ARCHITECTURE
Dans son livre Du Vrai , du Beau , du Bien , à la fin de sa neuvième leçon, M. Cousin, après avoir établi que « l'expression ne fournit pas seulement les règles générales des arts, » mais qu'elle donne encore le principe qui permet de les classer, entreprend d’analyser les moyens d’expression des différents arts. Après avoir fait ressortir, en les comparant, les avantages qui sont particuliers à chacun d'eux, ou communs à tous, à des degrés inégaux, le célèbre philosophe arrive à la classification, et conclut en ces termes : « Plus pathétique « que la sculpture, plus claire que la musique, la « peinture s'élève, selon moi, au-dessus de toutes deux, « parce qu'elle exprime davantage la beauté sous tou- « tes ses formes, l'âme humaine dans toute la richesse « et la variété de ses sentiments. Mais l’art par excel- « lence, celui qui surpasse tous les autres, parce qu'il « est incomparablement le plus expressif, c'est la « poésie (1). »
Nous ne prétendons pas discuter les conclusions du savant philosophe : nous nous bornerons à lui faire remarquer qu'il n’a pas bien fait son compte, et que dans sa brillante énumération, il a tout simplement oublié l’architecture. Ainsi, dans la partie de sa leçon qui a trait à la classification des arts, non-seulement l’architecture n'a pas son rang, mais elle est passée sous silence,
(1) Du Vrai , du Beau , du Bien , p. 202.
et son nom n’apparaît plus loin que pour rehausser les avantages de la poésie, qui, elle aussi, bâtit des châteaux en Espagne. Ce n’est pas le seul désordre que nous ayons rencontré dans ces pages brillantes, où l’erreur et la vérité se parlent sans s’écouter et se contredisent sans le vouloir , enchaînées l’une à l’autre par une phrase ingénieuse et subtile; mais nous nous bornerons à faire remarquer à M. Cousin cette distraction qui lui fait perdre en chemin sa clef de voûte, et comme nous tenons à ce que rien de précieux ne se perde, nous nous empressons de la ramasser et de la lui rendre.
Dans un passage fort scabreux, où l’auteur démontre que a les arts ne gagnent rien à empiéter les uns sur les « autres et à usurper réciproquement leurs moyens et « leurs procédés, » nous trouvons l’appréciation suivante : c< L’architecture et Yarl des jardins sont les moins libres « des arts, ils ont à subir des gênes inévitables; c’est au « génie de l’artiste à dominer ces gênes et même à en « tirer d’heureux effets, ainsi que le poète fait tourner « l’esclavage du mètre et de la rime en une source de « beautés inattendues. Une extrême liberté peut porter « l’art au caprice, qui le dégrade, comme aussi de trop « lourdes chaînes l’écrasent. C’est tuer l’architecture « que de la soumettre à la commodité, au comfort. L’ar- « chitecte est-il obligé de subordonner la coupe géné- « raie et les proportions de son édifice à telle ou telle « tin particulière qui lui est prescrite ? Il se réfugie a dans les frontons, dans les frises, dans toutes les parties « qui n’ont pas l’utile pour objet spécial, et là il rede- « vient vraiment artiste. La sculpture et la peinture, « surtout la musique et la poésie, sont plus libres que
« Farchitecture et Yarl des jardins (1). » — Que les architectes et les jardiniers se le tiennent pour dit, et qu’ils se contentent désormais de la place qui leur est faite dans l’esthétique de la grande philosophie. — Si les théoriciens en sont là, devons-nous être surpris de voir l’incertitude et la confusion qui régnent dans la pratique, et ne faut-il pas au moins reconnaître une louable modestie dans cet aveu du vulgaire, qui ne passe jamais devant les œuvres des architectes sans avouer « qu’il ne s’y connaît pas (2) ? »
L’architecture n’en est pas moins le plus grand, le-roi et le protecteur des autres arts. Soit que l’on considère l’antiquité ou les temps modernes, on retrouve toujours et partout la prédominance de l’élément religieux, et celle de l’architecture, qui est son moyen d’expression le plus synthétique et le plus puissant. Il n’y a rien dans les traditions religieuses et historiques des nations dont l’architecture n’ait été la reproduction palpable et vivante. Lorsque les hommes voulurent conspirer contre
(!) Victor Cousin. Du Vrai, du Beau, du Bien, p. 194.
