‹ Exposition universelle de 1855Chapitre 15 sur 16 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

De même que l’éloquence et la poésie, la peinture est un langage dont les formes souples et variées se prêtent merveilleusement à l’expression de la pensée humaine. Libre et docile à la fois, elle accompagne les élans d’une inspiration forte et généreuse, elle fixe en traits lumineux, précis et durables, ce qui brille et s’évanouit comme l’éclair dans l’action oratoire : le symbole et l’histoire, la nature avec ses formes variées et le charme des couleurs, tout se presse dans son riche arsenal, et selon qu’elle veut s’élever vers Dieu ou contre Dieu, elle a devant elle le même champ, la même liberté.

Il n’en est pas de même pour la sculpture et l’architecture; mais si la répartition des facultés qui leur sont propres présente, surtout pour l’architecture, un désavantage apparent, il faut reconnaître qu’elle trouve une sorte de compensation dans ces mêmes limites, qui lui imposent une marche plus lente, des mouvements plus

graves, des calculs positifs et des craintes salutaires

Inilium sapienliœ timor — Aussi, nous ne voyons

pas que le romantisme ait entamé avec le même succès

(1) Matt., chap. xx, v. 7.

ces deux branches de l’art. Or, comme on peut assurer sans injustice à leur égard que les architectes et les sculpteurs ne sont ni plus chrétiens, ni plus savants, ni moins romantiques que les peintres, il ne faut attribuer leur préservation qu’à la résistance même qu’ils ont dû trouver dans leur art. On rencontre bien çà et là quelques statuaires embrouillés par le refrain des sorcières de Macbeth : a Le beau, c’est le laid; le laid, c’est le beau ! » mais c’est à peine si on y prend garde, et sans leur faire l’honneur de considérer leurs œuvres comme l’expression d’un système, on n’y voit tout au plus qu’un naturalisme abject et le produit grossier d’un talent douteux. On ne pourrait citer qu’un seul statuaire dont la résolution énergique ait pu faire dire à son marbre : a Ne vous y trompez pas, je ne suis pas une œuvre man- « quée; je suis l’œuvre d’un véritable artiste, mais d’un a artiste romantique. » Et tout le monde peut voir au pont d’Iéna, dans le groupe d’Auguste Préault, le dernier effort tenté par une main vaillante et déterminée contre la résistance d’un bloc de pierre.

Ne pouvant donc aisément s’affranchir des traditions dans un art qui fut toujours étroitement lié aux règles de l’archaïsme monumental, la statuaire s’est divisée en deux caravanes : l’une qui cherche le beau dans les décombres d’Athènes et de Rome , l’autre qui cherche la vie dans les monuments chrétiens du Moyen Age et de la Renaissance. De part et d’autre les convictions sont sincères, mais elles sont plus ou moins éclairées, plus ou moins ardentes, et nous croyons être juste en disant d’une manière générale que chez les sculpteurs, plus encore que chez les peintres, il y a une certaine irrésolution qui les égare tantôt à droite, tantôt à gau-

che, et qui se traduit surtout par des repos très prolongés dans la voie banale et commode du simple naturalisme. Le talent, l’esprit, la poésie, quelquefois même de nobles inspirations, embellissent leurs ouvrages, et c’est à ce titre qu’on retrouve avec plaisir une foule de statues qui ont figuré dans nos précédentes expositions. Depuis le Spariacus , de M. Foyatier, Y Improvisateur, de M. Duret, et ce marbre charmant appelé le Berceau primitif, dans lequel M. Debay a groupé sur le sein de leur mère les deux premiers-nés du genre humain, nous revoyons les plus belles créations de nos meilleurs statuaires. ïl faut joindre à celles-là une statue du maréchal Bugeaud, de M. Dumont, dont nous avions déjà admiré la disposition heureuse, noble et naturelle, et l’irréprochable exécution, — - la Méditation et Y Amour coupant ses ailes , de M. Bonnassieux, — -la Glaneuse, de M. Bonnardel, — le Lesueur, de M. Husson, — la Beatrix, de M. Fabisch, élégante et poétique figure, — et l’on restera convaincu que le talent et la distinction ont toujours parmi nos statuaires de dignes représentants.

