‹ Exposition universelle de 1867 Rapports du jury internationalChapitre 62 sur 75 · GENRES DIVERS DE FABRICATION · texte numérisé non relu

GENRES DIVERS DE FABRICATION

Quoique les Anciens aient su assembler les longues feuilles de leurs livres, écrits à la main sur de la peau ou des écorces, en les roulant autour d'un cylindre, on ne peut faire remonter l'origine de la reliure proprement dite plus haut que le temps où l'on imagina de réunir les pages des manuscrits en cahiers, de formes plus ou moins carrées, et de leur donner des gardes de bois sur l'un et l'autre plat du livre, gardes jointes Tune à l'autre par un dos de peau ou d'étoffe. Ces reliures carrées étaient déjà connues à Rome, à la fin de la République. L'usage s'en est répandu partout où domina la civilisation romaine. Sur les ais ou gardes de bois de sapin, d'orme, de chêne ou de cèdre, on étendait du cuir fauve ou de couleurs variées, et, après les avoir ainsi ornés, on fortifiait les « plats » de coins, de clous et de fermoirs de métal. Peu à peu, dans les égliseset les monastères, comme dans les palais des princes, cet art grossier s'exerça aux délicatesses du luxe de 1 époque. Au lieu de cuir on employa le velours et le satin ; et des ornements d'émail, des

428 (iitoui'K m. — classk 20. — skction i.

pierres précieuses s'unirent au travail de l'orfèvrerie pour donner une riche parure à des manuscrits que le miniaturiste décorait à l'intérieur de dessins et d'enluminures. Peu à peu, l'instruction se répandant, il y eut quelques relieurs dans les grandes villes pour achever le travail du livre, pour recouvrir l'œuvre que les libraires demandaient aux écrivains ; mais, en dehors des cloîtres, la reliure ne consistait guère que dans l'habillement en parchemin grossier des livres les plus nécessaires à l'enseignement. C'est avec l'imprimerie que naît la reliure moderne. Les relieurs n'en demeurèrent pas moins unis aux libraires dans une même corporation jusqu'en 1686, et le nom des plus habiles d'entre eux n'a pas échappé à l'oubli. Combien d'œuvres excellentes n'ont-elles cependant pas été produites du milieu du xve au milieu du xvn« siècle ! Les amateurs et les historiens de l'art les connaissent, et dans les galeries (le l'histoire du travail on en a vu à l'Exposition figurer de précieux échantillons. Nous avions à rappeler ces premiers et charmants modèles de l'art de la reliure parce que c'est encore à les imiter que vise aujourd'hui notre ambition.

Les livres, moins lourds et moins rares que les manuscrits, n'avaient pas besoin d'une aussi solide armature ; la reliure devint plus simple et se débarrassa de l'aide du métal ; mais l'orfèvrerie et l'émaillcric continuèrent de décorer les ouvrages destinés aux riches bibliothèques. L'Italie, patrie des arts renaissants, fut la première école de la reliure nouvelle. Elle imagina une foule de modèles de maroquin de toute couleur, soit plein, soit découpé, avec entrelacs, nielles et dorures. Mais nos artistes devinrent bientôt les rivaux des relieurs italiens, et, lorsque l'Italie laissa tomber de ses mains, à la fin du xvr siècle, le sceptre des arts, la supériorité de nos ouvrages n'eut plus aucune concurrence à redouter. C'est à la libéralité et au goût de quelques amateurs d'élite que la reliure a dû ses progrès. Les princes de la famille des Valois, Charles-Quint, Farnèse, Grollier, Bathis, Maioli, Amyot, de Thou, Rasse de Neux, Laurinus, d'Urfé, Séguier, Fouquct, Colbert, Bignon,

Dupuis, le duc de Lavallière, Mmc de Pompadour, Libri, Nodier, A. Berlin, Solar, Yéraeniz, et vingt autres dont une histoire de la reliure aurait à rappeler le souvenir, excitèrent les ouvriers les plus habiles à se surpasser à l'envi. En France seulement, à à partir du xvir5 siècle, qui ne connaît les œuvres de Le Gascon, de Cusson,de Levasseur, puis de Dusseuil, de Ructte, de Boyet, de Padeloup, Derome, Delonne et plus tard de Pontchartrain, Simier, Bozerian, Thouvenin, Duplanil, Niédrée, Dura, Bauzonnet, Kœhler, Lebrun, Capé (1), de Lesné enfin, le poëte didactique de son art ?