(2) Les sympathies de M. Cousin sont beaucoup plus acquises à la peinture qu'aux autres arts. Il se plaît à décrire les tableaux des maîtres, et il le fait avec une verve, une éloquence qui ne laissent pas de compromettre quelquefois la justesse et même l'exactitude de ses descriptions. Ainsi, le savant académicien dit avoir vu dans la galerie Bridgewater un tableau du Poussin représentant « Moïse dans le buisson ardent , auquel Dieu apparaît.» (Sic) Appendice. Page 479 de la deuxième édition. — Personne ne doute que M. Cousin ait lu la Bible, mais encore ne devrait-il pas exposer le public à prêter au Poussin l'étrange idée d'avoir peint Moïse dans le buisson ardent. — Nous espérons que dans la troisième édition M. Cousin fera disparaître une erreur si compromettante. .. pour le peintre.
la puissance du Très-Haut, ils s’entredirent : « Venez, « bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet
« s’élève jusqu’au ciel » Dieu s’en émut et dit : « Ils
« ne sont maintenant qu’un peuple et ayant com-
« mencé cet ouvrage, ils ne quitteront point leur dessein « qu’ils ne l’aient achevé... Descendons et confondons « tellement leur langage qu’ils ne s’entendent plus les uns a et les autres. . .C’est ainsi que le Seigneur les dispersa. » — Depuis lors l’architecture a toujours conservé la puissante universalité de son éloquent mutisme, tandis que la parole humaine , fractionnée par la diversité des langues dans la limite des nationalités, ne peut se transmettre qu’en subissant les altérations du temps et des traductions prosaïques. Si donc vous voulez étudier l’histoire de l’art et vous initier aux secrets de ses moyens, adressez-vous d’abord à celui qui a posé les premières assises et a projeté ces courbes majestueuses sous lesquelles devaient s’abriter et grandir la peinture et la sculpture, ses futurs assesseurs. Toutes deux sont asservies à l’imitation des formes du monde visible; mais l’architecture invente et s’approprie toutes celles qu’elle emploie. On peut bien comparer ses coupoles et les colonnes qui les supportent à la voûte des cieux et aux arbres des forêts, mais ce ne sont là que des comparaisons poétiques : la coupole, le dôme et la flèche sont des créations véritables qui ne relèvent que de son génie. Le champ de l’invention ne s’arrête pour elle que devant la limite du possible : les lois de la géométrie, de la pondération et de l’équilibre opposent une résistance inflexible à ses écarts. Mais est-ce là un désavantage, ou bien au contraire doit-on y reconnaître la cause de cette supériorité grave et imposante qui commande l’attention
et le respect, tandis qu'on regarde toujours avec étonnement et inquiétude ces arts qui flottent comme des nacelles abandonnées au souffle des théories nouvelles ou des erreurs systématiques ?— Il ne faut donc pas voir seulement dans l'architecture l’art de construire un édifice « pour telle fin particulière qui lui est prescrite,» ni s'arrêter à l'art de tracer des jardins. Dans l'un et dans l'autre cas ce n'est plus que l'application servile d’un art qui s'abaisse à de vulgaires besoins, au lieu d'obéir à de grandes inspirations et à de hautes destinées. « Dire a que l'art vient des besoins et des caprices de l'homme, a c'est mentir à la vérité et à l'histoire. Si la nécessité « est la mère de l'industrie, la religion est mère des « beaux-arts : l'autel a toujours été la première œuvre « artistique chez un peuple. L'architecture ensuite bâtit « des temples que la peinture et la sculpture sont ve- « nues décorer, et c'est à ses monuments sacrés que « l'homme emprunte plus tard le luxe de sa de- « meure (1). »
Telle est notre opinion sur l’architecture. — Si nous osons la mettre en regard de celle du célèbre professeur, c'est afin qu'on puisse juger une fois déplus qu'il nesuffit pas dans l'appréciation des choses d’art d’avoir à son service toutes les séductions d’une forme brillante et d’une parole enthousiaste. Ce luxe de littérature ne sert le plus souvent qu'à revêtir des théories de maçon ou de jardinier; et dans ce cas, une plume d’or s'abaisse au rôle d’éteignoir.