Parmi les ouvrages de même genre envoyés par les étrangers, il en est peu qui puissent rivaliser avec ceuxlà, et sans contester le mérite de M. Geefs, c’est faire beaucoup d’honneur à sa statue du Roi des Belges , que de la comparer à celle du Maréchal Bugeaud , de M. Dumont, dont nous venons de parler et que chacun pourra voir et juger à son aise en parcourant les galeries de Versailles. — En fait de sculpture monumentale, le petit modèle du Monument du grand Frédéric est assurément l’œuvre qui a le plus attiré l’attention. On a bien pu critiquer sa grande dimension, l’importance et la

profusion des sujets accessoires; mais il a fallu reconnaître que pour en bien juger il faudrait le voir en place, que le sujet moderne avait ses exigences et ses difficultés, et qu’ après tout c'était une œuvre d’une grande hardiesse et qui plaçait M. Rauch au rang des plus habiles. L’influence que paraît avoir M. Rauch en Allemagne nous semble aussi bien justifiée par ses œuvres que par celles de ses élèves. L’un d’eux, M. Kiss, lui a fait honneur en exposant cette statue colossale de Saint Georges , qui, malgré une certaine maigreur dans l’exécution, n’en est pas moins le jet grandiose d’un talent jeune et plein d’avenir. —Mais c’est surtout la Prêta , de M. Rietschel, de Saxe, autre élève de M. Rauch, qui nous a arrêté et que nous regardons comme l’œuvre la plus chrétienne qu’il y ait parmi la sculpture de l’Exposition. C’est par elle que nous ouvrons la série des ouvrages de ce genre. Est-ce à dire que l’auteur soit véritablement un artiste religieux et qu’il consacre à cet effet tous les efforts de son art? C’est ce dont pourraient nous faire douter d’autres ouvrages du même auteur; mais il faut passer là-dessus et prendre la sculpture telle qu’on l’a faite de nos jours. Il faut rechercher ce qu’il y a de sincère et de bien inspiré dans ce mélange opiniâtre de paganisme et de sainteté. En considérant l’expression de cette belle et grande figure du Christ mort, et l’étude savante qui se révèle dans toutes les parties de ce beau travail, on se demande pourquoi la même main s’est appesantie deux fois sur un sujet d’un ordre aussi inférieur que celui-ci : V Amour domptant une panthère, — une Panthère emportant l'Amour. — Il semble vraiment que la sculpture soit tributaire des idoles, et qu’elle ne puisse avoir droit de passage dans ce monde sans leur offrir quelques grains d’encens. On

a tant répété que l'étude du nu était son unique base, que les statuaires chrétiens eux-mêmes se croient obligés d'exhiber de temps en temps, sous un nom mythologique, quelque beau sujet d'amphithéâtre. Nous condamnons le fait; mais nous respectons les intentions de ceux auxquels cette remarque peut s’appliquer. Nous savons trop par quelle oppression on les contraint de souscrire à ce préjugé, et l’exemple du pauvre Renoir est toujours présent à notre esprit pour nous empêcher de confondre le souffle corrupteur et les victimes qu'il fait. On voit de Renoir, à l’Exposition, une statue de femme complètement nue, intitulée : la Reine Bérénice consacrant sa chevelure au dieu Mars. C'est un modèle nu, en marbre. Cependant Renoir était chrétien; ses premières œuvres étaient des œuvres chrétiennes, et il n’eût jamais voulu en faire d'autres. Mais, éprouvé à la fois par la maladie et la pauvreté, il ne put continuer à faire ce qu’il aurait voulu, et il est mort en gémissant d'avoir subi des protections qui, sans le tirer absolument de la misère, l'ont cependant mis à même de mourir en payant son terme et son enterrement, mais après l'avoir entraîné loin de la voie qu'il avait aimée et choisie, et dans laquelle il s'est librement replacé à ses derniers moments.

