TABLEAUX D'HISTOIRE
Ce n'est pas sans étonnement que nous avons entendu les partisans les plus dévoués du progrès jeter à la tête de l'Angleterre, comme une cause de son infériorité dans les arts, sa religion et son génie industriel. Entraînés par un sentiment de rivalité nationale, ils ont vu la paille dans l'œil du prochain et ont condamné chez lui ce qu'ils propagent incessamment chez nous.
En France comme en Angleterre, l'industrie est au pinacle. Dans les décrets, sur les affiches, dans les écrits de tout genre, elle occupe le premier rang; on ne dit plus : les beaux-arts et l’industrie, mais l'industrie et les beaux-arts. C’est sur elle que se concentrent l’intérêt et l'affection du plus grand nombre ; elle représente, en effet, les plus grands efforts de la puissance sociale des temps actuels. Elle absorbe tout : la fortune du riche , le travail du pauvre, celui du savant et de l'artiste. Tout le monde, hélas! a des intérêts engagés; les paresseux même ne restent pas oisifs; ils spéculent et achètent des actions.
Si nous admirons l’exposition gigantesque de toutes les inventions de l’industrie moderne, nous éprouvons aussi un sentiment de terreur, et nous nous demandons : à quoi cela sert-il et comment l’obtient-on? Nous avons vu à l’œuvre ces puissantes machines qui semblent devoir affranchir l’homme de la plus rude partie de ses labeurs, et nous avons pu constater à quel point, au contraire, elles rendent son travail plus dur et plus dégradant. Nous savons quelle corruption et quelle misère amènent dans les campagnes et les villes manufacturières ces fabriques où garçons et filles sont, dès l’enfance, attirés et par l’appât du gain et par celui du vice ; nous savons quel est le nombre des victimes humaines que broient chaque année ces rouages ingénieux. Et à qui n’a rien vu de tout cela, l’effroyable miniature des mines d’Anzin vient montrer à combien d’hommes il faut ravir la vue du ciel, pour amener à ces machines le charbon nécessaire. Les pauvres mineurs d’Ànzin , en construisant eux-mêmes l'image de leur prison, n’ont pu y placer le feu grisou, les éboulements , les inondations, toutes ces choses qui les menacent incessamment ; mais tel qu’il est, ce tableau sinistre semble détaché d’un des cercles de l’enfer. On oublie, en le voyant, les splendides merveilles qui l’entourent, et les vers du Dante reviennent à la pensée :
O sovra tutta mal creata plebe
Che stai nel loco onde parlare e duro,
Me foste state qui pecore o zebe î —
Corne noi fummo giù nel pozzo scuro Sotto i piè del gigante assai più bassi,
Ed io mira va ancora alfalto muro,
Dicere udimmi ; guarda corne pasgi :
Ea si che tu non calchi con le piante *
Le teste de' fratei miseri lassi
In fer no, Canto xxxn (1).
C'est une belle démonstration de la puissance de l'homme sur la matière que ces barres de fer ou d'acier d’un diamètre considérable qu'on parvient à plier sans les rompre, et qu’on expose à nos regards étonnés sous la forme de nœuds de ruban. Mais à côté de ce défi superbe dont la fin nous échappe ou nous effraie, nous en trouvons un autre qui nous rassure. Dans ce palais qui n’est pas construit pour elle, mais où elle reçoit cependant l'hospitalité, à ce formidable appareil d’engrenages et de locomotives, l'agriculture oppose modestement... des fruits, quelques épis de blé cultivés par ses soins, mûris et dorés par le soleil du bon Dieu; et sans attendre qu'aucun jury prononce sur la beauté et les avantages de ses produits, avec le calme d’une bonne mère qui fait fructifier le patrimoine de ses enfants et qui nourrit ses pauvres , elle semble dire à son orgueilleuse rivale : Fais-en autant !
Dieu a déposé dans les entrailles de la terre et de l’humanité un principe de vie dont le germe, fécondé par le travail, produit le pain du corps et le pain de l'intelligence. L'agriculture, les lettres et les arts reposent sur la même loi de production. On les voit languir dans une terre aride ou ravagée par les tempêtes, mais
(1) O race d’hommes maudite sur toutes les autres, qui gémis dans ce lieu dont il est dur de parler, mieux aurait valu pour toi être des chèvres ou des brebis sur la terre ! — Aussitôt que nous fûmes au fond du puits obscur sous les pieds du géant, mais beaucoup plus bas, et tandis que je contemplais encore les parois élevées, j’entendis qu’on me disait : Prends garde où tu marches ; n’écrase pas avec la plante de tes pieds les tètes de tes frères malheureux, harassés!
la sève mystérieuse et indestructible surmonte les obstacles et ramène, après de longs hivers, la couronne verdoyante du printemps.