Voyons maintenant si dans une exposition telle que celle qui nous occupe, cet art si grand et si sérieux se
(1) Etienne Cartier. Vie inédite de Fra Angelico.
présente à nous sous son jour véritable et sous toutes ses faces, et si nous pouvons juger de sa vie et de la puissance que nous prétendons lui attribuer.
L'énumération rapide, mais exacte, que nous allons donner va répondre à cette première question.
Avant tout, nous diviserons en trois catégories tous les ouvrages qui sont portés au livret sous le titre : Architecture.— 1° Ceux qui ont rapport à l'architecture, mais qui ne sont que des reproductions dessinées, gravées ou lithographiées, et où il n'entre aucun travail de composition architecturale ; 2° ceux qui représentent l'art dit national et qui s'inspirent, en les reproduisant, des formes d'art du Moyen Age; 3° ceux qui appartiennent à l'école dite classique, et qui se rattachent à l’antiquité.
Bien qu'ils rendent d'incontestables services à l'art en général et à l'architecture en particulier, nous ne croyons, en leur refusant le titre d'architectes, faire aucun tort aux dessinateurs et aux graveurs dont nous sommes habitué à voir les œuvres dans la revue de M. César Daly, dans l'ouvrage de M. Gailhabaud, dans les annales de M. Didron, etc., etc. Parmi eux nous distinguerons particulièrement M. Léon Gaucherel, qui a dessiné et gravé l'hôtel-de-ville de Sienne, MM. Sauvageot et Penel, qui ont reproduit les dessins de M. Aymar Verdier pour sa belle publication de « l'Architecture civile et domestique, » — ainsi que MM. Huguenet, Olivier, Sulpis, qui se recommandent par d'anciens et de nouveaux titres.— M. Emile Beau a exposé de véritables chefs-d'œuvre en chromolithographie, et en dessins réduits, d'après trois belles verrières des xue et xme siècles, pour la monographie de la cathédrale de Chartres. Il a également reproduit en fac simile une portion des
dessins des catacombes de Rome, exécutés par M. Savinien Petit. M. Beau manie et perfectionne les procédés de la chromolithographie avec une habileté remarquable, mais qui, nous pouvons rassurer, ne lui donne aucune prétention au titre d’architecte. — M. Dauvergne a reproduit à l’aquarelle les divers états des peintures de Saint-Michel-d’Aiguilhe pendant le débadigeonnage. — M. Denuelle a exécuté dans ce genre-là une foule de dessins, mais, de plus, il présente une œuvre originale dans la décoration du chœur de Saint-Paul de Nîmes : ce n’est plus un copiste, c’est un décorateur. - — M. Paul Durand a exposé des dessins, fac sirnile , qui peuvent servir de modèles à tous ceux qui auraient besoin de comprendre que l’étude sévère, intelligente et consciencieuse fait tout le prix de ces sortes d’ouvrages. — Dernièrement, en visitant la crypte de Notre-Dame-de- Soubs-terre, à Chartres, nous avons vu un autel qu’on nous a dit avoir été exécuté d’après les dessins de cet artiste. Ce souvenir suffit pour nous empêcher de lui appliquer la distinction que nous avons faite jusqu’ici entre les dessinateurs architectes et ceux qui ne le sont pas. Aussi considérons-nous M. Paul Durand comme un trait d’union entre les dessinateurs archéologues et les architectes de profession dont nous allons parler.
