TAPIS, TAPISSERIES ET AUTRES TISSUS D1 AMEUBLEMENT
SECTION I
Par M. BADIN
Dans notre rapport sur l'Exposition internationale de Londres en 1862, nous exprimions le regret de voir la fabrique française des tapisseries et des tapis représentée au concours par un petit nombre d'exposants. En 1867, loin d'avoir à reproduire ce regret, nous devons constater au contraire que, bien que le Comité d'admission ait pris le parti d'écarter les exposants d'un ordre inférieur, cette industrie s'est particulièrement distinguée à l'Exposition, et par le nombre, et par les qualités des produits exposés. Le chiffre des exposants est beaucoup plus considérable qu'en 1862.
Il est impossible de voir sans une grande satisfaction, à quel point l'industrie des tapisseries et des étoffes d'ameublement s'est ressentie de la prospérité générale, et, en même temps que le mouvement de ses affaires s'accroissait dans des pro-
portions considérables, quels immenses progrès sont venus modifier les procédés de fabrication depuis cinq ans.
Ces progrès sont faciles à constater dans tous les genres de fabrication, notamment dans les tissus de plusieurs natures que comprend l'industrie de tapisseries et tapis, c'est-à-dire dans la moquette, la chenille, les reps, les damas, les velours d'Ulrecht, la sparterie et les toiles cirées.
La moquette joue le rôle le plus important dans la consommation. Moins chère et d'un emploi plus facile que les veloutés à nœuds, plus chaude et plus moelleuse que les tapis ras, elle répond mieux à nos besoins et se prête en même temps davantage aux exigences de l'ameublement.
La chenille occupe également aujourd'hui une place importante dans le commerce; son apparence avantageuse, son coloris à palette libre et son bon marché la font beaucoup rechercher.
A chaque nouvelle exposition, l'Algérie montre un progrès remarquable dans ses tapis ras, et la Turquie se distingue toujours par l'excellence de ses tapis à point noué.
Les reps, les popelines de laine, les damas de laine et de laine et soie, les velours d'Ltrecht, sont très-recherchés à la fois pour la consommation et pour l'exportation. Cette fabrication si variée a réalisé un progrès sérieux, pour ce qui concerne l'exécution et le choix des dessins.
Nous le répétons, l'industrie des tapisseries, tapis et tissus d'ameublement, est en progrès d'une manière très-remarquable sur 1802, et surtout sur 1855.
Les toiles cirées pour parquet, ainsi que les imitations de cuirs, les tapis de coco et de sparterie, lesquels entrent pour une part de plus en plus large dans la production annuelle, méritent une mention particulière.
Nous allons passer rapidement en revue les produits des diverses nations représentées dans la classe 18 de l'Exposition, et nous aurons la satisfaction de constater chez chacune
d'elles les progrès que nous venons de signaler d'une manière générale.
S 1. — France.
Cette année, comme aux expositions précédentes, le premier rang appartient sans contestation aux manu factures impériales des Gobelins et de Beauvais, qui ont dignement soutenu leur ancienne et universelle réputation. Bien que les manufactures impériales eussent été mises hors concours, le Jury, voulant reconnaître le mérite des travaux exécutés dans ces deux établissements, a désigné pour des récompenses exceptionnelles les peintres décorateurs, les chefs d'atelier, ainsi que des artistes ouvriers collaborateurs.
Les tapisseries exposées sont destinées en partie à décorer les salons et la salle à manger du palais impérial de l'Elysée, ainsi que l'ameublement à fond jaune. Quant au grand tapis, il a été composé et exécuté pour le salon de service des appartements de S. M. l'Impératrice, au palais des Tuileries. Les banquettes en Savonnerie sont destinées à la Salle des Gardes du palais de Compiègne.
Si nous passons maintenant aux produits de l'industrie privée, nous nous trouvons en présence d'efforts individuels considérables, provoqués par l'aiguillon de la liberté commerciale, et nous devons constater que cette branche de l'industrie française a avantageusement soutenu la lutte avec l'industrie étrangère. S'inspirent de leur goût propre, les fabricants français se font remarquer particulièrement par la diversité de leurs produits. Peut-être s'attachent-ils trop souvent à rechercher les difficultés de fabrication. Quoi qu'il en soit, la tapisserie et les tapis français s'exportent de plus en plus en Belgique, en Hollande, sur les bords du Rhin, en Italie et jusqu'en Amérique.