L'Angleterre n'a pas toujours été industrielle et protestante; elle a été catholique et conserve encore dans les annales du passé le glorieux surnom d’Ile des Saints Dans ce temps là, il y avait en Angleterre un art qui a laissé sur le sol des traces profondes et des monuments si beaux et si solides, que, même après avoir été mutilés par les ancêtres des hommes qu'ils abritent aujourd'hui, on peut dire en les voyant que le culte de la puissance industrielle n'est pas anglais, mais qu'il est protestant. C'est pour cela même que l’art réagit encore sous l'oppression des institutions présentes. Depuis Shakspeare et Milton jusqu'à Walter Scott, l'art et la poésie n'ont jamais cessé de fouiller sous la lave du protestantisme, afin de rechercher les sentiers et les souvenirs d’un paradis perdu et d'une foi proscrite. C'est là qu'ils ont puisé leurs plus belles inspirations. Leurs œuvres témoignent de la vitalité des traditions catholiques sur le sol de la Grande-Bretagne, et les repousses tardives ou rares qui vont être l'objet de notre attention attestent encore l'existence des profondes racines qui les font jaillir.
Nous allons essayer, en décrivant certains tableaux et en énumérant les titres de quelques autres, de faire apprécier à nos lecteurs les excellentes aspirations et les incontestables succès des artistes anglais. Nous commencerons, en suivant simplement l’ordre dans lequel nous avons examiné leurs œuvres, par l’analyse des tableaux de M. Cope. L'un d'eux représente Y Arrivée du cardinal Wolsey à l'abbaye de Lekester. Le célèbre Cardinal fut
disgracié pour s’être opposé au divorce d’Henri VIII, lorsque ce prince, après dix-sept années d’union, voulut répudier la reine Catherine d’Aragon pour épouser Anne de Boleyn. Une longue faveur avait fait beaucoup d’ennemis au Cardinal-ministre ; cependant il les désarma par la patience et les vertus qu’il déploya dans l’exil. Henri VIII seul fut inexorable : non content de l’avoir exilé et d’avoir confisqué ses biens, il le fit arrêter au bout de quelques mois comme coupable de haute trahison. Le Cardinal se mit en route pour Londres, demandant pour toute grâce d’être confronté avec ses accusateurs ; mais il était malade de chagrin , et ce dernier coup l’acheva. Arrivé à Leicester, il se sentit si épuisé qu’il dit à l’abbé qui le reçut à la porte du monastère : « Père abbé, je viens déposer mes os parmi vous. » Il mourut en effet le lendemain, protestant de sa fidélité à Henri et regrettant de n’avoir pas servi Dieu aussi ardemment qu’il avait servi le Roi. — Le peintre a représenté le Cardinal mourant, soutenu par ses serviteurs et abordant l’abbé qui vient à sa rencontre en habit de chœur et accompagné de ses religieux. Le respect, la compassion la plus profonde sont peints sur le visage de l’abbé et des assistants. Le Cardinal affaibli et chancelant sourit doucement à l’abbé et conserve, malgré son abattement, une dignité simple et vraie. Il semble prendre lui-même en pitié cette faiblesse qui lui rendit mortel le coup de sa disgrâce et la perte de sa puissance , mais qui ne l’empêcha pas de sacrifier généreusement ses honneurs et sa vie à l’accomplissement de ses devoirs d’évêque. La couleur de ce tableau est belle, la disposition habile et toutes les figures d’une expression vraie et pleine de convenance.
M. Cope, outre plusieurs petits tableaux dont tout ie monde admire la grâce naïve, a encore envoyé la mort de Lear . Le vieux roi, chassé du palais de ses filles ingrates, meurt consolé par la douce Cor délia. Une part un peu trop large faite à l’importance des personnages secondaires et des accessoires est le seul défaut que Ton peut reprocher à cette peinture, d’ailleurs très-touchante et très-expressive.
Certains accessoires d’un orientalisme trop moderne nuisent au tableau de M. Herbert, saint Jean-Baptiste devant Hérode , mais la fermeté du saint disant au roi : « Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère ! » l’indécision du roi, la fureur d’Hérodiade et de sa fille, sont rendues avec force et talent. M. Herbert a envoyé un autre tableau, Léar déshéritant Cordéiia, très-remarquable comme style et comme exécution. La figure de Cordéiia est charmante de douceur et de résignation. Tandis que son vieux père couronne ses indignes sœurs, l’enfant déshéritée s’éloigne, forte de son innocence et du pardon qu’elle accorde déjà. Son angoisse contenue se trahit seulement dans le mouvement de ses mains fortement serrées l’une contre l’autre, et son visage resplendit de l’éclat des vertus, noble héritage que nulle sentence ne peut lui ravir.