Bien que les œuvres de M. Rietschel nous aient amené à faire ces tristes réflexions sur la bifurcation des études chez les sculpteurs modernes, nous n'en persistons pas moins à lui rendre justice et à présenter la Pie la, dont nous parlions tout à l’heure, comme une œuvre remarquable par le talent d’exécution, et dans laquelle domine un sentiment profondément chrétien. — Si l’Exposition avait pu, selon son programme, réunir toutes

les œuvres d'art que la France a produites seulement depuis dix ou douze ans, nous aurions trouvé parmi nos nationaux un rival digne du professeur de Dresde. Le Christ mort , qu'EugèneBion exposait en 1849, est maintenant scelle sous l'autel de l'église des Dames du Saint- Sacrement d'Arras, dont il est pour ainsi dire la pierre de fond. On le voit comme dans un tombeau à jour, à travers l'élégante arcature qui forme les parois de l'autel. Au devant de chaque colonnette et aux quatre angles, on retrouve en petites statuettes les saintes femmes, saint Joseph d'Arimathie, les gardes endormis ou éveillés, en un mot, tout ce qui se rattache au fait de la sépulture de Notre-Seigneur. — • Mais ce n'est pas tout : l'autel est surmonté d'un magnifique retable en pierre sculptée et qui fait corps avec lui.— Au centre est le tabernacle sur lequel s'élève dans de radieux ornements une exposition permanente que justifie l'institut des Dames du Saint-Sacrement et leur consécration à l'adoration perpétuelle (1). Autour du Saint-Sacrement, dans les compartiments qui leur sont ménagés, le même statuaire a placé dans l'ordre hiérarchique et avec leurs attributs dix-huit figurines représentant les neuf chœurs des -anges : Ângeli, Archancjeli, Throni et Dominatîones , Principatus et Poleslates, Virilités cœlo rum, Cherubim nique Seraphim (2). Mais, sans parler de l'étude qui donne à ce travail d'autant plus de mérite que l’iconographie des anges avait échappé jusqu'ici aux investigations de l'archéologie, sans nous ar-

(1) L'autel et l'église du Saint-Sacrement sont l'œuvre de M. Grigny, architecte d'Arras, qui construit actuellement les églises de Valenciennes et de Notre-Dame de Genève.

(2) Office de la Toussaint.

rèter davantage à l’heureuse appropriation du style que lui imposait le mode d’architecture, nous nous attachons seulement à faire ressortir les expressions variées, fines et gracieuses qui attestent la béatitude et l’ardeur angélique bien plus encore que le frémissement des ailes et que les flammes symboliques qui en sont le signe iconographique, et que l’auteur a su recueillir et employer avec ce tact et ce bon goût qu’on ne peut attendre que d’un archéologue artiste et chrétien. Il faut dire aussi que le statuaire dont nous parlons n’a point partagé les efforts de sa vie entre la poursuite ambitieuse des palmes de l’Hymette et l’humble culture des fleurs de la vie des saints et de la poésie chrétienne. Il s’en est tenu à ces dernières, et s’il plaît à Dieu de paralyser momentanément les mains pieuses qui pendant vingt ans n’ont jamais cessé de travailler à l’ornement de sa maison, au moins ne faut-il pas que la tendre et fraternelle amitié qui nous unit à Eugène Bion soit un obstacle à ce que nous lui donnions ici la place qui lui est due, et que personne, malheureusement, ne peut encore lui disputer.