En tête de cette industrie, se trouvent les principaux fabricants d'Aubusson. Dans cette ville manufacturière dont la prospérité s'accroît tous les jours, la population ouvrière,
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profitant largement de cet état prospère, a vu la main-d'œuvre s'élever de 30 pour 100 environ depuis cinq ans. Les progrès réalisés par ces fabricants sont très-remarquables, et, s'ils faisaient porter leur choix de préférence sur des modèles mieux appropriés aux moyens d'exécution et s'ils s'attachaient moins à la reproduction des tableaux qu'à la décoration de tenture et d'ameublement, ils obtiendraient un résultat plus satisfaisant encore, lis n'en sont pas moins sans rivaux dans la plupart de leurs produits, aussi recherchés a l'étranger qu'en France.
Les fabriques de Roubaix, d'Abbeville et de Tourcoing ont fait aussi de très-réels progrès dans la fabrication des tapis et tissus pour meubles, tels que popelines de laine et popelines rayées soie et laine, à deux, trois et quatre chaînes; plus que jamais, ces villes sont en progrès pour le genre de fantaisie. Nîmes se fait remarquer surtout par un genre de tapis velouté, à chaînes mobiles, qui n'a pas de rival à l'étranger pour le goût et l'entente du coloris. Elle fabrique aussi, de même qu'Aubusson et Beauvais, la chenille, qui depuis une dizaine d'années a fait de très-remarquables progrès; enfin Nîmes partage également avec Tourcoing, Aubusson, Abbeville et Amiens, le privilège de fabriquer la moquette avec une incontestable supériorité.
Nous mentionnerons parmi les fabricants français qui ont particulièrement contribué à donner à notre pays une supériorité marquée dans ce genre d'industrie :
MM. Braqucnié frères, qui ont exposé un paravent de plusieurs feuilles, d'après une composition de Bérain sur fond de métal ; un canapé de style Louis XVI, au\ ornements et fleurs, très-finement rendus; un tapis de même style, et un nouveau genre de moquette sans envers, d'une grande solidité et d'un prix modéré;
MM. Réquillart, Roussel et Chocqueel, qui exposent un panneau représentant une scène de Don Juan, composition de MM. Brion et Chabal-Dussurgey, dans lequel nous louerons le choix du modèle et même l'exécution, qui présentait de
nombreuses difficultés dont on doit tenir compte ; un canapé représentant un combat de coqs, et un autre canapé dont les sujets sont tirés des fables de la Fontaine, ainsi que des moquettes et des tapis divers de leur grande fabrique de Tourcoing.
M. Sallandrouze de Lamornaix avait envoyé d'anciens panneaux de chasse et un fort joli canapé du style Louis XVI, ainsi qu'un tapis du genre dit Savonnerie. M. Duplan offrait aux regards des panneaux, genre Boucher, finement rendus ; des écrans de même style, particulièrement remarquables comme exécution; un grand panneau, figurant un combat d'animaux, qui présentait de très-grandes difficultés et dans lequel néanmoins on remarque de bonnes parties ; deux dessus de porte, enfin, qui méritent des éloges. M. Castel, a exposé un panneau de nature morte, d'une bonne exécution ; un autre panneau de même genre a été exposé chez M. Roudillon pendant quelques jours. M. Mourceau a produit des reps fins remarquables ainsi qu'un ameublement et des portières.
MM. Walmez, Duboux et Dager, directeurs de la Manufacture de Neuilly, exposaient dans le kiosque impérial des figures et nn ameublement, ornements en fleurs avec médaillon au centre, dont le ton est généralement agréable et dont les ornements et les fleurs sont bien réussis ; à ce genre de produit, à qui son bon marché et aussi sa qualité assurent un débouché considérable, il faut joindre -un bon tapis, façon Aubusson, qui montre bien que la fabrique de Neuilly est en voie de progrès.
MM. Berchoux etGuerreau ont exposé un velours Savonnerie, fabrication toute nouvelle et qui se prête à toutes les exigences de la décoration. Ce velours s'incorpore à tous les tissus employés comme étoffes pour meubles , en y produisant en relief tous les dessins que l'on veut exécuter.
La fabrique de moquettes d'Abbeville de M. Vayson, est la plus ancienne de France; elle est représentée à l'Exposition par un grand tapis et par un portrait en panneau de S. M. l'Empereur, ainsi que par un grand tapis ras. Outre les produits
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exposés, cette maison fabrique encore le tapis de Turquie ou du Levant, les veloutés chenille et les jaspés. N'oublions pas les beaux et riches tapis de M. Arnaud Gaidan, de Nîmes.
La maison Besnard-Laurent, fondée en 1806, occupe en moyenne de 350 à 400 ouvriers. Parmi ses principaux produits nous devons signaler ses tapisseries ainsi que sou velours dTtrecht, et ses tapisseries fines pour meubles, genre oriental, avec or et argent. C'est à cette maison qu'on doit l'importation en France de la fabrication des tapis écossais ras et brochés, ainsi que la création de l'alépine brochée.