Mort de Richard-Cœur-de-Lion , par M. Cross. — Richard se disposait à attaquer le château de Chalus et parlementait avec la garnison, lorsqu’il fut blessé d’une flèche par un archer qui l’avait reconnu du haut des remparts. L’assaut fut donné immédiatement, le château pris et la garnison massacrée. Les Anglais épargnèrent cependant le meurtrier du roi et le lui amenèrent enchaîné. Richard n’avait jamais pardonné; mais î’ap-
proche de la mort adoucit et transforma le Roi au cœur de lion. Il dit au jeune archer : « Est-ce toi qui as osé frapper l’oint du Seigneur? — Oui, c’est moi, répondit Bertrand de Gordon, et j’en suis fier. Tu as tué de ta main mon père et mes frères. 'Ordonne mon supplice; je mourrai content d’avoir délivré la terre d’un fléau tel que toi. » Le roi ordonna de rendre la liberté à l’arclier, et lui fit donner cent scheilings pour retourner dans son pays. L’artiste anglais a représenté cette scène au moment où les fers de Gordon sont détachés sur l’ordre du Roi. L’archer, étonné, regarde Richard et semble regretter d’avoir frappé cet ennemi magnanime. Richard, près d’expirer, reçoit la bénédiction de l’Évêque qui l’assiste, et son mâle visage, pâli par l’agonie, rappelle les traits du Christ. La consternation des soldats anglais, la colère contenue du vieux chevalier assis au chevet royal, et qui regarde le meurtrier avec haine et mépris, sont très-énergiquement rendues. On voit que le Roi et l’Évêque sont seuls capables de pardonner, et que les autres obéissent à regret. L’histoire dit, du reste, que la dernière volonté du Roi fut méconnue, et que Bertrand de Gordon fut écorché vif sitôt après la mort de Richard.
Cromwell au lit de mort de sa fille , par M. Lucy. — La jeune femme mourante est à demi-assise dans son lit, la main levée vers le ciel. Les yeux fixés sur son père avec une inexprimable tristesse, elle l’exhorte à rappeler les Stuarts exilés et lui parle des vengeances divines. Cromwell l’écoute, à demi détourné d’elle, mais cloué à sa place par la tendresse et la pitié que lui inspirait cette douce Élisabeth, être frêle et aimant que la perte de son petit enfant conduisait au tombeau. Sur les traits
bouleversés du lord Protecteur , on lit Pangoisse de Phomme qui, rassasié d'honneurs et de succès, se voit enfin menacé par la justice divine, et entend exprimer son arrêt par la voix de sa fille. Il voit mourir son enfant de prédilection, et lui, qui a brisé et détruit tant d'obstacles, il ne peut rien pour la sauver; aussi sa douleur sombre et désespérée ressemble-t-elle à de la colère. Elisabeth, prête à quitter la terre, pouvait seule l'avertir de songer au ciel et au compte terrible qu'il au rait bientôt à y rendre. Elle expira le 6 août 1658. Un mois après, Cromwell mourut à Whitehall, dans le palais qui avait vu l'exécution de Charles Ier. Une tempête effroyable épouvanta l'Angleterre la nuit de sa mort, et les royalistes dirent que les démons, princes de Pair, Pavaient causée en venant chercher Pâme de Cromwell. — Toute cette lugubre histoire est énergiquement résumée dans le tableau de M. Lucy, dont l'exécution simple et large remplit parfaitement les conditions de la grande peinture. Le contraste des deux figures est saisissant : l’expression de Cromwell, surtout, est pleine de force et de vérité, et nous défions tous les Frédérick Lemaître de la peinture et du théâtre de nous donner une représentation aussi émouvante et aussi vraie.
Plusieurs feuilletonistes ont plaisanté sur le petit tableau de M. Hunt, les Moutons égarés, et ont réjoui leurs lecteurs de la description détaillée de cette singulière peinture. Ils n'ont pas manqué non plus de signaler l'étrangeté d’un autre tableau du même artiste, qui représente le Christ errant la nuit, une lanterne à la main, et que M. Hunt a intitulé : la Lumière du monde ; mais aucun critique n'a daigné s'occuper d'une petite toile du même auteur, intitulée : Claudio et habella, placée à
l’Exposition entre un maréchal ferrant et un Sancho Pança. Ce petit tableau est pourtant très-digne de fixer P attention. Quant à nous, nous y reconnaissons de telles qualités, que nous n’hésitons pas à le placer au rang des tableaux d’histoire.
