PRODUCTION FRANÇAISE
La fabrication du papier peint est une industrie exclusivement française, et, bien que, sous le rapport de la quantité, l'Angleterre et les États-Unis égalent et surpassent la production «le la France, il u'est pas moins vrai que cela tient exclusivement à l'extension donnée au travail d'impression par les machines et à la production à bas prix qui en est la conséquence. En dehors de l'impression par la machine, aucune comparaison même ne peut être faite entre les divers pays et la France, et notre patrie conserve une supériorité telle , qu'on peut «lire, comme en 1855, « qu'elle marche sans rivale dans Fin- « dustrie des papiers peints et que ses productions se distin- « guent, entre toutes, par l'élégance du dessin, la richesse des « couleurs, la variété des motifs, en même temps que par la - perfection de l'exécution.» Paris est le centre de la fabrication du papier peint en France ; mais il existe des fabriques importantes dans divers départements, notamment à Kixheim (Haut-Rhin), Lyon, Metz, Caen, Toulouse, Épinal et le Mans. Le nombre des ouvriers à Paris, qui était en 1851 environ de 3,300 dont 100 femmes, est aujourd'hui environ de 4,500, répartis dans près de 430 fabriques, produisant annuellement un chiffre approximatif de 18 millions de francs.
Le nombre des tables en travail a beaucoup diminué par suite de l'extension donnée à l'impression par la machine ; en ce moment même, il est moitié environ de ce qu'il était il y a quelques années. Les imprimeurs à la journée gagnent de 6 fr. 50 à 7 fr. pour 10 heures de travail; mais ils ont à leur charge le tireur auquel ils donnent de 0 fr. 50 à 0 fr. 75.
Les ouvriers qui travaillent aux pièces, et c'est le plus grand nombre, gagnent de 8 francs à 15 francs, et donnent à leur tireur de châssis de 1 fr. 50 à 1 fr. 75.
C'est ici le cas d'expliquer l'organisation du travail d'impression à la planche, car elle révèle la cause des grèves qui se sont produites dans cette industrie, et elle offre des particularités qu'il peut être intéressant de connaître, pour bien apprécier les difficultés de toute nature que présente la fabrication du papier peint.
Dans chaque fabrique, il n'y a qu'un très-petit nombre de tables occupées à la journée ; ces tables servent à faire principalement les rassortiments dont nous aurons à nous occuper ciaprès ; la grande majorité des ouvriers (plus des trois quarts), travaillent aux pièces ; les prix sont débattus dans chaque atelier par un comité choisi parmi les principaux et les plus anciens des ouvriers. Le patron soumet les dessins et les planches, et le prix de façon varie suivant le plus ou moins de lourdeur des planches à manier, et le plus ou moins de difficultés que peut présenter l'impression.
Lorsque les prix, après avoir été débattus, ont été fixés, ils font loi pour tous les ouvriers qui se succèdent dans cet atelier, et les patrons ne pourraient chercher de meilleures conditions sans risquer de faire naître des grèves.
Nous avons dit plus haut que les ouvriers qui travaillent aux pièces peuvent gagner de 8 à 15 fr. par jour, et il résulte des renseignements que nous avons pris, que pour égaliser les gains, ils limitent le temps de leur travail de façon à rendre leur quinzaine uniforme et à n'avoir jamais plus de 100 fr. à toucher, aimant mieux réduire leurs bénéfices et perdre une partie de leur temps, que de toucher une plus forte somme que leurs camarades. Chaque imprimeur a son tireur qui dépend uniquement de lui, et sur lequel le patron n'a aucune espèce d'autorité. C'est l'imprimeur qui le paie directement. Ces tireurs sont tous des enfants qui, aux termes de la loi, ne devraient pas travailler au-dessous de 8 ans, mais qui mal-
heureusement ont quelquefois moins que cet âge, un certain nombre commençant à travailler dès 7 ans et au-dessous. Émue de cet état de choses, la Société pour la protection des apprentis dans les manufactures fait tous ses efforts pour empêcher que les ouvriers prennent des tireurs trop jeunes, et pour engager ceux-ci à suivre des cours le soir, n'ayant que ce moyen de recevoir, encore enfants, l'instruction la plus élémentaire. Les patrons prennent leurs apprentis parmi les tireurs arrivés à l'âge d'environ 18 ans. Pendant l'apprentissage, qui dure un an, ils gagnent à peu près 2 fr. 50 par jour et touchent ensuite la journée entière de l'ouvrier. Les femmes employées dans l'industrie du papier peint sont en très-petit nombre ; elles sont spécialement occupées comme doreuses ou épousseteuses, et gagnent 2 fr. 25 à 2 fr. 50 par dix heures de travail.
Il faut de suite faire remarquer que le travail dans les fabriques de papiers peints n'est pas régulier; il y a chaque année en France, un chômage forcé qui dure trois mois environ, et qui est causé par une habitude commerciale dont nous croyons devoir également dire un mot ci-après.