L'exposition de la maison Roze Abraham frères se compose d'un ameublement complet de tapis, genre Smyrne, dont les dessins et la coloration ont été pris sur de véritables tapis de Turquie et simplement suivis. Cette maison fabrique en outre des tapis de pied à bon marché. Elle date du commencement du siècle et compte 250 ouvriers dans ses deux manufactures de Montbazon et de Tours.
Algérie, — En général, les tapis algériens sont confectionnés sous la tente par les femmes, et pour les besoins de la tente. Nous en avons remarqué quelques-uns de tons trèsharmonieux, et qui pourraient lutter sans désavantage avec les tapis turcs.
S 2. — Pays étrangers.
Angleterre. — Les fabricants anglais semblent s'attacher à produire des tapis à bon marché et dans le goût de la consommation des divers pays qu'ils exploitent: c'est ainsi qu'ils produisent tantôt des tapis d'un coloris peu harmonieux, tantôt des tapis d'imitation orientale , les uns destines à l'Amérique et au sud de l'Europe, les autres à la consommation nationale, à la Belgique et à tout le nord de l'Europe. Les grands fabricants anglais de tapis à chaîne imprimée se sont malheureusement abstenus de paraître à l'Exposition, ainsi que les fabricants de damas, de popeline, de reps et de soieries de Bradfort, d'Halifax et de Londres.
Belgique. — La manufacture d'Ingelmunster a été fondée en 1856 sous la raison sociale Braquenié frères et Ci<f. Cette manufacture, qui avait déjà obtenu une médaille à Londres en 1862, nous a paru en progrès depuis cette époque. Parmi les produits qu'elle expose cette année, nous signalerons surtout deux tapis de pied, dont la composition est remarquable.
La manufacture de Tournai est en progrès depuis l'Exposition de 1862. Nous signalerons, parmi les produits qu'elle a exposés cette année, des tapis en moquette et autres, ainsi que quelques tapis à nœuds, genre Savonnerie et imitation de Smyrne et d'Aubusson.
Prusse et Autriche. — Les maisons allemandes ont fait de sérieux progrès dans les tapis, les velours d'Utrecht, les reps et damas de laine : la main-d'œuvre, moins élevée en Prusse et en Saxe qu'en Angleterre et en France, leur permet de lutter quelquefois avec avantage sur les marchés avec les produits anglais et français. Nous mentionnerons particulièrement la fabrique de M. LeisteràHanau (Hesse Électorale), que sa qualité de membre du Jury a empêché de prendre part au concours.
Une manufacture autrichienne , la maison Haas , de Vienne, a successivement abordé tous les genres avec un succès réel. Les tapisseries, les reps fins et brochés, les lampas, les damas de soie, les brocatelles, les velours d'Utrecht, sont actuellement fabriqués par elle.
Turquie. — La Turquie expose une grande quantité de tapis de provenances diverses. Cette fabrication se divise» en deux branches distinctes : en tapis ou tissus veloutés, et en kilims, qui sont ras et de structure apparente.
Les districts qui en produisent le plus sont ceux d'Ushah et de Kavon-San. Les beaux tapis importés en Europe, sous la dénomination de tapis de Smyrne, sortent des manufactures de ces deux districts. Ils livrent annuellement au commerce
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européen de \ ,500 à 2,000 grands tapis, sans compter ceux de moindre dimension que les Anglais appellent hearth-rugs, et fournissent aussi aux besoins du pays, où le tapis est d'un usage constant. Les grands tapis d'Ushah sont surtout l'objet d'une production et d'un commerce considérables.
Deux autres districts peu importants d'Asie Mineure, ceux de Guedez et de Toula, sont renommés pour leurs petits tapis, appelés sedjadi.
Indes Anglaises. — L'exposition de l'Inde est en général extrêmement remarquable. Ce qui distingue ses produits de ceux de l'Europe, c'est la richesse, le goût délicat et l'harmonie de sa coloration. La laine employée dans cette fabrication est tirée du Penjab; elle est filée, teinte et convertie en tapis à l'Ecole d'industrie qui dépend du département des Thugs.
Il semble que depuis quelques années l'Inde, la Perse et la Turquie subissent l'influence du goût anglais. Cette influence se fait sentir dans la fabrication de plusieurs tapis, dont le dessin et la coloration sont peu harmonieux. Il serait fort regrettable que ces nations vinssent à perdre insensiblement leur caractère original pour se laisser de plus en plus envahir par les défauts de la fabrication européenne.
En terminant, nous sommes heureux d'avoir à constater les progrès de l'industrie d'ameublement. Il faut espérer aussi que les chefs de cette industrie chercheront à y développer le goût décoratif, qui trop souvent manque à leur fabrication. Nous les engagerons aussi à faire appel à des artistes habiles, afin d'assurer ainsi à leurs produits un succès plus remarquable encore.
SECTION II