L ’ Architecture nationale est une dénomination ingénieuse, qui cache sous une apparente simplicité une ruse de guerre dont nous ferons connaître plus tard
l’origine, le but et les inventeurs (i). Contentons-nous
(1) Le compte-rendu de l’Exposition des Beaux-Arts a interrompu la publication d’un travail dans lequel nous nous proposions d'éclaircir certains points sur les rapports de l'Art et de l’Archéologie. Nous sommes obligé de supposer que
de savoir, en attendant, que cette architecture nationale comprend l'architecture religieuse, militaire et civile depuis Charlemagne jusqu'à François Ier, par opposition à celle de l’école classique qui dérive de l'antiquité grecque et romaine, qui renaît en 1500, et qui renaîtra jusqu'à la consommation des académies. En suivant l'ordre du livret, le premier architecte qui se présente à nous est M. Abbadie, qui nous donne les projets de restauration des églises de Montsoreau, de Saint-Michel d'Entraigues et de Rioux-Martin. — M. Boeswilvald apporte la monographie de Notre-Dame de Laon de YEglise et de la Chapelle de Saint-Germer , plus cinq autres monuments restaurés, en tout vingt-trois dessins. — M. César Daly a exposé cinq dessins d'après ia curieuse cathédrale d'Alby ; — M. Desjardins (de Lyon), le beau portique roman de Y A ncienne abbaye de Char lieu (Loire); — M. Lassus, le dessin original d'après lequel il a fait exécuter, en orfèvrerie, la châsse de sainte Radegonde, de Poitiers; — puis, le Réfectoire de Saint-Mar tin-des- Champs et cinq études sur Y Eglise de Sainl-Aignan ; — M. Albert Lenoir, quatre études sur la restauration de Y Hôtel de Cluny et un Plan archéologique de Paris ; — M. Révoil, la restauration de la Chapelle de Saint-Gabriel et de Y Abbaye de Montmayour; — 'M. Aymar Verdier, la Salle capitulaire de Y ancienne cathédrale de Noyon, et cinq maisons de Cluny des xue, xme et xive siècles. — MM. Lenormand, Mauguin, Millet, Ruprich- Robert, ont également envoyé de nombreuses études du
le lecteur admet des principes que nous ne pouvons pas discuter en même temps que nous les appliquons. — Cependant, nous ne renonçons pas à en donner bientôt une démonstration plus complète.
même genre et du plus grand intérêt.— Mais, M.Viollet- Leduc les a tous surpassés par le nombre, sans le céder à aucun pour la perfection de ses dessins et pour le choix intéressant des sujets. Sur les quarante-trois dessins qu'il a exposés, nous demandons la permission de ne citer que ceux qui donnent une si belle et si juste idée de l'église de Sainl-Sernin de Toulouse. Avant de quitter les basiliques chrétiennes pour voyager dans l’Attique, nous trouvons sur notre passage un architecte de transition , M. Questel, qui nous donne avec Y Amphithéâtre d’Arles et le Pont du Gard , son projet de
Y Église de Saint-Paul de Nîmes , actuellement exécuté, et qui mérite à tous égards d’attirer l'attention du lecteur.