Mais, comme la tapisserie et plusieurs des branches de l'ameublement et de la décoration, l'industrie de la reliure n'a pas rempli sa tâche lorsqu'elle a contribué au luxe des riches et satisfait les élégantes fantaisies des amateurs. Il faut qu'elle étudie encore les moyens d'arriver à la production bien entendue des genres moyens et des ouvrages de grande coin* sommation et qu'elle y dépense autant de savoir-faire.

La première manière de relier les livres fut la couverture en peau à nerfs apparents, en vélin à dos brisé, et en vélin cordé sur doubles nerfs, à dos non brisé, genre où les Hollandais excellèrent. On employa la peau de vache et de mouton de la même manière. Au siècle dernier on imagina, sous le nom de reliure « à la grecque », d'entailler» le dos des cahiers pour \ cacher la ficelle des nerfs, et la fabrication du dos brisé en devint plus facile, mais la solidité de la reliure y perdit. La demi-reliure qui ne met de peau que sur le dos des livres, et fabrique les plats avec du carton battu est une invention allemande; les Anglais ont inventé l'emboîtage des cahiers sous un dos de toile, reliure provisoire qui n'a point de solidité du tout et à laquelle ressemblait le cartonnage à la Bradel, si en faveur il y a 40 ans. Le dos plat, un moment considéré comme un progrès, a été entièrement abandonné ; il devenait souvent concave.

(1) Capé est mort au moment de l'ouverture de l'Exposition de 1867.

Le point important, c'était d'arriver à ce que le livre s'ouvrît commodément et pût rester ouvert sans que le dos en souffrît et sans que les attaches intérieures fléchissent. Nous ne sommes pas sans l'emporter réellement sur les anciens relieurs pour cette commodité et on doit aussi reconnaître que les plats des reliures sont mieux équarris, ont les arêtes plus vives Qu'autrefois; mais qu'avons-nous inventé de plus If Assurément ils restent nos maîtres pour toute la reliure de luxe : le rouge de leurs tranches n'a pas été surpassé ; leurs jaspures valaient bien les nôtres, et, si nous trouvons que nos peaux ont plus de coloris, qui nous dit qu'elles garderont plus longtemps leur fraîcheur ? Quant aux cartonnages à bon marché, gaufrés, dorés au cuivre, enluminés, vernis, un enfant y trouve du plaisir, et c'est quelque chose ; mais que deviennent ces colifichets au bout seulement de quelques mois ? Tout cela se ternit et se détruit môme si vite sans qu'il en reste trace, que l'on pourrait parfaitement soutenir qu'il y a deux ou trois cents ans les relieurs avaient aussi inventé et fabriquaient en grand des reliures de ce genre pour les étrennes et pour les distributions de prix, mais que la fragilité de ces produits ne leur a pas permis de survivre aux occasions qui les faisaient naître. Il est incontestable, néanmoins, que l'on fabrique ce genre de couvertures de livres avec une habileté et une rapidité étonnantes, et que leur bon marché est incompréhensible pour qui n'a pas vu à l'oeuvre les machines que la main de l'ouvrier a appelées à son aide. Tandis que la reliure d'élégance se fait tout entière sur le même établi et qu'il est même des relieurs en renom qui, sauf le pliage, le battage et la couture des feuilles, façonnent leurs livres tout entiers de leurs propres mains (endossage, cartonnage, couverture, dorure) , les reliures de commerce s'emboîtent, se cartonnent, se dorent mécaniquement, et dix fois plus vite que dans les ateliers d'il y a 50 ans. Les albums photographiques, genre de reliure tout nouveau, se fabriquent ainsi à un bon marché qu'il ne semble plus possible de dépasser désormais.

Page 1