M. Etienne Montagny est aussi un statuaire chrétien qui ne s’est pas cru obligé d’élever des autels à l’Amour et à Galatée, bien qu’il ait, comme tant d’autres, dans les recoins obscurs de son atelier, beaucoup d’études auxquelles il ne manque qu’un autel et un nom pour en faire des idoles. Sa statue colossale de la Reine du Ciel, son Enfant prodigue, et surtout son beau Saint Louis de Gonzague , révèlent une volonté bien déterminée de ne faire que de l’art sérieux et chrétien. M. Emilien Cabuchet nous paraît suivre la même voie. Son groupe en bronze de Saint Vincent de Paul présentait un programme difficile. Nous ne sommes point étonné qu’il

Fait rempli avec une convenance parfaite. Une charmante statue de Saint Antoine de Padoue tenant l’Enfant Jésus dans ses bras, exposée en 1852, nous avait déjà révélé son talent. — M. Froget a exposé une Sainte Vierge tenant l’Enfant Jésus, statue en pierre de grandeur naturelle, et polychrome. Cette belle statue peinte est une réminiscence de Fart du quatorzième siècle. En même temps que, sous ce rapport, elle est une œuvre habile, elle a un plus grand mérite encore, qui est la recherche intelligente de formes acceptables et d’un caractère et d’une expression distingués. M. Leharivel- Durocher a exposé deux statues destinées à l’église Sainte-Clotilde, Sainte Geneviève et Sainte Téodecliilde. Elles méritent aussi des éloges, bien que, pour cet artiste, le joug archéologique ne paraisse pas aussi léger qu’au précédent. — Heureusement, nous n’avons point à parler ici de ceux qui, sans avoir le sens chrétien pour épurer leur choix et anoblir leur travail, se bornent à copier les plus vulgaires productions du gothique pour nous les donner ensuite comme des spécimens de Fart et de la foi du Moyen Age. La sculpture moderne a poussé très-loin cette irrévérencieuse parodie; mais, pour aujourd’hui, nous ne remuerons pas cette paille que nous allons retrouver sous la forme d’une poutre dans l’œil glauque d’une Minerve chryséléphantine.

Nous voulons parler de la statue de M. Simart, ancien prix de Rome, membre de l’Institut, etc.— Nous avons remarqué que les* écrivains qui font l’éloge de cet important travail, font précéder le nom du statuaire par celui de l’honorable personnage qui a commandé l’exécution de la Minerve. Ceux-là disent : « MM. le duc

a de Luynes et Simart ont adopté ceci ou rejeté cela

c( cet ouvrage fait le plus grand honneur à M. le duc de

« Luynes et à M. Simart » tandis que ceux qui ont

à blâmer s'adressent à M. Simart tout seul. Pourquoi cette adjonction ou cette disjonction? C'est ce que nous ne tenons pas à éclaircir. Quant à nous, nous ne reconnaissons le droit de signer une œuvre qu'à celui qui est capable de l’exécuter et qui l’exécute en effet, et nous considérons le signataire comme le seul auteur et le seul responsable.

M. Simart est le représentant le plus ardent de l'étude de l'antique. Ses travaux antérieurs, ses discours même, attestent que le programme ne lui a pas été imposé, mais qu'il l'a accepté comme parfaitement conforme aux théories qu’il proclamait dans une séance solennelle de l'Institut en disant : « L’antique est la source du beau. » La source est-elle tarie ou coule-t-elle encore? C'est ce que va nous révéler la production aride et chryséiéphantine de cet athénien dépaysé. — U s’agit de restituer, d'après les textes et les documents que la science a recueillis, la fameuse Minerve victorieuse dont Phidias avait décoré le Parthénon. La statue a été détruite : il ne reste d'autres documents que des monuments analogues, des fragments, des médailles ou des pierres gravées, et enfin des textes embarrassants par leur autorité même, en ce qu'ils se contredisent quelquefois, et que, par une inadvertance qu'il faut bien pardonner à leurs auteurs, qui ne prévoyaient pas l'usage qu’on en devait faire, il y a dans les descriptions les plus exactes des choses que l’application rend impossibles. Sur certains points, cependant, les témoignages s’accordent. L'or, l'ivoire et les pierres pré-