C'était le cas ou jamais d’élever autel contre autel.— L'Institut et l'Ecole des Beaux-Arts n'y pouvaient manquer. Ils l'ont fait avec empressement, mais en ayant soin de se maintenir sur le terrain de leurs contradicteurs, c'est-à-dire dans la reproduction ou la restauration des monuments anciens. M. Caristie nous présente
Y Arc de triomphe de Marius à Orange et 14 dessins sur la restauration du Temple de S ér apis à Pouzzoles ; — M. Baltard, le Théâtre de Pompée , 2 dessins ; — M. Boulanger, les Thermes de Dioclétien;- — M. Dubuisson, les Propylées, à Athènes, 6 dessins; — M. Duc, le Colysée; — M. Garnier, le Temple de Jupiter Panhellénien ; — M. Labrouste , le Temple de Neptune à Pæstum. — Enfin , MM. Clerget, Landry, Lebouteux, Lefuel, Morey, Normand, Paccard, Tétas, Thomas, Achard, Vaudoyer, tous anciens élèves de l’Ecole des Beaux-Arts et pensionnaires de Rome, nous donnent une suite de travaux analogues, qui complètent la collection de tout ce que
l’antiquité nous a légué de plus curieux et de plus beau, tel que le Parthénon, YErechlèion, les Temples de Mars- Vengeur, de Vénus et Rome, le Forum d’Auguste, etc. — Mais c’est surtout dans les dessins de M. Duban, Y Intérieur d’un palais romain, le Tombeau étrusque, Y Arno, le Tibre , la Villa antique à Baïa et la Maison de Pom pêia , que toutes les pompes de l’antiquité reparaissent comme par une évocation magique. Dans ces admirables dessins, l’étude savante et consciencieuse s’allie au charme du pittoresque sans que rien soit amoindri ou sacrifié. L’auteur du Palais des Beaux-Arts a aussi exposé douze dessins ou projets de restauration du Château de Blois.
Après cette nomenclature, trop rapide si nous considérons la science et le talent des artistes , mais cependant suffisante pour établir notre critique, on peut douter, ce nous semble , que l’Exposition résolve affirmativement la question que nous nous étions posée en commençant. — Non, l’architecture telle que nous l’avons définie , cet art puissant et dominateur n’est pas là. Dans cette riche et inappréciable collection de monographies, nous voyons trois choses : la lutte de deux écoles rivales, l’histoire de l’architecture par les monuments et un certificat d’études bien en règle et bien acquis, que l’élite des architectes contemporains a jugé à propos de remettre en lumière. — A part deux ou trois, tous nos architectes s’en sont tenus là, bien que plusieurs aient d’autres titres en réserve qui attendent en plein air et au grand jour les jugements de l’avenir. Chacun a pu alléguer une excuse particulière pour motiver son abstention, mais nous pensons que celle qui est commune à tous et qui doit être prise en considération, c’est
qu'aucun d’eux n’a jamais réalisé librement le type original de sa propre inspiration.
De tous côtés on gourmande les artistes, on leur demande des Phidias , des Pierre de Montereau , des Philibert Delorme; mais, pauvres gens, qui sommes-nous pour avoir de telles exigences? Qu’y a-t-il de commun entre l’Acropole d’Athènes et le Palais Mazarin , entre l’enseignement qu’on professe à l’Institut et le vœu sublime et fécond de Périclès ? Et vous qui demandez des cathédrales, ne savez-vous pas qu’on ne les bâtissait que pour répondre aux vœux et à la prière ardente de tout un peuple? Elles s’élevèrent jadis comme par enchantement : des évêques, des clercs et des laïques, libres de toute entrave, devinrent les maîtres de L'œuvre , et recueillant toutes les forces de leur âme pour exprimer dignement leur foi et celle de leurs contemporains, ils élaboraient ces merveilleux projets sans craindre de les voir avorter entre le programme d’une Commission et le chilfre d’un devis.
Ictinus , Callicrate et Mnésiclès , Vitruve , Jean de Chelles, Robert de Luzarches, Libergier, Palladio, Bramante, Pierre Lescot etMansard ont donc fait chacun leur œuvre. Les études faites d’après eux par nos architectes en sont l’irrécusable témoignage , et si l’œuvre de nos contemporains doit consister à relever des ruines et à remettre en lumière la gloire de leurs devanciers, leur tâche nous paraît accomplie. — Maintenant, que reste-til à faire, et quelle sera la tâche de la génération nouvelle ?— Telle est la question.
