‹ Exposition universelle de 1855Chapitre 6 sur 16 · GRAVURE · texte numérisé non relu

GRAVURE

Quant à la gravure anglaise, tout le monde conviendra qu’elle soutient dignement sa vieille réputation. Les ouvrages illustrés Font rendue célèbre. Elle excelle principalement dans la reproduction des œuvres de coloristes, dont elle présente avec un charme indicible les brillants effets. Mais en dehors de ces tours de force sur lesquels, à vrai dire, nous sommes un peu blasé, nous avons remarqué des sujets sérieux et quelques beaux portraits. Nous avons retrouvé avec plaisir celui de S. Em. le cardinal Wiseman, gravé par M. George Ward, d’après M. Herbert; mais ce qui nous a le plus intéressé, c’est d’abord la charmante reproduction de la Vierge et l’Enfant Jésus , de M. Dyce, par M. Thomas Vernon, ainsi que le Richard Cœur de Lion pardonnant à Bertrand de Cordon , de M. Cross, et que le burin de M. Shenton a retracé dans une assez grande dimension et avec beaucoup de fidélité. Nous avons remarqué également une belle gravure d’après le tableau du Prisonnier de Gisors , dont nous avons parlé plus haut en nommant son auteur, M. Bacon ; mais nous devons à MM. Samuel Cousins et J. -H. Robinson un véritable témoignage de reconnaissance pour nous avoir fait connaître l’œuvre d’un artiste célèbre, mort depuis quelques années et dont le nom a été popularisé par la plume de sir Walter Scott, qui l’appelait « notre immortel Wilkie. »

La première de ces œuvres est un simple portrait de Pie VII, dont la pose rappelle celle du tableau bien

connu de David ; la seconde est la reproduction d'un tableau dans lequel ce même portrait de Pie YII a été employé pour représenter Y Entrevue du Saint-Père et de l'Empereur Napoléon à Fontainebleau. L'histoire a enregistré cette lutte mémorable' où se renouvelèrent les épreuves dont la papauté fut toujours assaillie^ et d'où elle est sortie et sortira toujours triomphante, en vertu de cette divine promesse, immuable autant pour les royautés qui s'inclinent que pour les puissances qui résistent: Porta inferi non prœealebunl advenus eam. Après avoir été enlevé de Rome et amené comme un captif dans le château de Fontainebleau, Pie YII, atteint d'une fièvre lente, était prêt de succomber sous le poids des humiliations et des violences dont il avait été l'objet. L'âme et le corps du saint vieillard semblaient incapables de résister à de nouvelles épreuves, lorsque l'Empereur arriva pour lui faire accepter les premières propositions du concordat de Fontainebleau. Il employa successivement le ton affectueux et persuasif, ou celui de la colère et delà menace: mais tous ces moyens violents ou captieux échouèrent devant la douce fermeté du saint Pontife, qui ne craignit pas de manifester sa défiante pénétration par ces deux paroles : comediante. .. . te agediante !

Tel est le sujet, telle est l’expression du tableau de l'illustre peintre anglais Wilkie. Le Pape est assis dans un fauteuil; sa pose est calme, son visage garde l'expression indicible de souffrance et de sérénité qui en ont fait un de ces types que tout le monde connaît et que personne n’oublie. Un simple geste de la main indique sa réponse : Non possumus . Cette faible main a quitté l'appui du fauteuil sur lequel elle reposait; elle

s’élève comme pour écarter le manuscrit que l’Empereur s’obstine à présenter, et la voilà placée ainsi qu’une barrière infranchissable entre le droit de l’Église et les prétentions jalouses et tyranniques du pouvoir séculier. L’Empereur est debout ; ses deux mains contractées tiennent ouvert le contrat qu’il voudrait faire ratifier ; il est coiffé et botté comme un jour de bataille et rappelle Louis XIV entrant au Parlement le fouet à la main, mais avec toute la différence qu’il y a entre un succès et un échec. Les traits du visage de Napoléon expriment très-vivement la colère mal contenue d’un homme qui n’a pas l’habitude de rencontrer une force capable dé résister à la sienne, et ce contraste fait admirablement ressortir la supériorité majestueuse et calme du Vicaire de Jésus- Christ.

En terminant par cette dernière mention le compterendu de l’exposition anglaise, nous sentons la nécessité de dire quelques mots afin de répondre à la pensée du lecteur, qui pourrait croire que nous n’avons recherché dans cet examen que ce qui pourrait justifier nos précédentes assertions. Nous ferons d’abord remarquer que nous n’avons donné quelques aperçus préliminaires qu’après avoir fait par devers nous tout le travail que nous publions aujourd’hui, ce qui en explique et à plus forte raison doit en excuser le retard. Notre opinion ne s’est donc formée qu’à la suite d’un examen attentif et consciencieux. Avant l’exposition actuelle, nous n’avions vu qu’un seul tableau anglais : le portrait du roi George IV, peint par Lawrence, qui fut envoyé à Piome et exposé en 1834 dans une salle du Vatican. Nous avions aussi rencontré beaucoup de copistes anglais dans îeS galeries de Paris ou de l’Italie; mais de tout cela il né