cieuses furent employés pour donner à l'image de la divinité protectrice d'Athènes l'éclat le plus splendide. Les sujets qui ornent son bouclier et une partie de ses vêtements sont décrits, et M. Simart les a littéralement représentés. On peut confronter son œuvre avec les témoignages de Pausanias et de Pline; on retrouve tout, jusqu’au combat des Centaures et des Lapi thés sur les sandales de la déesse. Une pierre gravée, dite la pierre d'Aspasius, paraît être le document auquel l'auteur de la Minerve s'est le plus rattaché, comme étant un monument contemporain et peut-être même une imitation de l'œuvre de Phidias. Or, en appréciant les caractères généraux et les détails d'exécution de la pierre d'Aspasius, un jeune savant (1) s’est avisé de rabaisser cette œuvre d'art en lui assignant une date postérieure, voisine de l’époque de la décadence romaine. Malheureusement, il invoque à l'appui de sa thèse certaine forme de sigma qui marque, selon lui, une époque relativement moderne. Au lieu de lui démontrer qu'il est dans l’erreur sur ce point, on profite de cet avantage pour écraser la jeune, école qui ne doute de rien, si ce n'est des oracles de la science académique. MM. Visconti, Quatremère de Quincy, le duc de Luynes et Simart ont bien pu décider contre le texte de Pausanias que la lance, le bouclier et le serpent ne pouvaient être placés tous ensemble du côté gauche de la Minerve, et cependant le texte est authentique et formel : « D’une main Minerve tient sa lance> el près de ses pieds

(1) M. Beulé, ancien élève de l'École d'Athènes, auteur d'un fort bel ouvrage sur l’Acropole, et que distingue, outre son érudition, une appréciation juste et éclairée des choses d'art, qualité rare chez les antiquaires.

« est placé son bouclier ; près de sa lance est un dragon. » Pour se conformer à ce texte il fallait ne point séparer la lance et le dragon. Cependant, l’aréopage de l’Institut, qui ne permet point qu’on doute de son jugement quanta la pierre d’Aspasius, se révolte ouvertement contre le texte, parce qu’il ne sait que faire du bouclier. La discussion est grave, comme on voit ; mais ce qui ne laisse pas delà rendre amusante, c’est la colère immodérée de la vieille science, insurgée elle-même contre Pausanias, et rappelant à l’ordre avec une fureur comique les enfants rebelles de la jeune école , qui résistent à la fascination du gorgonium poudreux de l’Académie de 1810.— Mais ne touchons pas davantage à la base archéologique du pastiche moderne. En voilà assez pour en faire apprécier la consistance.

Parmi les renseignements que la science a fournis à M.Simart, il en est un qui semble avoir été omis et sur lequel cependant il a dû l’interroger ; mais l’archéologie est ainsi faite, qu’il lui manque presque toujours le chapitre ou la page sur lesquels on a besoin de la consulter.

Si quelque Médicis eût commandé à Michel-Ange un semblable travail, avant toute chose l’artiste florentin se serait posé la question : « Qu’est-ce que Minerve ? quelle est la foi, quels sont le culte et les idées auxquels répond cette création fameuse qui domine et résume les plus belles traditions de l’antiquité païenne ?» Alors, sans trop s’embarrasser de tout ce fatras de minutieuses recherches, il eût tenté de raviver la pensée antique dans ce qu’elle avait conçu de plus grand, de plus poétique et de plus pur. Pour ce grand génie, qu’on appelle quelquefois aussi un païen de la Renaissance, Pallas fût apparue comme un reflet obscurci mais cependant saisissable de

la tradition virginale, et sans se mettre en peine du texte de Pausanias, il n’eût pas craint d’écraser la tête du serpent de Lybie sous le pied de la Vierge constante , fille de la sagesse divine. Il eût trouvé le complément de sa pensée dans la naissance de Pandore représentée sur le piédestal, et la boite fatale d’où sortirent tous les maux qui ont affligé la terre, cette boîte, ouverte ou fermée, aurait servi à donner à cette scène un sens allégorique sur lequel personne ne se serait mépris. Cette Minerve eût été peut-être moins exactement conforme à celle de Phidias, mais assurément elle lui eût ressemblé par un certain côté, celui de l’inspiration, et prenant une place d’honneur dans la collection des chefs-d’œuvre de la statuaire, elle compterait aussi parmi les œuvres qui honorent la pensée et le génie d’une grande époque.