Les ouvriers en papiers peints ont formé deux sociétés de secours mutuels. L'une est composée des membres qui veulent faire respecter les tarifs imposés par les délégués dans chaque atelier, et qui préfèrent se mettre en grève quand ils ne sont pas d'accord avec leurs patrons. L'autre se compose des ouvriers qui ne tiennent pas compte des conditions faites par leurs prédécesseurs et qui n'obéissent pas aux grèves ordonnées. Il est certaines grandes fabriques qui nous ont été citées et qui fonctionnent actuellement, en recrutant exclusivement et volontairement leur personnel dans cette dernière Société.
Nous avons parlé du chômage forcé pendant un délai d'environ trois mois ; en voici la cause. Les fabricants «moisissent et arrêtent leurs nouveaux dessins et leurs nouvelles compositions en juin; la gravure se fait en juillet, et on échantillonne alors, c'est-à-dire que l'on forme les collections T. m. 13
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des nouveaux dessins qui seront exécutés dans la saison. C'est à ce moment que se discutent, avec les représentants des ouvriers aux pièces, les prix de façon (ce qu'on désigne sous le nom de mise à prix), et que se produisent les grèves. Les mois d'août, septembre et octobre, époque du chômage, sont employés par des voyageurs qui recueillent , au moyen de collections, les commandes diverses de la province et de l'étranger. On reprend sérieusement le travail jusqu'à huit heures du soir au mois de novembre, après un repas nommé « Pùtédc-veille. »
C'est par le groupement des commandes recueillies que le patron se rend compte, pour chaque dessin, du nombre de rouleaux qu'il doit faire exécuter dans la saison, et c'est ici que doit se placer une observation très-importante au point de vue du prix de revient. On comprend aisément que tous les dessins ne réussissent pas aussi bien, que tous ne plaisent pas autant, et n'ont pas le même succès de vente; et cependant ils ont tous donné le même mal à créer, et quelquefois celui qu'on vend le moins est celui qui a occasionné le plus de frais. Il en résulte annuellement, pour une maison de premier ordre, des dépenses très-considérables qui doivent se retrouver sur la vente effectuée, et c'est pourquoi l'on est obligé de taxer souvent des papiers le double de ce qu'on devrait les vendre, si l'on ne se basait que sur les prix de revient et sur un bénéfice eu rapport avec la production. Ce qui est surtout une ruine pour le fabricant de papiers peints, c'est le rassortiment ; qu'on songe à ce que cela occasionne de dérangement, quand il faut parfois pour deux rouleaux remettre une table en travail et rechercher des planches déjà mises de côté ; c'est à ce travail surtout que sont employés les ouvriers à la journée, et ou peut dire que cet usage est un empêchement très-sérieux, en France, à la diminution des prix de fabrication du papier peint. Déjà des industriels cherchent à se soustraire à cette obligation êe rassortir, et c'est encore très-probablement l'impression à la machine qui amènera l'adoption de cette mesure, car ce serait
une ruine complète pour les fabricants que de les obliger de monter une machine à 12 cylindres pour taire fabriquer quelques rouleaux seulement. Telles sont les bases principales de l'organisation de la fabrication du papier peint à Paris.
On voit de suite quelles difficultés de détails entravent cette industrie, et ce qu'il faut de soins, de précautions, de peines et d'expérience pour arriver à une exécution convenable.
Les progrès réalisés dans l'industrie du papier peint depuis l'Exposition de l85o, consistent principalement dans l'invention de quelques genres spéciaux de papiers frappés, veloutés et dorés; dans certains perfectionnements apportés spécialementaux papiers imitation de cuirs, qui ont pris une trèsgrande extension, et dans l'application de couleurs naturelles telles que les couleurs d'aniline, le vert Guignet, etc. Le fait le plus saillant est le développement extraordinaire des procédés d'impression mécanique, et le perfectionnement des machines qui permettent d'imprimer jusqu'à trente couleurs à la fois. Les expositions particulières qui ont le plus attiré l'attention pour le travail à la planche, sont toutes les trois faites par des maisons de la France.
M . Zuber, dont le nom est si connu dans la fabrication du papier, a exposé cette fois un grand panneau Louis XVI, genre Gobelins, dû au talent remarquable de M. Chabal, et imprimé au moyen de 750 planches. On a paru préférer les autres genres de fabrication de M. Zuber; et nous avons revu avec plaisir ces paysages exposés à Londres en 1862, et faits avec une si grande perfection. Nous avons également remarqué le paysage avec vaches intitulé : Y Orage. Ce panneau fait suite à ceux exposés eu 1862 et présente les mômes qualités ; il a été imprimé au moyen de 196 planches; les nuages sont obtenus par des nuances juxtaposées et fondues entre elles légèrement par une brosse, avant que les couleurs ne soient sèches; c'est d'ailleurs le môme procédé qui avait déjà été employé pour les panneaux exposés à Londres. M. Zuber expose également un dessin néo-grec composé par M. Du mont,
et une collection de papiers courants qui sont tous d'une excellente fabrication. 31. Zuber fait aussi des impressions par la machine. Il y a surtout des repoussés qui présentent de grands avantages comme prix. Nous rappelons que c'est la maison Zuber, dont la création remonte à 1797, qui, la première, a fait des impressions au rouleau dites taille-douce; que c'est elle également qui a créé les rayures à l'auge, et qui, dès 1830, introduisait en France le système anglais d'impression méeanique, tout à fait imparfait à cette époque. L'établissement de Rixheim contient 80 tables, mais la plus grande partie est inoccupée. Une machine à vapeur, de la force de 12 chevaux, communique le mouvement aux diverses autres machines. Le personnel se compose d'environ 300 ouvriers; ce qui distingue cette fabrication, c'est que tous les genres se trouvent centralisés dans un même établissement.