nous était resté qu’une impression très-peu favorable. En entrant dans les salles de l’Exposition universelle, nous n'avons donc pas été moins surpris que la plupart de ceux qui Font visitée; mais au lieu de garder nos préventions et de nous attacher à certaines œuvres qui auraient pu les justifier, nous avons fait tout le contraire. Nous nous sommes arrêté devant les belles choses, et tout en faisant ressortir le talent de leurs auteurs, nous nous sommes appliqué à rechercher les causes de ces découvertes inattendues, et nous les avons attribuées à l’influence des traditions religieuses en Angleterre. Si nous nous sommes trompé, qu’on nous le démontre. Qu’on nous explique la présence des tableaux d’histoire que nous avons décrits, et qui révèlent les tendances et l’aptitude des artistes anglais dans le genre noble de la peinture d’histoire, tendances qui se manifestent indépendamment de tout encouragement de la part de l’État et du clergé protestant. D’où vient que la peinture de genre elle-même s’élève et se soutient bien souvent au niveau de la grande peinture ? N’est-ce pas grâce à la prédominance de l’élément spiritualiste, qui met l’idée au-dessus de la forme et qui élève le procédé par l’exigence même du sujet, ce qui est la marche inverse de celle que suivent les écoles naturalistes et matérialistes, si fort en honneur parmi nous? Par quelle étrange contradiction trouvons-nous des sujets religieux si convenablement traités par des anglicans, quand nous voyons nos expositions françaises infestées de tableaux où l’Église et ses ministres travestis en bourreaux sont insultés avec un fanatisme persévérant et brutal auquel n’ont jamais manqué les subventions, les honneurs et les applaudissements stupides des impies, des tolérants

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et des dupes? Quel génie provocateur est venu inspirer à Wiîkie Vidée de représenter si noblement l’entrevue de Pie YII et de Napoléon ? Pourquoi le burin du graveur Robinson vient-il de reproduire à l’infini ce tableau oublié ? Qui a dit à ces artistes et qui leur a si bien fait comprendre que c’était là un beau sujet, bien qu’on ne puisse le peindre, l’admirer, le regarder, encore moins en acheter la gravure sans être pris en flagrant délit de papisme ? Ces deux grandes figures de Pie VII et de Napoléon reviennent-elles à la lumière seulement pour donner un enseignement aux soldats de Garibaldi, ou pour rappeler à de plus hautes puissances la limite que le géant n’a pu franchir?— Toujours est-il qu’un peintre anglais a conçu cette œuvre sous le charme entraînant de la sainte et douce figure de Pie Vil, et que ce peintre, que nous n’inventons pas pour le besoin de nos théories artistiques, fut appelé illustre par sir Walter Scott, qui certes n’était pas ultramontain.

Il est donc certain qüe l’art, en Angleterre , non seulement ne doit rien aux doctrines protestantes ni à la force industrielle, mais qu’il vit malgré ces deux puissances et marche parallèlement, en vertu des traditions enracinées de la foi catholique. Mais si les machines et les locomotives n’ont pas donné des artistes à l’Angleterre , elles pourront, s’il plaît à Dieu, par des voies plus rapides et peut-être aussi plus douloureuses, amener le retour que nous souhaitons. Il faut prendre au sérieux ce peuple de voyageurs et de touristes infatigables qui explorent tous les coins du monde, qui allaient avant nous au Saint-Sépulcre et qui encombrent Rome à l’époque des grandes solennités catholiques , comme s’ils cherchaient à se dédommager des privations que

leur impose un culte déshérité. Laissons-nous coudoyer sans nous fâcher et sans rire des allures singulières de ces étranges pèlerins. Us aiment à visiter les églises, les ruines et les tombeaux; ne nous mettons point sur leur chemin, car c'est là peut-être que Dieu les attend.

Un jour , nous nous trouvions dans la basilique de Saint-Pierre au moment où Sa Sainteté le Pape Grégoire XVI la traversait à pied pour se rendre au Vatican ; une double haie s'était formée sur son passage. Tout à coup il se détourne, la foule s'écarte avec étonnement, et on le voit se diriger vers un groupe d'Anglaiâ dont il avait sans doute remarqué le pieux empressement. Après avoir touché de sa main vénérable la joue de celui dont il s’était le plus rapproché, il le bénit, ainsi que ses compagnons, et continua sa route.

Douze cents ans auparavant, le Pape saint Grégoire le Grand, traversant un marché de Rome, s'était arrêté, ému de compassion, devant un groupe d'enfants captifs, d'une beauté étrangère et admirable; il demanda à leur maître quelle était leur origine, et celui-ci ayant répondu : « Ils sont Anglais, » le saint Pape les bénit et dit: Non Ancjli, sed anyeli! Dès ce moment la conversion de l'Angleterre devint le but de ses plus chères pensées. 11 y envoya le moine Augustin, et eut la joie de voir réussir cette mission lointaine et d’établir dans sa vieillesse le siège métropolitain de Cantorbéry et les douze évêchés suffragants.

Depuis, l'Angleterre, trompée par l'orgueil national et son amour pour ses rois, s’est laissée séparer de l’unité catholique. Elle tend chaque jour à s’en rapprocher: ses docteurs ont donné l'exemple. Le jeune et illustre Anglais que nous avons vu bénir par Grégoire XVI, au

milieu des pompes de gaint-Pierre, est maintenant revêtu de la pourpre romaine. Puisse-t-il, avant de quitter ce monde, voir F Angleterre affranchie de l’erreur se replacer au rang des nations catholiques, et entendre le successeur de saint Pierre et de saint Grégoire le Grand dire de ses enfants réconciliés : Non Angü , sed artgéli!

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