Peu de personnes connaissent la scène de Shakspeare d’où est tiré le sujet de cette peinture; mais le peintre a su le rendre clair et intelligible pour tous. Dans le jeune prisonnier aux yeux hagards qui, d’une main, touche l’anneau de fer qui enserre son pied, de l’autre, presse convulsivement et semble vouloir repousser le bras de la jeune novice qui l’encourage et le console, il est facile de reconnaître l’homme vaincu par la terreur et qui veut à tout prix échapper à la mort. La jeune fille 5 qui pose ses mains sur le cœur du captif et qui lui parle avec tant d’animation, est bien l’être faible par nature, mais que le sentiment du devoir élève jusqu’à l’héroïsme. Ce groupe est si chaste et si tendre à la fois, qu’on n’hésite pas à y reconnaître le frère et la sœur. En etfet, l’Isabella de Shakspeare est bien la sœur de Claudio. Elle vient lui annoncer qu’elle peut le sauver de l’échafaud en se déshonorant. « Tu n’en feras rien ! » dit-il. « S’il ne fallait que ma vie, répond Isabella, je la
« donnerais volontiers Claudio, prépare-toi à mou-
« rir demain! » Le faible jeune homme hésite; il s’écrie : « Chère sœur, la mort est une effroyable chose ! » Et la jeune vierge lui répond : « C’en est une abomina- « ble qu’une vie déshonorée ! » Le frère et la sœur sont serrés l’un contre l’autre, adossés à la fenêtre grillée du cachot de Claudio. Une mandoline suspendue à la muraille rappelle la vie élégante et insoucieuse que menait Claudio, et qui contraste si cruellement avec le sort qui
T'attend . Sa sœur, semblable à un ange, cherche à ranimer le captif; mais elle ne touche pas à ces fers qui semblent si lourds à Claudio. Les yeux fixés sur son visage, où le désespoir est peint, les mains appuyées sur son cœur révolté, elle tâche de rendre à ce frère bienaimé la vraie liberté, celle de Tàme. On pressent qu'il va lui faire de nouvelles instances, et qu’il entendra bientôt sortir des lèvres d'Isabella les reproches terribles qui terminent la belle scène de Shakspeare : « O
« misérable lâche! veux-tu donc vivre de ma
« honte? N'est-ce pas une sorte d'inceste que de de-
« voir la vie au déshonneur de ta sœur ! Honte à
« toi ! Meurs (1) ! »
Un beau style distingue le tableau de M. Dyce, Joas lançant la flèche de la délivrance , bien qu’on ait à lui reprocher une imitation du modèle un peu trop minutieuse et cependant très-habile. Le vieux prophète Elisée, le roi, guerrier ardent et vigoureux, soumis au vieillard inspiré, rendent bien la scène biblique, et la délivrance d’Israël est bien indiquée par cette domination de l’élément naturel gouvernant la force humaine et l’employant à l’accomplissement des volontés de Dieu.
La Vierge et l'enfant Jésus, du même peintre, estime réminiscence gracieuse des maîtres de l’Ombrie. Elle tient dans sa main un livre ouvert, dans lequel on peut lire le premier verset de la prophétie d’Isaïe : Lcce vi r~
go concipiet , et pariet filium Nous nous garderons
bien de dire, comme certain critique : « A quoi bon « peindre une vierge pour des protestants? » Celle de M. Dyce est gravée, elle appartient à S. A. R. le prince
(i) Measure for mcasure, acte III, scène i.
Albert, et nous nous plaisons à la saluer comme un signe du retour de Fart anglais aux traditions catholiques. Les nombreux sanctuaires qui s’élèvent en Angleterre sous l’invocation de Marie verront refleurir l’art aux pieds de celle qui lui a donné ses plus pures inspirations.
Voilà déjà un assez bon nombre de tableaux qui, par la nature et l’élévation des sujets, répondent parfaitement à ceux qu’on désigne ordinairement sous le nom de tableaux d’histoire. Qu’on leur refuse ce titre parce qu’ils manquent d’un certain « je ne sais quoi » qu’on appelle le style , cela nous paraît un peu trop sévère. Encore faudrait-il avoir la bonté d’expliquer ce qu’on entend par le style. Les artistes anglais et français profiteraient de la leçon; mais pour cela, il faudrait le savoir soi-même, et se donner la peine de l’enseigner, ce qui n’est pas facile. Les critiques n’en sont pas là. Les plus forts d’entre eux ont beau prendre des lunettes et agiter leur férule, ils ont beau se saturer des leçons d’Aristote, de Hégel, de M. Cousin ou du P. André, la digestion n’est pas faite; ils en sont toujours au a je ne sais quoi » dont nous n’avons que faire. Les autres sont paresseux et ignorants, et malgré le gros sel d’ironie et d’impertinence dont ils assaisonnent leur littérature, elle n’échappe pas à une lourde monotonie, et son moindre défaut est d’être parfaitement inutile. Mais laissons-la se livrer à ses instincts : quelque sujet qu’on puisse avoir de s’en plaindre, le mieux est de s’en tenir au conseil du vieux proverbe : « Si vous recevez le coup de pied d’un âne, n’en dites rien à personne. »