« Des convictions isolées, si fortes qu’elles soient, ne « peuvent faire une révolution dans les arts; si aujour- « d’hui nous cherchons à renouer ces fils brisés, à pren-
« dre dans un passé qui nous appartient en propre les a éléments d’un art contemporain, ce n’est pas au pro- « fit des goûts de tel ou tel artiste ou d’une coterie ; « nous ne sommes, au contraire, que les instruments « dociles des goûts et des idées de notre temps, et c’est a aussi pour cela que nous avons foi dans nos études et « que le découragement ne saurait nous atteindre ; ce « n’est pas nous qui faisons dévier les arts de notre épo-
« que : c’est notre époque qui nous entraîne Où?
« Qui le sait » (1) î Ainsi s’exprime un artiste distingué, exposant à la fois les causes qui enserrent l’architecture dans l’archéologie et le doute funeste qui voile l’horizon souhaité. Il ne sait à qui s’adresser pour demander son chemin, et cependant il y a des voix bien distinctes qui lui répondent.
Après avoir constaté que les sources poétiques élu monde contemporain sont taries ..., que la poésie n est plus que dans le passé , et qu’il n’y a quelque espoir que dans l’accomplissement des dernières conséquences de la révolution , un des éclaireurs de la philosophie moderne ajoute ces tristes paroles : « Le blâme serait ici tout aussi « déplacé que l’enthousiasme. — Notre siècle ne va ni vers « le bien ni vers le mal : il va vers la médiocrité (2). »
M. Viollet-Leduc ne sera pas satisfait de cette réponse ; quant à nous, avant d’admettre que notre siècle chemine vers la médiocrité, nous demanderons à l’impassible écrivain des Débats , qui est-ce qui l’y mène, et qui est-ce qui l’y retient?... — Si c’est la philosophie, de
(1) L. Viollet-Leduc, Dictionnaire raisonné d’architecture . Préface, page xn.
(2) Poésie de P Exposition. Journal des Débats du 27 novembre 1855.
quel front vient-elle dresser le procès-verbal après s’être rendue coupable du sinistre qu’elle constate ?
Mais heureusement pour l’art et pour l’humanité, il y a des guides plus sûrs que les oracles ténébreux du rationalisme, et des moyens de salut qui dépassent les prévisious des savants. Ne prêtons donc pas l’oreille aux prophètes et aux apôtres de la médiocrité : ce n’est pas d’eux qu’il a été dit : Vos estis lux mundi.
Ici viennent se résumer toutes les observations que nous avons faites pendant cette longue course à l’Exposition des Beaux-Arts. La situation de l’architecture, son état latent, ses luttes, ses incertitudes, ses recherches avides des traditions, ce vague désir d’un essor plus libre, ces fouilles profondes et multipliées finiront par creuser un nouveau lit : et quand la digue des fausses doctrines sera rompue, les eaux du fleuve de vie reprendront leur cours. Les beaux-arts renaîtront, appuyés sur le roc solide de l’enseignement catholique: ils y trouveront les notions véritables du Bien, du Vrai et du Beau. Ils échapperont aux vaines disputes d’écoles, aux abaissements du matérialisme et à cet idéalisme creux qui erre dans l’espace sans suspension et sans appui. Les leçons des anciens jours deviendront la règle des temps nouveaux. « O toi qui liras cet ouvrage, » dit le moine Théophile, « je t’enseignerai, ô mon cher fils ! ce que w savent les Grecs, les Italiens, les Toscans et les Araci bes. Je te dirai ce que pratiquent la France et l’indus- « trieuse Germanie. Conserve, ô mon fils! et transmets « à tes disciples ces connaissances que nous ont léguées
a les anciens : elles sont l'héritage du seigneur (1). » —Oui, les arts et les monuments des civilisations anciennes sont un dépôt sacré que l’Eglise ne répudia jamais, et qui se purifie et s’accroît par de laborieuses et incessantes consécrations. Ils sont « l’héritage du Seigneur » qu’il faut reconquérir, conserver et faire fructifier. Qu’on ne s’étonne donc plus de nous voir placé entre deux écoles qui s’obstinent dans des distinctions arbitraires, des questions de procédé ou de forme, et qui prétendent fractionner et distribuer selon leur caprice un bien qui est inaliénable. — Nous ne proposons aucun moyen, aucune organisation nouvelle, persuadé que nous sommes que les meilleures institutions peuvent devenir les plus funestes, selon l’esprit qui les anime. Nous ne souhaitons même pas la création d’une chaire d’esthétique : il y en a une dans chaque journal, et c’est bien assez, si l’on considère que la grande majorité préconise les plus extravagantes, les plus fausses et les plus pernicieuses doctrines.