M. Bezault expose un grand décor Louis XVI composé par II. Jules Petit , et traduit pour papier peint, par M. Dumont. Ce grand panneau de milieu est imprimé par 580 planches, sur papier sans coutures de 2 mètres de longueur et 2 mètres 70 c. de hauteur, ce qui présente une très-grande difficulté d'exécution. L'ensemble de la composition, qui présente une longueur de 8 mètres 20 e. sur une largeur de 4 mètres 26 c, a obtenu un assentiment sans restriction aucune. La maison Bezault fait exclusivement à la planche, et sa production courante est parfaite.
La maison Hoock frères expose : 1° un grand décor LouisXIV, peint par M. Dumont; la pièce principale est imprimée par 373 planches et 218 couleurs; 2° des figures allégoriques, style néo-grec, représentant les cinq parties du monde; 3° une tenture veloutée à deux laines, et des papiers de vente courante, tels que teintes de fond, coloris, reproduction d'étoffes, etc. Cette maison continue les traditions de son prédécesseur, et l'on retrouve, dans le grand décor Louis XIV, cette grande richesse de coloris, cette netteté et cette perfection d'exécution qui valurent à M. Delicourt, lors de son exposition en 183o,
des éloges si justement mérités et qui tracent la voie à ses successeurs.
Si tous les décors exposés celte année n'approchent pas encore de ce qu'était en 1855 « La Jeunesse », ce grand tableau exécuté en papier peint d'après l'original de M. Ch. L. Muller, il n'en faut pas moins adresser des félicitations aux industriels qui ont eu à cœur de maintenir la fabrication française à la hauteur de sa réputation, en exécutant de grandes compositions qu'elle seule peut produire avec perfection. On a regretté l'absence des produits de la maison Desfossés, qui occupe aujourd'hui le premier rang, et qui fabrique, avec une perfection si grande et un goût si parfait, les papiers de luxe. M. Desfossés a cru devoir s'abstenir d'exposer comme membre de la Commission impériale.
La France l'emporte aussi pour le travail à la machine; MM. Gillou fils et Thorailler, et M. Isidore Leroy l'ont représentée avec honneur.
MM. Gillou fils et Thorailler fabriquent à la planche et à la machine; mais ils ont fait de ce dernier genre de fabrication une spécialité. Leur maison est celle qui, la première, en France, a installé à Paris les machines à vapeur pour le papier peint, système anglais, et imprimant jusqu'à 22 couleurs à la fois. Son matériel est considérable et est mis en mouvement par deux machines à vapeur ayant ensemble une force de 30 chevaux. Le nombre de ses tables à imprimer à la planche est de 80, et l'établissement, monté comme il l'est, peut produire par jour 15,000 rouleaux. Lcsproduits sont d'une exécution très-soignée.
L'usine de M. Isidore Leroy occupe 310 ouvriers et produit annuellement 3 millions de rouleaux. Cet industriel a, le premier, appliqué à l'impression des dessins, les cylindres gravés en relief, et a considérablement développé et perfectionné la fabrication à la machine. Se bornant à fabriquer avec de petites machines mues par bras d'hommes, il est arrivé cependant ainsi à une production considérable, et les papiers imprimés
qui sortent de chez lui ont une réputation toute particulière pour le soin qui est apporté à leur exécution. Il fabrique spécialement, par 2o petites machines à la main, imprimant de une à douze couleurs. Depuis peu de temps seulement, il emploie une grande machine à vapeur système anglais.
Au moment du traité de commerce avec l'Angleterre, il a fallu de grands efforts et beaucoup d'essais pour lutter avec la machine, formidablement organisée dans ce pays depuis vingt ans. MM. Gillou et Thorailler et M. Leroy ont lutté avec énergie contre l'invasion du papier anglais, et ils sont arrivés à fabriquer à aussi bon marché ; ils apportent un tel soin à leur fabrication, que leurs produits sont préférés en France, et qu'ils n'ont plus à craindre aucune concurrence étrangère.
Nous devons également signaler la collaboration intelligente prêtée par M. Dumont à l'industrie du papier neint. On a remarqué le bon goût qui caractérise toutes les productions de cet artiste distingué, ainsi que l'harmonie des tons et la puissance de coloris de ses dessins.
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