidé par cette théorie bien plus simple, après tout , que le réseau embrouillé des classifications à la mode, que nous entreprendrons l'examen et le triage des cinq mille objets que contiennent les salles de l'Exposition. Nous ne voulons pas réimprimer le catalogue qui n'a pas moins de 616 pages, aussi ferons-nous grâce aux lecteurs d'un nombre considérable d'œuvres insignifiantes. Les chiens en arrêt, les chiens au repos, les frileuses, les baigneuses, les servantes à la cuisine, le jugement de Pâris et autres sujets aussi ingénieux, nous trouveront indifférent. Notre tâche consistera précisément à séparer de toutes ces œuvres niaises ou malséantes celles qui offrent un sujet de critique sérieuse et sur lesquelles se concentre le véritable intérêt de l'Exposition.

Notre examen portera principalement sur les quatre nations qui tiennent le premier rang à l’Exposition universelle : l'Angleterre , l’Allemagne , les Pays-Bas (Hollande et Belgique) et la France. L'Espagne, la Suisse et l'Italie sont représentées par un trop petit nombre d’ouvrages pour soutenir la comparaison. Quant aux États- Unis, au Pérou et à la Suède, au Danemarck et à la Norwège , ils n'ont qu'une importance secondaire due à la singularité des types ; et le plus souvent le nom seul de leurs œuvres en fait toute l'originalité, car bon nombre de ces exposants exotiques sont tout simplement des habitants de la rue Bréda et des étudiants des galeries du Louvre et du Luxembourg.

L'exposition anglaise est celle qui excite le plus la curiosité et qui défraie pour la plus grosse part la critique des artistes et des publicistes. Certaine bizarrerie dans le choix des sujets, la couleur et le mode d'exécution,

et, par-dessus tout, l'influence bien accentuée de la religion, des mœurs et du caractère national, lui donnent un caractère d'originalité que nous apprécierons à un point de vue moins français, ou, si l'on veut, moins exclusif, qu’on ne l'a fait jusqu'ici.

« Le génie anglais, dit-on, est le génie de la force « matérielle , et ce génie exclut l'idéal et arrête dans « leur essor les élans de l’imagination. Gomme l'art c( ne vit pas de force matérielle , il arrive que le gé- « nie anglais est bien mieux représenté au Palais de c< l'Industrie que dans la galerie des beaux-arts. » D'où vient cependant que malgré les productions excentriques dont le mauvais goût semble justifier cette assertion il se rencontre un si grand nombre d'artistes anglais dont les œuvres se font admirer par une finesse, une distinction qui s'élèvent déjà bien au-dessus de ces caricatures qui, à première vue, semblaient être la triste manifestation d'un art dégénéré? D’où vient qu'indépendamment de ces scènes familières où l’observation la plus délicate, les expressions les plus fugitives sont si vivement représentées, il se rencontre aussi dans l'exposition anglaise des sujets historiques de l'ordre le plus élevé, et dont les critiques n’osent rien dire ou ne parlent qu’avec hésitation, dans la crainte sans doute de revenir sur un jugement préconçu? Nous nous réservons d'en indiquer la cause et de faire partager l’impression que nous a faite cette réaction de l’art contre le culte de la puissance matérielle.

La Belgique et la Hollande, bien que beaucoup moins originales, offrent cependant de l’intérêt et quelques talents remarquables. L'ensemble de l'Exposition des Pays- Bas présente l'aspect d'une collection de vieux tableaux.

Tout en signalant les qualités précieuses de Tancienne école flamande, un peu abâtardies par Tinfluence de l’école de Paris, nous regrettons de ne pas y trouver la trace d’une tradition tout aussi nationale et bien plus élevée. Rubens, Rembrandt et Gérard Dow ne sont pas les seuls ancêtres dont l’école flamande doive s’enorgueillir. Teniers, Yan Ostade et Jordaens ont bien pu se foire illusion là-dessus; mais il est regrettable de trouver, en remontant aux époques glorieuses de Jean de Bruges et d’Hemling, toute une génération que l’on semble méconnaître. Nous voudrions voir se reporter l’admiration et les études de l’école flamande actuelle vers le temps où le grand artiste Hemling, errant et malade, fut recueilli dans l’hôpital de Bruges et dota royalement cette maison des pauvres en lui laissant ses ravissantes peintures de la Nativité de Notre-Seigneur, des patrons de Bruges, de la décollation de saint Jean-Baptiste et de la magnifique châsse de sainte Ursule. R y a près de quatre cents ans que l’obole des pèlerins et des voyageurs qui viennent admirer l’œuvre d’Hemling nourrit les pauvres de Bruges. Pourquoi donc les artistes flamands abandonnent-ils la meilleure part de l’héritage d'Hemling en quittant la voie qu’il avait choisie, voie qui passe quelquefois par l’hôpital, à la vérité, mais qui mène à la seule gloire qu’il soit permis d’ambitionner, produire de belles choses et inspirer de nobles sentiments ?

La France est la nation qui nous offre le plus grand nombre d’ouvrages, peut-être aussi les plus remarquables, mais en même temps les plus opposés aux saines traditions, et dont il faudrait d’autant plus déplorer les mauvaises tendances qu’on pourrait craindre de les voir

se propager par les succès vrais ou factices de cette grande exposition. Nous ne parlerons pas d’une foule d’ouvrages dont un jury plus embrouillé et plus embarrassé cjue jamais par la division des éléments dont il était composé a autorisé l’admission. Nous éviterons, autant que possible, tout ce qui pourrait blesser les susceptibilités personnelles, et nous renonçons surtout à donner le trait ironique aux critiques que tout le monde peut faire. Les tableaux mal faits ne sont que trop remarqués. Les gens d’esprit, et surtout ceux qui écrivent, ne laissent jamais passer l’occasion de les mettre en saillie. Pour eux, la peinture est un art d’agrément : ils ont retenu cela de leur éducation de collège, et ils perdraient beaucoup de leur compétence s’il fallait la prendre au sérieux. Dussions-nous paraître moins connaisseurs nous prétendons ne pas les imiter. Nous leur laissons en pâture les inhabités et les malencontreux que toutes les railleries du monde ne rendront pas plus corrects , mais nous nous attacherons particulièrement à faire ressortir tout ce qui fait honneur à l’école française, et nous rechercherons avec une prédilection sincère, et même au dehors de l’Exposition, tout ce qui peut répondre aux souhaits et aux espérances de ceux qui croient à la durée et au renouvellement de l’art en France par le mouvement régulier et continuel du retour à ses pieuses traditions.

Puis enfin nous parlerons de l’Allemagne, qui, pour certains esprits même favorablement prévenus , ne répond pas, au moins par le nombre de ses envois, à ce qu’on attendait d’elle. Nous verrons si c’est là encore une réputation dont il faut réviser les titres, ou s’il faut attribuer cette déception à l’étourderie française , qui

s'imaginait que le grand art que cultive l'école catholique d'Allemagne, cet art qui échappe aux proportions réduites des mobiliers de salons et de cabinets d'amateurs, pourrait s'éditer en petit format pour venir humblement solliciter son diplôme dans le bazar de l'avenue Montaigne.

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