Aussi nous a-t-il semblé qu’il était temps de résister au despotisme des incompétents, et à cette critique souvent déloyale, qui ne dispose de la renommée et du silence que pour contraindre les artistes à subir le joug de ses plates théories. — C’est pour cela que nous n’avons pas craint de déposer un instant nos pinceaux afin de saisir Y arme de nos adversaires et de la retourner contre eux. — A peine avions-nous donné les premiers signes de notre détermination, que nous avons été confirmé dans notre entreprise par les adhésions les plus sympathiques. Le repos dans la mort ou dans la mala-
(i) Théophile.— Dé omni scientia picturœ artis.
die, l’épreuve du temps ou de l’éloignement avaient dispersé les Nazaréens de France, nos frères bien-aimés. Aujourd’hui, c’est le réveil. — Nous les voyons s’avancer vers nous comme une phalange amie. — C’en est assez pour nous faire oublier nos veilles et nos efforts.— Iis savent tous que ce n’est pas à un triomphe prompt et facile que notre voix les convie, mais bien à l’accomplissement d’une œuvre sainte, qui exige, avec la foi, le courage persévérant et l’acceptation du sacrifice. « Pence dant que les Juifs construisaient les murs de Jérusa- « lem, ils avaient contre eux des ennemis qui voulaient « empêcher leur ouvrage (comme on le lit dansEsdras, a Néhémie, iv), et ils étaient tellement incommodés « par eux que, d’une main ils posaient les pierres sur c< le mur, et que, de l’autre main ils combattaient con- « tre les ennemis. Et nous aussi, qui bâtissons les murs « de l’Eglise, nous sommes en butte aux ennemis sortis « de notre sein et qui nous entourent : ce sont les vices « ou les hommes pervers qui veulent nous empêcher de « faire le bien. C’est pourquoi, en bâtissant les murs « de l’Eglise, c’est-à-dire en pratiquant les vertus du « Christ, nous devons chasser les ennemis, et, selon la « coutume du peuple juif et à son exemple, nous défi vons tenir d’une main l’épée de la parole de Dieu et « nous revêtir enfin nous-mêmes du bouclier de la foi, « de la cuirasse de la justice et du casque du salut, afin « de nous défendre contre eux, avec l’aide du berger « ou du prêtre, qui représente le Christ au milieu de « nous, et qui nous instruira selon son devoir et nous for- « tifiera par la prière (1). »
(i) Rational de Guillaume Durand , évêque de Mende au xme siècle , traduction de Charles Barthélemy.
Il se peut que notre siècle n’ait pas la gloire d’élever des monuments avec cette fière indépendance, qui, aux grandes époques, a transformé l’architecture et ranimé toutes les branches de l’art ; mais du moins nos artistes auront l’honneur d’avoir creusé les fondements et rassemblé les matériaux. Que l’édifice s’achève dans un temps prochain ou éloigné, et qui ne sera plus le nôtre, qu’importe? — Il s’achèvera : nos noms seront inscrits sur les dalles de la crypte, et le signe de la victoire couronnera le faîte.
Paris, 8 décembre 1855.
Claudiüs Lavergne.