Quelle sera la destinée de la statue de M. Simart ? Nous l’ignorons; mais elle a contre elle le désavantage de trop ressembler à celle du Parthénon quant au choix des matériaux, et n’eût-elle à redouter que le vandalisme du creuset, nous ne pensons pas qu’elle aille révéler à la postérité l’impuissance archéologique de notre temps.

Qu’on ne pense pas que nous cherchions ici à rabaisser le talent du statuaire moderne. Nous voudrions au contraire qu’il nous fût possible de le mettre hors de cause, afin de n’avoir à combattre dans son œuvre que cette prééminence de l’élément arohéologique qui pèse sur l’enseignement et le développement de deux écoles rivales.

Il faut donc reconnaître que rien n’a manqué de ce qui devait assurer le succès de l’expérience : la munifi-

cence princière d'un savant et riche amateur et le talent éprouvé d'un artiste habile se sont prêtés un mutuel secours. M. Simart s'est volontairement emmaillotté dans les bandelettes de l’archaïsme, à tel point que, par une certaine roideur de style, il semble se rattacher dans sa statue aux monuments qui précèdent la période libre et savante de Phidias. Il suffit, pour s'en convaincre , de comparer à sa Minerve les fragments de sculptures du Parthénon , et même les cariatides du temple d'Erechtée, dont les moulages sont exposés dans les salles de l'Ecole des Beaux-Arts. L'emploi de For et de l'ivoire paraît aussi avoir été une entrave plutôt qu'un moyen : les bras sont à peine articulés, et la teinte des matières précieuses est tellement dissimulée, que peu de personnes se doutent qu'elles représentent une valeur intrinsèque de plusieurs centaines de mille francs. Quant au piédestal , dont les proportions et les moulures délicates s'accordent assez peu avec la pesanteur de la statue , nous le trouvons au contraire beaucoup moins antique que le reste par le style et le caractère des personnages. Les têtes surtout laissent voir la substitution des modèles parisiens à ceux qui posaient devant Phidias, et dont la Grèce moderne a conservé le type. Les juifs de la rue du Temple et du Marais ont quelquefois de beaux traits; mais c'est de la fausse monnaie en comparaison des vierges et des vieillards de l'Attique, et personne ne peut s'y méprendre.

Enfin, les anciens rapportent que « Y oeuvre de Phidias « n’était pas inférieure à celle d’Homère. » — a Nous ne « nous attacherons pas à décrire la beauté de celte statue J » dit Pline; c'est qu'en effet la première condition était remplie: la statue était belle. — Il ne s'agit donc pas

HO

seulement de savoir si la déesse tenait sa lance de la main droite ou de la main gauche ; Périclès n'avait probablementipas d’avis là-dessus; — mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'il n'eût jamais dit à Phidias de peindre Moloch, Mithras, Osiris ou quelque autre divinité des religions mortes ou des nations vaincues. Il dut lui dire : c< Minerve est la déesse protectrice qui défend Yen- « irêe de l'Acropole : c'est l’art, la poésie, le travail, la « victoire et la paix. — C'est la gloire d'Athènes, c’est la « personnification de la patrie !... Prends de l’or, de « l’ivoire, des pierres précieuses; prends les dépouilles « des vaincus; prends les trésors de la cité et ceux de a ton génie, et fais-nous Minerve. » Phidias a entendu. — Et avant que sa main puissante eût achevé d'assouplir l’ivoire et de pétrir les lingots, Minerve renaissait une seconde fois dans le cerveau d’un grand artiste.

On est bien libre assurément de prétendre que « Y antique est la source du beau ; » mais il faut reconnaître cependant que cette maxime était inconnue au temps de Phidias, et qu’il y avait pour lui des sources que les artistes ont toujours besoin d’avoir à leur portée, sous peine de ne reproduire sous les vêtements de Minerve qu’une statue froide, incolore, idiote et boiteuse.

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